Claudel avait une sœur…

Morte obscure en 1943, Camille Claudel a connu plusieurs renaissances. Inspirée d’abord par le féminisme et l’antipsychiatrie des années 1970, la réhabilitation du sculpteur s’est ensuite plus solidement établie sur l’étude documentaire, toujours plus éclairante à mesure que remontaient les traces d’une carrière et d’une vie qui ne furent pas qu’esclaves du malheur. Ses lettres nous racontent une autre histoire. Dans la famille schizoïde des Claudel, Paul n’était pas l’unique écrivain. Née après la mort en couches d’un premier frère, situation toujours difficile à assumer en milieu bourgeois, Camille ne semble jamais avoir retenu sa plume et sa langue. On pressent les fruits d’une longue habitude à s’analyser. Et si sa première lettre conservée date bien de 1870, elle indique de vraies dispositions, que cette petite fille de 6 ans allait amplement développer. De son adolescence et de la jeune femme, hélas, nous ne savons rien. Car rien de sa correspondance n’a resurgi avant 1886. Où retrouver les émois de la femme naissante, les débuts de sa formation artistique, ses lectures et l’écho de relations familiales toujours plus tendues? Tout cela a bel et bien sombré dans un silence regrettable, qu’on comparera à ce que nous disions ici de l’édition courante de la correspondance d’Emile Bernard. En 1886, Camille est une jeune tigresse aux traits boudeurs. Un fauve sans passé. Restent des clichés trop célèbres. Défi de son regard droit, de sa bouche sensuelle et de son «beau corps», écrit alors Rodin, qui a déjà fait de sa collaboratrice sa maîtresse. À 46 ans, le père du Penseur joue les Musset ampoulés lorsqu’il lui avoue sa « fureur d’amour » et le sentiment de voir enfin flamber sa «terne existence».

1886 est aussi l’année du contrat que Camille exige de son royal amant, preuve d’une suspicion qui ira grandissante et finira en folie paranoïaque. Mais le sculpteur broyé s’exécute: «Pour l’avenir à partir d’aujourd’hui, 12 octobre 1886, je ne tiendrai pour mon élève que Mlle Camille Claudel et je la protégerai seule par tous les moyens que j’aurai à ma disposition, par mes amis qui seront les siens, surtout par mes amis influents.» Rodin lui promet mariage et protection après une virée en Italie. Mais on sait qu’il s’en tint à son rôle de promoteur. Et la nouvelle édition da la correspondance, enrichie de trente-six lettres à Léon Gauchez, marchand, collectionneur et critique belge, confirme qu’il resta fidèle à ses engagements sur ce point. Notre couple de l’ombre, pour être voué à l’échec, va vivre une douzaine d’années fructueuses au gré des exigences du monde de l’art. Salons, commandes, besoins d’argent, réseau littéraire, entre Parnasse et symbolisme. L’idylle se brise en 1898, en pleine affaire Dreyfus, qui ne compte pas les deux tourtereaux parmi ses partisans. Dix ans plus tôt, ne s’avouait-elle pas proche du général Boulanger et de Louise Michel, cocktail explosif? Lady Macbeth lui semble aussi une héroïne digne d’admiration. Au Balzac phallique de Rodin, elle répliquera, du reste, avec son Persée. La descente en enfer ne s’arrêtera plus. En 1906, Paul note: «Camille folle.» Le Livre de Monelle du cher Marcel Schwob n’avait plus qu’à se refermer sur sa détresse absolue.

Stéphane Guégan

*Camille Claudel, Correspondance, édition d’Anne Rivière et Bruno Gaudichon, 3e édition revue et augmentée, Gallimard, coll. Art et artistes, 28€.

