ALLUSIONS PERDUES

On savait À la Recherche du temps perdu crypté de résonances et de références souvent inaccessibles au commun des mortels. Le Paradis se mérite… Il en va, au vrai, de la nature de ce livre qui, loin de la banale autofiction et de son moi souffrant, puant, s’est pensé égal en ambition et en universalité à d’autres livres, chéris de Proust, et donc riches de comparaisons à multiples effets, du comique au tragique. Ces livres, ces classiques lus, relus, élus, nous les connaissons, mais moins peut-être que leur lecteur ne les portait en lui et ne les mêlait à son écriture feuilletée ou à sa conversation désopilante. La Bible et La Divine Comédie, Molière, Racine et La Bruyère, Chateaubriand et Stendhal, Michelet et le Fracasse de Gautier, Balzac, Baudelaire et Flaubert surtout, dominent, sans surprise, l’index du livre où Francine Goujon, éminente proustienne, parfaite connaisseuse des carnets, cahiers et paperolles du maître es ratures, suit la moindre trace des réseaux allusifs qui dessinent le double territoire, non superposables, ni entièrement connaissables, d’une psyché humaine très singulière et de l’une des plus hautes créations de la culture occidentale, pour ne pas dire française, tant elle est hantée par le désir, les mystères du beau et la conscience du mal. Poussée par la tyrannie amoureuse qui épuisait ses amis et amants de tout acabit, Proust entendait fasciner ses lecteurs. Et, nous le savons aussi, il ne refusait rien à ses chimères. Ses longues phrases nous enlacent, son humour nous désarme, ses pointes nous achèvent. Mais ce style d’encerclement établit avec nous d’autres formes de communication qui, pour ressortir à une culture commune, étendue à la peinture et la musique, de Giotto aux Ballets russes, n’en fonctionne pas moins plus secrètement, jusqu’à notre insu ou notre invu, selon le terme que Jean-Luc Marion applique à Courbet dans un essai majeur. Francine Goujon possède l’art de se mouvoir parmi les miroitements constitutifs de l’esthétique pré-freudienne propre à Proust. Pré-freudienne, insistons-y, parce que le modèle du roman à tiroirs continue à gouverner le sien, et en raison même de la double théorie qui se dégage du Contre Sainte-Beuve, division du moi et anamnèse involontaire du sujet qui tend à se « traduire » dans les mots. 

