Plis et repli

Plus qu’aucune autre peut-être au XXe siècle, la peinture d’Hantaï s’est donné des allures de hasard. L’exilé hongrois, on le sait, a pratiqué le pliage et le froissement, s’ouvrant au bonheur aléatoire de formes qu’il prétendait nées hors de son contrôle. La maîtrise, la domestication de l’imprévu, voilà l’ennemi. Coupons-nous les mains, crevons-nous les yeux, le salut était dans la négation de l’acte et le consentement à la grâce ? Nous forçons à peine quelques formules de cet artiste très catholique, amplifiées par quarante ans de commentaires formalistes, trop heureux d’avoir trouvé un allié de poids à leur vision d’une peinture autosuffisante et presque autocréée. Peut-on y adhérer encore ? À qui veut-on faire croire, en 2013, que l’artiste ait vocation et pouvoir à s’abstraire de son œuvre, à s’absenter de sa réalisation et de sa signification, à n’être qu’un corps intermédiaire, presque un observateur passif du miracle qui s’opère sous ses yeux ? L’usage est de faire coïncider les premières surfaces pliées d’Hantaï avec sa sortie définitive du surréalisme et des impasses de l’abstraction lyrique, voire du mysticisme qui gênait ses premiers admirateurs. De la série des Mariales, en 1960-1962, dateraient le seuil et le vrai commencement de l’œuvre. Leur titre générique, à résonance virginale et rituelle, n’indique-t-il pas qu’Hantaï aurait alors dépouillé son art de ce qui en cachait la vérité profonde, celle du médium, of course ?

Or tout ceci résiste mal à l’actuelle et passionnante rétrospective du Centre Pompidou. Il est vrai que nous nous adressons désormais au peintre en connaissance de cause. Un livre, celui de Molly Warnock, a bousculé de fond en comble la vision commune et commode d’un peintre coupé en deux, replié dans l’abstraction pure après les errements subjectivistes d’un début de carrière empreint d’onirisme, d’obsessions sexuelles et de religion inquiétante. Longtemps soustrait à l’histoire des idées et à l’histoire politique par la doxa des années 1970-1980, Hantaï y rentrait par la grande porte : celle de son compagnonnage significatif avec le surréalisme et celle de son anticommunisme croissant, que devait sceller la mise au pas de Budapest en novembre 1956. Ce simple souci du climat de l’après-guerre créait les conditions d’une lecture nouvelle. Mais l’approche de Warnock se serait révélée beaucoup moins rafraîchissante si elle n’y avait pas pleinement fait droit au catholicisme du peintre, suivant en cela les intuitions de Marcelin Pleynet, et à l’impact décisif de Mathieu au milieu des années 1950. Le Christ, d’un côté, Mathieu, de l’autre, les raisons de faire silence sur la production initiale de Hantaï ne manquent pas. Or, au Centre Pompidou, la surprise vient surtout de ces toiles, celles avec lesquelles il chercha à s’imposer au milieu parisien sans nier ses origines et son goût précoce pour les primitifs italiens, des mosaïques de Ravenne à Giotto et Lorenzetti. Galla Placidia est là pour nous le rappeler… Il faut donc bien aujourd’hui comprendre sur quel terreau et quel terrain s’abat la foudre de Mathieu vers 1955. Les deux hommes sont presque d’exacts contemporains et l’art fulgurant de Pollock va les aider à s’affirmer ensemble. Mais en devenant plus gestuelles, plus horizontales ou plus verticales, les toiles d’Hantaï ne cherchaient pas seulement à se donner pour le produit d’extases ou d’éjaculations souveraines. La marque de Dieu y conservait sa puissance, le sacré sa transcendance. Les rétrospectives, genre académique, ont rarement la vertu de nous faire penser. Celle du Centre Pompidou nous apporte la preuve du contraire. Stéphane Guégan

*Simon Hantaï, Centre Pompidou, jusqu’au 2 septembre. Catalogue sous la direction de Dominique Fourcade, Isabelle Monod-Fontaine et Alfred Pacquement.

*Molly Warnock, Penser la peinture : Simon Hantaï, Gallimard, 29€

*Lydia Harambourg, Georges Mathieu, Ides et Calendes, 24€

L’auteur, une spécialiste de l’abstraction lyrique des années 1940-1960, republie, après mise à jour, la monographie qu’elle avait consacrée au Jackson Pollock français, l’un des artistes les plus maltraités par notre époque. Monarchiste et catholique, membre de l’Institut et révéré au Japon, il aura multiplié, dira-t-on, les motifs de cette détestation générale. Toujours un bon signe à l’heure du fast-food culturel.  Pour ceux que l’omerta agace et peut-être indispose, on conseillera la lecture de cette synthèse énergique, appuyée sur le débat critique que l’artiste a toujours suscité après avoir été poussé, au début des années 1950, par Jean Paulhan, Michaud, Michel Tapié et Malraux. La mort de Mathieu, en 2012, n’a guère suscité d’émotion, ni d’exposition. La meilleure façon de répondre à cette conspiration du silence reste le retour aux œuvres, interdites de cimaises, et aux sources, qu’on ne consulte guère, comme le livre de Molly Warnock en a démontré le profit. La réévaluation de ce « maudit » viendra tôt ou tard. SG

Mea culpa

La semaine dernière, coup de fil de Claire Sarti, très mécontente de ma chronique sur son grand-père, Paul Éluard, postée à l’occasion de l’exposition d’Évian. On décide de se voir, de s’expliquer. Je ne le regrette pas. Aucune malveillance ne m’animant à l’endroit du poète, il importait que Claire Sarti et ses frères en fussent convaincus. Je reconnais sans mal que certains passages de mon texte prêtent involontairement à confusion. Il n’y a pas lieu, par exemple, de suspecter l’attitude patriotique d’Éluard en 1914, à rebours de bien des peintres qu’il collectionnera dans l’entre-deux-guerres. Car le commerce d’art, autre point délicat, fut bien l’une des activités constantes de l’écrivain, très vite conscient des profits à tirer de l’emballement de l’époque pour la peinture moderne et les arts primitifs. La liberté d’écrire, et de publier de la poésie pour le petit nombre, réclamait quelque sacrifice à l’économie capitaliste, bête noire, en théorie, du surréalisme. Je n’ai pas voulu accuser Éluard du moindre acharnement mercantile, mais sourire du mépris orgueilleux dans lequel la bande de Breton affectait de tenir l’argent et «le bourgeois». Quelle rigolade, en effet ! Est-ce vraiment diminuer la valeur de l’écrivain que de souligner, après Anne Egger, son souci extrême des droits d’auteur. La modernité des XIXe et XXe siècles, si cachotière soit-elle en l’espèce, n’avait pas les moyens de briser sa dépendance aux lois du marché.

Le besoin d’une nouvelle biographie d’Éluard, et Claire Sarti le concède volontiers, ne se fait pas moins sentir quant à l’épisode de l’Occupation allemande et aux comportements de la République des lettres sous la triple férule de Vichy, Berlin et Moscou. Loin de moi l’intention de jeter le doute sur les choix d’Éluard, la résistance intellectuelle et l’édition clandestine, lorsque je redisais la nécessité de mieux comprendre le dédoublement de son activité scripturaire entre la fin 1940 et l’été 1944, du Livre ouvert aux Armes de la douleur. Puisque notre connaissance du milieu littéraire s’est largement enrichie et complexifiée ces dernières années, pourquoi ne pas y inscrire l’ubiquité courageuse d’Éluard et son ralliement au PCF ? Avant cela, selon ses mots, il y eut bien une période d’incertitude dont Paulhan l’aura aidé à sortir. Ce dernier n’a jamais caché sou goût pour la poésie d’Éluard, qu’il dit préférer en 1939 à la «non-fraîcheur» de Cocteau. C’est ce même Paulhan qui écrit à André Lhote, le 19 novembre 1940, au sujet de la recomposition des équipes de la NRF. Drieu vient d’être bombardé à sa tête par les Allemands : «La NRF garde Gide, Jouhandeau, Audiberti, s’ajoute Boulenger, Fabre-Luce, Bonnard, se prive de Benda, Suarès, Éluard (juifs), de Bernanos, Claudel, Romains (anti-nazis).» Le poète de Capitale de la douleur faisait partie, comme Lhote, des contributeurs d’une revue dont Paulhan était loin de vouloir éloigner ses protégés. Paulhan, le lendemain, en avertit Francis Ponge dans les mêmes termes.

