Sartre, Masson, même combat !

De tous les hommes pressés de la Libération, Jean-Paul Sartre ne fut pas le dernier à prendre la parole et à se situer. Il le fit vite, il le fit bien. J’entends par là qu’il refusa de se dérober aux responsabilités que lui assignait son parcours sous l’Occupation, un parcours dont il dira lui-même – si on le lit bien au lieu de l’agonir bêtement – qu’il avait été aussi ambigu que la vie sous la botte. Les Lettres françaises, qui publient sa célèbre note sur Drieu la Rochelle dès avril 1943, Combat et Le Figaro, c’est-à-dire Camus et Pierre Brisson, accueillent sa prose atypique, directe et chargée à la fois, à partir de septembre 1944. Cette variété de supports est dans la manière d’un écrivain confirmé qu’aucun dogmatisme n’a encore condamné à la parole unique. La souplesse d’esprit du Sartre d’alors donne une fraîcheur superbe à la nouvelle édition de Situations, II, plus respectueuse de la chronologie. En plus des articles qu’il rédigea pendant et après son voyage en Amérique du Nord, où Sartre était parti en janvier 1945 à la rencontre des libérateurs du vieux monde, le lecteur y trouvera les différents témoignages d’un Parisien libéré, qu’on questionnait sur ses « années noires ».

« La République du silence », qui ouvre Situations, II et répond au livre de Vercors dès son titre, obéit à la loi des incipit fracassants chers à Simon Leys : « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. » Écrire cela dans les Lettres françaises du 9 septembre 1944, sous l’œil d’Aragon et d’Éluard, Fouquier-Tinville gémellaires des comités d’épuration, prend aujourd’hui une saveur et une valeur particulières. La suite ne déçoit pas. Par une astuce rhétorique digne d’un bon normalien, Sartre retourne aussitôt sa phrase liminaire en montrant que la première des libertés, entre juin 1940 et juin 1944, consista justement à combattre ceux qui en privaient les Français. Sartre lui-même avait-il agi ainsi, s’était-il battu, s’était-il conformé à cette éthique du choix en choisissant le silence et la Résistance ? C’est peut-être là que ce texte notoire surprend le plus avec le recul. Au lieu de prendre la pose et de jouer les maquisards de l’intérieur, Sartre parle au nom de ceux qui traversèrent la période en godillant, conscients des paradoxes auxquels les exposaient la nécessité ou le désir de rester actifs sous le regard de Vichy et de Berlin. Persécutions et privations ont nourri, de fait, la pensée de l’existentialisme en ce qu’elles vivifièrent au cœur du quotidien le défi de la mort et de son dépassement. Si « chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement », c’est bien qu’il y eut mille manières de dire non aux Allemands.

Un mois plus tard, « Paris sous l’occupation » parut dans La France libre, mensuel né à Londres dès novembre 1940. Raymond Aron en était à la fois la tête pensante et la cheville ouvrière. De ce texte majeur, qui se rattache à la tradition des Choses vues d’Hugo et des Tableaux de siège de Gautier, on pourrait commenter chaque argument, depuis l’« ennemi trop familier qu’on n’arrive pas à haïr » jusqu’aux épreuves des bombardements alliés. On retiendra plutôt ici le refus d’avouer la formidable effervescence qui s’empara de la vie des arts dès la fin 1940 et dont le théâtre de Sartre fut l’un des aspects, majeurs ou mineurs, selon les commentateurs. L’auteur des Mouches avait peut-être la mémoire courte,  son sens de la formule n’en restait pas moins exceptionnel : « Chacun de nos actes était ambigu : nous ne savions jamais si nous devions tout à fait nous blâmer ou tout à fait nous approuver ; un venin subtil empoisonnait les meilleures entreprises. » Le droit de parole, le droit de créer avait son prix.

