
Pas simple de saisir Picasso en déshabillé. Ne fut-il pas le champion des dérobades, le roi des silences commodes ou des aveux piégés? N’a-t-il pas été un docile et utile « compagnon de route » du PCF durant presque 20 ans? «L’œuvre qu’on fait est une façon de tenir son journal», confie-t-il, rusé, à Tériade, en juin 1932. Mon œil! De son vivant, en dehors des femmes qui surent voir clair et accessoirement lui rendirent la monnaie de sa pièce, on tenait ses paroles pour vérité d’Évangile. Et sa mort, en 1973, n’a pas toujours libéré la langue des témoins et des spécialistes, trop heureux de nous endormir de légendes et de mots historiques. Du genre: « Guernica, c’est vous », prétendument lancé à un soldat allemand de passage dans l’atelier des Grands-Augustins durant l’Occupation… Le mythe tient bon et profite au marché. Nu au plateau de sculpteur s’est vendu 106 millions de dollars en mai 2010 chez Christie’s New York. Ce n’est pourtant pas le plus beau des nus de Marie-Thérèse, l’un des points culminants de son Éros le moins convenable et donc le plus irrésistible. Qui nous fera croire que l’acheteur de cette toile ne s’est pas offert aussi un fragment de la vie amoureuse du maître ? Coup double. Sous le masque de l’éternité, et l’œil des photographies dont il détourna la magie glamour, Picasso reste maître des apparences.
En France plus qu’ailleurs, plus qu’aux États-Unis par exemple, il est rare qu’on dépoussière la biographie autant que l’exige l’analyse d’une œuvre qui s’est voulue constamment autobiographique et engagée. L’annonce du livre d’Olivier Picasso ne pouvait que nous mettre l’eau à la bouche. Réaction normale à son sous-titre: en fait de «portrait intime», Olivier Picasso pousse rarement l’investigation aussi loin qu’à travers son premier et meilleur chapitre, celui qu’il consacre aux femmes, à «l’insatiable besoin de séduction» du peintre et, mieux, à son goût des «arrangements polygames». Incapable de tourner autour du pot, le petit-fils de Marie-Thérèse sait que l’amoureux et le minotaure ne se confondaient pas nécessairement, il sait aussi que le «monstre» (sa grand-mère dixit) rêvait d’un château, dans quelque Andalousie restée arabe, où il lui fût permis d’enfermer chacune de ses femmes pour les voir séparément et les tenir sous clef. Les grands volages, blessure secrète, n’aiment pas qu’on les trompe avec une autre… Olivier Picasso, impressionné par son indépendance, signe aussi de très belles pages sur Françoise Gilot, complice des années les plus problématiques de l’inspiration picassienne. Celles où Picasso, homme et pinceau, sert trop servilement l’anti-américanisme du PCF. Il y aurait beaucoup à dire sur le chapitre consacré aux idées et à l’action politiques de Picasso, à son anarchisme de jeunesse, son attentisme (digne et respectable) sous l’Occupation, puis son instrumentalisation communiste. Disons que l’auteur ne pas tiré de sa lecture de Steven Nash, Robert Rosenblum et Gertje Utley tout ce que contient leur incomparable apport sur les années 1930-1960. Les pages terminales sur la famille et notamment le suicide de sa grand-mère sont aussi justes, neuves parfois, qu’émouvantes. Stéphane Guégan
– Olivier Widmaier Picasso, Picasso. Portrait intime, Arte Editions/Albin Michel, 35€
Le livre de Germain Latour, Guernica. Histoire secrète d’un tableau (Seuil, 21€), est loin d’apporter à son lecteur la moisson d’informations inédites que son titre promet. C’est que le destin du tableau, après la mort de Picasso et de Franco, l’intéresse plus que l’œuvre lui-même. Choix recevable, du reste. Germain Latour n’est pas le premier à noter que le peintre, si favorable fût-il aux Républicains espagnols, n’apporta pas à leur cause l’engagement total qu’ils en attendaient. C’est Zervos qui part en Espagne fin 1936, pas lui, alors qu’on l’a bombardé directeur en titre du Prado! Picasso, on le sait, n’avait pas l’âme d’un Hemingway ni même d’un Malraux. Peut-on pour autant minimiser la portée de Songes et mensonges de Franco? De l’argent qu’il fit verser aux combattants et aux réfugiés? Et de Guernica, quel que soit le retard pris dans la réalisation de cette