Or Éluard apparaît bien au sommaire de la NRF en février 1941 avec «Blason des fleurs et des fruits», dont seul l’ultime distique, en forçant un peu, était susceptible d’une lecture circonstancielle. Le long poème, d’inspiration verte, était dédié à Paulhan et devait rejoindre en octobre le Choix de poèmes publié par Gallimard. La revue de Drieu, du reste, ne se fait pas prier pour rendre compte très favorablement des publications officielles d’Éluard et sa «poésie en court-circuit». C’est le cas de Livre ouvert, en janvier 1941, et de Livre ouvert II, dédié au «sublime» Picasso, en octobre 1942. Or, depuis quelque temps, Éluard est devenu l’auteur surveillé de «Liberté». Plus encore que Le Crève-cœur d’Aragon, Poésie et vérité 1942 fait entendre un patriotisme indompté et le pays qui souffre. Imprimée au grand jour par les éditions de La Main à plume, la brochure va vite se voir réduite aux circuits confidentiels. Si la fronde se durcit au cours des mois suivants, elle s’aligne toujours plus sur les exigences du «parti». L’époque, rappelons-le, regonfle les adversaires de l’Allemagne et de Vichy. Le débarquement allié en Afrique du Nord, suivi par la «poignée de mains» de Giraud et De Gaule, puis la capitulation du maréchal Paulus devant Stalingrad, a galvanisé la résistance, quelle qu’elle soit. En regard des maquis, que le refus du STO peuple soudain de jeunes recrus, l’insoumission des intellectuels se sent pousser des ailes sous le masque de l’anonymat. Le 14 juillet 1943, les éditions de Minuit mettent en circulation L’Honneur des poètes, dont Benjamin Péret dira plus tard le mal qu’il en pense.

Paulhan, dès l’édition princeps, s’étonnait du «curieux effacement des poètes catholiques devant les c[communistes]», et notait «une absence étonnante […] de patriotisme». L’encensoir stalinien n’est plus très loin… Bien que de faible tirage et de lecture cryptée, ces publications clandestines n’en exposaient pas moins Éluard à toutes sortes de dangers. En octobre, on le sait, il se réfugie avec Nusch à Saint-Alban-sur-Limagnole, derrière les murs de l’hôpital psychiatrique que dirige son ami, le docteur Lucien Bonnafé. De cette époque particulièrement accidentée, qu’on aimerait mieux connaître, retenons que l’écrivain continue son commerce d’art et se montre, de temps à autre, à Paris, bien que son seul nom provoque l’ire de la presse collaborationniste. Le si précieux Journal de Jacques Lemarchand nous apprend qu’en février 1944 il déjeune avec Paulhan et Camus, dont le communisme n’est pas la tasse de thé, après avoir participé, à sa façon, au jury du Prix de la Pléiade, mené tambour battant par Gaston Gallimard. Jusqu’à la Libération, où les intellectuels acquis à Moscou allaient se surpasser, Éluard sut donc rester l’homme de deux espaces littéraires, de deux mondes, qu’on a trop longtemps cru exclusifs. L’effervescence des galeries lui donna aussi l’occasion de se manifester en pleine lumière. En mai 1943, il préfaçait le catalogue de l’exposition des Peintures et dessins de Gérard Vulliamy.

L’ancien élève d’André Lhote avait fait du chemin depuis le début des années 1930. Sa participation au groupe Abstraction-Création ne fut qu’un feu de paille. Mais la courte flambée signale un tempérament incapable de se plier aux disciplines austères. Herbin, Villon et Delaunay ont dû vite réaliser que Vulliamy, trop sensible au primitivisme picassien, leur échapperait vite. En rejoignant les forces du clan surréaliste, à l’époque où Masson rentrait d’Espagne, le transfuge versa dans le frénétique. Ses tableaux, thèmes et véhémence, sont parfaitement au diapason du climat d’avant-guerre. En décembre 1937, Vulliamy compte parmi les exposants de L’Art cruel, manifestation cornaquée par Jean Cassou et révélatrice, dès son titre, d’un besoin d’engagement. L’auteur du Cheval de Troie, fantasmagorie de fin de monde, joue des anamorphoses et d’un tourbillon de références. Bosch, Grünewald, La Tour… Après 1941, au contact du groupe de La Main à la plume, toujours lui, Vulliamy maintient le cap. Sa première exposition personnelle se tiendra chez Jeanne Bucher, en mai 1943, sous le signe d’Éluard, nous l’avons dit. Dans la plaquette qui sert de catalogue, on lit «Seule», un poème où le souvenir d’Apollinaire affleure autant que l’impératif de percer le voile ou le silence. Les deux hommes ont fait connaissance en 1938 et Vulliamy épousera la fille du poète, Cécile, en 1946. Revenu alors à l’abstraction pour participer à l’aventure de l’art informel, le gendre d’Éluard mérite assurément qu’on l’expose en entier, seul, comme y travaille Claire Sarti, avec une belle fidélité familiale. Stéphane Guégan

*Lydia Harambourg, Gérard Vulliamy, RMN/Grand Palais, 2012, 50€.

GRAND CANAL

Cette année, Venise est en fête avant la biennale et son coup de sifflet en or massif. Au second étage du Palazzo Ducale, sous les plafonds généreux de l’appartement du doge, Manet a pris ses quartiers d’été, aux côtés des grands Italiens qu’il a égalés et dont il s’est régalé, de Titien à Guardi. Fini la rengaine de l’adorateur exclusif de Vélasquez et du fossoyeur des classiques. Ces catégories d’eunuque n’ont jamais eu prise sur le plus grand peintre français de tous les temps. De tous et donc d’aucun. La modernité est une blague d’imposteurs, Vitoux a raison. Mais laissons à d’autres le soin d’évaluer les raisons et les effets du décentrement que suggère cette exposition où Olympia elle-même regarde de haut la Vénus d’Urbin. Et pourtant la belle de Titien, avec sa peau de feu et son regard de velours, vous perce le cœur dès que vous entrez dans sa zone d’irradiation. Quittons donc le palais pour le musée de Peggy Guggenheim, non sans avoir une pensée pour l’Accademia en réfection. Quatre ans de travaux, me dit Matteo Ceriana, son actif directeur, quatre ans avant de retrouver le paradis de la peinture vénitienne, c’est peu au fond. Chez Peggy, le changement a déjà eu lieu. La collection Schulhof, voilà peu, a rendu plus nécessaire le vagabondage du côté de la Salute.

Très marquée jusque là par la présence persistante et le goût très sûr de la célèbre propriétaire des lieux, le musée s’ouvre à d’autres esthétiques sans se renier. Les gondoles ne seront plus seules à glisser derrière certains des plus beaux Pollock de 1943-1947, le magistral Gorky, le Rothko de jeunesse et tant d’autres chefs-d’œuvre du premier XXe siècle. La collection Schulhof, riche notamment de deux hautes pâtes de Dubuffet, trois Ellsworth Kelly et deux Twombly importants, abritait aussi un Kiefer de grande époque, celle précisément où il mit le feu à la biennale. En 1980, le pavillon de l’Allemagne fédérale regorgeait de ses tableaux sculptés dans la masse. Kiefer questionne alors le passé nazi du pays en intégrant la leçon d’une modernité moins inquiète des spectres de l’histoire, Dubuffet et Pollock encore eux. Tes cheveux d’or Marguerite, le titre du tableau plante dans la mémoire des terres germaniques une lame d’autant plus acérée que Kiefer associe son tableau à un poème de Paul Celan, écrit en captivité. Les vers de 1945 opposent la juive Sulamite à l’aryenne Marguerite, maîtresse de l’officier qui dirige un camp de concentration sans état d’âme. Le mal est banal, dit Hannah Arendt, quand il se croit du côté du bien et de son hubris ordinaire. De même la peinture de Kiefer, pour gratter une plaie encore purulente au début des années 1980, n’est-elle pas platement accusatrice ? Rien qui ne ressemble moins à l’auto-flagellation narcissique façon Keith Haring. L’idée, c’est de comprendre, de faire fonctionner sa tête et, partant, de rendre à la figuration sa portée éternelle. La peinture noire, très noire, recouvre de larges stries un paysage raviné, désolé, vide de toute vie. Mêlée à cette glèbe infernale, la paille fauchée, l’or de Marguerite, sa cécité.

Rudolf Stingel, Untitled, 2012.
Installation au Palazzo Grassi.
Huile et émail sur toile, 270 x 218.4 cm. Collection de l’artiste. Photo Stefan Altenburger. Courtesy of the artist.

Retour sur l’autre rive du Grand Canal pour goûter aux douceurs de la moquette dont Rudolf Stingel a littéralement tapissé le Palazzo Grassi, du sol en plafond, comme si il n’y avait plus lieu de distinguer le haut du bas, la gauche de la droite, l’avant de l’arrière, le contenant du contenu. Je dois dire qu’on s’y enfonce avec une délectable facilité et que ce plaisir immédiat vous pousse vers les étages sans effort aucun. La pierre s’amollit sous vos pas et les murs finissent de les absorber. Elena Geuna, commissaire de cette exposition pas comme les autres, parle d’une subversion des rapports spatiaux habituels entre le spectateur et le tableau. Le trouble s’installe aussi en raison de l’atmosphère très orientale, et donc profondément vénitienne, qu’installe ce tapis volant de salle en salle. Il semble que le cabinet viennois de Freud en soit l’autre référence avouée. Pourquoi pas ? Rien n’empêche en effet de considérer que cet espace repensé est un espace de pensée. Voilà une boîte mentale où il fait bon promener ses interrogations et croiser celles de Stingel. Car le peintre, avec cet écran textile propre à tous les fantasmes, s’est offert aussi un support de rêve. Manet avait eu recours en 1880, chez Charpentier, à de pareilles cimaises, amusant chassé-croisé. Le cross-over, du reste, a toujours souri à Stingel qui est suffisamment italien pour trouver qu’il y a plus de charme à ne pas être lourdement littéral ou symbolique en peintre. Pas de pensum, disait Manet, qui préférait Haydn à Wagner. Point d’emphase non plus chez Stingel, ni d’empathie bébête. Les tableaux du premier étage jouent, de façon presque abstraite, avec les codes de l’univers textile, du pli au plissé, de l’ornement aux fausses impressions. Peinture et murs s’interpellent dans la lumière laiteuse d’une palette et d’un geste hanté par leur disparition. Ce qu’on pressent à l’étage noble se confirme au second. Les tableaux, de moindre format, se déguisent en photographies, faux clichés noir et blanc aux motifs très codés. Stingel fait parler son âme germanique, s’approprie le gothique le plus sévère et dynamise autrement le contrepoint de son enveloppe orientale. Les ambivalences s’additionnent plus qu’elles s’annulent. Abstraction, figuration, peinture, photographie, comme le haut et le bas, cessent d’être contradictoires. Stingel a le sens du tragique, comme Freud et Manet. Stéphane Guégan

*Manet. Ritorno a Venezia, commissaire scientifique, Stéphane Guégan, jusqu’au 18 août. Catalogue en italien, édité par Skira, Milan, 39€.