Sartre notait enfin que le « mur », non content de couper le pays en deux, l’avait isolé de l’Angleterre et de l’Amérique. Ce fut une souffrance pour cet amateur de littérature et de cinéma anglo-saxons. Il put s’en gaver à nouveau lors du séjour rappelé plus haut. L’Office américain d’information sur la guerre lui permit ainsi de passer quelques mois entre New York et Los Angeles. Il lui était donné tout loisir d’observer la nation américaine dans ses ultimes efforts de guerre et les premiers moments de la Reconstruction. Sans négliger sa feuille de route, quitte à l’étendre aux sujets qui fâchent comme le « problème noir », Sartre glisse très vite du bilan impersonnel à la collecte d’impressions aussi vivantes que variées. Les bars, la rue, le cinoche, les filles… Il croise en chemin l’amour de Dolorès Vanetti et quelques artistes exilés, qui se préparent à rentrer… André Masson, le plus grand d’entre eux, lui ouvre l’atelier de son ami Calder. On retrouve ici son texte à venir sur les mobiles de cette sculpture en fête, qui fait du mouvement son être propre. Mais Masson pousse aussi Sartre à fréquenter la « cantine gaulliste » que la maman de Betsy Jolas a ouverte à New York. La Marseillaise n’avait pas été seulement le rendez-vous des matelots français en attente d’affectation. On y voyait des tableaux de Fernand Léger et de Masson. Le patriotisme de ce dernier, cause de sa rupture définitive avec André Breton, est presque absent de l’actuelle exposition L’Art en guerre. Françoise Levaillant a beau parler d’« une résistance de l’exil » dans le catalogue, on eût aimé voir sur les murs des tableaux aussi significatifs que Résistance (MNAM) et Oradour (coll. part.). Sartre aussi. Stéphane Guégan

*Jean-Paul Sartre, Situations, II, nouvelle édition revue et augmentée par Arlette Elkaïm-Sartre, Gallimard, 25€. À propos de Masson, on lit encore ceci, p.125 : « Kisling, Masson se sont plaints souvent de ce que le paysage urbain des États-Unis incite peu à la peinture. C’est en partie, je crois, parce que les villes sont déjà peintes. Elles n’ont pas les couleurs hésitantes des nôtres. Que faire de ces teintes qui sont déjà de l’art ou, du moins, de l’artifice ? Les laisser où elles sont. »

*Laurence Bertrand Dorléac et Jacqueline Munck (dir.), L’Art en guerre. France 1938-1947, Paris-Musée, 39€ [catalogue de l’exposition visible jusqu’au 17 février 2013].

*Michel Guerrin, « Créer sous l’œil des nazis », Le Monde, Culture & Idées, 8 décembre 2012.

*Stéphane Guégan (dir.), Les Arts sous l’occupation, Beaux-Arts Éditions, 39,50€.

L’intrus de la semaine…

*Maryse Aleksandrowski, Alain Mathieu et Dominique Lobstein, Henry Jules Jean Geoffroy dit Géo, Editions Librairie des Musées, 39€.

À sa mort, en 1924, il n’était déjà plus que l’homme d’un seul tableau, qui datait des années glorieuses. Jean Geoffroy avait choisi son heure pour exposer Le Jour de visite à l’hôpital, le Salon de 1889 coïncidant avec le centenaire de la grande révolution. Son tableau, qui pinçait la corde sensible avec une retenue dont le peintre n’était pas coutumier, montre un prolétaire endimanché au chevet de son fils dont l’immense lassitude est merveilleusement rendue. Un léger sourire flotte sur ce beau visage fiévreux aux yeux clos. La pâleur de l’enfant, d’abord inquiétante, s’accorde en fait à la blancheur dominante, heureuse, du tableau. C’est qu’il s’agit de montrer avec éclat combien la santé et l’hygiène publiques sont désormais une des priorités de la République radicale. Paul Mantz, vieux romantique converti au réalisme et ancien directeur des Beaux-Arts (1881-1882), pouvait y aller d’un commentaire très favorable : « Il y a du sentiment dans cette peinture, mais une sorte de sentiment silencieux et sans gestes. Le tableau est très moderne, et c’est un des meilleurs que M. Geoffroy nous ait encore montrés. » Mantz ne se trompait pas puisque Vuillard et Picasso allaient vite paraphraser l’œuvre que l’État acheta aussitôt pour le musée du Luxembourg. Il resta en place jusqu’en 1926, avant de rejoindre la mairie de Vichy et de connaître l’oubli. Le Luxembourg, marchepied du Louvre depuis 1817, avait cessé de l’être. Pour le naturalisme de la IIIe République, le plus porté en théorie à l’émotion et au message directs sous la sensiblerie, un long purgatoire débutait. Adieu les pages édifiantes du Grand Larousse, adieu les musées… Comme toute proscription massive, l’exil des maîtres de la peinture sociale eut de fâcheuses conséquences. Aux tableaux perdus, volés ou endommagés s’est vite ajoutée une incompréhension générale. Aussi faut-il accueillir avec bienveillance et intérêt le présent collectif en dépit de sa disparité de ton et de son parti un peu linéaire. La carrière de Geoffroy, désormais mieux renseignée, met en jeu un grand nombre d’acteurs et d’instances, du monde de l’art à la propagande républicaine, du monde scolaire à l’organisation de la charité privée, des terroirs à l’Algérie française. Cette peinture, souvent trop souriante ou trop lacrymale, sut aussi sortir de sa fonction ancillaire et parler vrai des inévitables duretés de la Belle Epoque. Sans doute la double leçon de Boilly et d’Hetzel y est-elle pour beaucoup. SG

