À QUI LA FAUTE ?

On les attendait à gauche, près de la frontière belge, et à droite, du côté de la ligne Maginot, ils passèrent au centre, soldats et panzers, à toute vitesse. La campagne de France, en ce 10 mai 1940, débutait par la foudre. Les Ardennes furent franchies en un éclair et Sedan, vieux symbole d’humiliation, atteinte aussi rapidement. La Wehrmacht, appuyée par l’aviation, poursuit alors sa percée, et ce fut Dunkerque. Après quoi, début juin, l’invasion commence, et ce fut la débâcle. Une débâcle générale : la panique, chez les civils et le haut commandement militaire, gagna jusqu’aux hommes les plus trempés : tête du gouvernement depuis le 10 mars, après y avoir appelé Pétain et Charles de Gaulle, Paul Reynaud plie devant ce qu’il estime l’inévitable défaite de la France. Le 16 juin, il renonce sans gloire. Le lendemain, un armistice est demandé aux Allemands. Un jour plus tard, Churchill ouvre les micros de la BBC à De Gaulle tout en faisant réécrire les premières phrases de « l’appel ». Car une alternative est encore possible, que les conditions allemandes soient contraires à l’honneur… Mais Hitler était plus habile que ça. Et Pétain plus convaincu d’agir dans l’intérêt de son pays proprement assommé. Il a fallu du courage, sans doute, au musée de l’Armée pour envisager Comme en 40, cette exposition qui passionnera, à coup sûr, ses visiteurs en leur faisant relire, et presque revivre, certaines des heures les plus noires de nos annales. Du courage, les commissaires en montrent d’abord à proportion du nombre de documents réunis et orchestrés, images, photographies, uniformes de toutes natures. Une autre forme de courage était cependant requise. Car nos généraux et maréchaux sont loin d’avoir tous brillé alors, en comparaison d’un Manstein et d’un Guderian, le grand penseur de la nouvelle guerre, motorisée et faisant des chars et des avions le « porteur de décision ». Dès 1922, alors que la France pensait avoir écrasé son adversaire à jamais, ce héros de la guerre de 14 créait les premières divisions blindées. Une pensée obsédait Guderian, qui était de l’école de Clausewitz et donc de Napoléon Ier, « le choc offensif ». Il serait cruel de lui comparer la logique défensive des Français, et même leur attentisme, si la réalité des faits ne confirmait pas ce que fut la position française jusqu’à l’écrasement de la Pologne en août 1939, et au-delà…

De Gaulle eut tort d’attribuer notre déconfiture, un an plus tard, à la seule incompétence des hauts gradés qui se seraient trompés de guerre, voire qui ne se seraient pas battus. Nous vivons encore sur cette idée qui blesse notre mémoire. À l’inverse, Pétain, jusqu’au procès de Riom, rejeta la faute sur les politiques, autre explication à courte vue. Les conditions et les raisons de la défaite furent autrement plus nombreuses, et appellent une approche globale que les historiens n’ont ébauchée qu’à partir de 1990 et l’ouvrage décisif de Jean-Louis Crémieux-Brilhac sur lequel nous revenons plus loin. L’exposition des Invalides et son précieux catalogue se rattachent à la nouvelle donne méthodologique, en croisant les voix françaises, allemandes et italiennes, en nous permettant de comprendre comment la France de Daladier, Blum et Reynaud s’adapta aux menées d’Hitler et à la trahison de Staline, en rappelant surtout combien le solde de la Grande guerre continuait à peser sur celle qui s’engagea si mal, en septembre 1939, par le refus de porter le feu chez l’agresseur de la Pologne. La «drôle de guerre» l’était d’autant moins qu’elle faisait suite à l’extraordinaire effort que s’imposa notre pays, depuis 1935, en matière de réarmement et de modernisation de ses armes. Après une chute phénoménale, confortée par l’illusion que Hitler ne voulait pas la guerre ou qu’il ne la ferait qu’aux Russes, les budgets militaires rebondissent. Et la ligne Maginot, cette hérésie, ne les dévore pas entièrement. Se constituent les premières divisions mécaniques que De Gaulle, de son côté, réclame dans Vers l’armée de métier (Berger-Levrault, 1934). Le Front populaire et le retour de Daladier maintiennent cette progression des moyens à laquelle il ne manque qu’une politique plus interventionniste. Comme y insiste le catalogue, il y a là un hiatus de principe où se prépare le désastre de mai-juin 1940. Car la remilitarisation de la Rhénanie, l’imposture de Munich et l’annexion des Sudètes sont autant de camouflets d’Hitler que des fautes irréversibles, et qui isolent la France au moment où il est clair que les retards de ses armes, de son industrie et de sa natalité l’ont mal préparée aux assauts désormais possibles, voire probables, du voisin à croix gammée. Au printemps 40, il nous a manqué plus que l’audace insolente de Guderian, il nous a manqué une cohérence d’action au sens le plus large du terme.

