CONJURER L’ABSENCE

Ramener le passé à la vie, lui rendre le piquant et la profondeur du présent, n’est pas échu à tous les mémorialistes. L’art si périlleux de la résurrection se complique dès qu’il se ramasse en portraits courts, incisifs, à la manière de nouvelles menées à brides abattues. « Sois bref, Sartre », clamaient les étudiants combustibles de mai 68, depuis les amphis où les idoles de l’après-guerre tentaient de survivre à la vague qui les disqualifiait. Alain Malraux et son nouveau livre citent cette fusée d’époque en exhumant, d’une plume superbement rosse, les journées dont le Général aurait pu se passer (1). Une fausse révolution accoucherait, à brève échéance, d’une révolution de palais… Le gaullisme étant redevenu une passion nationale, riche de maintes conversions, aussi tardives que spectaculaires, il est bon de rappeler qu’il n’en fut pas ainsi dans les années 1944-1970 (2). Né le mois du débarquement de Normandie, durant cette guerre qui lui enleva un père et un oncle, tombés pour faits de résistance, Alain Malraux fut adopté par le demi-frère des deux héros, un certain André… Des difficultés à s’imposer, ou seulement à exister auprès du grand fauve soulevé de tics d’angoisse, le neveu a déjà témoigné par ses beaux livres précédents, j’en ai dit ici la double valeur de témoignage et d’écriture. Sa nouvelle moisson de souvenirs paraît plus d’un an après la disparition de Florence Malraux, l’aînée des enfants d’André. On sait, par ailleurs, quelles circonstances atroces emportèrent Josette Clotis fin 1944 et, plus tard, les deux garçons qu’elle lui donna. Bernard Frank, qui ne tenait pas son stylo dans sa poche, aimait taquiner son amie Florence au sujet des cercueils qui encombraient l’histoire de la famille, comme s’ils avaient tout assombri, comme s’ils avaient décidé de tout !

Est-ce contre cette idée qu’Alain Malraux dresse sa prose lumineuse, drôle, cocasse même, attendrie parfois, mais nullement sentimentale ? Ceux qui ont le privilège de le connaître ont pu mesurer ses réserves inépuisables d’humour, de vitalité et de causticité. On ne saurait être plus étranger à la vulgate malrucienne, prompte à célébrer la mort et les grands morts qui pèseraient, seuls et souverains, sur la métaphysique et l’esthétique de l’auteur des Voix du silence… Du reste, André est loin d’être l’unique astre autour duquel tourne le présent livre, il vibre également des rencontres qu’Alain a faites dans l’entourage de sa mère, la pianiste Madeleine Malraux, et au gré de ses premières, et parfois exotiques, expériences professionnelles. Musique, cinéma, théâtre, littérature, photographie et politique sont au menu et le festin, pour parler comme Rimbaud ou le Tout-Paris d’alors, nous éloigne souvent de la France, quand il nous ne reconduit pas au cœur des années sombres. A leur sujet, l’auteur, proche aussi d’André en cela, se garde des raccourcis ou des lynchages irritants propres à notre époque. Si les figures de Maurice Schumann et de Florence Malraux bordent presque naturellement le vagabondage de sa mémoire avec une émotion non dissimulée, Alain Malraux renoue avec d’autres de ses chers disparus, souvent plus éloignés du champ magnétique des siens. Très réussies sont ses évocations de Manès Sperber, de Paul-Louis Weiller ou du jeune Jacques Chirac, plus poignantes celles de Lise Deharme (dont Georges Blin rapprochait de Baudelaire les « petits livres alertes »), de Denise Tual et de Colette de Jouvenel (ces deux-là avaient connu le père, très beau, d’Alain Malraux), plus viscontienne évidemment celle de Victoria Ocampo que Drieu hanta par-delà les divergences politiques et la noblesse de « la mort choisie » (3). Drieu dont André Malraux fut l’exécuteur testamentaire exemplaire. Au total, une famille aimantée par la vie. Stéphane Guégan