Aragon, Breton et Drieu sont sur un bateau…

Aragon avait la plume agile, le coup de patte facile, et l’amitié fragile… Formules que tout ça ? Allez-y voir par vous-même. Ses Lettres à André Breton, qui viennent de paraître dans l’impeccable édition de Lionel Follet, nous livrent le spectacle amusant et excitant, pitoyable aussi, d’un jeune poète en marche vers la reconnaissance. Haute et basse politiques… Entre 1918 et 1931, des dernières tranchées à l’apostasie stalinienne, Aragon a beaucoup écrit à son « ami » André Breton, avant de trahir leurs convictions communes en couchant avec « Moscou la gâteuse ». Belle expression, la sienne, qui nous rappelle qu’il eut le verbe dur, pur, pendant une douzaine d’années. Puis il entra dans les ordres. Contrairement à celle de son « ami » Drieu la Rochelle, l’après-guerre d’Aragon ne cesse pas en février 1934 ou en septembre 1938. Bien avant la flambée nationaliste et les reluisants accords de Munich, elle s’achève dès le congrès de Kharkov de 1930, théâtre humiliant d’une autocritique qui condamna pour longtemps le plus doué des surréalistes aux servitudes idéologiques les plus écœurantes. Glissement ou glissade que Drieu, l’homme qui a le plus « aimé » et le mieux percé à jour Aragon, avait pronostiqué dès 1924. On y revient, bien sûr, plus loin.

