La guerre, c’est cela

«Les soldats tuent parce que tel est leur métier.» La chute du nouveau livre d’Harald Welzer fait le bruit d’un mur qui tombe. Elle en donne le ton et la morale. Celle-ci choquera ceux qui nourrissent encore quelque illusion sur ce qu’est la guerre. La Seconde Guerre mondiale, comme les autres, avant et après. Vous pensiez peut-être que les Allemands, nazis ou pas, s’étaient surpassés dans l’horreur par cécité barbare et que ces monstres avaient repoussé les limites de l’ignoble par simple déficience culturelle et dépravation morale. Rassurante tautologie! Ce que Soldats, coécrit par Sönke Neitzel, nous engage à mieux saisir enfin, c’est un tout autre visage du IIIe Reich et même de l’Allemagne écrasée sous le Traité de Versailles de 1919. Les hommes de la Wehrmacht et de la SS ont tué et tué massivement, 50 millions au bas mot, sans jamais imaginer qu’ils commettaient des «crimes de guerre». Leurs excès, bestiaux à nos yeux, obéissaient, pour l’essentiel, à ce que les auteurs appellent «le cadre de référence» de l’Allemagne hitlérienne. Ce cadre, supérieur et antérieur à la discipline militaire, quel est-il ? Fondateur de la nouvelle communauté de destin qu’Hitler propose au pays en ramenant la prospérité économique et l’ascenseur social, au prix que l’on sait, ce cadre se compose des valeurs qui confortent l’identité ethnique et éthique des individus qu’elle isole et exalte.

Welzer et Neitzel montrent que le tournant biologique et martial qui caractérise le national socialisme s’effectue dans un pays préparé à y adhérer depuis 1870. Ils vérifient la logique qui enchaîne les guerres après le drame de 14-18 et le durcissement qui aboutira à l’éradication progressive des éléments exogènes du «groupe». On s’accorde ou s’adapte aussi au programme d’Hitler par ignorance. Nul ne peut en imaginer d’emblée les conséquences les plus révoltantes : «À l’instant où l’histoire se déroule, les gens vivent dans le temps présent. […] Pour la même raison, beaucoup d’Allemands juifs n’ont pas pris conscience de toute la dimension du processus de discrimination qui les frappait.» Quant aux horreurs à venir, ce sont les soldats qui en parlent le mieux, avec un calme qui rend leurs récits plus éprouvants. Ce livre, en effet, nous les fait entendre pour la première fois, nourri qu’il est de la « révélation » des écoutes pratiquées par les Britanniques durant la guerre. Ames sensibles, s’abstenir. Tueurs en uniforme, les soldats espionnés se laissent rarement entamer par le dégoût ou le remords. La violence aurait-elle éteint toute humanité ? Vrai et faux. Quelques-uns avouent dès 1939-1940 le plaisir qu’ils prennent à nettoyer l’Europe, violer, flinguer… Mais le pire, paradoxe, surgit des réticences qu’avouent bientôt les moins soumis à l’idéologie du moment. Car ces soldats-là dénoncent davantage les excès du système que sa nature. Il faudra du temps, comme le confirme Grand-père n’était pas un nazi, pour que la mauvaise conscience resurgisse à la faveur de la mémoire privée et de ses camouflages. Stéphane Guégan

*Harald Welzer et Sönke Neitzel, Soldats. Combattre, tuer, mourir : Procès-verbaux de récits de soldats allemands, Gallimard, NRF Essais, 28,90€

*Harald Welzer, Sabine Moller et Karoline Tschuggnall, « Grand-père n’était pas un nazi ». National socialisme et Shoah dans la mémoire familiale, Gallimard, NRF Essais, 28,90€.

4 commentaires sur “La guerre, c’est cela

  1. Monsieur,

    vous parlez souvent, et avec talent, de la « Guerre ». Depuis son cheminement, en passant par son couronnement, jusqu’à ses conséquences. Merci de nous rappeler, avec évidence, qu’il s’agit de ne rien oublier, pas même notre culpabilité. Même si nous sommes à la veille d’un anniversaire de taille, pourquoi cette obsession générale? Depuis plus d’un an, auteurs, commissaires, artistes la mettent si souvent au premier plan, comme si elle manquait. La désirez-vous donc tous?

    Si vous ne le connaissez pas déjà, voici un lien vers « Nuit et Brouillard », un documentaire d’Alain Resnais sous les « maux » poétiques de Jean Cayrol, en date de 1955:

    Le Passé a su déjà parler de lui avec force, invitons plutôt à cette heure nos responsabilités respectives à cultiver la paix entre vivants et détachons nous un peu du poids de notre Histoire. Le chantier du Présent demeure tâche d’envergure.

    En vous souhaitant d’heureuses constructions à partager avec vos lecteurs,

    Axel.

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    1. Cher Monsieur,
      Merci infiniment de l’intérêt que vous portez à mes articles relatifs aux deux guerres mondiales. En fait d’obsession, je tenais à vous rassurer et vous dire que je suis surtout animé du désir de comprendre, et de contribuer à dissiper quelques-un des « mensonges de l’histoire » qui nous égarent encore. Ils sont pour beaucoup dans le déclenchement des conflits les plus sanglants, voire les plus récents. Notre époque doloriste, atteinte de pardonnite aiguë, me semble dangereuse en ce qu’elle juge du passé uniquement depuis ce qu’elle croit être son présent et ses « devoirs de mémoire ». En toute humilité, avec la patience du lecteur curieux de tout, je voudrais faire évoluer la lecture que nous faisons des prétendues erreurs de nos pères. Je sens bien que ces préoccupations ne vous sont pas étrangères et je vous salue cordialement, SG.

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  2. Cher Monsieur,

    merci pour votre réponse et salue. Les mensonges originels débutent le plus souvent par le « soi » et nous en clamons tous, par delà le « soi », en toute inconscience. Dans cette quête humaine de mise en lumière de ce que nous affirmons comme « Vérité », il me semble que nous touchons au délicat, subjectif, temporel. Vous appartenez visiblement à la grande famille des historiens, et faite certainement votre travail honorablement, sans en douter. Mais in fine, à quoi sert cette grande « Histoire » si ce n’est se répéter à merveille dans une stylistique dégorgée de sang et d’âme. L’heure actuelle en témoigne, une fois de plus. A moins que ce ne soit une « Histoire » de renouvellement de genre?

    Aussi, en soulignant les dites « erreurs » de nos pères, avec justesse, vous questionnez la geste de l’aventure humaine toute entière. Probablement nécessaires, nous apprenons tous d’elles, ou du moins tâchons de nous en convaincre.

    Enfin, me disais l’autre jour en descendant l’avenue des Champs Elysées au rythme de la marche, que la grande majorité des platanes dressant la direction statique et symbolique des parades en tout genre, y compris invasions et victoires, avaient connus les deux dernières guerres. Peut-être connaissent-il les réponses « véritables » que vous chercher?

    Respectueuse sympathie,

    Axel.

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