TIENS, TIENS, FRAIGNEAU REVIENT

FRAIGNEAU_couv_0929.inddLa fantaisie a besoin de rigueur pour réussir en littérature. André Fraigneau l’a si bien compris qu’il a conduit ses romans et nouvelles comme sa vie, avec la fausse indolence des vrais jouisseurs. Dans le Paris de 1946-1948, la mode était encore aux piloris et aux femmes tondues, les épurés rasaient les murs, pas lui. C’est alors qu’il rencontra ses «résurrecteurs», Déon, Nimier et Blondin, hussards d’une après-guerre vaseuse et jeunes plumes à qui le sartrisme donnait la nausée. À l’inverse, la folie des années 20-30 les fascinait. Sous l’aile protectrice de Cocteau, Max Jacob et Drieu, Fraigneau en fut l’un des princes, et sans doute l’une des figures les plus injustement oubliées aujourd’hui. Mais l’indifférence des uns fait le bonheur des autres: Fraigneau, on l’aime en secret, écrit Déon, qui lui a dédié l’un de ses livres les plus personnels, et l’a tenu en affection jusqu’au bout. Au soir de sa vie, justement, Fraigneau se confia à Bertrand Galimard Flavigny, devant ce micro qu’il avait ouvert aux autres si souvent. Le résultat compose un livre allègre, raffiné et drôle, où palpite un demi-siècle de vie littéraire et artistique. Bien menés, ces entretiens n’isolent jamais Fraigneau des siens, des lieux et des époques qu’il a marqués de son empreinte espiègle. À partir de 1930, il avait été le conseiller littéraire favori de Bernard Grasset, un «fonceur», mais forgea sa réputation d’écrivain hédoniste chez Gallimard. Malraux, qui avait autant de nez que son cadet, servit de rabatteur. De Val de grâce à La Fleur de l’âge, en passant par le cycle de Guillaume Francœur, ses fictions ont le pied léger, le mot vif, elles se donnent, par élégance, des ellipses de journal intime. Sa lignée, Fraigneau l’a dit et redit, c’était Joinville, Pascal, Saint-Simon, Constant, Stendhal et Morand ; son style, le moins orné possible. Cela ne l’empêchait pas d’admirer le courant «oratoire», Rabelais, Chateaubriand, Céline, et de colorer sa palette quand la scène l’exigeait. Ses livres sont truffés de moments chauds, saisis à bonne distance, car estompés par le sourire de l’auteur et son sens inné de l’observation. L’Amour vagabond, le préféré des Hussards, montre en 1949 que les femmes, déjà entreprenantes chez Drieu, avaient achevé leur mue sous l’Occupation. L’initiative ne leur fait plus peur, le danger les transporte mieux que les voyages, les garçons, que notre romancier si grec préférait, sont à leur merci… Cynthia devance la nouvelle vague.

couv-coutaudFraigneau, qui écrivait et dessinait au café, eut aussi la passion des camaraderies, du cénacle nomade, des rencontres inattendues. Dan son cœur de Nîmois, on croise ainsi d’autres enfants du cru, Paulhan, Marc Bernard mais aussi Lucien Coutaud dont la récente et courageuse exposition du musée de Gaillac confirme le «retour». Le sort de ce «peintre du tragique» aurait été sans doute plus «heureux» s’il avait eu la bonne idée de rejoindre le groupe surréaliste, au lieu de «rouler vers l’inconnu» en solitaire. Entre octobre 1924, date de son arrivée à Paris, et décembre 1926, qui le voit partir sous les drapeaux en Rhénanie, Fraigneau l’aida à pousser bien des portes, celles du music-hall et du jeune théâtre notamment. Coutaud charme André Salmon, l’ami de Picasso, il plaît au grand Dullin, qui l’associe aux décors des Oiseaux d’Aristophane en 1926. Cocteau, emballé, l’écrit à Fraigneau: «L’eau qu’il met en bouteille reste bleue, même à petite dose. C’est le signe des poètes. Sa maquette d’Aristophane est étonnante de nouveauté, d’antiquité, de mystère, de silence céleste.» Les pinceaux ne le prennent vraiment qu’après l’Allemagne. «Un nouveau peintre nous est né», note Salmon en 1929, qui rapproche le bidasse libéré des romantiques d’outre-Rhin, une manière de caractériser sa manière cruelle et rêveuse, naïve et déroutante. La production des années 1930 se répartit entre l’illustration de livres, le décor de théâtre et les expositions d’un rythme soutenu, alors que son cercle s’élargit à Jean Blanzat, les frères Prévert, Rose Adler et Marie Cuttoli. Celle-ci a deviné sa vocation à la tapisserie, genre propice au merveilleux : Coutaud, en effet, allait insuffler une fantaisie et une énergie remarquables à la «renaissance» du médium, comme Lurçat le notera dès 1943. Il aura auparavant joint ses forces à celles du groupe Jeune-France. On le trouve parmi Les Jeunes Peintres de tradition française, l’exposition que Bazaine organise, galerie Braun, en mai 1941. Le Voleur (coll. part.) qu’il y présente, sorte d’insecte à tête de loup, inspiré du Bal des voleurs d’Anouilh, peut-elle se lire comme une allusion cryptée à l’Occupant? Ce n’est pas impossible, même de la part d’un artiste qui côtoya la résistance sans y entrer. Dans Beaux-Arts, en janvier 1942, Pierre du Colombier signale «l’humour baroque» de Coutaud, qui appelle la scène. L’année suivante, les décors du Soulier de satin de Claudel enchantent Cocteau par leur «côté Raymond Roussel». Son univers peu souriant ne détonnera pas dans le paysage artistique des années 1946-1949, et Georges Limbour n’oublie pas cet autre «peintre du mal» parmi sa critique d’art d’une après-guerre qu’on croit encore dominée par l’abstraction. Stéphane Guégan