Nouveau roman / On rêve d’une exposition sérieuse sur le septennat dramatiquement écourté de Georges Pompidou et son action artistique décisive. La figure envahissante de Malraux, qu’il côtoya sous De Gaulle, lui fait encore trop d’ombre… Un coup de balancier et de projecteur s’impose. Mais les temps sont-ils mûrs? Sommes-nous prêts à reconnaître l’évidence? La récente publication de lettres et de notes aura peut-être ramené ce rimbaldien goguenard, et méconnu, dans une lumière plus juste. Quel destin extraordinaire, comme le disait François Mitterrand, en pensant au prof de littérature française devenu le premier des Français! Plus que les oscillations du gaullisme entre blocages conservateurs et élans précurseurs, Pompidou symbolise l’ascenseur social de l’après-guerre, désormais bien grippé, et la modernisation du pays, elle aussi en panne. Ce qui le desservait jusqu’à la fin du siècle dernier, hostile aux forcenés du progrès, son énergie roborative constitue aujourd’hui sa chance de retour en grâce. N’avons-nous pas repêché récemment le cinétisme, qui fut l’art du règne avant un long discrédit? Quant aux slogans décolorés, recyclés, gadgétisés de mai 68, no comment! Pompidou parmi nous? Pourquoi pas, répondent Philippe Le Guillou et ses excellentes Années insulaires, un roman qui caresse à rebrousse-poil la mémoire nationale, ses trous noirs et ses certitudes idiotes. Le droit d’inventaire ne saurait gommer le meilleur du personnage et de son bilan. Un homme qui aura autant aimé la Bretagne, le Lot, le whisky et la grande poésie française mérite évidemment notre estime. Kerros en a la conviction. Le peintre que Le Guillou plonge dans l’intimité pompidolienne a connu le président à l’époque où il brillait chez Rothschild, collectionnait et voyageait librement avec Claude… Quinze ans ont passé. Il n’y a que la politique ou le bonheur pour appuyer ainsi sur le champignon. Georges Pompidou une fois élu, et déjà malade, n’a plus que l’urgence contre la mort. Comme tout bon romancier, Le Guillou ne fait pas seulement souffrir les puissants. Kerros aura sa part du gâteau amer. Il la partage avec une bande de réfractaires peu disposés à voir la capitale rajeunir si brutalement. Le plus déterminé à lutter se nomme Rémi Viargues, il nous rappelle le regretté André Fermigier (dont les colonnes de Buren et la pyramide du Louvre furent les ultimes combats). Les insulaires trinquent à Baudelaire et au vieux Paris qui n’est plus, les halles de Baltard, l’ancienne gare Montparnasse… Au début, Kerros lève son verre avec eux, mais bientôt sa religion des vieilles pierres se lézarde au contact du «prince des modernes». Pompidou, sous cortisone, le subjugue par sa détermination, son intelligence narquoise, le coup de torchon qu’il applique au vieux palais de l’Élysée, joyeusement customisé par Agam et Paulin, et les plans du futur centre Pompidou, usine à libérer l’avenir. Le lecteur, lui, ne sait plus très bien si le charme du livre vient de son style pompidolien, dans le bon sens du terme, ou de son portrait sensible d’un chef d’état qui n’avait pas froid aux yeux. SG // Philippe Le Guillou, Les Années insulaires, Gallimard, 19,80€.

Hierro ! Labrouste, un romantique de fer

On ignore, le plus souvent, que la première explosive d’Hernani en février 1830 fut autant l’affaire des poètes chevelus que celle des architectes, théoriquement plus sages. Ils oublièrent ce soir-là compas et équerre, coupole et pilastre, et s’étourdirent comme Gautier, Nerval et Pétrus Borel, qui eut aussi la fièvre bâtisseuse avant d’enflammer les lettres. Au sujet des phalanges hirsutes qui baptisèrent le drame moderne, le témoignage d’Adèle Hugo reste fiable : la claque et le chahut légendaires de cette soirée unique mirent à contribution les ateliers d’architectures de Duban et de Labrouste, deux Prix de Rome acquis au renouveau des arts, à la polychromie active et à l’émotion directe. Deux romantiques, en somme, si l’on accepte d’étendre cette notion fourre-tout aux jeunes bâtisseurs formés dans l’admiration des Grecs, mais poussés à en examiner les vestiges d’un œil neuf au cours des années 1820. C’est la thèse que défend l’admirable exposition Labrouste, l’une des plus grandes réussites de l’année dernière, démonstration, sélection et mise en scène, aussi belle que sobre.