Au départ, donc, un faux médecin et un vrai poète. Aragon en soldat de vingt ans, infirmier plutôt. Drieu, son aîné de quatre ans, a connu lui le feu. La marque, au fer rouge, en sera profonde ; le brancardier Aragon, avec courage apparemment, en recueille les dernières étincelles, éclats de boue, de sang, d’horreur et de frissons. Fils de famille, rompu aux non-dits de l’hypocrisie bourgeoise, ce poilu imberbe demanda quelques secousses salutaires à la guerre finissante. Souvenons-nous de Feu de joie, avec un Picasso en couverture, le premier volume de poèmes d’Aragon en septembre 1919. S’ils sont indemnes du moindre héroïsme cocardier, ils ne pratiquent pas le grisâtre cafardeux ou contrit pour autant. Lionel Follet note justement : « Le masque du second degré à la fois nargue la guerre haïssable et avoue l’exaltation vécue. » Drieu l’avait précédé, sur un mode plus claudélien que rimbaldien, avec Interrogation (Gallimard, 1917). Aragon rendra compte en 1920 du deuxième recueil poétique de son « ami », Fond de cantine, dont Follet méconnaît la vigueur. Aragon prise chez  Drieu ce mélange d’électricité sexuelle et de désespérance racée : « Nous avons aimé la guerre comme une négresse. » Ce « nous » n’est pas de majesté. Et d’ajouter : « Le soleil de la peur est un punch incomparable. La guerre, malgré les petits mortels, a la grandeur du vent. » Les Lettres à Breton, dont le courage physique n’était pas le fort, confirment. Le 27 septembre 1918, façon Jarry : « La machine à décerveler marche à merveille. De temps à autre elle me passe la main dans les cheveux. » Superbe. À Jean Vergnet-Ruiz, qui devait faire une belle carrière dans les musées plus tard : « Cette vie, cette guerre : je n’ai jamais été aussi heureux. » Cela suffirait pour justifier la publication de cette correspondance qui reste orpheline des lettres de Breton (pas fou, on le sait, ce dernier en a interdit la diffusion après sa mort, de peur que son aura posthume en souffrît !). L’essentiel du volume actuel fait revivre les années 1918-1919, et traite de littérature ou de peinture (Follet lui prête une moindre attention). L’art, les arts, en découdre, en débattre, y appartenir surtout, voilà la grande affaire pour ces soldats assez protégés. En matière de poésie, l’heure est au grand reclassement, à l’inventaire des modernes d’avant-guerre. Aragon dévore au front. Lorsqu’il fait part de ses lectures à Breton, sa verve frise la boulimie des enfants ou des moteurs enfin débridés. L’autel sacré de la modernité rayonne de trois dieux, évidemment. Rimbaud et Lautréamont, d’abord. Qui complètera la sainte trinité ? Aragon et Breton justement en devisent sous les bombes ou presque… On connaît la réponse de l’histoire littéraire. Ce troisième homme ne saurait être qu’Apollinaire. La réponse d’Aragon et de Breton, à chaud, est différente.

La République des lettres que dessine le présent volume révèle une plus grande plasticité. Paul Valéry n’y compte pas moins que Pierre Reverdy (Nord-Sud naît en mars 1917), le singulier Jacques Vaché que ce faux désinvolte de Philippe Soupault. Au moment où il fait la connaissance de Breton, à l’hôpital de Val-de-Grâce, en septembre 1917, Aragon était encore assez timoré dans ses goûts littéraires, Rimbaud mis à part. Soupault, rencontré durant ce même hiver, Breton et lui auraient reformé, selon le mot de Valéry, « les trois mousquetaires ». Image d’Épinal que corrige opportunément le volume des Lettres. Aragon, toujours un peu chatte, veut Breton pour lui tout seul, et ne craint pas de faire connaître ses réserves au sujet de la poésie de Soupault, ses vers supposés trop lâchés, sa précoce exhumation de Lautréamont (Aragon a menti plus tard à propos de sa « découverte » de Ducasse), etc. Il ne saurait soupçonner, aveuglé par sa vanité blessée, ce que l’écriture automatique devra bientôt à Soupault ! Aussi Lionel Follet est-il en droit de souligner l’attitude d’« adolescent hypersensible » dont témoigne Aragon face à Breton, sa facilité à accepter l’ascendant de l’aîné. Bien sûr, il y eut des refroidissements et de brèves ruptures. Et de sérieux différends. Ce que les Lettres permettent de préciser. Breton a des préventions de vierge effarouchée à propos de certains sujets ou de certains genres. Son refus du roman cache mal une impuissance.