*Bertrand Galimard Flavigny, André Fraigneau ou L’Élégance du phénix, préface de Michel Déon, de l’Académie française, Séguier, 21€

*Lucien Coutaud. Peintre du surréel, catalogue d’exposition, éditions Rafael de Surtris / Musée des Beaux-Arts de Gaillac, 2014, 20€

*Voir aussi Marc Bernard/Jean Paulhan, Correspondance 1928-1968, Éditions Claire Paulhan, 2014 et Dominique Paulvé, Marie Cuttoli. Myrbor et l’invention de la tapisserie moderne, Norma Éditions, 2010.

LE CAVALEUR

FreustieDans le dernier roman de Frédéric Vitoux, Jean Freustié fait une courte apparition. Elle est bien dans le style du personnage, un œil sur la vraie littérature, l’autre sur les jolies filles. Freustié (1914-1983) a toujours cru à leur tendre entente. En trente ans et une quinzaine de livres qui refusent de vieillir, il se fit une place dans le paysage miné des Trente Glorieuses, en marge du nouveau roman (bien lui en prit) et à distance des hussards, dont il pratiquait pourtant la phrase cinglante et le récit à ellipses. S’il reçut le prix Nimier en 1963, il me semble plus proche du premier Blondin, celui de L’Europe buissonnière (1949). Leur ironie, pour savoureuse et décapante qu’elle soit, n’en fait pas trop. L’élégance n’y cède jamais à la cruauté, cette distinction de moralistes en chambre. Blondin et Freustié étaient des hommes de terrain. Ils avaient la fiction et les femmes dans la peau. Leurs héroïnes, fades qu’en apparence, tiennent le coup, et agissent face à leurs amants si peu faits pour les aimer comme elles le voudraient, et le mériteraient peut-être. Autre parenté hussarde, c’est La Table Ronde qui publia les premiers romans de Freustié, sans doute parce que leur désenchantement ignorait la faute sartrienne et qu’on y voyait évoluer des jeunes gens prenant la vie comme elle vient. Le ton de Freustié, cru et amusé, fantaisiste à contretemps, convenait à l’éditeur frondeur.

Alice Déon, qui dirige cette maison illustre, nous rend un à un ces romans d’une génération qui reste la nôtre. Ne délivrer que sur ordonnance est le premier que Freustié ait fait paraître. Publié en 1952, alors que l’Algérie s’apprête à basculer dans la guerre, il nous ramène dix ans en arrière, au moment où les Américains débarquent et obligent les autorités locales à se détacher de Vichy. Incipit blondinien de Freustié: «Pendant deux ans il ne s’était rien passé. Soudain les événements se faisaient concurrence.» L’auteur sait de quoi il parle. Jeune médecin, il avait exercé en Afrique du Nord dès 1940. Cette «guerre en deux temps», Freustié, avec une rare impertinence, ne lui ménage qu’une présence fantomatique et cocasse. L’admirateur de Mérimée n’avait pas oublié la leçon de Flaubert. L’éloignement de la grande histoire donne plus de poids à la petite, celle qui se déroule sous les yeux du lecteur. Du reste, elle ne manque pas de péripéties et de coups de théâtre. En 1952, elle frisait presque l’interdit. Ne délivrer que sur ordonnance, pour faire un mot à la Lautréamont, c’est un peu la rencontre du Feu follet et de L’Étranger autour d’une seringue à morphine. On a rarement aussi bien écrit sur la drogue et décrit le désir de ne pas en guérir, l’alternance de vides et des pleins par où passent les rêveurs éveillés qu’elle tient sous ses caresses secrètes. Michel, infirmier dépassé par une guerre enfin à sa portée, se pique une première fois lors de l’arrivée des alliés, pour faire comme Suzanne, avec laquelle il couche depuis peu. Bientôt, il ne saura plus très bien où le plaisir est le plus fort, et la réalité moins dure. Or la drogue, malgré les surplus américains et le marché noir, appelle une ruse de tous les instants. On tuait le temps d’abord, puis le temps se rattrape, et les doses se multiplient. Quant à affronter le salut… Stéphane Guégan // Jean Freustié, Ne délivrer que sur ordonnance, La Table Ronde, collection La petite vermillon, 10 €. Sont également parus, sous le même étendard, deux autres romans à redécouvrir, Auteuil (1954) et le plus vénéneux Isabelle ou L’arrière-saison, Prix Renaudot 1970.