*Rudolf Stingel, commissariat Martin Bethenod et Elena Geuna, Palazzo Grassi, jusqu’au 31 décembre 2013. Catalogue trilingue édité par Electa 40€.

*Sophie Pujas, Z.M., postface de Jean Clair, Gallimard, coll. L’un et l’autre, 17,90€. Puisque nous sommes à Venise, restons-y avec Mušič. « Sans Dachau, écrit Sophie Pujas, il ne serait pas devenu le peintre qu’il était. » Malraux pensait la même chose de la surdité de Goya. Sans Venise, ajoutera-t-on après lecture de ce livre joliment discontinu, sensible au bon degré d’émotion, Music n’eût pas été le peintre qu’il fut, lui qui se voyait en « brise légère », en irisations de lumière et de silence, face aux ouragans du siècle. Certes, la formule ne rend pas justice à la gravité de ses toiles les plus chargées de sa mémoire des camps. À Dachau, comme le dit Pujas, Music, s’est saisi de « la beauté inavouable de l’horreur. » Son portrait du peintre a la souplesse de sa phrase et le tranchant de ses formules. Ainsi au sujet du dandysme de Z. M. : « Il est élégant, de cette distinction qui n’est pas affaire d’oripeaux. Les vêtements se plaisent sur lui car il leur rend justice. » N’est-ce pas Venise cela ? SG

Le jugement de Paris

La  semaine dernière, Alice Kaplan était en ville pour présenter son dernier livre, où Paris justement joue les vedettes. S’il fallait le résumer d’un mot, on dirait qu’il s’agit de l’histoire d’une fascination qui dura plus de trente ans. Une passion amoureuse aussi longue, ce n’est pas banal. Le récit débute en 1949, à Paris donc, sur les pas d’une jeune et jolie Américaine au nom et au prénom très français, Jacqueline Bouvier. Comment pourrait-elle deviner qu’elle deviendrait un jour Jackie Kennedy et Mme Onassis ? Elle a la vie devant elle, possède un bel aplomb et un pouvoir de séduction déjà redoutable. Ce que les photographies de l’époque suggèrent avec une magie et un chic tout hollywoodiens, le livre de Kaplan le confirme ; bien que ses yeux soient « terriblement éloignés l’un de l’autre » et que sa silhouette n’ait « rien d’exceptionnel », Jacqueline est taillée pour les premiers rôles. La maîtrise des apparences est déjà totale ; elle sait l’art de capter la lumière et d’allonger sa longue taille sous d’interminables robes. « Jacqueline a toujours été portée vers l’image, sans narcissisme inutile », me dit Alice Kaplan. Le milieu aristocratique qu’elle fréquente à Paris l’a confortée dans « sa façon de regarder le monde », avec une nette conscience de sa valeur et le désir d’en tirer le meilleur parti.

Le roman familial des Bouvier l’y avait préparé. Parents et grands-parents, forts d’un ancêtre français qui s’était exilé sous la Restauration, ont convaincu la jeune fille que son destin l’appelait en Europe. C’est mieux qu’un beau mariage ! Les faveurs du faubourg, des Clermont-Tonnerre aux Ganay, ne suffisent pas à rassasier la jolie Jacqueline, qui demande à Paris «  a new education ». Puisqu’une bourse universitaire l’a conduite en France, elle dévore les amphis, les visites du Louvre, les lectures et le français. Baudelaire, Proust… Son cursus parisien l’a mise au contact de professeurs aussi différents que Pierre Renouvin, le spécialiste des relations internationales, Max-Pol Fouchet, grand phraseur venu de la Résistance communiste, et Maurice Sérullaz, qui régnait sur Delacroix et Corot. Préférant dépeindre une jeune fille avide de connaissances et de liberté intellectuelle qu’accréditer les suppositions salaces des biographies non officielles, Kaplan communique un relief imprévisible à la future first lady. Devenue telle, Jacqueline affichera sa francité par tous les moyens, et pourra s’adresser à De Gaulle et Malraux sans passer pour une potiche de salon. À la fin de sa vie, le monde de l’édition devait lui rendre l’« air de Paris ».

Susan Sontag ne connut pas d’autre oxygène. C’est la deuxième héroïne du livre de Kaplan, qui a rencontré sur le tard l’archétype des intellectuels juifs, la papesse de la modernité transatlantique. La diva à la mèche argentée eut une enfance moins reluisante que celle de Jacqueline Bouvier. Née à New York en 1933, elle prend conscience d’elle-même, en Californie, après le remariage de sa mère. La jeune asthmatique sacrifie le drive-in à Gide et Rilke. En 1949, elle découvre tout ensemble le féminisme et l’homosexualité. Harriet Sohmers, en froid avec sa famille, la croise à Berkeley et lui fait goûter sa vie de plaisirs. Les études, où elle brille particulièrement, poussent Sontag vers d’autres expériences. À Chicago, elle approche un milieu différent et épouse Philip Riel, « un intellectuel juif anglophile qui avait la mine et les manières d’un professeur d’Oxford ». Nous sommes en 1950, ils resteront neuf ans ensemble, Sontag s’ennuiera vite aux côtés de ce spécialiste de Freud un peu trop sage pour elle. Harriett et Paris, où elles séjournent en 1957-1958, auront raison de ce mariage précipité. Pour comprendre la femme qui allait naître de l’électrochoc du nouveau roman et de la nouvelle vague, jusqu’à sa liaison avec Nicole Stéphane, il faut lire Kaplan en détails. Elle n’oublie pas, du reste, les aspects un peu raides du personnage, qui snobait parfois son monde. Narcissisme positif ? « Les Américains sont obsédés par la nécessité de plaire, de sourire. Susan Sontag a décidé de ne pas être nice. Et puis il fallait se la jouer pour devenir une sorte de nouvelle Djuna Barnes… » Mélange d’altruisme et d’amour de soi dont n’était pas exempte la troisième Américaine du livre, Angela Davis. Son combat en faveur des Noirs et de leurs droits civiques est inséparable des violences auxquelles elle fut exposée dès son enfance. C’est une jeune femme déjà sûre d’elle qui découvre Paris durant l’été 1962. La ville lui paraît d’autant plus blanche que Malraux vient de la faire récurer et que les Algériens y fêtent les accords d’Évian, expérience marquante pour Angela. La militante communiste peut traduire en termes politiques ce que la rue parisienne lui offre, elle n’en oublie pas la littérature et s’entiche de Robbe-Grillet. La suite confirmera cette fusion du politique et de l’esthétique qui a semé tant de confusion au XXe siècle. Au début des années 70, toute l’intelligentsia se passionne pour son fameux procès, de Foucault à Genet. Et le vieil Aragon, cheveux longs et chemises à fleurs, défile en tête. Les communistes la fêtent partout. Angela Davis se laisse faire et oublie de parler de la réalité soviétique. Mais la boucle était bouclée. C’est Paris qui venait aduler l’autre Amérique. Stéphane Guégan

– Alice Kaplan, Trois Américaines à Paris, Gallimard, 22 €.