On peut maintenant se tourner vers le grand livre de Jean-Louis Crémieux-Brilhac que sa mort, en 2018, ne lui a pas permis de voir revenir en librairie sous les couleurs de Folio Histoire. Sorti en 1990, comblant un vide, il fit alors l’admiration des meilleurs connaisseurs de la période, et notamment de ceux pour qui l’analyse historique devait intégrer au centre de ses paramètres l’étude de l’opinion, du mental et de ses complexes effets dans tous les domaines, disait le regretté Pierre Laborie, un des pionniers en la matière. En somme, pour comprendre la France et son effondrement, il n’était d’autre solution que d’écouter les Français, tous les Français, les traumatisés de 14-18 et les pacifistes de tous horizons, les adversaires de la gueuse et les fascisants, les patriotes prêts à remettre ça, les communistes enfin, c’est-à-dire la majorité des ouvriers sur lesquels allait porter l’effort de guerre, avant et après le pacte germano-soviétique… Car les gouvernants, Daladier en tête, eurent à mener plusieurs guerres. C’est un pays déchiré par les souvenirs, la crise des institutions, les idéologies supranationales, la problématique de ces communistes devenus des ennemis de l’intérieur, qui doit se dégager de son obsession à ne pas sacrifier une paix si chèrement acquise. La difficulté à galvaniser la Nation s’accroît du fait que, avant mai 40, elle n’est pas envahie et que nos généraux se refusent à attaquer. Responsable de la propagande et de la censure, mais sans avoir les moyens et la duplicité d’un Goebbels, Jean Giraudoux ne tarde pas à avouer son inquiétude. Rien de pire que la guerre immobile, rien de plus difficile que de mobiliser les ardeurs guerrières quand le sol de la patrie n’est pas souillé. Quand la vraie guerre nationale commence, résume Jean-Louis Crémieux-Brilhac, elle est déjà perdue. Le retard du sursaut, lesté des millions de cadavres de la Grande guerre, doit aussi être mis en relation avec la crédulité d’une bonne partie de l’opinion, certaine et parfois heureuse de penser que Hitler entendait porter le feu à l’Est. Le choc du Pacte n’ébranla pas seulement les amis de Moscou que Drieu, fidèle à son loyalisme national, crucifia en cette girouette éhontée qu’était Aragon. N’était-il pas en droit de s’étonner que Paulhan offrît au poète stalinien et à Elsa, après ce pacte qu’ils avaient approuvé bruyamment, l’abri de la NRF ? Paulhan, en ébranlant l’indépendance de la revue, n’ajoutait-il pas « au tournis qui affecte les cervelles françaises »? Sur le revirement communiste consécutif au crime d’août 39, Jean-Louis Crémieux-Brilhac a un passage terrible, qui n’épargne que les ouvriers restés français de coeur : « Le PCF qui, à l’unisson de Moscou, s’était poussé à l’avant-garde du patriotisme jacobin, a tourné casaque ; il a engagé dans les usines la lutte contre “la guerre impérialiste” et pour la paix immédiate ; il a contesté par là même la justification de l’effort d’armement et, du même coup, rendu toute la classe ouvrière suspecte. » Or, et c’est la dernière grande vertu de cette somme magnifiquement écrite et pondérée, la drôle de guerre eut deux fronts, le conflit armé et la course éperdue aux armements. Devenu historien après avoir rejoint la France libre et Londres, Jean-Louis Crémieux-Brilhac ne cherche pas à juger ceux qui firent d’autres choix. Comprendre et expliquer lui suffisent. Il ne lui serait pas venu à l’idée de stigmatiser, comme nos intellectuels de salon, la «France moisie». Le constat d’une occasion manquée de vaincre l’Allemagne suffit à sa peine retrospective. À propos des Français qui eurent à se battre, et d’abord à se battre contre leur envie de ne pas le faire, laissons le conclure : « Mis à part un noyau dur de communistes, ils n’ont entravé à aucun moment ni en quoi que ce fût l’action du pouvoir ; ils ont réagi avec courage devant l’invasion […] la défaite les a accablés et leur regroupement autour du maréchal Pétain pour refaire la France a été un signe de patriotisme et d’espoir autant qu’une marque d’abandon. » Stéphane Guégan

