AVIS DE TEMPÊTES

Révolte… Le mot aura traversé deux cents ans de littérature française en lettres de feu. Le temps d’une saison infernale, sous Louis-Philippe, Pétrus Borel a incarné le révolté parfait, c’est du moins ce qu’en diront plus tard, avec le narcissisme indispensable du regard en arrière, Tzara et Breton. Tout une section des Fleurs du Mal s’affuble, on le sait, de ce vocable, celui des défis éternels à l’existence et à l’ordre social, quoique le blasphème n’y soit qu’apparent. Baudelaire, lecteur de Borel, est trop catholique, trop affranchi de l’esprit laïcard, pour céder à pareille facilité en 1857. La révolte, à condition de n’être pas vaine ou jouée, lui semble constituer l’un des leviers légitimes de la souffrante ou imparfaite humanité. La révolte gronda aussi dans les mots d’André Gide, révolte contre la morale étroite, contre la cellule familiale quand elle devient prison, contre la littérature de la bien-pensance ou de la mal-pensance systématique. Des Faux-Monnayeurs, roman qu’il faut relire et dédouaner des sottes arguties que leva son inscription au programme du BAC 2018, on retient surtout la fable à points de vue multiples, l’humour hérité des Caves du Vatican, l’ambition de donner un pendant homosexuel à L’Éducation sentimentale et de greffer sur l’exemple proustien un esprit analogue, disait Barthes, aux jeux et rires de l’enfance. Gide s’amuse, note Paul Souday dès 1926, à inquiéter les structures du roman et de la famille en inventant un autre Charlus entouré de jeunes gens en fleurs : parmi eux, Olivier, portrait caché de Marc Allégret, la grande passion de Gide, attise le désir des deux personnages d’écrivain que le livre oppose : Édouard, qui ressemble à l’auteur, et Robert de Passavant, mixte de Cocteau, Étienne de Beaumont et peut-être Montesquiou. Les femmes sont loin d’y être inexistantes, et Sarah mérite de figurer au palmarès des héroïnes, cœur et corps affranchis, que les années 1920 ont multipliées. Mieux que Bernard, vite rattrapé par le regret d’avoir voulu échapper au toit « paternel », la jeune effrontée personnifie la morale des Nourritures terrestres : « Cherche la tienne », entendez : ta vie. Mais Gide est peut-être qualifié trop vite d’écrivain nietzschéen, s’accommodant très tôt de « la mort de Dieu » (l’une des plus grosses bêtises qu’ait proférée le philosophe allemand). A la relecture (heureuse) des Faux-Monnayeurs, l’empreinte des Fleurs du Mal m’y apparaît profonde et réfléchie. Le volume condamné est tombé dans le domaine public en 1917, une nouvelle flambée commence. Gide est au protestantisme genevois ce que Baudelaire est au catholicisme romain : nul ne renonce aux vices que poursuit la justice, mais nul n’ignore l’action du diable, ni ne se dérobe aux rigueurs de l’examen de conscience et du remords. L’édition de Pierre Masson, très soucieuse de la polyfocalité de ce « grand, grand roman » (Gaston Gallimard), relève très utilement les références qui font de ces nouvelles Liaisons dangereuses un tableau de la République des lettres entre romantisme et surréalisme. Après avoir adoubé l’iconoclasme de la jeune garde, Gide crucifie André Breton et les siens au lendemain du Manifeste sentencieux. L’or de mauvais aloi, c’est-à-dire les mots débarrassés de toute éthique et jetés au hasard des psychés insoumises, il est là. La charge gidienne prend des allures de massacre et annonce très directement le traitement que Drieu réservera au groupe Révolte dans Gilles. Cadet de Gide, qui l’a poussé en 1917 au sortir des tranchées, Drieu a évidemment lu les Faux-Monnayeurs au moment de sa fameuse rupture avec Aragon… Troquer le divin pour la politique de Moscou lui semblait, de fait, une hérésie infantile. Il avait confié à la presse, en 1922, qu’il respectait Gide, moins l’homme peut-être que l’auteur : et « tant pis si sa prudence tourne au vice. » Gageons qu’il regrettera, quatre ans plus tard, cette dernière pique.