Zidane à voix haute

On l’a découvert pédalant, vrai forcené, parmi les rois de la petite reine. On les a accompagnés au Mali, lui et son Leica, collés à ces boxeurs pouilleux, aux corps de bronze luisant, qui n’ont que leur dèche pour cogner plus fort et vriller plus vite. Philippe Bordas fait sa rentrée les crampons aux pieds, sur les pointes, comme une danseuse de haut vol, comme Zizou le magnifique. Chant furieux a surpris quelques-uns de ses premiers lecteurs, presque choqués qu’on ait osé embrasser, d’un même souffle, le dernier mythe du football moderne, la défense de la langue française et une vision défrisante de nos banlieues à ramage sinistré. La zone, Bordas en vient, il connaît, et il respecte ce qui est encore digne de l’être. Comme tout roman qui interroge le passé de son auteur, et traverse un moment de notre histoire, Chant furieux résonne de mots oubliés, fuse de syntaxes perdues et s’étourdit d’idiomes presque morts. Avec des accents de Joinville,  CélineBlondin ou Schuhl, cette musique de vrai poète tisse, comme chez Nerval ou Aragon, le labyrinthe qui va rendre possible la rencontre des personnages ou leur retrouvailles. Quand l’avis de tempête devient l’ordinaire de la société civile, la langue commune est son ultime bouée de secours. Et ce livre, qui préfère l’humour à l’aigreur, le dit mieux que les chantres de la diversité, enterrant le français sous l’illusion d’en simplifier l’usage et d’en embellir le message.

Mais je ne voudrais pas laisser penser que Chant furieux tire sa force rageuse de la nostalgie du beau parler, qui poussait déjà Proust à dénicher les secrets de Saint-Simon dans le caquet de ses vieilles tantes. Ce roman ne court pas derrière une thèse, il court après Zidane, ce fils de la Kabylie et de Marseille la phocéenne. Autant dire qu’il ne traine pas en chemin… Car Chant furieux, livre dans le livre, livre du livre, est d’abord l’histoire d’une entreprise folle, d’une ambition qui n’aurait d’égale que son projet et son sujet. Photographier Zidane comme nul ne l’a jamais fait, non pas mitrailler à distance, au téléobjectif, le dieu des stades en état de grâce, mais fixer à jamais l’enfant des quartiers, l’orfèvre «aux pieds rapides», le héros d’Homère derrière la star aux yeux de fauve. On en connaît qui auraient calé et rangé leur engin. Le narrateur, pas footeux pour un sou, se jette sur l’occasion, sûr que la bonne image, l’image absolue, doit surgir de ces instants arrachés à l’impossible. Les routes, les stades, les fêtes pour VIP, le film permanent des immortels du ballon rond et de l’Olympe cathodique, il lui faudra les avaler avec patience, constance, et toujours prêt à saisir d’autres moments, d’autres regards, une noblesse sans frime, une teinte d’antiquité venue d’Algérie sous le maillot rutilant d’une mystérieuse providence. «Serviteur du beau jeu. Serviteur de la France», dit Bordas, qui enroule les mots, comme Zizou les ballons, en cachant son jeu, en faisant de chaque but une énigme et un signe du destin. «Une ballerine assassine dont l’argument passe dans les yeux. Ce goût de la distance, ce dédain de l’empoigne, il ne touche personne ni ne se laisse toucher.» Le football n’est que sens du phrasé, l’écriture aussi. Il y a la rentrée littéraire, et il y a Bordas. À vous de choisir votre camp. J’ai choisi le mien. Stéphane Guégan

*Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 22,90€.