* Comme en 40, Musée de l’Armée, Paris, catalogue sous la direction de Christophe Bertrand, Jordan Gaspin, Vincent Giraudier et Carine Lachèvre, Gallimard, 32€ // Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Les Français de l’an 40, tomes I (La guerre oui ou non ?) et II (Ouvriers et soldats), Gallimard, Folio Histoire, 13,50 € et 14 € // Signalons enfin le numéro 49 du Figaro Histoire (avril-mai 2020, 8,90€) et l’excellent dossier qu’il consacre à 1940, « la plus grande défaite de l’histoire de France ».

Sur Picasso, Oscar Domínguez et surréalistes en 1938, voir aussi la version anglaise de mon post du 1er mai 2020, depuis le site du musée Picasso de Barcelone :

J’AIMAIS JAMAIS

On n’est jamais assez Charles

Sous la verrière d’Art Paris, on étouffait. Et puis, de temps à autre, on avait envie de mettre son masque devant les yeux. Question d’hygiène mentale… Le spectacle des galeries parisiennes, ces derniers temps, nous a aussi prouvé l’admirable souplesse avec laquelle l’art qu’on dit contemporain, flexible comme un marché financier, s’est rallié la vulgate de la bienpensance. Leurs vitrines débordent de femmes dominées, de violences policières et de minorités opprimées dans un rabâchage formel qui oscille entre la figuration la plus scolaire, le néo-primitivisme le plus éculé et l’appropriation bête. Du genre : prenez une mauvaise reproduction de la Grande Odalisque d’Ingres et tatouez-la d’une formule inspirée : « Et pourtant tout cela va changer ». Mais l’art, le vrai, dans sa divine providence, se venge des meilleures causes et des prophéties vertueuses, quand le poncif remplace l’expérience, et l’opportunisme le talent. Rien de tout cela dans l’exposition de Cedric Le Corf, qui ouvre ce jour chez Lou & Lou Gallery, en plein 3e arrondissement. On y retrouve notamment la pièce la plus forte d’Art Paris, car la plus dérangeante aux yeux des tièdes, Justa ! Soit la détresse faite cheval, les pattes en l’air, « comme une femme lubrique ». Pourquoi le souvenir de Baudelaire et d’Une charogne se réveille-t-il à sa vue ? Le mélange de morbidité et de morbidesse, l’agonie tournant à la pâmoison, le déclic doit se situer là. Le sublime Voyage en Espagne de Gautier me revient aussi qui se heurte sans cesse aux chevaux éventrés de la corrida, comme à la vérité de la vie, entre Eros et horreur. Dans Champavert, Petrus Borel, ami du précédent et Jeune-France admiré de Baudelaire, salue André Vésale, l’anatomiste bruxellois du premier XVIe siècle, pour sa passion des écorchés. Vésale, un des mentors imaginaires de Le Corf…