Si le Drieu du Feu follet et de Récit secret fut le grand frère (posthume) des Hussards, Gide joua le rôle de l’oncle (passablement scandaleux), du tenant exemplaire d’une littérature pure et impure à la fois, comme l’est l’Édouard des Faux-Monnayeurs pour la jeunesse qui l’affole et qu’il remue. Du reste, l’un des premiers numéros de La Table ronde, la revue de Roland Laudenbach parti en guerre contre Les Temps modernes dès 1948, rendra un hommage appuyé au créateur de la NRF et au théoricien de la littérature dégagée, responsable, mais irréductible à quelque charte de bonne conduite et de création sous contrôle… L’étoile de Gide n’avait pas encore pâli. On cite plus volontiers l’action de Morand et Chardonne sur Déon, Laurent, Blondin et Nimier, lien de filiation qui écarta nos impatients cadets de toute concession au gaullisme unanimiste et au sartrisme vertueux… Stephen Hecquet (1919-1960), le moins connu de la bande, s’en distingue justement par son tropisme gidien presque ostentatoire. Les cinq romans qu’il fit paraître avant de s’effacer, à 40 ans, affichent cette dépendance avec fierté ou ingénuité volontaire. En plus des admirations qui soudèrent les Hussards par-delà leur cénacle informel, de Mme de Lafayette à La Bruyère et La Rochefoucauld, de Benjamin Constant à Stendhal et Flaubert, Les Nourritures terrestres, L’Immoraliste et Les Faux-Monnayeurs se laissent deviner ici et là, au gré d’échos graves et drôles, cocktail ironique qui n’est pas sans rappeler l’espiègle droiture d’Hecquet. Quand il ne détourne pas une technique narrative, collage ou télescopage, propre à dynamiser ses propres livres, celui-ci s’empare des thèmes de son aîné, et pas seulement l’homosexualité combative qui leur était commune, à partir d’une expérience aussi urgente de la vie et de l’histoire en cours. Signer la biographie de celui qui fut ensemble un avocat éblouissant, un romancier et un chroniqueur hostile au prêt-à-penser et aux combinaisons des IVe et Ve Républiques, l’ami de Nimier et de Genet, n’a pas dû être un exercice aisé. Frédéric Casotti, plus attaché à l’homme qu’à l’étude de l’œuvre, s’en sort avec courage et sens de la formule. Membre du barreau lui-même, il précise l’image que Jean-Denis Bresdin a laissée d’un Hecquet soulevant ses auditoires sans rien leur épargner de sa verve et de ses convictions hétérodoxes : l’éloquence inimitable, l’insolence admirable, Hecquet les mettait au service des causes les plus délicates, miliciens, malfrats, comme José Giovanni dont il sauva la tête, petites gens. Ses origines sociales et le Nord minier ne l’avaient pas préparé à tourner le dos aux procès peu lucratifs. Quant à ses années de guerre, matière chaude de son plus beau livre, Les Guimbardes de Bordeaux (La Table ronde, 1959), elles avaient été incurablement marquées par l’expérience humiliante de juin 1940, l’enthousiasme paramilitaire jusqu’en 1943 des Chantiers de Jeunesse et le passage fugitif au sein de l’administration préfectorale avant l’Épuration. Frédéric Casotti, n’oubliant jamais que l’objectivité est un devoir en terrain dangereux, dissocie bien du nazisme et de l’antisémitisme d’État l’ardeur avec laquelle Hecquet décida de seconder, pour partie, et pour partie uniquement, la révolution nationale. On a tous en tête le passage des Guimbardes où, une fois dite sa dette envers le Dutourd des Taxis de la Marne, Hecquet affirme la leçon qu’il avait, lui, tirée de la débâcle fulgurante du gouvernement, de la « chute », c’est son mot, de tout un peuple : « ce même désastre devait coïncider avec un redressement individuel sans précédent. Je continue de penser aujourd’hui que ce redressement eût pu s’étendre à la nation toute entière : il n’eût fallu qu’accepter l’évidence et ne pas se fermer à la leçon des événements. » Que Vichy se soit révélé un mauvais cheval n’enlève rien au panache du cavalier, que l’après-guerre va révolter… Flanqué d’une maladie congénitale qui le vouait à une mort précoce, Stephen Hecquet a épuisé chaque minute de sa course contre la montre et la laideur.