commande officielle, dûment payée 150 000 francs de l’époque? Malgré son souci documentaire, Germain Latour ne s’est-il pas laissé emporter par son désir de polémiquer autour du plus grand peintre du XXe siècle, d’un tableau unique et de l’affaire de sa restitution? Un rien condescendant à l’égard des vrais historiens de l’art, qu’il est loin de tous citer (les publications américaines les plus sérieuses des quinze dernière années sont ouvertement absentes de la bibliographie), il commet en chemin des erreurs factuelles plutôt désagréables. Exemples: Picasso n’a pas rencontré Marie-Thérèse en 1927 «rue La Boétie» (p.45) et c’est le Petit Palais – non le musée d’Orsay – qui fut le lieu de la rétrospective José Maria Sert en 2012 (p.92). SG

Mais revenons à l’essentiel, à Donatello et ses contemporains justement, à cette Florence heureuse, fière de ses richesses, de sa République patricienne, et de ses artistes décidés à y faire revivre les formes de l’Antiquité en les réinventant. Nul doute que leur plus géniale invention fut le concept même de Renaissance dans le rejet qu’il induit du Moyen Âge, temps obscur, voire obscurantiste, et qui aurait tout ignoré de l’héritage des anciens, la perspective comme les autres principes de la bonne imitation. Qu’un tel mépris soit infondé, l’exposition du Louvre nous le rappelle dès nos premiers pas. D’une part, le gothique italien reste plus marqué qu’ailleurs par le panthéon païen ; d’autre part, dès l’époque de Giotto, la volonté de renouer avec la leçon de Rome pousse les sculpteurs à accentuer de plus en plus le sens de l’humain, le drame terrestre et l’illusion poignante. À cette Renaissance qui s’invente dans les mots et les faits après 1400, les Français n’associent pas aussitôt le rôle qui échut à la statuaire. Le propos des commissaires, Marc Bormand et Beatrice Paolozzi Strozzi, est de dissiper le mythe de son «retard» au regard de la peinture et de la fameuse «fenêtre» qu’elle ouvre sur le monde. La métaphore vient du De Pictura d’Alberti. Sait-on que ce dernier citait trois sculpteurs parmi les acteurs essentiels de la Renaissance florentine? Voilà le Louvre justifié. Après nous avoir rappelé avec finesse combien ces sculpteurs avaient butiné les sarcophages, les médailles et la grande statuaire du monde gréco-romain, il importait de les confronter aux peintres, d’Andrea del Castagno à Lippi. D’une salle à l’autre, les chefs-d’œuvre pleuvent, la palme revient tout de même à Donatello et à la Madone Pazzi, dont l’impact se prolonge jusqu’à
On ne quittera pas l’exposition sans mentionner son ultime point d’orgue, la salle de portraits dominée par Desiderio da Settignano, que les contemporains rapprochaient de la «merveilleuse grâce» de Lippi ou de «l’enjouement» de Fra Angelico. Son Olympias, reine des Macédoniens, ouvre une autre modernité… Nous étions au Louvre, restons-y. Deux étages plus haut, et un siècle plus tard, voilà les Cousin, père et fils. Le premier est célèbre, l’autre oublié. À voir leurs œuvres rapprochées, dans l’exposition si précise de Cécile Scailliérez et Dominique Cordellier, cela se comprend. Aux créations du père, à son maniérisme sans frontière, capable de glorifier l’Église comme la force militaire, le mal d’amour ou l’inverse, apte aussi à s’associer à la mode des puissants (ah le plastron de l’infortuné François II!), le fils n’ajoutera que constance et virtuosité. Cousin père, c’est avant tout un tableau et un seul, l’un des plus envoûtants de l’art français, l’Eva Prima Pandora, présentée ici comme le point de fuite d’une création à la fois polymorphe et centrifuge. Un tel tableau repousse les murs. Sous le cartouche qui la nomme, la belle impure repose, occupant tout l’espace du tableau et concentrant sa lumière vénéneuse. À travers une arcade digne de Léonard, l’arrière-plan, très clair aussi, s’hérisse d’une ville fantôme, image du monde déchu. La chute, le tableau ne parle que de ça. Un crâne, un serpent, deux vases, l’un fermé, l’autre ouvert, fatalement. Le tableau s’inscrit dans le double héritage de la Bible et des Grecs, réunis par la force de l’art, qui sut toujours tourner le vice en vertu.