Lorsque Aragon se lance dans l’écriture d’Anicet, que Gide l’aidera à publier chez Gallimard fin 1920 (daté 1921), Breton tance son cadet. Quant au projet d’un roman à quatre mains, intitulé Matisse – du nom de son héroïne –, l’aîné le fera vite capoter… Dans l’Avant-dire (1964) de Libertinage, livre qu’il avait dédié à Drieu en 1924, Aragon devait préciser : « Matisse est né contre Joris-Karl Huysmans, c’est-à-dire à rebours d’À rebours, mais avec la secrète intention d’être l’À rebours de l’immédiat après-guerre, je veux dire à la fois le Des Esseintes et l’anti-Des Esseintes de notre génération. » De guerre las, Aragon transformera son seul chapitre écrit en conte, lequel rescapé rejoindra Le Libertinage sous le titre Madame à sa tour monte. Sans trop exagérer, on pourrait dire que cet À rebours inversé, et inverti à l’occasion, c’est Drieu qui s’en chargera, de Plainte contre inconnu à Gilles, où il exécutera en Fitzgerald français les surréalistes. Drieu n’apparaît qu’en 1920 dans les lettres d’Aragon à Breton. Dès juin 1919, il a pourtant collaboré à Littérature, la revue des « trois mousquetaires ». Début septembre 1920, Aragon s’avoue séduit : « Drieu est à Paris. Quel chic garçon. » Ils se croisent aux vernissages où fourmillent le ban et l’arrière-ban de Dada, comme l’exposition Picabia de décembre 1920, à la galerie La Cible. À cet égard, les Lettres permettent de mieux mesurer la radicalisation à laquelle Tzara accule pour ainsi dire Breton et Aragon au début des années 1920 (le groupe surréaliste, ses manifestes tapageurs et ses revues incandescentes en sont l’une des conséquences). Il semble bien qu’Aragon ait adhéré plus vite que Breton au rimbaldisme sauvage de Tzara. De même sa « conversion » à la révolution russe est plus rapide. Raison pour laquelle, on n’y insiste pas assez, Drieu cherche à détourner son « ami » Aragon de cette alliance contre-nature, dès l’été 1925, avec la complicité de Jean Paulhan. La correspondance que ce dernier a échangée avec Gaston Gallimard – parution cruciale qui mériterait une chronique à soi seule –, montre suffisamment que Drieu et le nouveau patron de la NRF (Rivière est mort en février) font cause commune contre la dérive communisante du groupe et leur rhétorique de l’abjection, où la haine sans nuances de l’Occident inaugure une détestation dont nous mesurons aujourd’hui les dégâts. « La véritable erreur des surréalistes », l’article que Drieu donne à la NRF d’août 1925, doit se lire comme une lettre ouverte à Aragon. Cette mise en garde répondait aussi à la Lettre ouverte à M. Paul Claudel, tissu d’amabilités que les surréalistes avaient adressées à l’ambassadeur de France,  désigné sans détour comme l’incarnation de la pourriture coloniale et cléricale du temps.

Il est vrai que le vieux Claudel n’y va pas de main morte en ces années pivotales. Exaspéré par les turbulences trop sonores, très potaches de la « bande à Breton », il a confié au numéro de Comoedia, du 17 juin 1925, que le surréalisme et le dadaïsme « ont un seul sens : pédérastique ». Formule blessante et extravagante, mais qui touche à l’un des points aveugles de la morale bretonnienne et du cénacle. De son propre aveu – ce que nous apprennent les Lettres –, Aragon va également dépasser les bornes en répondant à Drieu. Extrait : « Il n’y a plus personne au lointain et, tu l’as bien voulu, ombre, va-t’en [sic], adieu ». Il y eut toujours de l’amant meurtri ou frustré dans les ruades du futur romancier d’Aurélien ! Lionel Follet rappelle qu’il vit alors une liaison passionnée avec Eyre de Lanux, femme mariée, qui avait été la maîtresse de Drieu. Surtout, nous semble-t-il, Aragon avait compris que la franchise de son ami révélait des sentiments plus sincères que la froide logique des « camaraderies littéraires ». Il ne lui restait donc plus qu’à muer son dépit en dénégation. L’avertissement de Drieu ne pouvait être que jalousie et trahison : « Je suis dans un bel état, écrit-il à Breton, le 10 août 1925. Tout ce que je t’envoie s’en ressent, et ma réponse à Drieu. Tant pis. C’est un écœurement qui ne finit pas. Assez de tout ça. Il faudrait inventer une machine à emmerder le monde, qui fonctionnerait seule. » Dénégation aggravée puisque Aragon, avec l’accord de Paulhan, va rendre publique cette « réponse » dans la NRF de septembre et se féliciter que la presse s’en fasse l’écho. Il n’y a pas de petits plaisirs ! Même l’exaspération de Breton, irrité par le tour personnel que prit l’« affaire » en échappant au « groupe », a dû lui plaire. Le 7 septembre 1925, nouvel aveu tordu à Breton : « Il paraît que Drieu n’avait jamais envisagé que son article pût le brouiller avec moi. Faut-il que chacun me connaisse mal. » Au contraire, Drieu le connaissait trop bien. Et son article avait touché juste. L’alignement d’Aragon sur les positions de l’IC et du PCF ne pouvait aboutir qu’au sacrifice de soi. Ce n’est pas le moment le moins passionnant des Lettres à André Breton que de jeter leur lumière sur le « voyage » en Russie soviétique de la fin 1930, les relations d’Aragon avec le groupe Clarté et le prix de l’allégeance. Alors que la NRF de Paulhan a commencé à dévoiler la réalité stalinienne, Aragon rédige le fameux Front rouge qui en appelle à «l’écrasement du monde hors d’usage». Pendant quelques mois, alors que la censure française s’abat sur le nouveau Fouquier-Tinville, il peut jouer double jeu et laisser ses anciens amis le soutenir. Pamphlet, signatures, le foin habituel. L’Humanité du 10 mai 1932 publie le faire-part de cette aventure : Aragon quitte le bateau du surréalisme… Drieu avait largué les amarres de longue date. Stéphane Guégan