Les hussards du canal historique, Jean-Marie Rouart, à ses débuts, en a approché et conquis plus d’un, Déon, bien sûr, qu’il admire et dont il ira jusqu’à troubler la bouderie grecque, Blondin, qui saluera La Fuite en Pologne (1974) d’un coup de chapeau fraternel qui ne s’oublie pas, et même Jean d’Ormesson, à qui les colonnes d’Arts, au temps volcanique de Jacques Laurent et François Truffaut, servirent de marchepied. Après avoir été viré du Figaro en 1975, où certains de ses articles ont fait trop de bruit pour certaines oreilles, et trop de vagues pour certains intérêts haut placés, Rouart fait la seconde grande rencontre professionnelle et amicale de sa vie, la première étant celle de Jean d’O avec lequel il se réconciliera, l’affaire du Figaro n’ayant pas suffi à les brouiller à jamais. Ce nouvel allié de choc, et le terme l’habille parfaitement, c’est Philippe Tesson, qui invente le Quotidien de Paris dans la nostalgie assumée et affichée de la Table ronde, la revue frondeuse déjà citée, la seule à avoir su assoir à une même table, de rédaction, en l’occurrence, François Mauriac et Nimier, pour aller aux extrêmes. D’abord accueilli pour réveiller ses ardeurs d’éditorialiste tempétueux, Rouart dirige les pages littéraires entre 1979 et 1985 (je me souviens encore de leur qualité, de leur liberté de ton alors que, tout gamin, je collaborais à Libération). Mes révoltes, le livre où il revient principalement sur son parcours de journaliste et sur sa capacité inoxydable à embrasser les causes impossibles, parle des années Tesson comme si leur vent de fraîcheur soufflait encore, aux antipodes de l’ambiance confinée et byzantine du Figaro d’avant Hersant. « Pour moi, c’était une délivrance », écrit-il aujourd’hui et on n’a aucune peine à le croire. Tesson ne pratiquait guère la demi-mesure, sauf en matière de compliments et de satisfecit. Pour tenir ses troupes auxquelles il lâchait la bride, mieux valait ne pas trop les flatter. L’hédonisme et le mordant des Hussards pouvaient revivre, le patron veillait au grain et ne distribuait ses bons points qu’avec habileté. « Comme les femmes coquettes, il promettait beaucoup, tant était grand son désir de séduire et d’être aimé, et, parfois, au dernier moment, après avoir allumé vos désirs, il vous frustrait de leur réalisation. » Cette parcimonie volontaire se révéla payante et galvanisante. Au Quotidien de Paris, Rouart se sera « follement amusé » avant de revenir au Figaro, en 1986, et d’y défendre, encore et toujours, la littérature qu’il aimait. Cette passion, pour être despotique, n’a jamais tué en lui le jeune homme que décrivent les premiers chapitres de Mes Révoltes. Un jeune homme de droite aux indignations de gauche, l’alliance était plutôt rare dans l’agonie du gaullisme. Elle résultait en partie de l’héritage familial, riche en croisades de toute nature et allergique aux dénis de justice. Son grand-père Rouart, Louis le terrible, avait été de tous les fronts, certains plus légitimes que d’autres. On aurait tort cependant de penser qu’il fut facile au petit-fils, à rebours de son camp le plus souvent, de batailler aux côtés de ceux et celles qu’il défendit, parfois jusqu’aux assises, parce que sa conviction profonde le lui dictait. Ces causes nous les connaissons, certaines ont même resurgi récemment, confirmant qu’il avait mené le bon combat. Le nom d’Omar Raddad les résume à nos yeux, il est bon que Mes révoltes, où le style cingle à plaisir, en dresse un inventaire plus complet. Le courage des médias ayant fait place à l’inquisition bienpensante, on ne lit pas son livre sans mesurer le changement copernicien qui nous accable. Au fond, la politique, ses hauts et ses bas, premier champ d’action du futur académicien, reste l’essence dont il a toujours nourri sa vie et ses romans. D’où la nécessité qui inspire le dernier, son titre digne du meilleur Jules Vallès et sa verdeur existentielle, cette révolte de tous les instants.