La vieillesse a sa jeunesse

Vous cherchiez en vain un moyen de tester vos amis ou vos collègues de bureau, de démasquer les tièdes… Ce moyen idoine, imparable, c’est la correspondance Morand-Chardonne. À la vue de ces mille pages dûment annotées, certains frissonneront d’horreur. Les gros livres, vous plaisantez ou quoi? Une petite injection de littérature, pour meubler les temps morts, cela suffit amplement. Et encore de la prose utile, responsable, partageable. Pas dérangeante. D’abord, qui c’est Chardonne? Les plus savants ou les plus âgés, si vous avez un peu chance, se souviendront vaguement que le très esthète François Mitterrand, dilection et provocation, raffolait du Bonheur de Barbezieux, sereine autobiographie de 1938… Pour les moins sensibles à son style, fait de concision altière et de légère ironie devant les intermittences du cœur et de la vie, Chardonne et ses douceurs charentaises ne suffisent pas à faire oublier le choix de l’Allemagne après la débâcle. Apparemment, la cote de Morand, pléiadisé, se porte mieux. C’est vite parler. Ne suscite-t-il pas aussi haine et détestation depuis que l’on juge les écrivains (surtout ceux de droite) à l’aune de leurs erreurs politiques? Ils sont encore nombreux ceux qui voient moins en lui l’homme pressé que l’homme occupé, la fulgurance née que le viveur trouble, et le réduisent à l’épisode maréchaliste et à ces éternelles poussées d’antisémitisme que Chardonne lui reprochait. Aux âmes pures, qui se boucheront le nez par crainte de se frotter à la réalité des textes et des hommes, on conseillera la lecture de ce que Bernard Frank, le critique littéraire le plus brillant de sa génération, a écrit de nos compères au cours des années 1950. Comment se fait-il que Frank, incarnation du sartrisme vertueux à ses débuts, ait pu se salir les doigts en tendant la main aux deux épurés de 1944?

C’est précisément ce que vous apprendra cette correspondance crépitante d’esprit, qui fournit tout ensemble la meilleure illustration du génie épistolaire français et une photographie exacte du Paris littéraire, au sortir des années de plomb. Si ces 800 lettres ne vous donnent pas le regret des époques à verve et des échanges sans filet, passez votre chemin. La plume en main, nos grands-pères ne craignent plus rien, tranchent et rient de tout, aussi goguenards, lucides ou cruels à propos de la guerre froide, de la bourse qu’au sujet de l’édition et de la presse. Les faits et gestes du milieu sont soumis à une surveillance piquante. C’est que leur retour sur le devant de la scène a débuté. Comme Morand l’exilé a du mal à y croire, alors qu’il en est le premier bénéficiaire, Chardonne lui confirme en avril 1957 qu’ils sont devenus les élus de la nouvelle vague, celle qui doit emporter les idoles du moment : «Cette mode, c’est Malraux, Camus, Sartre, un peu de communisme. Pour ces gars nous n’existons plus ; nous sommes des morts […]. Ce qui importe, c’est la génération qui a entre 30 et 40 ans.» Autant dire Bernard Frank, Déon, Hecquet, Blondin ou Nimier, le chéri de ces messieurs, qui le traitent en fils prodige et prodigue, épient sa santé flottante et encouragent même sa croisade pro-Céline. Morand et Chardonne se grisent en somme de leur jeunesse retrouvée, le clairon des Hussards les galvanise, la hargne de l’adversaire les soude. Car l’ennemi est bien là, il sort du bois dès que Morand, regonflé à bloc, se présente aux portes de l’Académie. Il y essuiera deux échecs avant de trouver le siège que Cocteau et Frank lui souhaitent dès 1957. Son élection, en 1968, suit de peu la mort de Chardonne. Sur leur relation, qu’on imaginerait pure des petitesses et méchancetés qu’ils attribuent aux autres, on lira la belle préface de Michel Déon et on méditera sa conclusion : «L’amitié entre homme de lettres cache d’insondables mystères.» Stéphane Guégan

*Paul Morand, Jacques Chardonne, Correspondance (Tome 1-1949-1960), édition établie et annotée par Philippe Delpuech, préface de Michel Déon, de l’Académie française, Gallimard, 2013, 46,50€. Ajoutons que Morand, dès qu’il en a l’occasion, parle peinture avec conviction et intelligence. Bref, sur toute la ligne, 1950, c’est bien 1917 recommencé.

Les Hussards reviennent…

Depuis une trentaine d’années, le roman français fait pâle figure. Mais le malade garde le sourire et feint d’ignorer son état de santé en s’appliquant des étiquettes ronflantes. L’autofiction, la dernière en date, la plus drôle, aurait beaucoup amusé Marcel Proust. Qu’il y ait d’inévitables exceptions à ce vide ne saurait le faire oublier. Mais comment l’expliquer ? « Nous sommes les puceaux de l’Histoire », me soufflait récemment un ami photographe (de terrain). Bref, les enfants de l’après-68 ont du mal à recoller les morceaux et à faire parler le réel. Abonnés absents d’une histoire qui se passe d’eux, ils n’ont prise que sur leur impuissance ou leur nostalgie. Signe fort d’un désinvestissement majeur, la guerre, les nôtres, les « leurs », s’est éloignée de notre littérature, Le Clézio et quelques autres mis à part. On se regarde beaucoup le nombril, loin des bruits du monde. Longtemps cette même littérature a rencontré l’Histoire, s’est mêlée du /au monde tel qu’il est. Les romanciers actuels ont carrément réduit la voilure, style et souffle. Mouvement double, du reste. Ce qui affecte le présent de la production éditoriale façonne aussi le regard que l’on jette sur les générations antérieures.

