Camusardons, c’est de saison

Camus, c’est parti. Et tout le monde s’y est mis, même ma librairie préférée, Le Feu follet ! Ne laissons pas les premiers cafouillages du centenaire et les polémiques récentes, liées à l’imprescriptible droit d’inventaire de nos gloires nationales, assombrir la fête, ou ternir la qualité des événements annoncés et des publications qui commencent à nous arriver. Gallimard, qu’un long passé lie à l’un des écrivains les plus lus de son écurie, n’a pas lésiné sur l’offre. Correspondances inédites, rééditions, passages en Folio de textes tirés de La Pléiade, romans, récits de voyage et journalisme engagé, tout Camus, et pour tous, en somme, le conteur né et le moraliste du «bon nihilisme», le nostalgique du Sud et le Rastignac du Nord, l’homme à femmes et l’ami de «l’homme», Don Juan et Don Quichotte, le bel Albert et le Nobel hué par la gauche et la droite en 1957. On ne lui avait pas pardonné, en plus d’une starisation flatteuse, sa franchise sur les épurations d’après-guerre, les illusions du communisme ou de l’existentialisme, les guerres d’Indochine et d’Algérie, et les futures victimes de la décolonisation brutale. Ce pied-noir au grand cœur, fils d’un héros de 14, ennemi des nouvelles églises, eut le don d’agacer les extrêmes depuis la Libération, D’Astier de la Vigerie et Jacques Laurent, Aragon et Sartre.

Mais, à quelques irréductibles près, les détracteurs de Camus ont toujours subi le charme de sa prose et de sa personne. C’est le privilège des êtres solaires que de faire fondre la glace, quelle qu’en soit la cause. La correspondance qu’il échangea avec Francis Ponge, enfin accessible, confirme à la fois cet agacement et ce magnétisme. Sa face la plus ardente, nul hasard, date des «années noires». Dans cette rencontre, aussi intense que brève, l’initiative revient, par exception, à l’aîné. Ponge s’était procuré dès l’été 1941 le manuscrit partiel du Mythe de Sisyphe auprès de Pascal Pia, lui-même proche de Malraux et Paulhan, autant dire les bonnes fées de Camus. La publication de L’Étranger chez Gallimard, en mai suivant, leur doit beaucoup. Dès sa fiche de lecture, Paulhan tranche: «C’est un roman de grande classe qui commence comme Sartre et finit comme Ponson du Terrail. À prendre sans hésiter.» Il pousse même Camus à une prépublication dans La NRF de Drieu, auquel ce roman dur et salé ne pouvait déplaire. Mais Pia, résistant communiste, déconseilla de prendre la moindre attache avec la revue surveillée de Gallimard. Alban Cerisier la juge «infréquentable» dans le passionnant livret qu’il a joint à l’édition du centenaire de L’Étranger. Je ne suis pas sûr que Camus, qui vouait à Paulhan une foi totale, n’eût pas trouvé le mot excessif. Drieu, du reste, ne leur en tint aucune rigueur et fit écrire l’une des plus fines recensions de ce roman «vache». L’article de Fieschi, jamais cité, a bien vu la part du matricide et du mal social dans l’apparente atonie de Meursault ; il parut le 1er septembre 1942. Cinq jours plus tard, soulignons-le en passant, Camus pouvait écrire : «La critique : médiocre en zone libre, excellente à Paris.»

Ponge a aimé Sisyphe et L’Étranger, paru le même jour que Le Parti pris des choses, son essai le plus accompli de poésie objective. Il a senti dès 1942 la connivence quasi philosophique qui rapproche l’absurde camusien, toujours porté à la vie quand même, et sa propre façon de partir d’un monde sans hommes ni signification pour revenir à l’humain et au présent. Malgré une différence d’âge certaine, les deux poulains de Gaston Gallimard parlent le même langage, sont faits a priori pour s’entendre et donc s’écrire. Cette apparente unité de pensée et ce désir commun d’une amitié à ciel ouvert, les divergences idéologiques vont les rendre pourtant impossibles. De fait, Ponge, le communiste verrouillé, et Camus, le socratique hédoniste, ne font rien pour les taire. C’est qu’ils appartiennent à des réseaux de résistance d’obédiences différentes, c’est que le communisme et l’intolérance envers les catholiques poussent Ponge à catéchiser son cadet, qui ne s’en laisse pas compter : «Vous savez que je ne crois pas au monde politique que vous espérez», lui écrit Camus dès août 1943. Si Ponge manque de subtilité dans l’échange, Camus en abuse et finit par s’éloigner, une fois que sa vie aura basculé, emploi chez Gallimard, journalisme, théâtre, voyages et succès multiples. Qu’un peu de jalousie ait vite brouillé leur relation, nul doute. On n’en trouvera aucune trace, par comparaison, dans la correspondance de Camus et Guilloux, son aîné de quatorze ans aussi, mais son frère jumeau en pauvreté. La lecture du Sang noir, plein de révolte contre la vie mutilée, avait conquis le jeune Algérois durant les années de dèche…