Il est des artistes de l’inertie brutale ou de l’idée recluse, deux façons symétriques de couper l’art de la vie. Se séparer du monde et de son souffle, comme de sa fragilité accrue, Cedric Le Corf n’y a jamais consenti. Il ne pratique pas le détachement ou l’indifférence, refuse de rompre avec l’ordre de la nature. Ordre obscur, irréductible à notre raison, et d’autant plus nécessaire à fouiller, de l’intérieur, par l’énergie, elle aussi irrépressible, des formes. Plus que figuratifs, en conséquence, les sculptures, les gravures et les vastes dessins de Cedric Le Corf touchent au cœur du mystère organique dont nous sommes devenus les témoins inquiets et les passagers plus éphémères. De quoi est-il fait cet univers, le sien, qu’il dit lui-même baroque par choix expressionniste et écoute attentive du vivant où il cherche une place juste ? L’anatomie, humaine et animale, semble en être le principe organisateur, et presque la loi implacable, dont découlent des ossatures en tout genre, crânes, mâchoires, membres, fragments… On dirait de Le Corf qu’il écorche plus qu’il ne sculpte si les matières employées, du bois à la porcelaine, ne rétablissaient immédiatement la vérité de son approche. Ses œuvres les plus sombres, qui nous ramènent à Géricault et Delacroix hors de tout mimétisme, contiennent une humeur caressante, agissante, épidermique, qui n’est pas l’effet de trop habiles contrastes. Se devine plutôt, puisque baroque il y a, le souci des circulations et des mutations au sein desquelles les forces vitales se confrontent victorieusement aux puissances de la souffrance et de la mort. Le Corf n’en fait pas mystère, sa curiosité l’a toujours porté vers les humanistes les plus acharnés à comprendre la machine des corps et les fluides qui en assurent le miraculeux fonctionnement. Michel Servet, martyr de la vérité, et André Vésale, on l’a dit, appartiennent à son panthéon imaginaire, de même que Philippe Etienne Lafosse, Jacques Fabien Gautier d’Agoty ou Honoré Fragonard, le cousin du peintre galant. Chez les anciens, anatomie et dissection ne faisaient qu’une. Ouvrir pour comprendre, nulle alternative. Mais qu’en est-il en art où la « forme ouverte » reste souvent l’alibi de l’interprétation vide d’objet ? J’aime la réponse de Le Corf et sa façon de retrouver naturellement, au-delà des romantiques et de Baselitz, le chemin des grands Sévillans, de Montañés au jeune Velázquez. La représentation, chez eux, se voit soudain menacée par son réalisme même, la figuration par la défiguration. Les frontières s’effacent doucement et, pour le dire comme Le Corf, les corps deviennent des paysages. Ou des péninsules, prêtes à brouiller les règnes, les matières, la vie et son apparente négation. Stéphane Guégan

Cedric Le Corf, Péninsules, du 16 septembre au 31 octobre, Lou & Lou Gallery, 28 rue Notre-Dame de Nazareth, Paris, 75003 / 01 42 74 03 97

