Les égarés

On ne parle pas assez des romans de Marc Pautrel, bien qu’ils soient assurément plus dignes d’occuper les colonnes des journaux que la diarrhée des fictions plébiscitées ou «médiées» (nouveau vocable qui se répand à grandes enjambées). N’aurait-il pas assez d’amis dans le milieu ce romancier de 45 ans aux livres brefs ? Lui en voudrait-on d’écrire le français ? De ne pas confondre littérature et sujets sociétaux ? De ne torturer ni la langue, ni son désir d’épouser le présent dans la langue même. Un voyage humain, son précédent opus, vibrait précisément à ce temps de l’indicatif. Que ceux qui pensent la chose simple s’y essaient, ils m’en diront des nouvelles. Polaire, 144 pages intenses, fait penser un peu à Marcel Schwob et Maurice Blanchot, le Blanchot de L’Arrêt de mort. C’est que Pautrel, plus lyrique que la taille de ses livres ne le fait penser, pose la même question que ses aînés. Peut-on aimer un être qui vous échappe, au sens premier du terme ? L’héroïne de Polaire appartient à cette classe d’individus qu’on dit dérangés, retenus en vie à coup de chimie. On imagine de quelle éprouvante sentimentalité un tel sujet se serait lesté entre les mains d’un impudique, d’un verbeux, ne dissimulant rien de la détresse de cette jeune femme et de son amant possible. C’eût été sacrifier au voyeurisme du cœur, le pire, la vérité de cette situation cruellement singulière, la part d’inconnu qui aimante ce couple mieux que les douceurs d’une histoire normale… Pautrel a le don de raconter les moments rares, les «instants sacrés» où chacun témoigne de l’existence de l’autre en croyant que tout peut encore s’inverser, comme les pôles d’une carte du monde.

Au fond, les deux gamins de Polaire sont des «égarés», pour leur appliquer le mot qu’utilise Claire Paulhan au seuil de l’anthologie d’Eric Dussert, grand manitou du programme Gallica de la BNF. Autant dire qu’il brasse du papier avant de le dématérialiser pour le bonheur des utilisateurs de sa bibliothèque numérique. Mais à remuer la poussière des âges, à fréquenter les fantômes de l’histoire littéraire, on se noircit fatalement les doigts. L’entreprise de Dussert, salissante mais salutaire, n’est pas nouvelle. Il se place lui-même sous l’étoile du bon Charles Monselet, célèbre fouilleur de tombes des années 1850. Avant cet auteur très Poulet-Malassis, Sainte-Beuve, Gautier et d’autres avaient remonté le temps en exhumant les perles que la sagesse des peuples et l’écrémage universitaire s’associent à jeter dans l’ombre et le purgatoire des futures résurrections. Une forêt de recalés, voire de ratés, ça ne se résume pas à quelques arbres plus fiers ou noueux que d’autres. Il faut épuiser cette futaie futée tige après tige. L’oubli, le lecteur le comprend vite, n’a pas frappé également les candidats au réveil. Ce livre à surprises met donc au défi le savoir de ses lecteurs. Qui a fréquenté comme moi les marges du romantisme, ou l’entourage de Baudelaire, n’a pas nécessairement autant de lumières pour éclairer d’autres massifs obscurs. Ah la belle forêt que voilà. Stéphane Guégan

*Marc Pautrel, Polaire, Gallimard, L’Infini, 15,90€

*Éric Dussert, Une forêt cachée. 156 portraits d’écrivains oubliés, préface de Claire Paulhan, La Table ronde, 20,60€.

« Je suis un livre vivant, ô mon lecteur »

La plupart des grandes plumes de notre XVIIIe siècle manquent aux étals des librairies. Dans cette désertification, qui dit le recul de toute une culture, Nicolas Rétif de La Bretonne constitue une heureuse exception. La plupart des titres de cet écrivain infatigable, dont Baudelaire vantait les « saloperies » à Poulet-Malassis en 1865, sont aujourd’hui disponibles. Le poète des Fleurs, l’ami de Manet n’ignorait rien des raffinements et des accents de vérité d’une littérature qu’on rééditait alors sous le manteau. Depuis une vingtaine d’années, l’essentiel des romans et nouvelles de Rétif ont été remis en circulation, ce qui reste la meilleure manière de dissiper les malentendus que soulève leur sain libertinage. Chez les bons auteurs, en effet, le désir et ses délires, activant la libido comme l’art du récit, débouchent sur d’incessantes trouvailles narratives et le souci de parler vrai. Entre d’autres mains, La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans aurait tourné, c’est sûr, à la condamnation des ridicules d’un vieux beau se laissant abuser par les appâts d’une jeune beauté, moins innocente que prévu.

