JUST BLACK

Le travail du deuil, par ces temps déplorables, n’est pas chose aisée. Pour ceux qui ont perdu un être cher, la mort ne se loge pas seulement dans les cœurs, elle se signale partout, trouble leur douleur propre… L’image baudelairienne de l’enterrement collectif, appliquée aux démocraties modernes, n’a jamais aussi bien convenu à la nôtre, à cette France transie, assaillie, trahie. En 1846, l’habit noir semblait symboliser une certaine égalité des destins et une exposition commune au spleen. Notre actualité abuse, elle, du ténébreux, du morbide, du sordide, et nos rues vides réveillent le souvenir des premières photographies, longtemps inaptes à fixer l’humain trop mobile, et où Baudelaire voyait la confirmation du deuil généralisé qui caractérisait le temps du progrès et de la chute qu’il prétendait effacer. Sous sa couverture noire, le nouveau livre de Steffen Siegel épouse aussi bien l’époque du poète catholique que la nôtre… C’est, à nouveaux frais, l’histoire toujours recommencée des commencements de la photographie dont on sait qu’elle n’est pas née en 1839, pas plus que la peinture moderne ne date de 1863, etc. Il ne s’ensuit pas que les célèbres millésimes soient éventés. Ils éclairent, en effet, la mystification dont ces supposés fiat lux garantissent l’apparente authenticité. Sans acte de naissance, rien ne peut être dit exister. Le 7 janvier 1839, donc, François Arago présente le bébé, l’émotion dans la voix, à ses collègues de l’Académie des sciences. Le daguerréotype, de mère inconnue, porte bien le nom de son créateur, François Daguerre, que les fantasmagories du Diorama ont rendu plus que célèbre depuis la fin des années 1820. Comment ne serait-il pas l’inventeur de cette nouvelle magie, qui offre du réel un reflet si riche en détails, et d’un fini si trompeur, qu’il agit, sous le linceul du noir et blanc, « comme la nature » ? Or Daguerre a partiellement usurpé cette paternité qu’il aurait dû officiellement partager avec Nicéphore Niépce, son vieux complice de Chalon-sur-Saône. Arago n’en dit rien et fit voter par la Chambre des députés, en juillet suivant, la nationalisation du daguerréotype et l’octroi d’une rente au seul Daguerre, lequel se retira sur ses terres sans jamais plus s’intéresser au nouveau médium. Celui-ci n’avait plus besoin de son papa putatif, la photographie était entrée avec fracas, en 1839, dans l’espace public, « publication » qui fait l’objet du livre stimulant de Steffen Siegel. Son premier mérite est d’avoir retrouvé et regroupé un nombre inouï des réactions que suscita, à travers le monde, l’annonce d’Arago, simulacre profane de l’Annonciation chrétienne. Transfert bien accordé à la part de divinité que les empreintes photographiques tenaient de la Lumière dont elles fixaient les « rayons captifs ». Les mots de Népomucène Lemercier, dont Hugo devait bientôt occuper le siège, sont extraits du long poème qu’il lut en séance académique dès mai 1839. Avec d’autres textes, preuves que le Verbe s’empara immédiatement de ces images qui défiaient les vieux systèmes de représentation, cette ode au génie technique touchait au sacré, à la divinisation de Daguerre et à sa réussite faustienne.