BAUDELAIRIANA

Rencontrant Azzedine Alaïa pour la première fois, je me rappelle m’être dit : « Ce gars est petit comme Picasso, et grand comme lui. » Enveloppé de noir jusqu’aux tennis de l’hyperactif, il vous faisait oublier sa taille dès que ses yeux et sa parole s’animaient. Francis Poulenc se disait moine et voyou. Il y avait un peu de cela chez Azzedine, travailleur et jouisseur à égalité, pour qui la conversation devait être une joie, une aventure sans mots creux, sans courtisanerie. Comme l’écrit Donatien Grau dans un livre aussi vivant que son titre, l’enfant de Sidi Bou-Saïd « avait un œil et une oreille pour toute chose ». Cette curiosité s’étendait aux individus les plus différents. Ceux et celles qui ont connu les nuits Alaïa se reconnaîtront. Aux lâcheurs, à ceux qui ne tenaient pas la vodka Petrossian ou décollaient trop tôt de la piste de danse improvisée dans la cuisine de la rue de Moussy, il réservait ses sarcasmes et ses sourires de pitié. Ils ne cherchaient pas à blesser, mais confirmaient une jeunesse inentamée, que la mort brutale, le 18 novembre 2017, nous conserve. Arletty, peut-être sa première protectrice, lui fit lire Les Fleurs du mal, à la fin des années 1950, quand elle comprit que ce couturier-là ne ressemblerait pas aux autres, aborderait le métier en poète, et en poète attentif aux leçons de la rue et à ce qu’elle révèle de l’alchimie du bon vêtement. Peu en importait le prix, seule comptait la vérité de l’alliage… La mode, pensait Baudelaire, nous confronte moins aux illusions de l’artifice et de la société qu’aux blessures de l’être, elle est vérité et élévation, réponse aux limites de la nature et du contingent, séduction et discipline. « Les autres descendent, moi je monte. » Aphorisme parmi d’autres, que Donatien Grau a eu l’heureuse idée de recueillir, il dit la fulgurante carrière d’Azzedine, qui ne sortait pas du sérail. Il résonne aussi d’une nécessité métaphysique en parfaite conformité avec les si pascaliennes Fleurs du mal. La sensualité d’Azzedine était l’autre versant de sa nature « baudelairienne », Arletty dixit. On sait que l’immense actrice française n’était pas avare de ses charmes quand les hommes lui plaisaient. Azzedine n’aura pas démérité de ce qu’elle devina en lui. La femme des années 80, ou plutôt les femmes, ce fut lui, ce furent ses vêtements, écrit Donatien Grau, qui ont changé leur vie, « qui ont affirmé leur puissance féminine, qui ont donné de la liberté et de la tenue aux corps, qui ont fait de la sexualité un pouvoir et non une oppression. » Telle demeura, pendant 40 années, sa philosophie de la mode, à l’écoute de celles qu’elle transfigurait. Dans La Vie Alaïa (Actes Sud, 21€), la sphère la plus intime et la faune des grands soirs se fondent sans se confondre. Parce que Donatien Grau s’y meut avec l’aisance d’un Alain Pacadis et la passion érudite d’un archéologue du présent , il nous donne le portrait le plus juste de l’ami disparu. SG