Il est frappant que Susan Sontag n’ait rien dit de la question algérienne lors de son séjour parisien de 1957-1958. Ce blanc ressemble beaucoup aux absences de Frédéric Moreau en 1848… Il est vrai que Sontag se préoccupait davantage, elle aussi, de son éducation sentimentale et artistique. Quant à Angela Davis, elle ne fut confrontée au problème qu’au lendemain des accords d’Évian. Problème de timing… Trois livres parus récemment, et qui mériteraient mieux que cette simple mention, nous renvoient aux pages noires d’une double histoire, celle de la France en Algérie  et celle des Algériens en France. Qu’on y fasse aujourd’hui retour, sur le mode du roman, du récit ou de l’essai, témoigne des traces profondes que cette « sale guerre » a laissées en chacun de nous, et de notre volonté de mieux comprendre. Si certaines plaies se ferment avec le temps, le regard s’aiguise surtout. Faisant le choix de la fiction pour dire l’horreur ou l’erreur, en toute connaissance des débats qui traversent l’historiographie actuelle, le roman de Lancelot Hamelin (Le Couvre-feu d’octobre, L’Arpenteur, 21,50 €) n’a pas grand-chose à voir avec ceux de Didier Daeninckx. Ce n’est pas seulement une question de ton ou de construction romanesque. Hamelin cherche moins à susciter l’empathie, en dehors de quelques scènes à la Littell, qu’à multiplier les lignes de fuite et démasquer l’envers de l’histoire officielle (d’où le montage façon Dos Passos des déclarations d’une époque affolée). Au départ pourtant le schéma est plus que classique : deux frères, qu’une femme va séparer, opposer, jusqu’au pire. Le trio s’aime et se déchire en pleine guerre d’Algérie, le terrorisme des uns enflammant la violence des autres, avant que De Gaulle n’y mette fin. Toutes les déchirures de l’époque, où Hamelin entraîne avec talent ses personnages indécis, s’incarnent en Octavio, Français d’Oran gagné au FLN, porteur de valise jusqu’au grand soir, dont le titre du roman ne déflore qu’à moitié le suspens. La ligne droite et la pensée conforme ne caractérisent pas non plus les récits d’Algérie de Dominique Dussidour (S.L.E., La Table Ronde, 18 €). Sillonnant de part et d’autre de la Méditerranée et de l’Indépendance, ils voyagent à l’intérieur des cultures et des individus qui les vivent, mais hors du « mémoriellement correct ». La langue est fine, suggestive, et le souci de la diversité jamais prétexte à simplification. C’est, au fond, le pire des maux, le plus dangereux des héritages, dès lors qu’ils brouillent l’intelligence et charrient un sang qui se pense « impuni ». Vincent Crapanzano le sait, lui qui a étudié, sur le terrain, en France, le destin des « autres » victimes de la guerre d’Algérie (Les Harkis. Mémoires sans issue, Gallimard, 26 €). Les enfants ne peuvent vivre du mutisme de leurs pères. Ce livre pourrait les aider à briser le silence. SG

Jus de framboise

 

Il est des artistes dont la vie semble écraser l’œuvre et, pire, la justifier. À première vue, Marie Laurencin correspond parfaitement à ces peintres qui relèvent de la chronique du premier XXe siècle, plus que des incontournables de l’art moderne. À Paris, Londres, Berlin ou New York, il est devenu normal d’en sourire, de mépriser en passant. La cartographie des admirateurs de Laurencin, de fait, confirme sa situation excentrée. Seul le Japon, où un musée lui est pieusement dédié, la tient pour importante et maintient à bon niveau le prix de ses tableaux. Sa légende aussi. C’est pourtant le pire service qu’on puisse rendre à cette femme qui, rêveuse en peinture, aborda plus franchement les relations humaines malgré sa féroce myopie, et vécut sa sexualité en se fichant de la rumeur publique. Taire les ombres et les écarts d’une existence aussi pleine, par abus des convenances biographiques, serait donc priver Marie Laurencin de ses charmes les plus sûrs. Le livre de Bertrand Meyer-Stabley ne ferme guère les yeux sur ses erreurs de parcours et les limites de l’œuvre. La plume de cet écrivain aussi alerte que prolixe, issu de la presse féminine de la grande époque, possède la vivacité un rien espiègle de ses sujets de prédilection. On ne se refait pas.

Peintre à succès dès les années 1910, collectionnant les hommes célèbres et les femmes libres en Bilitis bisexuelle, un beau mariage vite avorté, une traversée plutôt œcuménique de l’Occupation allemande, elle offrait de quoi inspirer un tableau vif des mœurs artistiques et littéraires d’un demi-siècle qui en a vu de toutes les couleurs. Si ses tableaux décollent rarement, on ne s’ennuie jamais avec elle. Marie Laurencin réservait sa mélancolie aux jeunes filles qui peuplent sa peinture de leur langoureuse tristesse. Son vague à l’âme, elle le soignait en peignant ou en lisant ses auteurs préférés dans un silence absolu. C’est qu’elle possédait une oreille formée au meilleur de la littérature avant de se lier au plus grand poète français de son temps… Les origines familiales sont plus que modestes. Le grand-père, un forgeron en sabots, a tout de même poussé sa fille vers Paris. C’est là que la mère de Marie, couturière, rencontra son père, petit fonctionnaire. Leur enfant, née en 1883, l’année de la mort de Manet, n’est pas bien jolie et joue longtemps les muettes, à en croire Jouhandeau. Ses lectures prouvent que ce silence inquiétant cachait une riche personnalité : Lewis Carroll, Andersen et Nerval voisinent avec les petites filles, secrètement cruelles, de la comtesse de Ségur. Plus tard Marie illustrera les sœurs Brontë, Poe, Maeterlinck.

Le lycée Lamartine, qu’elle intègre, lui ouvre d’autres horizons, que ses visites du Louvre peuplent des frêles beautés de Botticelli. La petite fille manquait d’éclat avec ses traits brouillés, son grand nez, son corps osseux et ses cheveux crépus. Elle se dira « d’une laideur sans merci », ce qui ne rend guère justice à ce charme un peu enfantin, un peu incertain, qu’elle exercera très tôt avec aplomb. L’adolescente sera ensuite placée à Sèvres et formée, comme Renoir avant elle, à la peinture sur porcelaine. L’académie Humbert, où elle croisera Braque, marque un tournant en 1903. On se frotte en bande aux nouvelles esthétiques qui font crier la presse et le public des différentes expositions alternatives de la capitale, des Indépendants au Salon d’Automne. Ses eaux-fortes pour les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs, d’un saphisme élégant, indiquent  une direction stylistique et des penchants sexuels qui seront loin d’être exclusifs. Henri-Pierre Roché, qui fait sa connaissance en 1906 pourra le vérifier à son profit. Sa façon de la décrire n’est que caresses : « Elle avait toute sa fierté dans sa lèvre inférieure, sa moue vibrante et dédaigneuse. »

Ou encore, le 26 mars 1906, sur une page de carnet : « Sa robe moule un corps d’une coulée de chair nerveuse. […] Elle est directe, franche, fait la gamine, parle cru, mélange hardiesse et naïveté, très jeune fille, vierge. » Avec Franz Hessel, c’est déjà le ménage à trois de Jules et Jim. Au printemps 1907, premier envoi aux Indépendants, ces Fleurs dans un vase feront partie de la collection Paul Guillaume. Dans la foulée, elle fait successivement connaissance de Picasso et d’Apollinaire, le premier aurait poussé Marie dans les bras du second. Coup de foudre et coup de chance pour la poésie : leur romance, rupture comprise, court à travers Alcools et Calligrammes. Bref, le critique d’art, très volage, est amoureux. Le 1er mai 1908, à propos du Salon des Indépendants : « Je ne trouve pas les mots pour bien définir la grâce toute française de Mlle Marie Laurencin. […] La personnalité de Mlle Laurencin vibre dans l’allégresse. La pureté est son domaine, elle y évolue librement. » Bien qu’elle mette un peu Fernande Olivier sur les nerfs,  la « bande à Picasso » et le Bateau-Lavoir deviennent ses ports d’attache. Au  centre, Apollinaire, qu’elle appelle Wilhelm. C’est qu’il est le poète par excellence, plus fort qu’André Salmon ou Max Jacob. Entre 1910 et 1912, ils font équipe au gré de l’aventure cubiste, dont Laurencin forme à elle seule la branche rococo. Apollinaire se plaît aux rondeurs serpentines de cette peinture qui préfère la magie à la géométrie. Le mystère à l’austère.

En mars 1912, à l’occasion de l’exposition qu’elle partage avec Delaunay galerie Barbazanges, Apollinaire la rapproche de Watteau, de Fragonard comme de Seurat. Vauxcelles parle plutôt « d’un méli-mélo de réminiscences florentines, de coloris vaguement cézanniens, et je ne sais quelle naïve perversité montmartroise […]. » Suscitant le pour et le contre, la jeune femme est lancée. Après sa rupture avec Wilhelm, et sans renoncer aux passades de ses amours féminines, elle épouse Otto Christian Heinrich von Wätjen. Né en 1881, dans une bonne famille de la noblesse allemande, ce peintre amateur, peut-être bisexuel, s’unit à Marie le 22 juin 1914… Bad timing. L’attentat de Sarajevo et la guerre en Europe jettent sur les routes d’Espagne « les papillons idylliques » (Roché). Il y a du beau monde à Madrid et Barcelone, des faux pistoleros comme Diego Rivera et des vrais planqués comme Picabia, réformé, comme son ami Duchamp. Laurencin publie même dans 391, la revue vaguement dada de ce dernier… Elle sera de retour à Paris en mars 1919. Peut-on vivre ailleurs ? La liberté de cette affranchie s’y est réfugiée à jamais.