Plus on avance dans La Recherche, disait un critique, plus on recule, mais ce recul même conditionne toute avancée dans la connaissance de soi. Cercles, cycle, vertige : à Benjamin Crémieux, l’un des piliers de la NRF et l’un des plus réceptifs à l’écriture mémorielle (il l’a aussi prouvé avec Drieu), Proust avait annoncé que son plan, comme toute construction organique, ne se dévoilerait qu’au terme du récit en sa pirouette finale, « quand la dernière page du Temps retrouvé se refermera exactement sur la première page de Swann ». Le tout tient moins de la cathédrale, métaphore usée, que de la spirale et du palimpseste. Il y a toujours danger à dévoiler les dessous d’un auteur réputé déchiffrable à l’infini, c’est celui de s’abandonner au piège des analogies ou des syllogismes les plus byzantins, au prétexte que Proust aurait pris plaisir ou intérêt à opacifier citations et sens seconds à proportion de la gravité des choses qu’il ne pouvait pas dire ou avouer en toute transparence : le conflit avec le père, la rivalité avec le frère, la difficulté de vivre son homosexualité, son rapport à la/sa judéité et sa ferveur dreyfusarde. À une ou deux reprises, Francine Goujon cède peut-être à la tentation de ces chaînes phoniques, ce qu’elle appelle les « expressions anagrammatiques », qui permettent, par exemple, de passer de Van Dyck à Dick (surnom de Robert Proust, le frère de Marcel) et « dit que ». Le souvenir revient des jeux de mots qui faisaient le bonheur de Lacan et de ses auditeurs. Du reste, pourquoi ne pas pousser jusqu’à ce que ce mot signifie dans l’argot anglais ? La chose ne serait pas déplacée sous la plume peu farouche de Francine Goujon qui s’intéresse aux non-dits sexuels du texte proustien et notamment à la bisexualité… de Robert. Ainsi ses digressions sur l’aubépine ou la pipe du « beau mousse », qui surgit à un moment clef des Plaisirs et les Jours, éclairent-elles l’une des articulations les plus fréquentes de son livre, les souffrances et les culpabilités qui trament le terreau autobiographique de la plupart des écrits de Proust : « Les processus d’écriture marquent donc toujours une tension entre le désir de révéler et celui de cacher, tension dont on voit varier les manifestations quand on examine la genèse des textes. » L’étape des épreuves, on le sait, est éminemment créative, car propice aux échos et aux analogies, aux annonces voilées, et à ce goût des énigmes que Marcel partageait avec sa mère. Le paradoxe veut que le jeune Proust, après avoir tonné « contre l’obscurité » en littérature dans la Revue blanche, ait réinventé après 1909 une manière d’écriture rare. Le modèle de la fausse netteté, du réalisme visionnaire, disait Baudelaire, c’est Balzac. Le géant de la Comédie humaine est notamment admiré pour avoir introduit l’homosexualité dans la littérature comme un fruit défendu : « chaque mot, chaque geste, a ainsi des dessous dont Balzac n’avertit pas le lecteur et qui sort d’une profondeur admirable. » La Recherche regorge d’allusions balzaciennes, comme ces figures modelées sur Mme de Beauséant et sur cette perle unique qu’est La Femme abandonnéeIllusions perdues, son livre de messe, est mis à contribution, bien sûr, notamment la rencontre de Lucien et Vautrin, archétype de celle du Narrateur et de Charlus. Stendhal, non moins, poursuit Proust, notamment Le Rouge et le Noir, Julien Sorel et Bloch communiquant obliquement. Ce dernier sous-texte, précise Francine Goujon, extrêmement riche, est « resté longtemps invisible ». L’explicite et l’implicite avaient donc vocation à se se frôler en permanence, autant que récit premier et récits seconds, à l’instar de ces tableaux que Bergotte aurait tellement aimé brosser comme Vermeer beurrait les siens : « Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase, elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Stéphane Guégan


Verbatim // « Depuis les années 70, Proust est salué comme l’archétype de l’écrivain moderne, rendant compte des évolutions sociales, culturelles et artistiques de son siècle dans un roman-monde à la poétique extraordinairement originale. Réintroduire dans cette œuvre et attribuer à cet auteur le goût du secret et du jeu, une certaine malveillance, des douleurs et des rancunes inexpiables, traits qui relèvent de l’humanité moyenne, c’est aux yeux de certains ternir l’image même de la littérature. »

*Francine Goujon, Allusions littéraires et écriture cryptée dans l’œuvre de Proust, Honoré Champion, 2020, 60 €. On lira aussi, dans le même ordre d’idées, Annick Bouillaguet, Proust lecteur de Balzac et Flaubert. L’imitation cryptée, Champion, 2000. Balzac, La Femme abandonnée, Folio classique, Gallimard, édition de Madeleine Ambrière, 2€. Au sujet des Plaisirs et les Jours, premier chef-d’œuvre, dont Francine Goujon dit que les « scènes de viol et de fellation » latentes y sont légion, signalons l’excellente initiative des Editions de Fallois (2020, 26€), qui rééditent le texte avec les illustrations de Madeleine Lemaire et dans la présentation que Calmann-Lévy lui avait donnée en 1896. Voir aussi ma recension de l’ouvrage dans le numéro de rentrée de La Revue des deux mondes

Émile Bernard, pas si réac…

 