A preuve, le cas des Hussards. Au temps  de Napoléon et de son grand dessein européen, c’étaient de rudes centaures, des sabreurs à cheveux longs et « grande tenue », pour parler comme le jeune Beyle. Puis le nom, via Giono d’abord, reprit du service et migra dans les lettres en conservant son prestige romanesque, inquiétant, excitant. Au détour de l’une de ses chroniques les plus perspicaces, en décembre 1952, Bernard Frank réveillait à son tour leur souvenir à propos d’un groupe d’écrivains qu’il qualifiait de fascistes « par commodité ». Etrange légèreté terminologique, quand on y pense, de la part d’un séide de Sartre, fût-il l’un des plus brillants rédacteurs des Temps modernes. Nom de baptême, qui avait tout du cadeau empoisonné, il resta pour désigner pendant quelques années Jacques Laurent et Michel Déon, Antoine Blondin et Roger Nimier. Soit, pour une grande part, le meilleur du roman français de l’après-guerre… Un roman qui ne répondait pas esthétiquement et politiquement à la feuille de route du moralisme sartrien. Aujourd’hui encore les Hussards ont mauvaise presse. De même que les écrivains apparentés aux quatre mousquetaires. On en voudra pour preuve la discrétion embarrassée avec laquelle les journaux de l’été ont accueilli la disparition de Michel Morht, qu’il n’est pas sot de rapprocher d’eux.  Mais la rentrée littéraire, qui déjà remise ses fausses paillettes, nous ramène pour d’autres raisons aux Hussards et aux années qu’ils traversèrent à fond de train.

Pour son premier roman, l’un des deux ou trois meilleurs de la dite rentrée, Alexis Jenni semble avoir renoué avec la verve picaresque de Blondin et l’ironie cinglante de Nimier. Ainsi armé, L’Art français de la guerre circule entre notre époque et la leur, ces années qui vont de la France occupée à l’Algérie libérée. Vingt ans de guerre, de guerre française ou presque, puisque la déconfiture indochinoise tisse des liens naturels entre Vichy la brune et Alger la blanche… Lorsque Jenni avoue aux journalistes avoir voulu écrire un roman d’aventures, il ne ment pas. Romancier tardif, c’est un conteur né. Il sait que l’art du récit repose avant tout sur la capacité de ses protagonistes à incarner l’action qu’ils portent de bout en bout comme un destin aléatoire. Très hussard cela. Très fort. Détournant les recettes du roman d’apprentissage, Jenni fait naître une amitié profonde, imprévisible comme les vraies amitiés, entre son jeune narrateur et un vieux para, aussi bardé de campagnes, d’héroïsme et de sang que les officiers de Balzac. Victorien Salagnon, 14 ans en 1940, fut de toutes les guerres modernes, nationales, coloniales, des maquis de la libération aux heures les plus noires du conflit algérien, avant de se mettre à la peinture. L’encre noire et le papier vierge pour survivre à l’horreur… et l’honneur blessé. Ce passé qu’on voudrait oublier, ce passé qui ne passe pas,  va souder les deux hommes autour de la nécessité de comprendre le « surplus de la guerre ». Pour Jenni, la société contemporaine est un corps malade, malade de son repli égoïste, de son racisme ordinaire et de son refus à affronter le passé. S’il n’évite pas toujours la caricature en poussant le trait par goût du sarcasme, sa façon de faire revivre vingt ans de conflit militaire est exceptionnelle. Non moins que ses descriptions de la banlieue de Lyon, où Victorien s’est retranché avec la belle Eurydice, camouflés derrière leur amour intact. Ce roman à double voix et  chapitres alternés ne cesse de mettre en relation les époques, les hommes et les femmes dans un perpétuel débordement de violence, où la barbarie moderne écrase aussi bien ses auxiliaires que ses victimes. La guerre et l’armée ne sont pas confondues pour autant ; et Jenni n’oublie pas que les hommes en uniformes ne sont pas tous taillés sur le même patron. « Nous imaginions une république de copains, qui serait féodale et fraternelle, et qui suivrait l’avis du plus digne », avoue Salagnon. La camaraderie et l’amour des femmes seraient-ils, dans cette vie de chien, les seules sources de chaleur et de dignité ? De salut ? Encore une interrogation qui rapproche Jenni de Blondin, et des Hussards plus généralement.