Contrairement à sa sœur Olympia, Eva ne nous regarde pas, et fixe en se détournant on ne sait quel songe. À ce titre, elle aurait pu figurer, au Luxembourg, dans les salles de l’exposition consacrée à la Renaissance et au rêve, non loin du Lotto de Washington. Affrontant les yeux ouverts le conflit interne entre Voluptas et Virtus, cette jeune fille, sur laquelle un amour vaporise une nuée de fleurs blanches, est la seule à échapper au sommeil. La nuit, ses visions et ses chimères, étend son empire sur le reste de la sélection où abondent les merveilles, du grand Véronèse de Londres au plus soufflant encore 
L’esthétique du quotidien ne concerne pas seulement le soin attendrissant, au dire d’Henri de Régnier, avec lequel Mallarmé, dès sa jeunesse, a meublé et orné son intérieur malgré de faibles moyens. «Décorer, écrit Barbara Bohac, est pour le poète une manière d’habiter le monde, de le rendre perméable au rêve.» Les mardis de la rue de Rome auraient perdu une part de leur attrait si les murs du petit appartement n’avaient exhibé quelques Manet, peintures et estampes, autour du fameux poêle. Un certain éclectisme régnait à Paris et Valvins, où l’avant-garde picturale et le kitch de la porcelaine de Saxe faisaient cause commune. De même qu’il n’assigne pas aux beautés visibles un espace réservé, louant aussi bien l’estampe japonaise que les meubles néo-Renaissance de Fourdinois, poussant à égalité la mode vestimentaire sous la IIIe République et la peinture la plus décriée, Mallarmé ne conçoit pas sa poésie comme étrangère à cet univers matériel. À rebours de
– Michel Décaudin, La Crise des valeurs symbolistes. Vingt ans de poésie française 1895-1914, préface de Jean-Yves Debreuille, Champion classiques essais, 18€.
Il y a regardeur et regardeur, comme il y a stupéfiant et stupéfiant. Régis Debray appartient au clan des «idolâtres heureux». Mais, à rebours de Baudelaire, cherche-t-il à «glorifier le culte des images»? Qu’il les aime passionnément, il l’a déjà maintes fois prouvé avec superbe et humeur. Chacun de ses livres récents questionne leur nature, leurs fonctions multiples, leur hémorragie planétaire et leur savoureuse ou dangereuse victoire sur l’écrit. De la vidéosphère qui nous enveloppe, il a forgé le concept et fixé les attentes. «Nous vivons, écrit-il, le temps des images, et c’est accroître ses plaisirs que de s’en donner l’intelligence.» On est donc loin de la dévotion béate, voire même du simple hédonisme, à quoi l’époque et sa tyrannie de l’éphémère nous poussent. Le flux médiatique, au contraire, n’a pas d’observateur plus vigilant et souvent plus caustique. La globalisation fait peur, lui reste confiant, charmé que les machines jettent aux quatre coins du monde autant d’occasions de se parler sans mot dire. Le rêve fou d’une totalité enfin accessible, caressé et défendu par Malraux, auquel
Plongez… Parce qu’Ono-dit-Biot signe un vrai roman d’amour dans un monde menacé de ne plus savoir aimer et se perdre. Plongez… Parce que ses héros acceptent de l’être et refusent de laisser passer le train. Plongez… Parce que vous verrez du pays, des Asturies à Venise, dans leur vagabondage érotique et leur faux pas. Plongez… Parce que ce roman de 400 pages, qu’on lit comme s’il n’en comptait que 100, nous parle du monde d’aujourd’hui, circule des bobos de la Mecque artistique aux babas de la Terreur écologique, des musées ivres d’eux-mêmes aux journaux dociles d’échine. Plongez… Parce que les Espagnoles ont toujours fait vibrer la littérature française, récit vif, images acérées, émotions directes, situations loufoques, humour complice. Plongez… Parce que notre corps ne s’arrête pas à notre corps, notre vie à notre vie, notre mort à notre mort. Plongez… Parce que les djinns des Orientales soufflent sur ce roman une manière d’apesanteur heureuse. Plongez… Parce que les immortels du quai Conti viennent de saluer en lui une des rares réussites de la rentrée. Plongez… Parce que l’azote des mots vaut tous les euphorisants. Plongez. SG // Christophe Ono-dit-Biot, Plonger, Gallimard, 21€.
Voilà une inauguration peu relayée en France. Depuis avril dernier, la Lettonie accueille un centre d’Art Mark-Rothko, dont le budget est en grande partie assumé par la Communauté européenne. Mais il n’aurait pas vu le jour sans la volonté tenace des enfants du peintre, très soucieux de reprendre pied sur la terre natale de leur père. Elle eût pu lui être fatale. Dvinsk, où Marcus Rotkovitch naît en septembre 1903, relève de l’Empire russe et plus exactement de la zone de résidence des citoyens juifs créée en 1791. Or, au tournant du XXe siècle, ce territoire aussi dynamique que surveillé s’enflamme à la suite de pogroms de plus en plus sanglants. Le père du futur Rothko, un notable progressiste et antireligieux, ne cède guère à la panique. Dans un premier temps, sa judéité en est même comme fouettée. Raison pour laquelle le petit Marcus est envoyé dans une école talmudique, qui va laisser de profondes traces sur la culture et donc la peinture de Rothko.
*Nous commentons No 3, 1949, dans Cent peintures qui font débat, Hazan, 39€.