Aragon, Lettres à André Breton 1918-1931, édition établie, présentée et annotée par Lionel Follet, Gallimard, 23,90€ ; Gaston Gallimard et Jean Paulhan, Correspondance 1919-1968, édition établie, présentée et annotée par Laurence Brisset, Gallimard, 29,50€. Pour rester avec Aragon, signalons la réédition augmentée de ses Écrits sur l’art moderne (Flammarion, 35€). Volume essentiel, il contient plusieurs références à Drieu La Rochelle, non citées par les spécialistes de l’écrivain, et qui confirment l’amitié unique qui le lia à Aragon dès avant les années 1920. Critique d’art essentiel, Aragon mériterait un imagier aussi élégant et intelligent que le volume que Le Promeneur fait paraître sur Alfred Jarry en collaboration avec le réjouissant Collège de Pataphysique (Jarry en ymages, 39€). Le clou de ce livre aussi ordonné que déboussolant ? Une marionnette inédite de Bonnard, qui campe la Mère Ubu de façon délicieusement monstrueuse et bouffonne. Les amoureux de Drieu ne peuvent que se féliciter de la parution de la thèse de Jean-Baptiste Bruneau sur la postérité critique de l’écrivain. Avec les ouvrages de Jacques Lecarne (PUF, 2001) et Maurizio Serra (La Table Ronde, 2008), c’est la meilleure chose qui soit arrivée à Drieu ces dernières années. On en conseillera la lecture à nos procureurs modernes et à tous ceux qui veulent comprendre ce qu’écrire, « face à l’Histoire », signifiait dans les années 1920-1940. Bruneau ne cherche pas à blanchir ni à dédouaner Drieu. Mais son refus des anachronismes de la pensée téléologique fait de cet essai l’un des socles essentiels pour reconsidérer l’itinéraire d’un des écrivains essentiels de la période (Le Cas Drieu. Drieu La Rochelle. Entre écriture et engagement. Débats, représentations et interprétations de 1917 à nos jours, Eurédit, 80€). Dernière chose, la réédition en collection de poche de La Mort de près de Maurice Genevoix (La Table ronde, La petite vermillon, 7€). Au soir de sa vie, l’ancien soldat de 14 rouvrait le dialogue avec ses morts : « Si le loisir m’en est donné, je reparlerai de ces choses, des balles qui passent, des balles qui frappent, et de la mort des jeunes guerriers. » Ce sera, en 1972, La Mort de près. « De l’expérience incommunicable de la guerre, […] aucun livre ne s’est sans doute approché aussi intimement », écrit Michel Bernard en préface. Le même vient de consacrer un bel essai, sous forme de récit, à l’ancien lieutenant, criblé de balles dans la Meuse (Pour Genevoix, La Table Ronde, 16€). Qui s’étonnera d’y lire que Genevoix tenait Les Orages d’acier de Jünger pour le plus beau livre sur cette guerre qu’il avait faite dans le camp adverse ? La Mort de près se situe aussi parmi ces toiles terribles de présence et de vérité. Seule façon de parler des boucheries modernes et de l’effroi suprême.