Jean Grenier, de plus, l’un des mentors de Camus, tenait son ami Guilloux pour un des écrivains les plus puissants de sa génération, ce en quoi il ne se trompait guère. La rencontre, fin 1945, sera fatalement une rencontre à trois, sous l’égide de Gaston Gallimard, qui aimait tant jouer les agents de liaison. Guilloux et Camus, par la suite, vont entretenir leur besoin, physique, spirituel et intellectuel, de se voir. Alors qu’il peine à boucler La Peste, le second avoue au premier : «Je ne connais personne aujourd’hui qui sache faire vivre ses personnages comme tu le fais.» En dépit de destins opposés, tumultueux pour Camus, modeste pour Guilloux, ils surent maintenir en vie, précisément, la profonde entente d’une fraternité de cœur… L’importance que sut prendre Roger Martin du Gard dans la vie de Camus tient aussi, à sa façon, du coup de foudre.  Le vieil homme, 63 ans en 1944, exaspéré par Sartre et l’inquisition des Temps modernes, découvre Camus en lisant Combat. Il voit en lui le Gide du moment, même goût des plaisirs, même souci d’une valeur supérieure, même haine de l’injustice, qu’elle porte le képi colonial ou l’étoile rouge. L’exergue de Sisyphe, tirée de Pindare, ne lui a pas échappé. Camus, pour qui désespérer est un crime, entend «épuiser tout le champ du possible». Aussi le Nobel 1937, qui voit la mort venir, va-t-il se réchauffer, durant 14 ans, au soleil du «jeune homme», admirateur lui-même de la pensée des Thibault. Leur correspondance, chaleureuse et drôle, est une merveille de complicité féline.

Stéphane Guégan

– Albert Camus, L’Étranger, Gallimard, Folio, édition sous étui accompagnée d’un livret de 48 pages, 8,10€

– Albert Camus / Francis Ponge, Correspondance 1941-1957, édition établie, présentée et annotée par Jean-Marie Gleize, Gallimard, 15,90€

– Albert Camus / Louis Guilloux, Correspondance 1945-1959, édition établie, présentée et annotée par Agnès Spiquel-Courdille, Gallimard, 18,50€

– Albert Camus / Roger Martin du Gard, Correspondance 1944-1958, édition établie, présentée et annotée par Claude Sicard, Gallimard, 18,50€

 

Paulhan singulier pluriel…

 

Soixante-dix ans après son apparition en librairie, L’Étranger de Camus nous revient sous la forme d’un album d’ample format, beau papier et grandes marges blanches, dont José Muñoz a signé l’illustration magnifiquement hachée. De ces éclats assez jazziques naît pourtant un flux noir et solaire, sensuel et implacable, qui nous plonge aussitôt au cœur d’Alger la blanche, ses quartiers populaires, ses rues chaudes et ses tensions communautaires à vif. Les encres de ce dessinateur argentin ne sont pas moins profondes que ses intuitions poétiques. On n’illustre pas Camus, qui décrit peu ; on le travaille au corps. José Muñoz était fait pour un tel combat, il colle au texte sans le banaliser. Il cogne sans l’oublier. Consciences flottantes, corps en rut, il sait tout dire avec sa plume à lui. Peut-on nier les coïncidences ? Muñoz est né en 1942, quand le premier livre de Camus, manuscrit à éclipses et accélérations, sort enfin chez Gallimard. Nous sommes en mai, quelques semaines après le come back de Laval, quelques semaines avant le Vel d’hiv. Entre les deux, ce pitre de Breker s’est fait acclamer par Cocteau pour quelques marbres aux muscles trop tendus. Belle époque, assurément. À sa manière, découlât-elle aussi de l’Algérie des années trente, L’Étranger radiographie la France défaite, humiliée et navigant à vue. Tirant des bords entre la résignation et les accommodements nécessaires, stratégiques. À ses lecteurs, Camus tend un drôle de miroir, aussi brisé que le style de Muñoz. Cette « vie livrée à l’absurde », qui est celle de Meursault, meurtrier sans raison, l’écriture de Camus l’aura traduite en fragmentant sa phrase et dissociant ses mots, double gel narratif qui doit au roman anglo-saxon et français des années trente. Drieu, Malraux, Sartre… Meursault [meurt sot] accepte l’incompréhensible avant de tourner sa condamnation à mort en salut intérieur. La passion de la vérité se gonfle alors d’accents christiques malheureux. Une partie de la critique, en 1942, n’y verra que compassion pour un « déchet moral », étranger au redressement national. Blanchot, au contraire, approuve cette vision aléatoire de la « nature humaine », dépouillée de « toutes les fausses explications subjectives ». Un certain psychologisme a rendu l’âme. Trois bonnes fées avaient veillé sur le jeune Camus, Pascal Pia, Malraux et Paulhan. On s’étonne parfois que ce dernier ait encouragé le romancier à lancer son livre en le donnant d’abord à Comoedia ou à la NRF de Drieu. Gaston Gallimard poussait, bien sûr, à la roue. Le prestige de sa revue était loin d’être terni par les oscillations qu’imposait une survie acrobatique.