(1) Alain Malraux, Au passage des grelots. Dans le cercle des Malraux, Larousse et Baker Street Éditions, 18,95€. Au sujet d’André et Madeleine Malraux, voir « Antimémoires et mémoires hantées », Moderne, 5 avril 2013. Quant aux précédentes publications d’Alain Malraux, lire « New York sans modération », Moderne, 21 mai 2018. // (2) Sur les équivoques de « l’union sacrée » dont le Général jouit depuis peu, on lira Michel Winock, Charles de Gaulle. Un rebelle habité par l’histoire, Gallimard, 14,50€. Après les échecs de 1946 et de 1953, – à l’heure du recul de la France dans l’arbitrage international – , son « retour au pouvoir », en 1958, « défiait toutes les probabilités », écrit Winock, qui sait ce qu’il dit et combien la gauche française se comporta alors… // (3) Voir les merveilleuses Lettres d’un amour défunt 1929-1944 de Victoria Ocampo et Drieu la Rochelle que Bartillat remet en libraire, dans sa collection de poche (Omnia, 14€), en lui conservant l’impeccable avant-propos de Julien Hervier. Parmi les très vifs croquis littéraires qu’il vient de rassembler avec raison (Il nous est arrivé d’être jeunes, La Table Ronde / La Petite Vermillon, 8,10€), François Bott dédie deux pages à Drieu, deux pages aussi positives qu’indécises, comme si l’indécision ou, pire, « la haine de soi » (cher au pauvre Sartre) étaient fatalement les clés de l’homme et de l’œuvre. Reste que Bott désigne Gilles et Le Feu follet comme deux chefs-d’œuvre (si préférables, j’ajoute, à la littérature de Sartre et de la plupart des romanciers des années 1930). Je ne suis pas sûr que Le Monde des livres, dont il fut le patron quelques années, en dirait autant aujourd’hui. SG

Antimémoires et mémoires hantées

Comme tous les grands félins de notre littérature, Malraux a beaucoup vécu en soi, s’est peu livré aux femmes qu’il a aimées, et aux enfants qu’elles lui ont donnés. Quand on le voit sourire sur les photos, il y a souvent un chat à proximité ou agrippé à son costume de belle coupe. Ils se comprennent sans se parler, hors du temps, loin des mots et des maux de ce monde. La correspondance confirme ce goût du silence, cette difficulté à faire remonter sensations et sentiments. Les rares lettres publiées à ce jour ne laissent entendre que son ironie redoutable ou sa stupéfiante faculté de travail. Et les sublimes Antimémoires, très Chateaubriand, sont précisément trop sublimes, tournent d’emblée au roman, brouillent à plaisir le récit d’une vie grisée par sa propre légende. À leur parution, début 1967, Madeleine Malraux, qui voyait s’éloigner son mari depuis quatre ans, nota son «agacement», à en croire le livre qu’elle publie aujourd’hui, avec l’aide de sa petite-fille, sous la forme séduisante d’un journal intime rétrospectif : «André a publié ses Antimémoires, dont la première phrase est une énormité : “Je me suis évadé, en 1940, avec le futur aumônier du Vercors.” C’est Roland qui lui a ouvert la porte de la captivité. Et si la plupart des arrangements d’André avec la vérité ont fini par se confondre avec elle, celui-là restera dans la catégorie des mensonges.»