Alors que son divorce se dessine et se prépare, sa carrière prend un virage. Mars 1921, Paul Rosenberg lui ouvre la galerie de la rue La Boétie, où il défend une modernité BCBG, façon Picasso nouvelle manière ou Braque pompéien. Débutent les années folles dont Marie sera l’une des reines. Son royaume est bien d’ici et sa cour ne compte que du beau monde, Cocteau, Poulenc, Marcel Herrand, Morand, Giraudoux, Élise et Marcel Jouhandeau, la baronne Gourgaud, Étienne de Beaumont ou Coco Chanel. Époque du Bœuf sur le toit et de la musique déwagnérisée. Le ballet des Biches en 1924 est l’Hernani de la modernité Café Society. Saphisme chic, musique de Poulenc, livret de Cocteau, décors et costumes vaporeux de Laurencin. On est loin d’avoir encore pris en grippe sa palette pastel, dont les noirs rejouent Goya et Manet en mineur, et ces jeunes filles tendrement décolletées… L’atelier ne désemplit pas, les commandes de portrait non plus. Le magazine Vu, en 1931, décerne à Colette, Anna de Noailles et Laurencin le prix des trois femmes les plus célèbres de France. Le krach de Wall Street n’a guère affecté sa production de fleurs, végétales et humaines. Au point qu’Aragon, en 1935, faisant mousser « la beauté révolutionnaire » d’Heartfield, interpelle l’insouciante : « vos petites filles modèles, Marie Laurencin, sont nées dans un monde où le canon tonne ». Et de la ranger dans le même sac que Dalí, Van Dongen, les compotiers de Braque et les « rabbins bouclés » de Chagall.

Cette dernière allusion ne manque pas de sel si l’on songe à l’attitude de Laurencin sous l’Occupation. Comme son grand ami Jouhandeau, elle a la fibre germanique, culturellement parlant, et s’adapte à la situation mieux que d’autres. Elle donnera quelques illustrations à Comoedia, hebdomadaire plus éclectique que la presse fasciste. Léautaud, qui la croise alors chez Florence Gould, n’y va pas par quatre chemins dans son journal intime : « Elle est très pro-allemande et antisémite ». La mondanité des beaux quartiers n’entend pas diminuer son train de vie et bouder ces Allemands bien élevés et si peu bégueules en art ou en amour, Heller, Abetz… Ernst Jünger lui rend visite, chez elle, le 13 novembre 1943.  L’officier compare le logis cosy « à une maison de poupée, ou à ces jardins des bonnes fées dans les contes. La couleur dominante est celle qu’elle préfère, un vert frais mêlé d’un peu de rose. » Sans doute faut-il ne pas trop noircir cette sociabilité ouverte et rappeler que la xénophobie d’alors rejoignait rarement le délire nazi et que, complice ou pas des lois raciales, elle était prête à faire bien des exceptions. Paulhan, eût-il le cœur moins large, l’aurait-il fréquentée si elle avait versé dans une collaboration à la Rebatet ? Il se laissera portraiturer par elle !

On n’en était pas moins conscients des limites, à tous égards, du personnage : « Il faut aimer Marie comme elle est, avec ses travers, écrit Jouhandeau à Paulhan. Sans eux, où serait le pittoresque du personnage ? Il nous écœurerait. » Évidemment, Laurencin s’irritait qu’on lui préférât Braque et Fautrier, pour ne pas parler de Dubuffet. Car sa carrière reste très réactive et profite d’un marché de l’art en plein essor. En décembre 1943, elle montre des tableaux à Londres, aux Leicester Galleries. Trois mois plus tard, exposition à la galerie Sagot, que Jouhandeau a vue à la veille du débarquement ! Laurencin y montre son stock habituel de toiles acidulées où le souvenir du Douanier Rousseau croise la mélancolie des musiciennes de Corot. À la libération, il était normal qu’on lui demandât des comptes, fruit empoisonné de ses relations suspectes. Le 8 septembre, elle est conduite à Drancy, où tant de juifs avaient transité… Elle partage sa cellule avec deux femmes, dont la seconde épouse de Ramon Fernandez. Aucune charge sérieuse n’étant retenue contre elle, on la libère neuf jours plus tard. Commence alors la dernière vie, de Marie, moins brillante, mais toujours riche d’intrigues. Jouhandeau change de ton : une « chipie », une « garce ». Après la mort du peintre, le 8 juin 1956, Paulhan proposera toutefois à Marcel de réunir quelques-unes de ses lettres et de les introduire. Belle fidélité.

Stéphane Guégan

Bertrand Meyer-Stabley, Marie Laurencin, Pygmalion, 22,90 €.

Parce que ces années furent celles d’Apollinaire et de Laurencin, on mentionnera la parution du tome XII des Cahiers de Paul Valéry. Ce sont des haïkus de l’aube, des impromptus du petit matin, des exercices spirituels, hors de toute religion, sinon celle du beau. Raison pour laquelle les deux individus les plus nommés sont des tyrans de la pensée active, Napoléon et Mallarmé. Comme ce dernier, son maître ultime, Valéry pense le travail poétique sur le mode de la peinture, qu’il connaît bien. Julie Manet, mentionnée, c’est la famille… L’oncle de la jeune femme, le grand Édouard, aurait pu dire ce que Valéry écrit pour lui : « Car d’un objet vrai, la peinture peut donner une impression plus forte, plus isolée que l’objet même ne l’a jamais fait. » Mais la poésie, même à chercher à faire image et à reproduire le choc de l’instant, doit rester plus près de la parole et de son flux. D’où, par exemple, cette incise sur la prose de Gautier, souple comme une causerie, quand Flaubert fixe les mots en mosaïque. Du grand art, à chaque page. Une sincérité aussi qui lui fait alterner le banal (les pensées sur la mort) et l’imprévisible.

Paul Valéry, Cahiers 1894-1914, tome XII, édition établie par Nicole Celeyrette-Pietri et Robert Pickering, préface de Jean-Luc Nancy, Gallimard, 25 €.

Des revenants…

Parallèlement, deux oubliés de notre parnasse littéraire, deux oubliés du grand public, faut-il préciser, reviennent en librairie et nous lancent un appel pressant depuis leur purgatoire. Le chemin vers la lumière, Henri de Régnier (1864-1936) l’a parcouru à moitié. Ses Cahiers inédits, son merveilleux journal en d’autres termes, avaient causé, en 2002, une sorte d’électrochoc. Une secousse à réveiller les morts. Régnier, en l’occurrence, y apparaissait bien vivant, plus que bienveillant. La tartufferie contemporaine, on l’a vu avec le Journal de Drieu, aimerait que les écrivains fussent des anges et ne se permissent aucun écart de langage ou de pensée dans l’intimité de la confession. Le monocle bien vissé à l’œil gauche, voyez Vallotton, Régnier n’avait pas arraché le vers au métronome des Parnassiens pour s’en laisser compter en privé. Son témoignage sur l’époque est superbe de précision, de crudité et d’insolence. Les vertus de la photographie et du phonographe s’y conjuguent à merveille, comme chez Edmond de Goncourt qu’il fréquenta malgré sa répugnance pour le naturalisme décousu de ses romans. Du symbolisme au Front populaire, Régnier aura poussé une carrière d’écrivain tout à fait honorable, couronnée par l’élection académique en 1910, mais une vie sentimentalement, et peut-être sexuellement, moins heureuse. On en connaît l’un des responsables, l’érotomane très dandy qu’était Pierre Louÿs (1870-1925).

Leur correspondance, qui paraît sous l’enseigne des excellentes éditions Bartillat et le contrôle érudit de Jean-Paul Goujon, bruisse d’un drame amoureux singulier et de silences aussi complices qu’humiliants. Au départ, l’admiration du cadet se dit sans réserve : Régnier, après Verlaine et Mallarmé, est « évidemment le poète attendu ». Nous sommes en 1890, au moment où le symbolisme, mot valise, entre dans sa phase de consécration et se donne bientôt des tribunes solides, des Entretiens politiques et littéraires à la Revue blanche, en passant par Le Mercure de France. Les premiers recueils de Régnier, des minces Lendemains (1885) aux Poèmes anciens et romanesques (1890), ont fait connaître et presque imposé un ton hautain et mystérieux d’une grande souplesse métrique. La supposée mélancolie de l’aristo désœuvré (et longtemps désargenté, du reste) est loin d’en être la seule corde à vibrer. Louÿs voit donc un maître en Régnier avant de le traiter en rival. La pomme de discorde possède les rondeurs créoles de Marie de Hérédia, dont le double jeu semble évident. Elle prend donc Régnier pour mari en 1895 et Louÿs pour amant, après deux ans d’un mariage blanc…