Dans quelques jours, elle s’envolera vers le MoMA de New York. Destination qui en dit long sur le sérieux du projet et le double sillon qu’a laissé derrière lui le créateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève et de la bibliothèque nationale. D’un côté, on le sait, il y a la bénédiction des modernes du XXe siècle, l’hommage rendu à celui qui avait fondé le culte du fer et de la structure contre l’obscurantisme et le rabâchage académiques. Siegfried Giedion, en 1941, résume bien les enjeux d’alors : « Henri Labrouste est sans aucun doute l’architecte du milieu du XIXe siècle dont l’œuvre a eu le plus d’importance pour l’avenir. » Trente ans plus tard, cependant, les tenants du postmodernisme se penchèrent pour d’autres raisons sur le saint patron du fonctionnalisme. À bien regarder ses relevés des temples grecs, comme nous pouvons le faire dans l’actuelle exposition, et le détail ornemental de ses grandes réalisations parisiennes, l’écriture plutôt ornée et imagée de Labrouste coïncide peu avec le purisme de ses supposés héritiers. À dire vrai, son héritage semait le trouble autant que ses premiers travaux, en 1829, avaient divisé ses pairs de l’Institut. Il faut imaginer un jeune homme de moins de trente ans, plein encore de la fougue qu’a fixée le tempétueux portrait de Larivière, et impatient de secouer les usages du modèle antique, et donc les interdits qui pèsent sur l’architecture moderne. Le romantisme pratique l’écart et la relecture sous les ruptures qu’il claironne.

La controverse inaugurale portait sur l’ultime envoi de Labrouste, qui concluait son séjour à la Villa Médicis, un ensemble de 23 dessins décrivant avec le plus grand soin l’état des temples de Paestum et leur restauration possible. Ce que ces grandes feuilles colorées contestaient en profondeur ne se limitait pas à quelques précisions érudites de second ordre. Loin d’isoler son objet dans une perfection idéale, indépassable et affranchie du présent, Labrouste montrait que ces trois temples d’époques différentes résultaient moins d’un archétype abstrait, diversement interprété, que d’un processus historique et social. Chaque temple avait sa logique propre, matériaux, structure, décor. L’unité interne l’emportait sur la conformité à quelque patron intemporel. Le rapport de l’Académie fut aigre-doux au terme d’un pugilat dont le quai Conti, à rebours de la légende de ses détracteurs, fut toujours le théâtre vivant. Ainsi Horace Vernet, ancien complice de Géricault et membre de l’Institut, directeur de l’école de Rome, menaça-t-il d’en démissionner si justice n’était pas rendue à Labrouste. La validité et la validation de ses idées, l’architecte les demanderait plus tard à ses chefs-d’œuvre. Après l’inauguration de Sainte-Geneviève, l’ex-rebelle fut élevé au rang d’officier de la Légion d’honneur. Au printemps 1852, à la demande des élèves de Labrouste, Ingres fit le portrait du maître reconnu. La feuille de Washington le montre en mélancolique vigilant, de fer sous le velours de ses yeux.

Stéphane Guégan

Labrouste (1801-1875) architecte. La structure mise en lumière, Cité de l’architecture et du patrimoine, jusqu’au 7 janvier. Remarquable catalogue sous la direction des commissaires, Corinne Bélier, Barry Bergdoll et Marc Le Coeur, Editions Nicolas Chaudun, 42 €. L’exposition sera visible au MoMA, New York, du 10 mars au 24 juin.