Vingt ans plus tard, – et il est étrange que Siegel n’y fasse pas allusion -, Baudelaire désignerait, en l’accablant, cette sanctification comme impie et, par conséquent, exemplaire d’un siècle qui substituait son messianisme à la vraie religion, ses ersatz aux fruits de l’art véritable, et une manière d’idolâtrie narcissique à l’ancien culte des images. Le soleil fascine autant qu’il aveugle : le nouvel astre semblait donner le signal d’une aurore si prometteuse. Certains, en 1839, s’en inquiètent, Gautier et Balzac ironisent, Le Figaro s’en amuse avec un humour dévastateur, mais le poète des Fleurs du mal fut « le seul à tirer les conséquences du basculement de la société hors de sa fondation monothéiste », note Antoine Compagnon en conclusion du chapitre qu’il consacre à la déferlante photographique dans son indispensable Baudelaire l’irréductible (que Flammarion rééditera en poche début 2021). Dans la tempête, le daguerréotype agite ses paratonnerres. Il fallut que Jules Janin, oubliant ses audaces de jeunesse, embouchât la trompette du progrès et fît de « l’invention » de Daguerre, en sa « perfection divine », « l’honneur de ce siècle ». En Angleterre, comme le rappelle Siegel, le coup d’éclat et d’État du Français mit William Henry Fox Talbot au supplice. Car son procédé, étranger aux expériences d’outre-Manche, était parvenu parallèlement à d’excellents résultats. La presse n’aimant rien moins que souffler sur la braise, un journal d’Edinburgh régala ses lecteurs de la compétition ouverte, et fit de l’esprit au sujet de la menace qui pesait sur différents secteurs de la création artistique, l’estampe en premier lieu. La machine allait réduire au chômage bien des mains habiles, voire plus : « Disparaissez aquatintes et mezzo-tintes […]. Graveurs sur acier, graveurs sur cuivre et aquafortistes, buvez votre eau-forte et mourez ! Il y a une fin à votre art noir. La tâche d’Othello est finie. Le vrai art noir de l’authentique magie se lève et crie vade retro. » Puisque l’Othello de Shakespeare (acte III, scène 3) s’en mêlait, – Shakespeare dont il avait été le grand introducteur en Allemagne avec Herder -, on peut se demander si Goethe, eût-il vécu quelques années de plus, se serait entiché de la photographie… Aurait-il alourdi les bagages de Wilhelm Meister d’une camera obscura perfectionnée ou aurait-il deviné qu’elle détruirait, 150 ans plus tard, ce qu’elle était supposée servir, le voyage de formation, et la planète avec lui ? Le héros de Goethe, mu par une soif de connaissance et d’accomplissement galvanisante, est de ceux que leur créateur et le lecteur ne quittent qu’à regret. Aux Années d’apprentissage (1795-1796) succéda donc le Voyage de Wilhelm Meister (1829), à la Bildung la Wanderung, dirait Marc de Launay, artisan d’une traduction revue et complétée du roman à multiples tiroirs, le tout couronné d’une excellente préface. Les Français ont beaucoup lu les deux livres, Gautier notamment, et son fils a même traduit le second, où le thème de la transmission entre générations est central. La morale des limites qui en est le corollaire serait bien utile aujourd’hui, l’auteur de Faust sait ce qu’il en coûte aux hommes d’ignorer le frein qu’il faut savoir mettre à sa liberté, voire à sa violence et ses indignations, lorsqu’elles empiètent inconsidérément sur l’unité nationale et ceux qui en respectent les devoirs. On sait que Wilhelm, décidé à sacrifier son hamlétisme infertile et accompagné de son fils Félix comme du « démon de midi », prend la route et se frotte à « la diversité du monde » afin de trouver une utilité sociale à ses énergies inemployées. Ce choix l’honore, mais n’entraîne aucun renoncement aux feux du désir et à tout ce qui constitue la sphère privée, le domaine de l’art et la part irréductible de soi. A son exemple, ne pourrions-nous pas réapprendre à dominer nos ardeurs et nos colères selon qu’elles touchent ou pas au collectif et au divin ? Goethe, de loin, nous y encourage par ce roman un peu fou, qui glisse du sacré au profane sans crier gare, bouscule son récit à plaisir, manière d’épopée charivarique, où les règles du genre sont soumises à l’heureuse fantaisie du sage, pas si sage, de Weimar. Stéphane Guégan

Steffen Siegel, 1839. Daguerre, Talbot et la publication de la photographie. Une anthologie, Macula, 38€ / Goethe, Les Années de voyage de Wilhelm Meister, édition de Marc de Launay, Folio Classique, Gallimard, 10,30€ / Goethe, Faust, édition intégrale établie par Jean Lacoste et Jacques Le Rider, Bartillat, 16€. Après le succès justement mérité de cette intégrale en 2009, laquelle joint notamment au Faust le plus connu son formidable brouillon Sturm und Drang, Urfaust, elle revient en librairie sous une couverture qu’on jugera volcanique ou infernale… « Tout ce que je sais, c’est que je n’ai rien appris », avoue Faust au seuil du drame qu’ont traduit, chacun à sa manière, Nerval, Berlioz et Delacroix. La science aussi, la science surtout, ne saurait fonctionner en toute indépendance, ou pire, en totale et opaque autarcie.

Série noire : Manet, Arago et Napoléon

De l’obscurité de Manet, on s’est fait une idée obscure. La glose ici, au lieu d’éclairer son objet, alimente un discours à circuit fermé. Je blague à peine, ou plutôt je paraphrase le livre génial de Thibaudet sur Mallarmé. En voilà un qui écrivait clairement sur son ami du quartier Saint-Lazare, en voilà un qui n’allait pas chercher midi à quatorze heures et pénétrait les finesses de l’image avec tact et l’ironie nécessaire à qui veut entendre la musique du peintre. Des trains modernes, ils avaient tous deux la vitesse et le tranchant, pas le fumeux. Rien de plus vague ou faux que la masse des choses qu’il nous est donné de lire sur Manet. Coincé entre l’empirisme sans idées (genre Burlington Magazine) et la logorrhée sans filet, le créateur d’Olympia est l’otage d’une double impasse. D’un double fanatisme : petit fait ou grand saut, à vous de choisir ! Pour les uns, Manet n’est qu’un peintre qui a peint, enregistré ce qu’il a vu, fait le lit de l’impressionnisme et adhéré mollement à l’évolution républicaine de la société française ; pour les autres, il n’est que prétexte à vaticiner sur l’indéfinition sociale des personnages représentés, l’identité pleine ou lacunaire qu’il attribue aux femmes de ses tableaux, la conscience de soi comme double, ou encore le sens volontairement introuvable d’une peinture excentrée, sinon excentrique.