Stéphane Guégan

*André Gide, Les Faux-Monnayeurs, édition de Pierre Masson, GF, 2021, 8,50€. La même collection accueille une nouvelle édition des Nourritures terrestres (GF, 2021, 6,50€) due également à Pierre Masson. Nous rendrons compte bientôt du tome II des Anthologies du Bulletin des amis d’André Gide, correspondances inédites, dont il assure aussi la publication chez Classiques Garnier. Le volume a rejoint l’éminente Bibliothèque gidienne que dirige Peter Schnyder et soutient la fondation Catherine Gide. Elle vient de s’enrichir de la belle étude que Bianca-Livia Bartoş a menée sur un texte aussi joyeux que testamentaire, Le Thésée d’André Gide. Entre tradition et innovation (Classiques Garnier, 2022, 18€). Achevé en Afrique du Nord, au moment où s’achève la seconde guerre mondiale, Thésée tient de la fantaisie archéologique, qui redessine le mythe en direction de l’humour et de la libre sexualité des Anciens, mais procède aussi de l’allégorie politique, le tueur du Minotaure trouvant en soi la force d’instaurer un régime qui donnerait un visage humain au communisme (ce mythe offert lui aussi aux réécritures les plus optimistes). Le livre, qui touche parfois à Flaubert, Meilhac-Halévy et Giraudoux, sort en 1946, et divise la critique. Monstre de préciosité pour Caillois, Thésée enchante Gaëtan Picon par sa « perfection sans égale » et sa façon unique de demander aux Grecs, si sollicités par Gide depuis un demi-siècle, le secret d’une œuvre qui, « en ne s’inquiétant que de soi », réponde aux attentes de la Libération. Il n’y avait aucune raison de l’abandonner, cette liberté retrouvée, à Aragon et Sartre ! La voix de la conscience, selon Gide, n’a nul besoin de la morale partisane pour se faire entendre. Éthique et morale, comme littérature et catéchisme laïc, ne se juxtaposaient pas. // Frédéric Casotti, Stephen Hecquet. Vie et trépas d’un maudit, Séguier, 19€. Saluons, au passage, la ligne éditoriale de cette maison, aussi intrépide qu’indifférente aux oukases du temps. Bien des recalés du cancellisme y trouvent refuge. Le récent volume consacré au Béraud d’avant 1934, et donc du choix fasciste, fera bientôt l’objet d’une recension. En attendant, les dernières lignes du présent ouvrage, paroles d’avocat dégrisées, méritent de prendre valeur de manifeste : « Quand l’hydre du Bien étend sans fin son empire, quand le simple doute constitue un crime, quand l’argument de raison n’est plus recevable, quand sous couvert de diversité tout n’est au contraire qu’unanimisme bêlant, il faut lire, convoquer et admirer Stephen Hecquet. » Concernant les livres de ce dernier, et de l’entêtement à ne pas les rééditer, on lira avec profits les études pionnières de Paul Renard. Quant au Dutourd des merveilleux Taxis de la Marne, voir mon article, « La langue pour patrie », Revue des deux mondes, octobre 2021 // Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Mes révoltes, Gallimard, 2022, 20€. Il est amusant, p. 221, d’y retrouver les ex-locaux du Soir et de Paris-Soir que Dutourd (voir Le Demi-solde), lors de la Libération de Paris, neutralisa, révolver en main. Pour Rouart, le fantôme d’Aragon y respirait encore : « C’était un superbe paquebot immobilisé en plein Paris, dans l’ancien quartier des Halles. Sa proue semblait échouée à la suite d’un cataclysme. Les passants qui se pressaient rue du Louvre donnaient l’impression qu’ils allaient embarquer. Pour quelle croisière, pour quelle aventure immobile ? Robert Hersant avait transféré la rédaction du Figaro, du moins ce qu’il en restait après les purges, dans cet immeuble Art Déco, ancien siège du journal communiste Ce Soir. Finis les beaux quartiers, on s’immergeait dans le populaire. »

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