L’adultère est consommé à l’automne 1897. Régnier, qui sait tout, se recroqueville sous la carapace du chevalier blessé au cœur et du roman à clés. Son masochisme laisse tout de même un peu rêveur… Si l’intrigue amoureuse ne dure que deux ans et se pimente de toute l’imaginative perversité des deux amants, Régnier et Louÿs n’en continuent pas moins à se croiser et à s’écrire. Leurs échanges, plus secs après le drame, ouvrent une fenêtre précieuse sur la vie littéraire et artistique de la Belle Epoque, qui revit plus largement dans la correspondance de Régnier et Francis Vielé-Griffin durant les années 1883-1900. Rien, il est vrai, avant la rupture finale, ne vint entraver cette relation née sur les bancs du lycée Stanislas. La valeur de ces lettres est largement amplifiée par la présentation et l’annotation, savante et sensible, de Pierre Lachasse, auquel rien de cette fin-de-siècle n’est étranger, même la peinture du temps, sur laquelle Régnier jette un œil dont l’histoire de l’art patentée ne s’est pas assez occupée. La réception de Moreau et Puvis, Whistler et Gauguin, devrait tenir compte de ses avis et indiscrétions, voire des images au milieu desquelles il écrivait. Bref, il est peu de meilleur accès au milieu artistique de la IIIe République, en son versant anti-naturaliste, voire anti-démocratique. Car Régnier et Vielé-Griffin, boulangistes à la fin des années 1880, sympathisent de loin avec l’anarchie de la décade suivante. L’Eloge de Ravachol, en juillet 1892, de leur ami Paul Adam, pose le tueur en saint patron des humiliés. Contre la gueuse et ses zélateurs, Zola en tête, le camp symboliste pratique de temps à autre un jeu dangereux. Le grand Félix Fénéon, leur ami, de même. Doit-on pour autant classer Régnier et Vielé-Griffin parmi les contempteurs affolés de la République et des fils d’Israël ? Non, répondent ces lettres passionnantes… Ce qu’on nomme l’antisémitisme de la fin du XIXe siècle, période pendant laquelle il se durcit, exige désormais une lecture plus nuancée, moins dépendante de la future barbarie nazie qu’attentive à l’attitude très contrastée des « intellectuels » français avant et après l’affaire Dreyfus. Si Régnier et Vielé-Griffin s’autorisent des paroles dures au sujet de Catulle Mendès, poète et personnage peu recommandables en vérité (Gautier avait déjà percé à jour le premier mari de sa fille Judith), ils conservent à Bernard Lazare toute leur estime et amitié. Ils abordent, du reste, la littérature du temps, esthétique et sociabilité, avec la même indifférence aux codes de bonne conduite. D’où la saveur de leurs remarques sur Mallarmé, Moréas ou Ghil, leur défense du vers libre, et cette sorte d’anarchie de droite qui les protège contre les ridicules du clan.

La vie bien réglée de Régnier devait croiser l’existence dissolue de Pierre Benoit, notre second revenant, entre les deux guerres. D’un côté, l’esthète au verbe rare et aux tirages confidentiels ; de l’autre, le romancier au style coulant et aux ventes torrentielles. A lire Gérard de Cortanze, on comprend pourquoi ces extrêmes ont pu se rejoindre. Que Régnier soit le premier éditeur de L’Atlantide en 1919, donnant ainsi son imprimatur à Benoit avant que ce dernier ne se rapproche de la sulfureuse Marie (Gérard d’Houville en littérature), qui s’en souvient aujourd’hui ? Et ce fut encore Régnier, en novembre 1932, qui reçut son protégé sous la coupole d’un coup de menton. Discours calibré. En fervent proustien, Régnier sait bien qu’il y a roman et roman. Accabler Benoit de lauriers inutiles eût été de mauvais goût. Il lui suffit de saluer un vrai conteur, qui « sait amuser, intéresser, passionner ». De l’habileté de Benoit à trousser un récit, peindre un paysage, agir sur le sablier du destin et l’érotique secrète de ses lecteurs, faire vivre en somme le lieu et le temps de l’action plus que ses personnages stéréotypés, ce sont les écrivains d’aujourd’hui qui parlent le mieux, notamment Frédéric Vitoux et Adrien Goetz, auxquels Albin Michel et le Livre de Poche ont demandé de préfacer une flopée de rééditions. Parmi elles, deux de ses plus grandes réussites, Mademoiselle de la Ferté, bluette sadique sur fond de désolation landaise, et L’Atlantide, qui avait tellement enchanté le jeune Aragon qu’il trouva le moyen de faire rééditer ce roman algérien, dans la presse communiste, dès que la France fut libérée de la botte allemande. Etonnant…

Nous touchons là un des « motifs » qui ont longtemps retardé le « retour » de Benoit. Fin 1944, il eut en effet à répondre de sa conduite sous l’Occupation. Accusé d’avoir manifesté sa foi maréchaliste et fait paraître certains de ses romans dans la presse de la collaboration, sans parler de ses attaches avec une certaine mondanité très compromise, ni de ses contacts avec Otto Abetz et Karl Epting, l’amant de Florence Gould passa quelques mois en prison avant que les comités d’épuration ne lui pardonnent ses « petites fautes ». Passionnante quant à l’écrivain d’avant-guerre, ses débuts de poète parnassien et maurrassien, son goût œcuménique pour Delacroix, Hugo et Barrès, son priapisme cosmopolite, sa modernité paradoxale, son sionisme de terrain, la biographie alerte de Cortanze, trop rapide parfois, refuse l’évidence et attribue à son héros un moment de résistance dont Benoit ne s’est guère prévalu. Etrange. Partisan du rapprochement franco-allemand dès avant 1939, cet homme sans frontières eut le cœur à droite. Pourquoi l’ignorer. Stéphane Guégan

Pierre Louÿs / Henri de Régnier, Correspondance (1890-1913), édition établie, présentée et annotée par Jean-Paul Goujon, Bartillat, 29 €. Le même éditeur nous a également rendu la fameuse Altana de Régnier, sa plus belle lettre d’amour à la Sérénissime (édition établie par Patrick Besnier, 20 €).

Henri de Régnier / Francis Vielé-Griffin, Correspondance (1883-1900), édition établie, présentée et annotée par Pierre Lachasse, Honoré Champion, 199,50 €.

Pierre Benoit, Koenigsmark (6,60 €), L’Atlantide (6,60 €) et Le Roi Lépreux (6,10 €), trois volumes préfacés par Adrien Goetz, Livre de Poche.

Pierre Benoit, Mademoiselle de la Ferté (19 €), La Châtelaine du Liban (19 €) et Axelle (19 €), trois volumes préfacés par Frédéric Vitoux, de l’Académie française, Eric-Emmanuel Schmitt et Amélie Nothomb, Albin Michel.

Gérard de Cortanze, Pierre Benoit. Le romancier paradoxal, Albin Michel, 25 €.

À feu et à sang

Amateurs de peinture sage, s’abstenir ! La volupté fut la grande affaire du XVIIIe siècle et l’art français s’y voua plus qu’aucun autre. Dès les années 1720, Eros sort de sa clandestinité, tableaux et gravures de l’ombre, s’empare des cimaises officielles et domine aussi bien la fable que l’évocation du quotidien. La licence fait loi, et le vice florès. Il suffit d’un masque, qui ne trompe personne, pour entrer dans la ronde. Monarque et élites, à l’unisson, saluent l’ivresse des sens et de l’esprit comme leur maître absolu après Dieu. C’est, pour grossir le trait et l’attrait, « le siècle de Louis XV ». Charles-Joseph Natoire (1700-1777) en fut l’un des plus incontestables pourvoyeurs. On n’accorde jamais assez de soin aux peintres luxurieux, chairs frémissantes, sujets lestes et « rois de l’instant », selon le mot si juste de Proust. Leur soleil agace ou aveugle les amateurs de peinture torturée ou asexuée. Et croyez-moi, ils sont encore légion. Le livre de  Susanna Caviglia-Brunel, si gazé soit-il, s’adresse aux autres, aux amoureux du charnel et des sensations piquantes, aux partisans du frisson et des ruses de l’image. Ouvrage monumental, il recense tout ce que l’auteur a fini par savoir, et elle en sait beaucoup, de la carrière et de l’œuvre d’un artiste prolixe, dont on saisira mieux désormais la double nationalité. A mesure que nous redécouvrons l’art romain du premier XVIIIe siècle, il paraît de plus en plus clair que les jeunes artistes français, en résidence académique dans la cité des papes, s’y sont forgé une religion propre.  Est-il si étonnant, du reste, de les voir regarder l’art du temps présent ? Les modernes qui ont nom Cadès, Masucci et Trevisani, sans parler des Vénitiens avec lesquels on a parfois confondu certaines œuvres mal attribuées de Natoire ? Il n’y a pas que l’antique et les Carrache dans la vie des Prix de Rome, pensionnés par le roi ! Ces jeunes gens hautement inflammables relèvent le gant, assouplissent leur manière, s’ouvrent à un art de l’extase, fût-elle mystique en premier lieu. Car il faudra le contexte parisien des années 1730-1740 pour que s’épanouisse la fermentation du séjour italien et que le transport des âmes change de registre. Celui de la galanterie connaît mille nuances, il convient de les maîtriser pour faire entendre, sous les « grâces » de l’époque, une autre musique. Natoire possédait cette oreille-là et ne peignait pas le décor lascif de l’alcôve de Philibert Orry, contrôleur des finances, sur le même ton que l’hospice des Enfants-Trouvés… Pour Susanna Caviglia-Brunel, l’érudition n’est pas une fin en soi ; ses commentaires prennent en compte l’érotique de la représentation, formes, signes et surtout glissements. Et, comme Natoire, elle a l’art de suggérer.