«Pas de grandes phrases», lui intimait Roberts. Un conseil d’ami, bien sûr. Parisis, l’autre Jean-Marc, en a pris bonne note. Il vise juste, écrit droit, ménage peu. On pense à Manet: «Pas de pensums». Pas de phrases, en somme. La Mort de Jean-Marc Roberts n’enterre pas son sujet sous les mots. Il y avait trop de vie en lui, trop d’insolente indifférence aux cadavres en sursis, trop de jeunesse inentamée, les mouchoirs seraient aussi de trop. Cette superbe lettre d’outre-tombe ne pleurniche pas, s’épanche à peine, juste ce qu’il faut, retient la douleur plus qu’il ne la tient à distance. Pudeur et précision, Parisis conjugue les vertus cardinales de tout portrait réussi. Roberts, éternel feu follet, prince de la litote enjouée, exigeait le coup d’œil rapide de Parisis et sa connaissance du terrain. En saluant celui qui fut son éditeur, un complice plus qu’un intime, il balaye du regard un demi-siècle de vie littéraire. Et le bilan ne sent pas toujours très bon. C’est qu’il est lesté par la nostalgie des années 1970, époque où débute Roberts, à 17 ans, avec Samedi, dimanche et fêtes. Un prix Fénéon ad hoc pour ce lycéen de Chaptal, anar des lettres, comme on l’est à cet âge. Peut-on grandir sans se trahir? Dans le paysage déchu du milieu, Roberts aurait-il incarné l’une des rares exceptions qui permettent d’y croire encore? Parisis nous donne des raisons de le penser sans jamais confondre le personnage et la personne, la figure qu’était devenue Roberts et l’homme qui gardait ses secrets au chaud. Sa légende de contrebandier ne reposait pas sur le vent des fausses rumeurs : « Personne n’est exactement à sa place. Cela vaut mieux. Une stricte justice serait intolérable », aimait à dire Roberts, en citant
Il domine son temps, comme Picasso le sien. Et les récents efforts de l’histoire de l’art, qui a réévalué tant de sculpteurs du XIXe siècle, auront grandi Rodin en pensant le ramener sur terre. Nous savons désormais qu’il n’a pas créé dans ce vide qu’exagérait encore Élie Faure autour de 1920. La supériorité de
De L’Âge d’airain à L’Appel aux armes, en passant pas le viril Saint Jean-Baptiste, tout signale la volonté d’effacer l’humiliation de la défaite et les profondes blessures de la Commune. Antoinette Le Normand-Romain rappelle justement ce que la commande de La Porte de l’Enfer, l’un des laboratoires durables de l’œuvre, doit au tournant républicain de 1879. On pourrait s’étonner que des responsables politiques aussi progressistes que Turquet et Antonin Proust, ce proche de Manet, aient rêvé d’un tel pandémonium dantesque. Il est vrai que rien encore ne laissait prévoir les excès auxquels Rodin allait se livrer en vue de l’Exposition Universelle de 1889, celle du centenaire de la Révolution… Cette remarque en entraîne une autre, plus générale, au sujet de la dualité qui traverserait la production de l’artiste, alternant le solaire et l’ombre. L’historiographie courante aime à lui tailler la carrure et la psyché noire d’un Michel-Ange moderne, en retrait du monde et de ses attentes. L’approche d’Antoinette Le Normand-Romain préfère dégager l’unité d’inspiration, les échos profonds au moins, qui relient ses projets monumentaux, visant l’espace public, et ses recherches les plus intimes, de sa pratique du discontinu, de l’inachèvement et de l’assemblage jusqu’à l’érotisme radical de ses dessins les plus lestes. Si son Iris, l’acéphale messagère aux cuisses béantes, mène à Duchamp et
*Isabelle Leroy-Jay Lemaistre et Véronique Boidard (sous la direction), David d’Angers. Dessins des musées d’Angers, Somogy / Louvre éditions, 28€ / Cette modeste mais passionnante publication nous avait échappé. À différents titres, David d’Angers peut passer pour l’une des figures annonciatrices de Rodin, comme Jacques de Caso l’a suggéré dans ses cours du Collège de France, voilà quelques années déjà. Ils ont tous deux des convictions politiques bien trempées et une pente commune au lyrisme le plus tranchant. Les dessins de David d’Angers, d’une encre virulente, haletante si nécessaire, jettent un pont entre Michel-Ange, pour la force, et Géricault, pour la rage. Mais ces barbares, réalistes par refus des bienséances, sont des raffinés, proches de la littérature de leur temps comme de ses autres combats. Ils partagent enfin le culte des grands hommes, un patriotisme exemplaire et les difficultés qu’impose le monde moderne, sujets et costumes, aux statuaires de la rue. SG