On aurait aimé, disons-le, être plus surpris, plus ébranlé par les Perspectives on Manet que Therese Dolan vient de diriger. Or, et il nous est pénible de l’écrire, un grand nombre des contributions moulinent du connu, rabâchent sur les poncifs de la nouvelle histoire de l’art américaine (plus si nouvelle, du reste). Dolan sait pourtant que tout n’a pas été dit ; elle-même, entre autres pistes, a exploré avec profit celle de la musique et prépare un livre attendu sur le sujet. À quelques exceptions près, son équipe se révèle moins soucieuse de neuf. Pour ne pas rester sur une note négative, ce qui serait trop injuste, on signalera quelques-unes des perspectives les plus pertinentes : les réflexions de Nancy Locke sur « l’être social » du peintre et ses implications dans la peinture ; l’analyse croisée de Manet et Whistler, au prisme de la notion baudelairienne de voyage, que propose Suzanne Singletary ; le rapprochement qu’opère James Rubin entre Daumier, Delacroix, Meissonier et le Manet de Guerre civile afin de mieux préciser ce que cette lithographie de 1871-1874 doit à la lecture évolutive des tueries bilatérales de la Commune. Tout compte fait, les tenants de l’interprétation à l’américaine valent mieux que le positivisme sans horizon et donc sans perspectives.

Les usages que Manet fit de la photographie auraient pu nourrir des approches rafraîchissantes. La modernité, à divers titres, en est inséparable. Monique Sicard vient de consacrer à François Arago une excellente synthèse qui scrute et discute l’onde de choc produite par le nouveau médium dès que fut déclarée publiquement sa naissance. Le grand prêtre laïc de cette révélation, le 19 août 1839, ce fut Arago. Né lui-même en 1786, et mort en 1853 sans s’être rallié au Second Empire, après avoir été un astronome génial, le plus jeune scientifique à intégrer l’Institut, un républicain intraitable sous Louis-Philippe et un ministre actif entre février et juin 1848, il était destiné à survivre dans notre mémoire comme une sorte de Galilée à bonnet phrygien. On conviendra, hélas, que le livre de Monique Sicard est de salubrité publique. Parmi toutes les causes embrassées par Arago, la jeune photographie pourrait prendre des allures d’intruse. Or elle confirme chacune des convictions profondes de cet « homme de la lumière », du républicanisme à la nécessité de partager les fruits de la science. Son soutien à Daguerre s’appuie donc sur une vision sociale qui adoube et destine le potentiel de la photographie à tous les domaines de la recherche et de l’art…

À la fin de sa vie, Arago regrettait encore que les scientifiques de l’expédition d’Égypte n’aient pu s’équiper de la camera obscura. C’est dire que le vieux républicain, pour s’opposer au neveu de l’empereur, n’accablait pas l’œuvre de Bonaparte par idéologie. N’avez-vous pas remarqué combien l’œuvre du premier Napoléon divise toujours les Français, incapables d’accepter qu’un homme éminent de leur histoire puisse se peindre aussi de noir. Ne faudrait-il pas que le passé s’accordât en tout au présent, à son immense tolérance et à l’intelligence des choses humaines qui nous submerge ? « Ne marchandons pas la grandeur », dit De Gaulle à Malraux, à la fin du nouveau livre de Jean-Marie Rouart. Le biographe de Morny a retrouvé sa verve hussarde pour payer ses dettes à l’adolescent qu’il fut, rêvant sa vie comme l’empereur façonna son destin, avec une constante foi en sa bonne étoile. D’où ses multiples résurrections. Mais Rouart prise moins le sabreur de la légende nationale, le dynamiteur de l’Europe féodale que l’enfant de Saturne aux mélancolies pugnaces. On retrouve sa fascination émouvante pour ceux qui « ont choisi la nuit », Drieu ou Napoléon s’empoisonnant lors de sa première abdication. De cette vie, tentée par le gouffre et le suicide, Rouart tire l’inverse du Mémorial. Un roman à vif, qui fait de l’échec, amoureux, militaire ou politique, la confirmation d’un dessein supérieur. Stéphane Guégan

Therese Dolan (éd.), Perspectives on Manet, Farnham, Ashgate, 58,50 £.

Monique Sicard, François Arago, Photo poche, Actes Sud, 12,80 €.

Jean-Marie Rouart, Napoléon ou la destinée, Gallimard, 21,90 €.

Paul Denis, dans Le Narcissisme (PUF, 9,20 €), viatique utile et bien écrit sur l’amour de soi, sa bonne et sa mauvaise gestion, son inflation dans les comportements sociaux actuels à la faveur de la perte de tout surmoi et de la course vide à la reconnaissance médiatique, consacre quelques pages à Manet. Elles n’ajoutent rien à l’intérêt du livre tant l’information en est controuvée et les conclusions banales.