Ce peintre est un vrai mystère. À s’en tenir à sa fiche signalétique, celle d’une histoire de l’art confite en certitudes, Émile Bernard (1868-1941) n’aurait aucune clémence à attendre de nous. Moderne à vingt ans, l’inventeur du synthétisme de Pont-Aven, le copain de Van Gogh avait tourné réac dès le milieu des années 1890, avant de se faire le chantre d’un art national ressourcé aux grands maîtres de la Renaissance et du XVIIe siècle. L’antimoderne parfait, pour user d’un mot qui se répand dangereusement. Où voit-on, d’ailleurs, ses tableaux tardifs quand ses Bretonnes primitives continuent à enchanter le public d’Orsay ? Parler de son néoclassicisme, c’est ne rien dire, c’est ne pas voir, c’est s’aveugler sur l’homme et ses idées, c’est se méprendre sur son christianisme, qui fut tout sauf bégueule et spiritualiste. Gageons que sa correspondance, un événement éditorial, fera l’effet que produisit celle de Courbet, l’une des grandes admirations oubliées de Bernard… Encore les lettres de ce gros volume ne forment-elles qu’une partie des papiers que ce polygraphe superbe a laissés à sa mort. La plume, il l’a tenue en maître, voire en écrivain rentré, comme il le confie ici et là. Gauguin, avant de lui chiper quelques-unes de ses audaces, aura mesuré la culture, la maturité intellectuelle, le libertinage secret et la fragilité psychologique du jeune homme.

Que cette correspondance débute par un trou est infiniment regrettable. Les deux années durant lesquelles il fréquenta l’atelier parisien de Cormon ont donc rejoint le silence complaisant des mythologies modernistes. Bernard s’opposa au maître obtus, le tuer symboliquement, c’était dans l’ordre. Lui-même, lorsqu’il se pencha sur sa jeunesse, ne manqua pas d’accabler le peintre de Caïn, naturaliste de Salon, que son goût pour la préhistoire avait conduit à greffer Hugo et Darwin sur la routine de l’École des beaux-arts. Jugement expéditif, exutoire, sacrificiel, il nie l’évidence : l’imaginaire lettré de Cormon et sa violence formelle ont poussé Bernard, autant que ses condisciples Toulouse-Lautrec et Van Gogh, à réinventer une autre forme de barbarie. Les retombées seront même à double détente. Plus tard, quand Bernard revient au dessin tendu et libère la fièvre de corps fortement sexués, il se souviendra du traité d’anatomie de Duval que Cormon lui avait mis entre les mains… Les chemins de la création sont si impénétrables qu’on bénit les correspondances d’artiste d’y jeter une lumière neuve, fût-elle déconcertante. Sur les années 1886-1890, l’impact des impressionnismes, les néos, la découverte de la Bretagne, « l’école de Pont-Aven », la moisson du livre est indiscutable.