Roland, c’est le demi-frère d’André, et le premier mari de Madeleine. C’est Roland Malraux qui entra en résistance le premier et devait y trouver la mort, de même que son frère Claude. L’attitude d’André Malraux, durant les trois premières années de l’Occupation, a toujours suscité l’embarras de ses biographes. Il ne reprit les armes que fin 1943 et s’illustra surtout sous l’uniforme de la brigade Alsace-Lorraine. Durant cette période, Josette Clotis lui donna deux fils avant de périr, en novembre 1944, des suites d’un terrible accident. Quelques mois après, Madeleine apprend la mort tragique de Roland, passager du Cap Arcona, qui transportait sous pavillon allemand les déportés du camp de Neuengamme. Alain, leur fils, ne connaîtra pas son père. C’est alors que l’incroyable se produit, Madeleine et André, que la mort soudaine de tant d’être chers a soudés, décident de marier leurs veuvages, d’abord par commodité, puis par amour. Débutent vingt ans de complicité, avant que Malraux ne retrouve Louise de Vilmorin, cette flamme allumée en 1933 pour plus tard… Si l’on songe à ce que fut l’activité de l’écrivain et du ministre de De Gaulle, aux remous idéologiques et politiques de l’époque, depuis les retombées de la Libération jusqu’à l’effondrement de l’empire colonial du pays, on mesure déjà l’apport des souvenirs de Madeleine Malraux, qui pose un regard étonnamment serein sur les hauts et les bas de sa vie commune avec l’écrivain bûcheur, l’homme-lige du général, l’ami des peintres, le voyageur inlassable, pour qui l’art et l’action étaient une façon, la seule, de vaincre la mort. Dans ces pages pleines de la finesse de leurs auteurs, la confidence fait exister un autre Malraux, pas nécessairement moins fascinant que son mythe. Stéphane Guégan

– Madeleine et Céline Malraux, Avec une légère intimité. Le concert d’une vie au cœur du siècle, Baker Street / Larousse, 20,90€. Le livre, charme supplémentaire, est truffé de documents glissés dans des pochettes en papier cristal. Autant dire qu’il ouvre quelques tiroirs et réveille de bons (l’amitié de Braque ou de Balthus, les années Kennedy, Claude Pompidou, la carrière de concertiste de Madeleine) comme de mauvais souvenirs…

– André Malraux, Non. Fragments d’un roman sur la Résistance, édition établie par Henri Godard et Jean-Louis Jeannelle, Gallimard, 15,90€. // Contrairement à Aragon et à son ami Drieu – parrain de son second fils, en mars 1943 – Malraux n’a pas connu le feu en 14. Trop jeune pour être de la génération perdue ! Son engagement aux côtés des antifascistes de tous bords et son soutien picaresque aux républicains espagnols auraient dû faire de lui un résistant de la première heure. Il n’en fut rien. Le souvenir de ses deux demi-frères, morts en héros de la France libre, n’a pu qu’aiguiser sa conscience d’un «retard» aux yeux de l’Histoire, obsession de toujours. Au début des années 1970, en vacance du pouvoir et en ménage avec la nièce de Louise de Vilmorin, il ébauche un roman réparateur sur la Résistance, sur ceux qui dirent non, parfois dès la fin 1940. Lui qui a été le Bossuet de De Gaulle, accueillant Jean Moulin au Panthéon dans la lumière de son verbe, entend rendre les honneurs aux autres camarades de «l’armée de l’ombre». Qu’il ait été touché personnellement par ceux qui alors en ternissent la mémoire, ainsi qu’Henri Godard l’écrit, sans doute. Mais la lecture du livre de Madeleine et Céline Malraux conforte la thèse d’un dialogue plus personnel, entamé au moment où lui-même affronte sa mort et sa vérité. Il n’en reste pas moins que les brouillons de cette fiction inaboutie – fatalement inachevée, dirons-nous – débutent comme un roman désinvolte de Drieu ou d’Aragon, qui partageaient l’hédonisme princier de Malraux : «Jacques, agent anglais pour la rive gauche, vient chez sa tante. Espérons qu’elle est seule. Son mari possédait une écurie de courses, et l’un des hôtels de Beauharnais ; elle, la salle de bains aux robinets en col de cygne de la reine Hortense. Jacques sait qu’elle a oublié sa ruine allégrement, qu’elle vit de courtages d’antiquités, et sans doute de marché noir.» Belle entrée en matière. À défaut du livre impossible, on en savourera ici les ruines programmées. SG