Le moins qu’on puisse dire, répétons-le, est qu’ils suscitent encore une grande suspicion. Méfiance de l’Université, défiance des manuels scolaires, qui leur préfèrent le Nouveau Roman, le dernier Aragon, voire le dernier Céline (les points de suspension en rafale, le faux débraillé populiste, c’est tellement moderne !). A cette exclusion massive, deux raisons, massives aussi. Les Hussards pensent mal et écrivent bien, double erreur d’aiguillage pour qui voudrait maintenir la littérature dans les liens de l’angélisme collectif et du modernisme le plus éculé. Ce serait mal les défendre, certes, que de les absoudre de leurs dérives politiques. Encore faudrait-il faire l’effort de les comprendre avant de les juger du haut de notre bonne conscience justicière, nous qui avons les mains si propres. Un livre nous y aide, précisément, les Désenchantés d’Alain Cresciucci, peu glosé depuis sa parution. Mais le biographe de Blondin nous permettra de nous arrêter d’abord sur la réédition de deux romans de son auteur préféré.  La Table ronde avant l’été a fait reparaître ensemble L’Humeur vagabonde et Un singe en hiver, dans une présentation superbe, assortie d’un bel appareil iconographique et critique (on aurait aimé, cependant, que les coupures de presse fussent plus complètes et plus lisibles de temps à autre). Le plaisir de retourner à Blondin n’en est que plus aigu. Le meilleur Blondin, de plus, frivole et grave à la fois… Aussi  décidément hussards qu’annonciateurs de la « nouvelle vague », prête alors à percer au cinéma, L’Humeur vagabonde et Un singe en hiver n’ont pas démérité, le second surtout. Publiés respectivement en avril 1955 et octobre 1959, ils ont traversé le siècle sans flancher. Bonification naturelle et patine involontaire, les voilà dotés, un demi-siècle plus tard, de la saveur inhérente aux fictions soucieuses de leur millésime.

On ne saurait reprocher à Blondin d’avoir voulu coller à son temps, les effervescentes années 1950, plus qu’aux formules confortables de la littérature bienpensante, qu’elle soit de gauche ou de droite. Son sens de la provocation, qu’on dit gratuite pour l’évacuer, ne se contente pas ici de brouiller les lignes ou d’afficher une morale supérieure au maquillage social. Elle établit immédiatement entre le roman et son lecteur une déconcertante complicité. Et le lecteur d’aujourd’hui pas moins que le lecteur d’hier, l’un comme l’autre étant libre de se faire une opinion. Prenez le début de L’Humeur vagabonde et la façon dont l’après-guerre  s’y peint d’une touche juste, plus grinçante que grisante. Pour fixer l’histoire, son histoire, Blondin préfère la couleur aux fausses évidences du noir et blanc. Benoît Laborie, le héros auquel il donne sa voix, aura traversé les années sombres avec moins de panache que ceux qui jouèrent les libérateurs en 1944, quand il n’y avait plus rien à libérer. D’un côté, un jeune Parisien exilé en Charente et vivant de ses clapiers vaguement clandestins ; de l’autre, « la résistance en peaux de lapins. » Ce n’était pas prendre, dix ans plus tard, le parti des « boches » ou passer l’éponge sur la collaboration que de rappeler que « les patriotes du lendemain » avaient eu la gloriole et la gâchette faciles. Convaincu que nos destins sont tricotés de hasards, de faiblesses, de coups de tête ou simplement d’abandon au présent, Blondin fait de l’épouse de Benoît une enfant de l’exode, débarquée au détour de la grande transhumance de juin 40, avec un matelas pour seul appui : « Je n’avais eu de cesse que je ne le lui eusse mis sous les reins », écrit le narrateur. Désirable Denise donc, tombée du ciel, à qui Benoît va faire deux enfants et une vie carrée, avant de sentir en lui l’appel du large : « Après la Seconde Guerre mondiale, les trains recommencèrent à rouler. » C’est la première phrase de L’Humeur vagabonde, amorce souriante d’un récit qui jongle avec la farce et la tragédie.

