LES MO(R)TS EN HÉRITAGE

9782081363298Nous autres Arméniens, nous méprisons le dolorisme tapageur et vindicatif où se complaît l’époque. Et pourtant il y aurait de quoi. La liste des fléaux qui assombrirent le destin de cette civilisation chrétienne, presque deux fois millénaire, est aussi longue que la liste des galeries de Larry Gagosian. Fallait-il, diront nos Candide, que l’Arménie aille se loger au carrefour d’empires et d’envahisseurs de toutes sortes? Depuis le IVe siècle, son histoire est celle d’une culture de plus en plus brillante et d’une survie de plus en plus problématique. Massacres et déportations systématiques débutent au XVIe siècle, ils furent le fait des Turcs et des Perses que les variantes de l’Islam divisaient plus que l’irrédentisme glouton. Le pire était à venir, comme chacun le sait, et comme l’ont rappelé les commémorations du génocide d’avril 1915. Commémorations fort discrètes en France malgré le déplacement du président Hollande à Erevan. Il est vrai que l’«anniversaire» tombait mal, selon la formule consacrée. Les attentats de janvier 2015 et l’illusion d’une nouvelle union sacrée mobilisaient tous les esprits. La fatalité! Elle a évidemment bon dos. Une fois de plus, les Arméniens patienteraient. Dans ma jeunesse, le monde scolaire les avaient déjà exclus du «devoir de mémoire». Le livre de Valérie Toranian, qui fait revivre la figure épique et savoureuse de sa grand-mère Aravni, a des pages très justes sur ses années de collège et l’espèce de silence, ou de méconnaissance, qui entourait le génocide qui avait frappé les siens.  Au lycée Lamartine, où la plupart de ses amies étaient juives, la tragédie de la Shoah occupait le champ entier du monstrueux. À Voltaire, j’en témoigne, les pogroms de 1896 et 1915 brillaient par leur absence.

Le génial Hugo, celui des Orientales, sauvait l’honneur sans que nos professeurs le comprissent, les innocents ! «Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.» Il est des vers qui font du bien en vous serrant le cœur. La haute poésie résistait donc au misérable déni. Nous restaient aussi et surtout la sphère familiale, la reconstruction difficile du passé et, plus heureuse, la transmission de tout un héritage des sens, cuisine, musique, danse et langage fascinant bien que peu compréhensible aux enfants de la troisième génération. En fouillant ses souvenirs et ceux d’Aravni, Valérie Toranian a d’abord retrouvé les yeux qu’elle portait sur cette vieille dame au physique et au parler déroutants. D’autres, moins sincères, n’auraient peint que la fusion charnelle de deux êtres unis par le drame de l’exil et les stigmates d’une intégration acquise de haute lutte. Mais L’Étrangère, pour se dévorer comme un roman, terrible et drôle à la fois, refuse aussi bien le conte de fées que le pathos victimaire. La vérité, celle qu’une adolescente finit par découvrir et léguer à l’adulte qu’elle deviendra, appelait le souci du détail dans l’horreur, voire le cocasse dans l’abject. Pour décrire ce à quoi conduit l’épreuve déshumanisante de la barbarie et de la mort, il n’est pas d’alternative à l’extrême précision. La fête de l’eau, en juillet 1915, fête de l’abondance et de la fertilité, communique son ironie involontaire aux premiers moments du livre. D’emblée, il trouve son ton et sa nécessité dans cette alternance de larmes et de joies qui font aussi la richesse d’une vie, fût-elle livrée aux bêtes. Aravni, en cette année 1915, perdra père, mère, sœur et mari, elle affrontera les colonnes de la mort presque seule, seule avec sa volonté rageuse de fausser compagnie à ses bourreaux. Les camps de Marseille, aussi sinistres qu’oubliés, ne parviendront pas à arrêter sa course. Valérie Toranian possède aussi un sacré souffle, elle vient de le prouver. Stéphane Guégan

*Valérie Toranian, L’Étrangère, Flammarion, 19 €

RETOUR DE FLAMME

9782754811514Le pape François sera donc sorti du silence douze jours avant que le centenaire du génocide arménien ne soit célébré à travers le monde libre, France comprise. Ces massacres, a-t-il souligné, eurent le sinistre privilège de jeter sur le XXe siècle une précoce tache de sang. Étrange baptême, on en conviendra. Rappelons toutefois que le carnage débuta dès les années 1894-1896 et n’émut guère la classe intellectuelle française en dehors de Jaurès, Clemenceau et du grand Péguy, celui qu’Alain Finkielkraut nommait le fier «mécontemporain» dans son beau livre de 1991. D’emblée, ce génocide encore balbutiant confrontait la vieille Europe aux apories d’une politique étrangère longtemps favorable aux Ottomans. La guerre de 14 allait changer la donne! Mais le mal était fait. Animée par le refus d’un mutisme qui n’a que trop duré, la déclaration solennelle du pape dit peut-être autre chose des victimes de ce premier nettoyage ethnique, à grande échelle, du siècle de fer. Déportations et exécutions sommaires n’ont pas seulement frappé des chrétiens, elles ont tué des catholiques parmi cette masse de femmes, d’hommes et d’enfants ballottés entre les promesses des uns et la haine des autres. Sous prétexte d’en finir avec l’ennemi intérieur et l’allié potentiel des Russes, le djihad fut donc décrété contre eux fin 1914, à la faveur du rapprochement «objectif» entre les Jeunes-Turcs et l’autorité musulmane.

ob_789e6e_armenie-650pxLa suite, on la connaît, ou plutôt on devrait la connaître. Le pape François en douterait-il avec raison? S’il convient de se prémunir de toute comptabilité, en matière de mémoire génocidaire, il n’est peut-être pas déplacé de souligner combien la presse, ces derniers mois, se sera montrée peu diserte sur le sujet. Qu’eût-ce été sans la sortie de la somme de Raymond Kévorkian? Pour le dire comme Laure Marchand et Guillaume Perrier, dont nous avons glosé le livre précédent, le drame arménien occupe le débat contemporain de manière fantomatique. Sa présence y est faite d’étranges absences et de tenaces omissions. Mais à quelque chose malheur est bon, disait Voltaire, très relu en ce moment. L’évanescence mémorielle qui s’attache aux Arméniens a des vertus romanesques puisqu’elle pousse certains créateurs à retrouver le chemin d’un passé criblé de silences. Le cinéma et la littérature actuels nous l’ont prouvé maintes fois. La bande dessinée, sauf preuve du contraire, s’y était peu aventurée jusqu’au présent album, où s’inverse l’exode qui conduisit des milliers d’exilés à Marseille après 1920, «sans retour possible», disaient leurs passeports. Indésirables en Turquie, ils allaient devoir se faire accepter des Français. La démographie actuelle signe leur insertion réussie: 10% des Marseillais descendent de ces parias! Et les plus jeunes ne craignent plus de briser l’interdit, ils reviennent au «pays», à la rencontre de leur histoire et des Arméniens turquifiés, sur lesquels la vérité se fait petit à petit. On croirait que Thomas Azuélos a voulu traduire cette complexité graphiquement, il mêle les styles, emprunte au Karagöz cher au Théophile Gautier de Constantinople et creuse son image de multiples profondeurs. Celle du temps n’est pas la moins belle. Stéphane Guégan

– Laure Marchand et Guillaume Perrier et Thomas Azuélos (dessins et mise en couleur), Le Fantôme arménien, Futuropolis, 19€.