Rétif, aussi âgé que son barbon en 1783, avait eu son lot d’aventures et de déconvenues, comme y insiste Michel Delon en tête de cette nouvelle édition, qui a conservé les illustrations voulues par l’auteur. Des illusions de la passion amoureuse, aggravées ici par les cheveux argentés de Monsieur d’Aigremont et les quinze printemps de l’ardente Sara, l’écrivain insatiable avait éprouvé chaque nuance, chaque morsure plutôt. S’il montre à première vue combien « l’Amour est dangereux lorsqu’on a passé l’âge de plaire », s’il cite les Anciens par bienséance et démasque le vice, son roman à tiroirs éconduit les fins édifiantes que laissait craindre la citation liminaire de Properce. Il y a là un évident mépris des limites dans lesquelles une partie de la critique contemporaine, sous Louis XVI, entend resserrer le génie du siècle. Laclos en avait fait les frais l’année précédente, lors de la publication des Liaisons dangereuses. On lira à ce sujet l’excellente présentation de Catriona Seth au récent volume de La Pléiade. Rétif entre donc en résistance, se joue des catéchismes, qu’ils exhortent au bien ou au mal, et pratique le livre ouvert. Comme Delon, Blanchot l’a compris, qui définissait ainsi, en 1949, la pureté de l’acte littéraire : « Avec Rétif, bien plus qu’avec Rousseau, la littérature décide de mettre le savoir dans l’ignorance, la vérité dans l’absence d’art et la dignité du style dans la recherche d’une forme naturelle et, s’il le faut, inculte et même barbare. » Tartuffes de l’après-guerre s’abstenir…

Au cours de sa longue carrière de dix-huitièmiste, qui en a fait l’un des plus fins observateurs de la diffusion du livre et des modes de lecture à l’époque des Lumières, Robert Darnton a croisé Rétif, qui débuta dans une imprimerie et savait que le livre était matière doublement vivante, articulée à son auteur et son public par mille liens obscurs. Mais voilà l’ère Gutenberg toucherait à sa fin ! Les prophètes sont catégoriques. Dans Apologie du livre, Darnton tente d’y voir plus clair malgré la pression du numérique et les utopies qu’il réveille. Au XVIIIe siècle déjà, l’homme des Lumières rêvait d’une « République des lettres » fondée sur la diffusion accrue du savoir et la capitalisation des lectures. S’appuyant sur la leçon du passé, des premières éditions de Shakespeare aux circuits du livre imprimé, Darnton ouvre d’intéressantes pistes de réflexion, scrute l’hypothèse renaissante d’un savoir universel à portée de clic, par la grâce d’une numérisation généralisée du fonds des grandes bibliothèques et le développement du livre numérique, avant de pointer les écueils d’une numérisation à outrance qui ouvre, entre autres risques, celui de notre submersion dans un océan d’informations, la possible destruction des sources imprimées sur papier et la menace d’une captation des données numériques par des opérateurs privés, aussi bien intentionnés soient-ils. « Je suis un livre vivant, ô mon lecteur », s’écriait Rétif en 1783. À nous de le maintenir tel sans priver les auteurs, ceux d’hier et d’aujourd’hui, de leur dû. Stéphane Guégan

*Rétif de La Bretonne, La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans, édition de Michel Delon, Gallimard, Folio Classique, 7,50€.

*Robert Darnton, Apologie du livre. Demain, aujourd’hui, hier, traduit de l’anglais par Jean-François Sené, Gallimard, Folio Essais, 8,60€.

*Maurice Blanchot / Pierre Madaule, Correspondance 1953-2002, édition établie, présentée et annoté par Pierre Madaule, Gallimard, 25€.

Blanchot était-il si rétif qu’on le dit à répondre à ses lecteurs, dès qu’il en avait éprouvé la singularité ? C’est en décembre 1953 que Pierre Madaule, fasciné par L’Arrêt de mort, – on le comprend –, écrit une première fois à son auteur. Depuis janvier, la NRF a repris son cours après un silence de dix ans. Et depuis l’été, fidèle à Paulhan et à sa volonté pugnace de réconcilier les écrivains au-dessus des partis, Blanchot y collabore. La livraison de décembre comportait un article de Cioran où l’œuvre narrative de Blanchot, « heureusement écrite pour personne », servait d’appui à la démonstration du philosophe roumain. Entre Noël et le jour de l’an, surprise, Blanchot répond sur le ton le plus cordial. Débute entre eux ce qu’il faut bien appeler leur correspondance, qui était restée inédite à ce jour. En un mince volume est rassemblé un demi-siècle d’échanges étonnants, touchants même, pleins d’éclipses et de longs silences, inaptes toutefois à détruire leur dialogue. Vingt ans plus tard, le 1er mai 1973, Blanchot se demandait encore si une vraie rencontre était possible, souhaitable, si elle n’abîmerait pas cet espace de l’écrit « où nous séjournons sans vivre ». Quelque chose les liait, pour le dire comme lui, à distance. Ils ne se virent, ni ne se parlèrent jamais. Seule compta la littérature comme incarnation, existence dans l’absence au monde, rencontre de l’impossible et du nécessaire, selon la définition que Georges Bataille donnait des livres de Blanchot. C’est leur nécessité, qui nous frappe le plus désormais. De l’œuvre de Chateaubriand, Blanchot, et pour cause, ne sauvait que La Vie de Rancé.