On a souvent dit que les personnages masculins de Blondin étaient de gentils paumés, le cœur toujours ailleurs, et fuyant le terne de l’existence à travers leurs cabrioles. C’est oublier qu’en chemin ils réussissent, fût-ce brièvement, à glisser de leur vie rêveuse à la vie tout court. L’Humeur vagabonde, bien que construit autour d’un meurtre absurde, terrible parodie des crimes passionnels, abonde en personnages et en « éclairs de chaleur ». Le journaliste Cazal et la mulâtresse Rachel, qui ont le don des « santés monstrueuses », ne s’oublient pas. C’est qu’ils tranchent sur le reste du personnel romanesque, fonctionnaires aigris bonhommes, flics cartésiens, snobs misérables… Réconciliant Aragon et Drieu, Le Paysan de Paris et Plainte contre inconnu, en pensant imiter Marcel Aymé, Blondin  cite à tout-va ses auteurs de chevet, de Balzac et Shakespeare à lui-même. Le rôle qu’il fait jouer aux citations annonce surtout la manière dont Godard va truffer ses films de collages désarmants. Nul hasard si la longue errance de Benoît s’achève sur un plateau de cinéma, parmi des figurants que la banquette d’un wagon factice pousse à la confidence. La référence ferroviaire n’est pas moins centrale dans Un singe en hiver. Des gares, Blondin aime la promesse du voyage, des rencontres. L’imprévu. Ses personnages en rupture vont toujours jusqu’au bout de la ligne, ils n’avisent qu’après. Les itinéraires trop bien huilés, très peu pour eux. La route pour la route. Alors pourquoi pas Tigreville, sur la côte normande. Du reste, poésie des noms, ça sent drôlement l’aventure en sommeil et les jungles en attente. Ou les fleuves en jonque. Quant à Gabriel Fouquet, prénom d’ange mais patronyme de frondeur, qui échoue dans cette station balnéaire en plein mois d’octobre 1954, il a tout de ces mercenaires de la vie quand même, où Blondin aime à scruter son existence en désordre. Un singe en hiver est aussi son chef-d’œuvre pour cela, pour cette sincérité à nu, déchirante sous le burlesque affiché, et le sentiment qu’elle donne de déborder à volonté ce qu’on peut attendre d’un Hussard à la fin des années 1950, alors que De Gaulle joue à nouveau les statues du commandeur. C’est à la fois le roman le plus construit et le plus déconstruit de Blondin, le plus ficelé et le plus sinuant, le plus rose et le plus noir. Contrairement à L’Humeur vagabonde, où la figure du père absent rejoint la Phèdre de Racine, Un singe en hiver dédouble la question des rapports filiaux de façon plus profonde et donc plus forte. C’est que Blondin, face au jeune Fouquet, dresse un autre échoué. Comme Jenni dans L’Art français de la guerre

Avant d’être le patron du Stella, l’hôtel où descendent Gabriel et son passé embrouillé, Albert Quentin a connu la Chine sous l’uniforme des fusiliers-marins. Le Yang-tseu-kiang, l’opium et le souvenir des copains se sont agrippés à lui avec la poigne de fer d’un exotisme inoxydable. Puis la vie s’est chargée de le plaquer au sol. Le mariage, la douleur répétée d’un lit stérile, le Stella et le rituel des saisons ne laissent place qu’aux songes et aux regrets. Même la guerre de 39-40 l’enchaîne par ses humiliations et l’inactivité, qu’il tente de noyer à grand renfort de faux saké. Dans la nuit qui précède la libération de Tigreville, il fait le serment de ne plus boire si Dieu – appelons-le comme ça – lui rend les clefs de son petit paradis domestique, le Stella, sa femme, ses clients, et lui offre l’occasion de renoncer en héros aux bitures solitaires et aux bordées sur le fleuve jaune.  Dix ans plus tard, quand Gabriel fait irruption, il n’a toujours pas touché à la bouteille et remis pied sur ses jonques. Entre ces deux hommes que tout sépare, jusqu’aux pièges de l’ivresse, le courant passe immédiatement, bien qu’ils n’osent pas trop se l’avouer. Difficile en effet d’admettre que ce que l’on aime chez l’autre, ce sont aussi ses propres ratages, ses échecs et peut-être ses lâchetés. Des multiples effets de miroir que Blondin a tirés de cette rencontre, le plus subtil tient au renversement des rôles traditionnels du père et du fils. On devine qu’il procède d’une inversion volontaire de la parole biblique. Le patron du Stella, drôle d’étoile, sera fatalement rattrapé par sa jeunesse et les désirs de départ mal éteints. Et cette annonce-là, riche de perversion, c’est le mauvais ange Gabriel qui la porte au cœur de sa débâcle personnelle. Sans doute le couple central d’Un singe en hiver renvoie-t-il aussi à une relecture de l’histoire croisée de Vautrin et Rastignac. À force de ranger les Hussards parmi les séides géniaux de Stendhal et Dumas, on a fini par détacher leur romantisme d’une autre source d’émulation. Cette empreinte balzacienne, André Wurmser, grand spécialiste de la Comédie humaine, a dû l’apprécier lorsqu’il rendit compte du roman de Blondin dans les aragoniennes Lettres françaises.