Le jugement de Paris

La  semaine dernière, Alice Kaplan était en ville pour présenter son dernier livre, où Paris justement joue les vedettes. S’il fallait le résumer d’un mot, on dirait qu’il s’agit de l’histoire d’une fascination qui dura plus de trente ans. Une passion amoureuse aussi longue, ce n’est pas banal. Le récit débute en 1949, à Paris donc, sur les pas d’une jeune et jolie Américaine au nom et au prénom très français, Jacqueline Bouvier. Comment pourrait-elle deviner qu’elle deviendrait un jour Jackie Kennedy et Mme Onassis ? Elle a la vie devant elle, possède un bel aplomb et un pouvoir de séduction déjà redoutable. Ce que les photographies de l’époque suggèrent avec une magie et un chic tout hollywoodiens, le livre de Kaplan le confirme ; bien que ses yeux soient « terriblement éloignés l’un de l’autre » et que sa silhouette n’ait « rien d’exceptionnel », Jacqueline est taillée pour les premiers rôles. La maîtrise des apparences est déjà totale ; elle sait l’art de capter la lumière et d’allonger sa longue taille sous d’interminables robes. « Jacqueline a toujours été portée vers l’image, sans narcissisme inutile », me dit Alice Kaplan. Le milieu aristocratique qu’elle fréquente à Paris l’a confortée dans « sa façon de regarder le monde », avec une nette conscience de sa valeur et le désir d’en tirer le meilleur parti.

Le roman familial des Bouvier l’y avait préparé. Parents et grands-parents, forts d’un ancêtre français qui s’était exilé sous la Restauration, ont convaincu la jeune fille que son destin l’appelait en Europe. C’est mieux qu’un beau mariage ! Les faveurs du faubourg, des Clermont-Tonnerre aux Ganay, ne suffisent pas à rassasier la jolie Jacqueline, qui demande à Paris «  a new education ». Puisqu’une bourse universitaire l’a conduite en France, elle dévore les amphis, les visites du Louvre, les lectures et le français. Baudelaire, Proust… Son cursus parisien l’a mise au contact de professeurs aussi différents que Pierre Renouvin, le spécialiste des relations internationales, Max-Pol Fouchet, grand phraseur venu de la Résistance communiste, et Maurice Sérullaz, qui régnait sur Delacroix et Corot. Préférant dépeindre une jeune fille avide de connaissances et de liberté intellectuelle qu’accréditer les suppositions salaces des biographies non officielles, Kaplan communique un relief imprévisible à la future first lady. Devenue telle, Jacqueline affichera sa francité par tous les moyens, et pourra s’adresser à De Gaulle et Malraux sans passer pour une potiche de salon. À la fin de sa vie, le monde de l’édition devait lui rendre l’« air de Paris ».

Susan Sontag ne connut pas d’autre oxygène. C’est la deuxième héroïne du livre de Kaplan, qui a rencontré sur le tard l’archétype des intellectuels juifs, la papesse de la modernité transatlantique. La diva à la mèche argentée eut une enfance moins reluisante que celle de Jacqueline Bouvier. Née à New York en 1933, elle prend conscience d’elle-même, en Californie, après le remariage de sa mère. La jeune asthmatique sacrifie le drive-in à Gide et Rilke. En 1949, elle découvre tout ensemble le féminisme et l’homosexualité. Harriet Sohmers, en froid avec sa famille, la croise à Berkeley et lui fait goûter sa vie de plaisirs. Les études, où elle brille particulièrement, poussent Sontag vers d’autres expériences. À Chicago, elle approche un milieu différent et épouse Philip Riel, « un intellectuel juif anglophile qui avait la mine et les manières d’un professeur d’Oxford ». Nous sommes en 1950, ils resteront neuf ans ensemble, Sontag s’ennuiera vite aux côtés de ce spécialiste de Freud un peu trop sage pour elle. Harriett et Paris, où elles séjournent en 1957-1958, auront raison de ce mariage précipité. Pour comprendre la femme qui allait naître de l’électrochoc du nouveau roman et de la nouvelle vague, jusqu’à sa liaison avec Nicole Stéphane, il faut lire Kaplan en détails. Elle n’oublie pas, du reste, les aspects un peu raides du personnage, qui snobait parfois son monde. Narcissisme positif ? « Les Américains sont obsédés par la nécessité de plaire, de sourire. Susan Sontag a décidé de ne pas être nice. Et puis il fallait se la jouer pour devenir une sorte de nouvelle Djuna Barnes… » Mélange d’altruisme et d’amour de soi dont n’était pas exempte la troisième Américaine du livre, Angela Davis. Son combat en faveur des Noirs et de leurs droits civiques est inséparable des violences auxquelles elle fut exposée dès son enfance. C’est une jeune femme déjà sûre d’elle qui découvre Paris durant l’été 1962. La ville lui paraît d’autant plus blanche que Malraux vient de la faire récurer et que les Algériens y fêtent les accords d’Évian, expérience marquante pour Angela. La militante communiste peut traduire en termes politiques ce que la rue parisienne lui offre, elle n’en oublie pas la littérature et s’entiche de Robbe-Grillet. La suite confirmera cette fusion du politique et de l’esthétique qui a semé tant de confusion au XXe siècle. Au début des années 70, toute l’intelligentsia se passionne pour son fameux procès, de Foucault à Genet. Et le vieil Aragon, cheveux longs et chemises à fleurs, défile en tête. Les communistes la fêtent partout. Angela Davis se laisse faire et oublie de parler de la réalité soviétique. Mais la boucle était bouclée. C’est Paris qui venait aduler l’autre Amérique. Stéphane Guégan