Restons encore un moment avec les peintres de Louis XV, qui cédèrent aux délices de Capoue par conviction, et non par horreur du drame. Carle Van Loo (1705-1765), très oublié aujourd’hui, passait du plaisant au tragique à volonté. Fleuron du Louvre, son Enée portant Anchise a été peint à Rome, en 1729, avec le feu d’un jeune Niçois de 24 ans. Le groupe des fuyards se jette sur nous, mouvement superbe, composition tournoyante, nuit d’effroi, dans le fracas des armes et l’exil qui commence pour les Troyens… L’Enéide, on le voit, n’a pas attendu le XIXe siècle pour nourrir une esthétique du crime très contagieuse. Il est vrai qu’il y a manière et manière de traduire l’épopée de Virgile et de peindre le mal, ou la perte. Celle de Guérin, un siècle exactement après Van Loo, opte pour la violence débridée quand ses prédécesseurs, fidèles au caché/montré du théâtre classique, relèguent l’explosion pulsionnelle parmi les vagues échos de l’arrière-plan. L’exposition du musée d’Angers et le beau travail de Mehdi Korchane, à l’inverse, la posent au centre de la peinture de la Restauration. L’heure est alors à Géricault, Scheffer et Delacroix, tous élèves de Guérin. Tiens, tiens. On aura compris que la démonstration vise ici à interroger le fameux conflit entre néoclassicisme et romantisme. Opposition qu’il faut à la fois comprendre et dépasser, accepter et refuser au nom de ce que les Américains appellent le « big time ». Et si l’ultime tableau de Guérin, l’immense et enveloppant Incendie de Troie, nous captive aujourd’hui (mais Baudelaire en avait déjà signalé l’esquisse comme une heureuse anomalie), c’est qu’il travaille précisément sur cette ligne de rupture, se penche au-dessus du gouffre qu’il ouvre sous ses pieds. Vertige et retrait d’un même élan. Doctus pictor, comme Girodet, cet autre adepte des extrêmes, Guérin brode à plaisir sur Virgile et sur Racine qu’il connaît par cœur et déborde en moderne. Par le vécu, en somme. On sait qu’il a vibré au spectacle du Vésuve en fusion, l’une des matrices de cette lave troyenne. Une lave très féminine. Mehdi Korchane le signale justement, c’est là le principal écart que s’autorise le peintre : les femmes, presque absentes du poème virgilien, les femmes dont Guérin sculpte la douleur ou la culpabilité en déchaînant la folie meurtrière des Grecs et la vengeance du fils d’Achille, trop longtemps comprimées par l’interminable siège. Cette ville qui croule devant nos yeux greffe le grand opéra baroque sur les nouveaux divertissements de la capitale, diorama et autres panoramas. L’incendie de Moscou semble aussi y pousser ses dernières lueurs. Un théâtre de la cruauté donc, où se résument la veine la plus noire de l’art des Lumières et les abus de la Terreur, dont Guérin s’était fait le dénonciateur sous le Directoire.

Le parallèle serait facile à tracer entre ce faux classique et Chateaubriand, qui « inventa » le romantisme (dixit Gautier) en revenant à Bossuet. Le premier a beau être le cadet du second d’une poignée d’années, ils atteignent tous deux au succès vers 1800 et se croisent sous l’Empire, traversé sans encombre.  Le retour des Bourbons, certes, leur est plus favorable, puis ils assistent tous deux au naufrage du régime. Avant la chute de Charles X, ils se retrouvent à Rome. Nous sommes en décembre 1828, Guérin dirige la Villa Médicis depuis quatre ans ; Chateaubriand vient d’être placé à la tête de la diplomatie française auprès du Saint-Siège. Ultime rencontre qui nous vaut un beau passage des Mémoires d’Outre-tombe, éclairé par les lumières du soleil couchant sur le Pincio. Au sujet du peintre que la tuberculose détruit à petit feu, l’ambassadeur a ces mots qui mêlent nostalgie et divination : « Guérin est retiré, comme une colombe malade, au haut d’un pavillon de la Villa Médicis. Il écoute la tête sous son aile, le bruit du vent du Tibre ; quand il se réveille, il dessine à la plume la mort de Priam. » La grande toile d’Angers sera bien le tombeau de celui qui avait été, une vingtaine d’années auparavant, le portraitiste de Chateaubriand. Il est étonnant que Jean-Claude Berchet, au fil de la superbe biographie qu’il consacre à l’enchanteur, ait si peu prêté attention au monde de l’art. Bien sûr, Girodet surgit ici et là, de même que Guérin et Fabre, l’art des anciens, la pratique du paysage, la poétique des ruines, etc. Mais il n’eût pas été inutile de dire un mot des autres usages et présences de l’image, des éditions illustrées d’Atala à la promotion que lui procurent ses portraitistes, et tous ceux qui firent vivre sur la toile, dans le marbre ou sur de plus humbles pendules ses héros de papier. Le chantre de la solitude douloureuse s’est donné un statut médiatique, au sens moderne de la communication efficace, qui l’apparente à ses vrais modèles, Rousseau et Napoléon. Pour le reste, et c’est l’essentiel, le livre de Berchet domine d’une plume vive, et souvent drôle, un sujet complexe et qu’hypothèque le prêt-à-penser contemporain. Se méfiant de « l’histoire à rebours », aussi bien de l’inquisition contre-révolutionnaire que de ceux qui stigmatisent la Restauration par ignorance, le biographe ne dédouane pas le grand homme de ses intrigues politiques et littéraires. Le libéralisme de René reste lui au-dessus de tout soupçon, la nouveauté de son verbe aussi, qui fait éclater son supposé classicisme en faisant image de toute sensation, les plus vagues de préférence. Le mérite de Berchet est de nous montrer ce séducteur tardif se poussant au cœur de la presse et de la République des lettres. Ses détracteurs se méfiaient de cet être sans gravité ni fond… Il les a enterrés pour toujours. Ce livre en est la preuve. Stéphane Guégan

*Susanna Caviglia-Brunel, Charles-Joseph Natoire, Arthena, 149 €.

*La Dernière nuit de Troie, Musée des Beaux-Arts d’Angers, catalogue avec textes de Patrick Le Noëne, Ph. Heuzé, Ph. Bordes, M. Korchane et F. Lissarrague, éditions Somogy, 29 €. Exposition du 25 mai au 2 septembre 2012 .

*Jean-Claude Berchet, Chateaubriand, Gallimard, 29,50 €.

  • Francis Démier, La France de la Restauration (1814-1830). L’impossible retour du passé, Folio Histoire inédit, 14 €. Le « retour en grâce » de la période appelait une nouvelle synthèse. C’est fait et bien fait. Ce volume de près de mille pages confirme surtout un changement de perspective profond. Vu dans la continuité de l’Empire, le régime de la Charte installe plus qu’elle ne conteste la France révolutionnaire. Même si la réaction ultra en trouble le développement et en invalide les chances, cette mutation profonde du fonctionnement démocratique va suivre son cours jusqu’au Second Empire. Ce que Démier montre bien également, c’est que le tournant industriel, l’idée d’une économie en mouvement, date de là. Autant que les clivages idéologiques anciens, le débat sur le calcul du cens, ce sont les nouveaux désirs de la frange la plus industrieuse qui allaient renverser le trône. On lira avec grand intérêt les considérations de Démier, pour qui le « matériel existe », sur le « libéralisme cadré » que plébiscitent les forces neuves du pays. Les chapitres sur l’art, la littérature et le théâtre sont plus cursifs, voire plus confus. Rien non plus de solide sur l’édition et le boom de la presse, sans lesquels le romantisme français eût été bien différent.

Ni parrain ni papi : Jacques Villon sous l’Occupation !

Il y a des expositions qu’on aimerait ne pas avoir vues. Et puis il y a celles qu’on découvre par hasard et qui vous enchantent. Hammershoi et l’Europe en fait partie. Seuls le Danemark et cette surprenante ville de Copenhague – Céline avait raison – pouvaient s’offrir le luxe de démolir en beauté le mythe d’un peintre abonné à la réclusion et au gris à perpétuité. Quelle leçon pour l’histoire de l’art qui psychologise à outrance et projette ses névroses sur les peintres de la solitude et de l’absence. Parce qu’il a fait le vide dans ses intérieurs et ses paysages, plus silencieux que mortifères, parce qu’il a peint sa femme de dos, on fait volontiers d’Hammershoi un neurasthénique incurable. En vérité, ce petit bourgeois a voyagé, vu et tutoyé la peinture de son temps, quelle qu’en fût la nationalité. Un véritable Européen en somme. Les Danois d’aujourd’hui ont un tel sens de l’humour ! L’exposition du Statens Museum for Kunst nous le montre donc très entouré. Dialogue, émulation, défi plus que monologue, aliénation et refus. Whistler, Khnopff et notre Fantin-Latour ouvrent des perspectives passionnantes, relancent le regard. Plus peut-être que Puvis et Gauguin dont les tahitiennes font presque taches au milieu de la monochromie fin-de-siècle. Ceci dit, la visite faite, on comprend que Rembrandt et Vermeer ont du peser tout autant.