Car le roman de Blondin, prix interallié de 1959, réconcilia autour de sa sombre truculence une critique littéraire plus que polarisée. Dans France Observateur, Frank parla de « chef-d’œuvre ». Alain Cresciucci, au détour de ses Désenchantés, le rappelle à bon droit. Seule fausse note parmi ce concert d’éloges, l’article du Monde ; le vieil Henriot, toujours en retard d’un train, dénonça un roman d’ivrogne qui tanguerait entre Musset et Rimbaud. Cela dit, pareil parrainage n’avait rien d’infamant. Cresciucci nous donne surtout les moyens de mieux comprendre en quoi la tonalité crépusculaire du Singe fait époque. Souvenons-nous de sa chute en haïku flaubertien : « – Et maintenant, voilà venir un long hiver… ». Dernier vrai roman de Blondin et autoportrait au vitriol, le livre clôt dans la liesse médiatique une décade sulfureuse, durant laquelle la plupart des Hussards s’étaient brûlé les ailes. Preuve qu’ils ne faisaient pas les choses à moitié. En cette fin des années 1950, le foie de Nimier n’est guère plus brillant que celui de Blondin, à lire leur correspondance. La verve romanesque du premier s’est éteinte depuis quelques années. De même, Jacques Laurent et Michel Déon vont mettre la fiction en veilleuse pour un temps. Une page se tourne, nul doute, à la veille du débat qu’ouvrira la fin de la guerre d’Algérie et la flambée nationaliste qu’elle réveille chez certains de nos mousquetaires. Il n’en faudra pas davantage pour que leurs ennemis y perçoivent la confirmation d’accointances avec l’extrême-droite de leur jeunesse. La synthèse de Cresciucci, une première pour ainsi dire, aborde courageusement le marquage idéologique des années 1945-1962 et les remous de la communauté littéraire entre l’Existentialisme et le Nouveau roman.

Il n’est pas sûr, en effet, que les lecteurs d’aujourd’hui puissent tous distinguer la « jeune droite » des années 1930, qui fut le terreau de la plupart des Hussards, et le fascisme d’un Doriot ou d’un Brasillach. Laurent, Déon et Blondin ont été marqués, dès avant la guerre pour les deux premiers, par le monarchisme d’Action française, l’antiparlementarisme révolutionnaire et le rejet virulent du communisme. Tous les trois ont écrit dans la presse de Vichy sans jamais céder au délire collaborationniste ni soutenir le programme de redressement moral cher à Pétain. Proust, Cocteau et Radiguet leur semblaient, au regard de la littérature et de la liberté individuelle, aussi fréquentables que Morand, Chardonne et Drieu. On peut très bien ne pas partager les choix politiques des futurs Hussards et préférer le gaullisme oblique de Nimier, il n’en reste pas moins que le nationalisme de ses trois aînés contenait une forme de sursaut générationnel, un romantisme de l’action, qu’il faut entendre à travers leurs erreurs de jugement. Après l’ambiguïté des années de l’Occupation, les cuisines de l’épuration n’avaient rien de très réjouissant. Elles devaient préparer la « lost generation » (« celle dont la guerre a volé la jeunesse », écrit Cresciucci, en pensant à Gertrude Stein et à Hemingway) à croiser le fer avec Sartre, Beauvoir et tous les enragés de la littérature engagée (entendez conséquente, morale, prêcheuse). Face aux Lettres françaises et aux Temps modernes, plus ou moins dociles à la politique de Moscou, on dut dresser des contre-feux. Il y eut les revues du « groupe » (La Table ronde, Opéra, Carrefour ou encore Arts, qui touche via Truffaut aux Cahiers du cinéma), les pamphlets (où Laurent passa vite maître) et une volée de romans désinvoltes. Redisons-le, ce sont eux qui ont le mieux survécu aux joutes politiques de la IVe République. Car le refus de toute prédication, bonne stratégie à court terme, a libéré en eux une insolence, une drôlerie, un érotisme sans fioritures, une mélancolie aussi, une justesse en somme, qui devraient les désigner aux lecteurs d’aujourd’hui. Les Epées et Histoire d’un amour de Nimier, Les Corps tranquilles de Laurent,  Je ne veux jamais l’oublier de Déon, L’Europe buissonnière (qui a disparu des rayons du livre de poche !) et Un singe en hiver de Blondin, autant de livres avec lesquels on peut à son tour prendre la tangente. Stéphane Guégan

*Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Gallimard, 632 p., 21€

*Antoine Blondin, L’Humeur vagabonde et Un singe en hiver, La Table ronde, 382 p., 35€

*Alain Cresciucci, Les Désenchantés, Fayard, 308 p., 20,90€