Faisons-nous l’écho, pour finir, d’une bonne nouvelle. Comme elles sont rares, ce serait un crime de ne pas signaler que Les Fleurs du mal ont retrouvé une place éminente dans les « nouveaux programmes de 1re » et s’incluront au BAC de 2021 (année qui marquera le deuxième centenaire de la naissance de l’écrivain et critique d’art). Avait-il disparu des textes enseignés, le plus beau livre de poésie française avec Une saison en enfer, Parallèlement et Alcools ? On n’ose le croire. Quoi qu’il en soit, Folio Classique (Gallimard, 3,20€) rafraîchit son édition des Fleurs du mal, celle procurée en son temps par Claude Pichois, que prolonge désormais le dossier pédagogique de Fanny Bérat-Esquier. Il débute par des considérations politiques et sociologiques un peu schématiques sur le siècle des révolutions et des restaurations. Car le procesus démocratique en cours, ne lui en déplaise, ne fut pas le seul privilège de la IIe République. Qu’on pense à l’atroce répression de juin 1848, que ni Baudelaire, ni Manet, n’effaceront de leur mémoire. Et puis la censure renaissante sous le Second Empire, dure pour les journaux de l’opposition, n’a pas empêché le succès des Fleurs, de Bovary et d’Olympia. Faut-il ajouter que la démocratisation de la vie publique a fait des pas de géant sous Napoléon III et que c’est un gouvernement de gauche qui nous a valu Sedan? Mieux exposée est la situation littéraire et artistique où s’insère assez habilement Baudelaire, bien que le nom de Courbet, autrement plus décisif que Champfleury, n’y soit pas prononcé. On taquinera aussi Fanny Bérat-Esquier sur son peu d’intérêt pour les frénétiques Jeune-France, source directe d’Une Charogne, comme Pichois y insistait, et de bien d’autres poèmes. De cette pièce plus que troublante et baroque, « emblématique de la transmutation d’une vision horrifiante en fleur de poésie », l’auteure donne une bonne analyse parmi les trois cas particuliers qu’elle retient à l’adresse de ses jeunes lecteurs. Fixant durablement l’image du poète supposé nécrophile, Une Charogne s’achève sur une référence à « l’essence divine », dont la carcasse, figure réversible du néant, se veut moins la négation ironique que la confirmation métaphysique. Du reste, malgré son attachement pour Walter Benjamin et la thèse du « poète lyrique à l’âge du capitalisme », Fanny Bérat-Esquier a fait son miel, comme nous tous, des analyses anti-sartriennes de Georges Blin. Elles imprègnent notamment les excellents passages du dossier sur le grand thème de la double postulation où se déchire l’individu moderne (Spleen et idéal, désir et ennui, or et boue, etc.) et se renouvelle la poésie en affrontant ce que le romantisme avait exprimé de façon moins réaliste, le Mal, le doute, la ville aimablement infâme, la mort réglée comme une horloge et ouverte sur l’inconnu… Ce poète qu’Hetzel disait « classique » en 1862 avait horreur du commun et du mensonge. Il aura joui comme nul autre du pouvoir de transfigurer notre nature fautive sans l’idéaliser, et donc la racheter, complètement. Comme Gautier, le dédicataire des Fleurs, il a fait de l’oxymore, et non plus de l’harmonie hugolienne des contraires, sa ligne de vie et de création. SG

RÉVOLUTION MALRAUX

Les meilleurs romans de Malraux, Les Conquérants et Les Noyers de l’Altenburg, se situent aux extrêmes de leur période d’écriture. Le premier paraît en 1928, l’année du Genève ou Moscou de Drieu la Rochelle, son ami à jamais ; le souffle révolutionnaire des Conquérants, style, largeur de champ et défi au vieux monde, l’a retourné (Berl l’atteste). C’est à Lausanne, en mars 1943, que Les Noyers deviennent un livre, voire un beau livre à deux encres, le rouge séparant le début et la fin, évocations de la « drôle de guerre », du récit central, réinvention hallucinante de 14-18 pris en écharpe. Père et fils, à vingt-cinq ans de distance, se retrouvent sous le feu des tanks, des souvenirs et de leur transformation en fiction très active, comme tout chez Malraux. Dernier roman, peut-être son chef-d’oeuvre… Qu’il ait posé en Bonaparte des lettres inflammables, ou embelli ses faits d’armes, en Espagne surtout, n’ôte rien à la portée de l’œuvre entier, vie et livres, la seule éternité qui lui importât. « Toute œuvre d’art survivante est amputée, et d’abord de son temps », a-t-il écrit dans Les Voix du silence, fresque érigée à l’angoisse pascalienne d’une humanité possiblement sans Dieu et réunie, a minima, par la communauté du génie universel. Mais le rôle des historiens est de ramener sur terre ces mêmes œuvres.