Oscillations, en tous sens. De contenu, d’impartialité comme d’attitude à l’égard de l’Occupant. Il faudra écrire un jour l’histoire de la NRF des années 1940-1943, et remettre à jour notamment ce que nous pensons des relations si passionnantes de Paulhan et Drieu, qui ne se résument pas aux « coups de mains » du « collabo » au « résistant ». Leur correspondance, annoncée depuis belle lurette, devrait fournir une mine de renseignements et d’ajustements. Sera-t-elle aussi chaleureuse que le millier de lettres que Paulhan et Marcel Jouhandeau échangèrent entre 1921 et 1968 ? On en doute. En voilà deux qui s’aimèrent et placèrent cette « passion » au-dessus de leurs libidos respectives et de leurs divergences politiques (sauf sur Moscou) ! Après avoir biographié Jouhandeau avec humour et largeur d’esprit, nécessaires pour faire comprendre aussi bien l’homosexualité très active de ce catholique croyant que ses poussées d’antisémitisme maurrassien à partir de 1936, Jacques Roussillat vient d’annoter l’essentiel de la correspondance que Marcel entretint avec Jean, dont il aimait moins les livres qu’il ne partageait le goût de la peinture moderne et le courage d’affronter la vérité, toutes les vérités. Sous ses airs de séminariste précieux et précis, préciosité et précision qui faisaient son charme unique, Jouhandeau fut l’homme des extrêmes, vérifiant Dieu en lui par l’exercice résolu, continu de l’abjection et du repentir secrets. Le sel et l’authenticité de ses livres, récits à peine fardés ou journaux directs, viennent en partie de son catholicisme conséquent, ardent. Il préférait Bérulle à Bossuet, Lacordaire à Aragon, Rimbaud aux surréalistes, Masson à Matisse… D’autres énergies, on le voit, auront contribué à faire de lui le Jules Renard et le Saint-Simon du XXe siècle. S’il s’aveugla quant à la réalité du nazisme et aux vertus roboratives de la coopération franco-allemande, il n’en tira guère profit et sut reconnaître ses égarements. N’oublions ni les notes du fameux voyage de 1941 aux côtés de Drieu, ni sa volonté d’assumer Le Péril juif, son livre le plus véhément, le plus coloré de xénophobie nationaliste (et non raciste), durant les mois qui précèdent le débarquement. Avant et après la libération, Paulhan ne se contenta pas de conseiller son ami en danger au nom du droit à l’erreur et d’une amitié aussi inaliénable. Leur correspondance est un bonheur total, et une vitrine utile. Elles et ils sont tous là, de Braque à Marie Laurencin, de Kahnweiler à Drouin, de Max Jacob l’humilié à Leiris l’éloigné, de Crevel l’aimé à Breton le détesté, de Sachs à Limbour, de Blum à Heller, etc. « Y a-t-il des choses qu’on ne puisse pas pardonner à la vie ? » Marcel et Jean se rejoignaient d’abord sur cette foi. Stéphane Guégan

*Albert Camus, L’Étranger, accompagné de dessins de José Muñoz, texte intégral, Futuropolis /Gallimard, 22 €

*Jouhandeau – Paulhan, Correspondance 1921-1968, édition établie, annotée et préfacée par Jacques Roussillat, Gallimard, 45 €. On lui doit la biographie la plus complète (et ouverte) du mari d’Elise, Marcel Jouhandeau. Le diable de Chaminadour, Bartillat, 2006 (édition revue et corrigée).