– Alice Kaplan, Trois Américaines à Paris, Gallimard, 22 €.

Il est frappant que Susan Sontag n’ait rien dit de la question algérienne lors de son séjour parisien de 1957-1958. Ce blanc ressemble beaucoup aux absences de Frédéric Moreau en 1848… Il est vrai que Sontag se préoccupait davantage, elle aussi, de son éducation sentimentale et artistique. Quant à Angela Davis, elle ne fut confrontée au problème qu’au lendemain des accords d’Évian. Problème de timing… Trois livres parus récemment, et qui mériteraient mieux que cette simple mention, nous renvoient aux pages noires d’une double histoire, celle de la France en Algérie  et celle des Algériens en France. Qu’on y fasse aujourd’hui retour, sur le mode du roman, du récit ou de l’essai, témoigne des traces profondes que cette « sale guerre » a laissées en chacun de nous, et de notre volonté de mieux comprendre. Si certaines plaies se ferment avec le temps, le regard s’aiguise surtout. Faisant le choix de la fiction pour dire l’horreur ou l’erreur, en toute connaissance des débats qui traversent l’historiographie actuelle, le roman de Lancelot Hamelin (Le Couvre-feu d’octobre, L’Arpenteur, 21,50 €) n’a pas grand-chose à voir avec ceux de Didier Daeninckx. Ce n’est pas seulement une question de ton ou de construction romanesque. Hamelin cherche moins à susciter l’empathie, en dehors de quelques scènes à la Littell, qu’à multiplier les lignes de fuite et démasquer l’envers de l’histoire officielle (d’où le montage façon Dos Passos des déclarations d’une époque affolée). Au départ pourtant le schéma est plus que classique : deux frères, qu’une femme va séparer, opposer, jusqu’au pire. Le trio s’aime et se déchire en pleine guerre d’Algérie, le terrorisme des uns enflammant la violence des autres, avant que De Gaulle n’y mette fin. Toutes les déchirures de l’époque, où Hamelin entraîne avec talent ses personnages indécis, s’incarnent en Octavio, Français d’Oran gagné au FLN, porteur de valise jusqu’au grand soir, dont le titre du roman ne déflore qu’à moitié le suspens. La ligne droite et la pensée conforme ne caractérisent pas non plus les récits d’Algérie de Dominique Dussidour (S.L.E., La Table Ronde, 18 €). Sillonnant de part et d’autre de la Méditerranée et de l’Indépendance, ils voyagent à l’intérieur des cultures et des individus qui les vivent, mais hors du « mémoriellement correct ». La langue est fine, suggestive, et le souci de la diversité jamais prétexte à simplification. C’est, au fond, le pire des maux, le plus dangereux des héritages, dès lors qu’ils brouillent l’intelligence et charrient un sang qui se pense « impuni ». Vincent Crapanzano le sait, lui qui a étudié, sur le terrain, en France, le destin des « autres » victimes de la guerre d’Algérie (Les Harkis. Mémoires sans issue, Gallimard, 26 €). Les enfants ne peuvent vivre du mutisme de leurs pères. Ce livre pourrait les aider à briser le silence. SG