Il y a encore les expositions qu’on va voir sans entrain et qui vous ébranlent. José Maria Sert. Le Titan à l’œuvre est de celles-là. Ce n’était pas une mince affaire que d’évoquer un pareil décorateur sans le rapetisser. La muséographie un peu délirante du Petit Palais y parvient à merveille. On ne rend pas justice à ce Goya hystérique, mondain mâtiné de mysticisme catalan, en qui Claudel a vu un frère, si l’on ne sent pas brûler en soi l’énergie et même la folie des entreprises impossibles. Pari gagné pour Susana Gallego Cuesta et Pilar Saez Lacave. Elles parviennent à nous intéresser à un peintre un peu répétitif. Même le grandiose néobaroque peut lasser. Elles ont surtout réussi à ne jamais laisser le fil de la biographie se perdre dans le fracas d’une peinture assourdissante. Et quelle vie ! Beaucoup de femmes, beaucoup de villes, entre Paris et New York, beaucoup de politique… Oui, Sert fut franquiste, de cœur et d’emblée, comme ces écrivains qui signèrent en juin 1936 le Manifeste de la revue Occident, de Drieu à Claudel, toujours lui. On le retrouve à d’autres étapes de l’exposition. C’est Sert, en effet, qui lui suggéra l’idée du génial Soulier de satin dont la création fut l’une des grandes dates de l’Occupation. Non de la collaboration…

Il y a enfin les expositions qu’on regrette d’avoir manquées. La rétrospective Jacques Villon (1875-1963), au musée d’Angers, valait assurément le détour, comme en témoigne son catalogue. Villon fut au cubisme ce que Paul Valéry fut au symbolisme. Un de ces hommes pour qui l’art, esprit avant tout, lui donne l’occasion de se vérifier. En 1921, un recueil de Süe et Mare, Architectures, devait réunir le peintre et l’auteur d’Eupalinos. Leur commune admiration pour le Mallarmé le plus attaché à l’intellect avait préparé cette rencontre au sortir de la guerre, dont ils tirèrent tous deux un pessimisme à toute épreuve. Avant d’en changer par égard pour son père, et goût pour le poète des gueux, Jacques porta le même nom que les autres artistes de la famille, Raymond, Marcel et Suzanne Duchamp. Jacques n’a pas échappé à l’excellente formation des ateliers académiques. Et comme Lautrec, qu’il a regardé, il passe deux ans chez Cormon. Les biographes modernistes s’en étonnent, à tort. Autre étape fondamentale, les dessins pour Le Rire, Le Courrier français et L’Assiette au beurre, dessin fort et humour noir. Le postimpressionnisme faiblard de ses premiers tableaux cesse en 1911 sous la secousse cubo-futuriste du moment, trop vite bridée par son obsession de l’ordre et de l’harmonie.

Avec ses complices de La Section d’or, il croit alors filer droit en s’écartant des folies picassiennes. Erreur d’aiguillage dont il aura du mal à se sortir, mais qui devait assurer, paradoxe, son succès durant les années noires. Ce sera alors le second pic de sa carrière et peut-être le plus significatif. Si les Américains se sont vite entichés de lui après le succès de l’Armory Show, l’artiste traverse les années 1920-1930 avec des succès plus modestes. Il était alors devenu un adepte du géométrique pur, vivement coloré par compensation. Ses tableaux dynamiquement ordonnés comportent encore des titres et des éléments figuratifs. Suggérer, déchiffrer, tout est là pour ce lecteur des poètes modernes. Il avait fait la guerre, du reste, dans les services du camouflage… L’armistice le renvoya, choqué, à ses pinceaux et à son désir de paix intérieure et d’art réfléchi. Autant dire, raisonnable, tant le culte de l’Esprit implique de sacrifices. La peinture est « rigueur par excellence », aimait-il à dire entre deux aphorismes du même acabit. La rigueur n’autorisait pas de « lâcher la terre » pour autant. Son compagnonnage avec le groupe Abstraction-Création, les fanatiques de Mondrian et consort, ne pouvait que se révéler vite stérile. Le signe, l’humain, ressaisit l’artiste autour de 1935, alors que l’époque en appelle à la responsabilité historique du peintre. Décoré de la Légion d’honneur en 1939, hochet assoupissant, Villon aurait pu prolonger une carrière de second couteau du mouvement moderne, à l’ombre de la glorieuse trajectoire de Marcel, son cadet de douze ans. La guerre justement va le rajeunir, lui redonner des couleurs, le ramener dans la course, au contact de ses cadets, et notamment de Bazaine. Proche du galeriste Louis Carré et contributeur alerte de La N.R.F. de Drieu La Rochelle, il propulse le vétéran du cubisme à partir de ce double levier. Après s’être réfugié dans l’Eure, « loin du fracas », et renoncé à suivre Marcel aux Etats-Unis, Jacques Villon revient à Puteaux en 1942. Il serait tout de même un peu sot de ne pas profiter de l’euphorie du marché de l’art ! Bazaine, admirateur de toujours, avait préparé le terrain, dès août 1941, par un article à vocation oraculaire : « Parmi tous les peintres cubistes de la première heure,  il est peut-être le seul chez qui le cubisme ne soit pas dénaturé, et qui nous oblige à le repenser comme moyen absolu de connaissance, mesure du monde. » L’Occupation allemande a poussé la jeunesse vers ceux qui incarnaient un art proprement français, tout de force, de ferveur et de fermeté.

 

Pour jouer ce rôle, Villon n’eut pas à se faire grande violence. Dès février 1942, il participe à l’exposition L’art et le sport, organisée à et par Vichy, et destinée à chanter les vertus complémentaires de l’activité physique et de la beauté roborative, voire du redressement moral. Au menu, la modernité bien tempérée : Dunoyer de Segonzac, Vlaminck et le sculpteur Belmondo, trois artistes du « voyage » en Allemagne de 1941, mais aussi Luc-Albert Moreau, Dufy et Lhote, qui aimait à cubiser les footballers depuis un certain temps. Giraudoux et Montherlant, très en cour sous le maréchal, s’étaient fait les hérauts des « jeunes corps français », qui n’auraient bientôt plus à rougir de la santé de leurs camarades allemands. Les joies du stade remplaçaient les joutes guerrières. Et l’art, surmontant enfin l’asthénie décadente et l’avachissement petit-bourgeois, pouvait bomber le torse et bander ses muscles. On savait, par ailleurs, que Breker se préparait aux grandes érections du musée de l’Orangerie. Quant à Villon, ce n’était pas nécessairement se compromettre que de mêler son fonds d’énergie futuriste à cette exposition de propagande. On pouvait croire aux vertus du sport et de la compétition sans adhérer en tout au programme de Vichy. On aimerait, bien sûr, en savoir plus sur les sentiments du peintre et sur la signification à donner à certains tableaux peints alors. Que dit, par exemple, le superbe Autoportrait de 1942 rongé par l’inquiétude, comme un Rembrandt décanté ? Mais la toile est aussi spectrale que trompeuse. 1942 marque en effet le grand retour de Villon sur le devant de la scène parisienne. La toute nouvelle Galerie de France, du 7 au 20 mars, rassemble alors 52 de ses peintures et des sculptures de Raymond Duchamp-Villon. André Lhote, sincèrement épris de cette peinture, s’en fait aussi l’avocat dès qu’il le peut. Ainsi dans cette lettre à son ami Paulhan, qu’il encourage simultanément à détrôner Drieu de la N.R.F. et à voir l’exposition de la Galerie de France : « Il faut que tu passes la voir. Peinture mallarméenne, où tout est allusions, expression en dessous, mais combien claire et éloquente. Villon : un héros méconnu, comme le Paulhan d’hier, mais le voilà tiré d’affaire. Rencontré Gallimard à cette exposition, je lui ai conseillé d’acheter un chef-d’œuvre pour 9000 Frs. Il le croyait vendu et le considérait d’un œil attendri. Mais lorsqu’il a appris qu’il n’était acheté que par la Galerie qui pouvait le lui revendre, il s’est enfui. » Ce faux « méconnu », thème publicitaire bien fait pour soutenir la cote du peintre, sera très visible sur les cimaises du musée d’Art moderne, lors de la réouverture très surveillée de l’été suivant.

Devenue une valeur montante, Villon fait l’objet d’une spéculation active, largement orchestrée par le marchand Louis Carré, qui achète le fond d’atelier alors et fait installer l’électricité à Puteaux… Tandis que les prix s’envolent, la jeunesse l’adoube avec fracas. En février 1943, Galerie de France, l’exposition Douze peintres d’aujourd’hui confirme la greffe. Bazaine, Lapicque, Manessier, Estève, Pignon et même Fougeron l’y côtoient. Et Gaston Diehl de préfacer le catalogue, situant le groupe au-delà du surréalisme et de l’art bourgeois. La presse d’extrême-droite se gausse de cette peinture trop abstraite et de la rhétorique vaseuse dont l’enveloppent ses promoteurs. Lors du Salon des Tuileries, en juin 1944, Rebatet pourra prétendre lever un lièvre au sujet des « graffiti de Bazaine » ou des « géométries avortées » de Villon, autant de braves « subjectifs » que « l’officine judaïque » soutiendrait en sous-main… Quelques mois plus tard, dans Paris libéré, la Galerie Louis Carré consacre le vieux peintre en organisant un one-man-show remarqué et que préface René Char, le poète maquisard… Bazaine, dans Poésie 44, organe de la résistance intellectuelle, conforte le mythe du peintre reclus : « Un peintre travaille dans la solitude pendant quarante ans […]. Et soudain, son œuvre nous apparaît merveilleusement jeune, actuelle, elle retrouve le contact avec les plus récentes recherches de la peinture […]. Tel est, à peu près le cas de Jacques Villon. » Sans commentaire. Stéphane Guégan

Hammershoi et l’Europe, Copenhague, Statens Museum for Kunst, jusqu’au 20 mai 2012. Catalogue (Prestel Publishing, DKK 298) sous la direction de Kaspar Monrad.

José Maria Sert. Le Titan à l’œuvre (1874-1945), Petit Palais – Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Catalogue, Paris Musées, 39 €.

Germain Viatte, Jacques Villon, né Gaston Duchamp (1875-1963), Editions Expressions contemporaines / Musées d’Angers, 39 €.