Le suicide de Van Gogh en juillet 1890 ferme une époque. Puis Bernard ne va guère apprécier l’article de son ami Aurier sur Gauguin (Le Mercure de France, mars 1891), où ce dernier apparaît comme la figure dominante du symbolisme en peinture. Leur projet commun de fonder à Madagascar « l’atelier des tropiques », pour « vivre libre et faire de l’art », tombe à l’eau. C’est la rupture : Gauguin part seul pour Tahiti, Bernard rejoint les Rose + Croix et se rapproche des Nabis. L’habitude est de parler de crise mystique et de conversion à une sorte d’idéalisme régressif dont Puvis de Chavannes serait le saint patron. Les lettres racontent une autre histoire. Leurs pointes moqueuses sont légions envers la phalange des fondamentalistes de l’art sanctifié. S’y vérifie surtout le goût de Bernard pour la peinture incarnée. Qu’on relise le beau passage où, en décembre 1890, il s’enflamme pour Olympia, enfin visible au musée du Luxembourg (le Centre Pompidou de l’époque) : « Ah ! j’aime cela tant… ce bel art plein de sève et de fougue. » À Manet, en lecteur averti et peintre affranchi, Bernard rattache deux de ses plus intimes passions, Baudelaire et Courbet. Il devait illustrer les Fleurs du mal pour Vollard en 1916 et entretenir autour de lui une saine émulation pour le maître d’Ornans, du plus allégorique au plus scabreux. Les occasions de le faire savoir ne manquent pas, depuis la mise en vente de L’Atelier en 1920 jusqu’à l’article d’Auriant sur L’Origine du monde, dans le Mercure de France du 15 septembre 1931. Tant que la forme est belle et vivante, la peinture peut lever tous les voiles, pensait Bernard, qui a fréquenté les bordels et multiplié les liaisons, et ne se considérait pas comme un corps glorieux. Étrange réactionnaire, on en conviendra, que ce déçu de l’impressionnisme (art de « moustiques »), lecteur de Drumont comme de Flaubert ou de Lautréamont, virant au nationalisme et vitupérant contre les marchands ou les collectionneurs juifs après 1900 et son retour en France (il avait vécu quelques années au Caire avec une jeune syrienne, qui lui donna deux beaux enfants, et qu’il abandonna). Ses lettres toujours vives, tranchantes, nous montrent un homme capable d’invoquer la Bible, la providence divine, les harmonies du vrai beau, la décadence des modernes sans jamais plier sa vie et son œuvre au moindre puritanisme : « Il faut en finir avec les pudibonderies administratives ». Une partie de sa correspondance publiée, il appartient désormais d’engager une lecture synchrone de la production tardive, qui ne fut pas que reniement, retour à l’ordre et pureté. Ouvrons les yeux, que Diable ! Stéphane Guégan

Émile Bernard, Les Lettres d’un artiste (1884-1941), édition établie par Neil McWilliam, Les Presses du réel, 30 €. Etant donné la modicité du prix de ce gros volume (près de mille pages), on ne chipotera pas sur l’illustration. En revanche, il est regrettable que l’index, bénédiction du lecteur, soit si souvent fautif. Dans son avant-propos, Lorédana Harscöet-Maire évoque la correspondance du jeune Bernard, étonnante de virtuosité intellectuelle et de franchise : « Il y a dans cette vie d’artiste, dans ses luttes, écrit sa petite-fille, une certaine ténacité qui ne manque pas de grandeur. » Ce que ce fils de famille pugnace révèle de lui-même en se confiant au papier, c’est sa culture littéraire, très supérieure à celle des peintres ordinaires. Il peut s’adresser à Huysmans sans déchoir, conseiller la lecture de Gautier ou Vigny, relire l’inépuisable Flaubert et citer à foison « le réalisme visionnaire » de Balzac. Être vivant et profond à la fois, tel est bien le difficile. Nous le savons, l’inventeur de La Comédie humaine l’a tapissée d’images de toutes sortes, captées ici et là, les musées, le Salon, l’Italie, les keepsakes, la presse et les livres illustrés… L’image après 1830 prolifère, contamine la vie physique et mentale comme jamais. Révolution romantique et révolution médiatique vont de pair, s’exaltent l’un l’autre. La littérature devient pleinement voyante avec Balzac, qui peint avec les mots. Il prend vite conscience que son medium doit s’ouvrir à tous les autres pour combler son public, lui offrir la sensation d’épouser le réel en totalité et d’en réveiller le potentiel subjectif. Inventorier Le Musée imaginaire de Balzac, comme le propose Yves Gagneux dans un livre aussi habile qu’élégant (Beaux-Arts éditions, 34 €) n’était donc pas une mince affaire, tant la prolifération des images n’a d’égale que leurs façons si variées de voyager à travers le texte. Car elles ne servent pas seulement à étayer une description, à fixer un type, à poser une atmosphère par référence directe. Il arrive à Balzac d’écrire à la manière de Raphaël, du Guide, de Rembrandt, de Girodet ou de Delacroix, pour ne pas parler de son cher Chassériau dont il se désespérait d’acheter les tableaux délicieusement exotiques. La peinture fut à la fois l’amie du romancier et son défi de tous les instants.