Jeanyves Guérin et Henri Godard, grands experts de notre littérature moderne, viennent chacun de réunir divers articles sur le premier XXe siècle, lorsque le roman et le théâtre, sortant du nombrilisme doloriste aujourd’hui très répandu, s’exposèrent aux appels et dangers du monde en ébullition. Il y a une parole politique propre aux écrivains, nous dit Guérin. Avec une impartialité rarement prise en défaut, il la fait entendre à partir d’un florilège œcuménique : Claudel, France, Anouilh, Sartre, Perret, Gary et Jules Roy fixent une cartographie que deux guerres, une Occupation et la guerre froide (dans les esprits) de l’après-1945 ont teint de sang, d’espoirs déçus, de parjures et de mensonges. Les fines analyses qu’il consacre à La Condition humaine (1933) et à L’Espoir (1937) confirment celles de Marius-François Guyard ; Malraux s’était détaché du stalinisme plus tôt que ne le pensait Lucien Goldmann (Pour une sociologie du roman, Gallimard, 1964). L’orthodoxie et la servilité soviétiques sont nommées et crucifiées dès Les Conquérants… Mais l’envol d’Hitler, effroi et chance de Staline, favorise une certaine ambiguïté du Malraux de 32-39, soit de l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires au Pacte Ribbentrop-Molotov non dénoncé, envers Moscou. Les romans de 33 et 37, deux récits de l’échec, auraient pu être moins binaires quant à la forme et plus nets quant au terrorisme bolchevique, Chine et Espagne, si les circonstances n’avaient imposé de privilégier le front antifasciste et d’écarter tactiquement Trotsky. Dans Céline et Cie, Godard s’intéresse surtout à la philosophie de l’art du romancier. Mais il montre bien en quoi ses annotations au Malraux par lui-même de Gaëtan Picon (1953) contiennent une poétique du roman qui, à la fois, élargit le réalisme et répudie tout endoctrinement. Stéphane Guégan

Jeanyves Guérin, Littérature du politique au XXe siècle. De Paul Claudel à Jules Roy, Honoré Champion, 40€. Il est rare que l’analyse littéraire, chez les vingtiémistes, s’appuie sur une connaissance historique et une tolérance idéologique aussi tenues. Quelques coquilles et mots manquants donnent tout son sens à la vigilance du lecteur en pareil cas. Dans Céline et CieEssai sur le roman français de l’entre-deux-guerres. Malraux, Guilloux, Cocteau, Genet, Queneau (Gallimard, 21€), Henri Godard démasque, preuves à l’appui, une idée qui revient en force : certains écrivains devraient être condamnés à ne plus être lus pour mal-pensance ou indécence. Les partisans de cette proscription à double entrée oublient la part irréductible de la création au regard de la politique et de la morale, quand ils ne se trompent pas, fruit des anachronismes qui font notre présent, au sujet des griefs qu’ils retiennent contre les artistes. Pensons à La Condition humaine justement et à ce que Kyo répond à Vologuine : « […] il y a dans le marxisme le sens d’une fatalité, et l’exaltation d’une volonté. Chaque fois que la fatalité passe avant la volonté, je me méfie. » Enfin, on peut consulter l’édition exemplaire des Noyers de l’Altenburg, fournie dès 1996 par Marius-François Guyard, dans André Malraux, La Condition humaine et autres récits, préface de Henri Godard, Gallimard, La Pléiade, 2016. En 1948, rééditant Les Conquérants, Malraux leur adjoint une postface anticommuniste ; l’année suivante, le livre reparaît, chez Albert Skira, enrichi des puissantes illustrations d’André Masson.

France Culture
mercredi 9 septembre 2020, 15h00

Van Gogh et le monde tel qu’il est
La Compagnie des œuvres par Matthieu Garrigou-Lagrange

Episode 3 : Le suicidé de qui ? 

Avec Stéphane Guégan et Evelyne Grossman

https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-oeuvres/van-gogh-et-le-monde-tel-quil-est-34-le-suicide-de-qui