FLEURS ÉTRANGES

Paru chez Gallimard en mars 1943, L’Homme à cheval fut écrit au galop, en six mois, d’avril à novembre 1942, alors que Drieu voit s’effondrer ce qui lui permettait de supporter l’Occupation, l’utopie d’une Europe refondée et capable de tenir tête à l’Amérique et à la Russie, la renaissance de la NRF après les mois de silence imposés par la défaite plus qu’humiliante, sidérante, traumatisante, de juin 1940. Or, sur les deux fronts, l’amertume, le désarroi l’emporte. Alors que les Russes tiennent en échec la stupide offensive d’Hitler, Gide, Valéry et Claudel, appuyés sur Giono et Mauriac, entendent reprendre la main sur la NRF et mettre fin à la polyphonie idéologique que Drieu y avait instituée en décembre 1940, polyphonie conforme aux positions fascistes de son nouveau directeur et à l’idée qu’il se faisait de la ligne éditoriale de la revue depuis sa fondation. Le 21 avril 1942, il ne peut que désapprouver l’exclusion de Montherlant et Jouhandeau (supérieur à Mauriac dans le « diabolisme chrétien ») du Comité de Direction qui tente alors de se constituer contre lui. Gaston Gallimard, ce jour-là, en est informé par courrier, Drieu l’assurant de ses sentiments de vieille affection. Dès le lendemain, sur un ton enjoué cette fois, il confie au Journal : « je me suis mis à écrire un roman de fantaisie dont l’idée m’est venue en Argentine, en écoutant Borgès me raconter des anecdotes sur un dictateur bolivien des environs de [18]70. J’en rêve depuis douze ans. » Dix, en réalité. La série de conférences qu’il avait prononcées en Argentine, à l’invitation de sa maîtresse Victoria Ocampo, datait de 1932. A Buenos Aires, il avait disserté avec bienveillance du fascisme italien et du communisme russe, non sans conclure à la fatale victoire de l’hitlérisme en Allemagne, hitlérisme dont il devait brocarder bientôt, dans la NRF de Jean Paulhan, la composante raciste. Le contexte ethnique issu de la conquête espagnole, en plus de la beauté du pays et de ses conversations passionnées avec Borgès (un vrai coup de foudre), tout l’aura empoigné durant son semestre argentin. S’il fut conquis, la raison n’est donc pas seulement le charme des sœurs Ocampo, dont Julien Hervier, à qui l’on doit cette nouvelle édition de L’Homme à cheval, dit bien la marque diffuse sur le roman. Cet essaim de féminité ensorcelante rappelle au grand spécialiste de Drieu l’atmosphère d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs. J’ajouterai que la référence aux Fleurs du mal, dont un exemplaire traîne chez l’une des protagonistes du livre de 1943, laisse aussi entendre que l’aventure bolivienne, narrée en maître par Drieu, inscrit sa démesure dans une réflexion plus générale sur la politique et la libido, le rêve et l’action, leur unité nécessaire comme leurs dangers éminents.

L’Amérique du Sud des années 1810-20 a été secouée de multiples révolutions et coups d’Etat, qui iront ici et là se répétant. Comment ces renversements et la dislocation des vieux empires coloniaux qui en résulte ne donneraient-ils pas à réfléchir à Drieu, veuf de l’ancienne France depuis 1940, voire 1918 ? L’Homme à cheval désigne, par son titre shakespearien, la difficulté de se tenir en selle pour ceux qui se sont imposés par la force, au mépris du peuple, tout en prétendant le restaurer dans ses droits bafoués. On sent déjà comment le livre de 1943 résonne. Un modeste lieutenant de cavalerie, mi-indien, mi-espagnol, métis et donc incertain de son destin, le croise en la personne d’un guitariste, travaillé par les femmes dont sa laideur le prive, et par la sainteté du séminariste qu’il fut. Drieu ne l’affuble que d’un prénom, Felipe, qui sent sa noblesse secrète : ce sera, du reste, le narrateur de l’histoire, lui le poète qui poussera Jaime Torrijos, autre appellation parlante, à s’emparer de la Bolivie et tenter d’unir autour de sa double identité les indiens miséreux et l’aristocratie espagnole. Beau comme un dieu, attachant à son charisme viril femmes et hommes, le mutin se découvre une assurance dans l’action, une morale dans l’autorité conquise, deux obsessions de Drieu, fruits de l’expérience de 14-18 et de la déconfiture des années qui suivirent. Jaime et Felipe, c’est le thème de l’union des contraires que lui-même cherchera dans le fascisme, un fascisme distinct du nazisme, évidemment. Autour des deux héros, la haine de classe et la haine de race agissent, agitent toutes sortes de personnages, un franc-maçon peu franc du collier, un Jésuite aux moeurs de Vautrin, une danseuse amoureuse d’elle-même et la superbe Camilla, grande d’Espagne, fière de sa caste, incapable de la trahir. Dans une version antérieure du roman, la maîtresse déchirée de Jaime se nommait Sephora et avait des origines judéo-portugaises. La modification apportée par Drieu, quelques mois avant de sauver sa première femme des griffes de Drancy, doit faire réfléchir, autant que les autres changements du manuscrit, que Julien Hervier étudie avec la science et le courage qu’on lui sait. La vitesse d’écriture de Drieu, les embardées et les ellipses du récit, c’est son stendhalisme, qui annonce le dernier Giono et le dernier Morand. Mais la pulsion n’interdit pas la perfection, la reprise, l’abandon de la cinquantaine de pages inédites, passionnantes, que nous devons à l’inlassable sollicitude de Madame Brigitte Drieu la Rochelle envers ce beau-frère qu’elle n’a pas connu mais dont elle défend la mémoire et sert l’oeuvre. Un projet de scénario oublié est joint, qui vérifie le potentiel cinématographique du roman. Louis Malle et Alain Delon y croiront plus tard, sentant instinctivement ce que L’Homme à cheval possédait de malrucien au-delà de la fable révolutionnaire. Car c’est aussi une fable métaphysique, comme l’écrivait Frédéric Grover en 1962, une sorte de Condition humaine hissée sur les hauteurs boliviennes, au contact du divin, qui pousse certains au sacrifice ou au pardon, voire au suicide : « L’homme ne naît que pour mourir et il n’est jamais si vivant que lorsqu’il meurt. Mais sa vie n’a de sens que s’il donne sa vie au lieu d’attendre qu’elle lui soit reprise. » Les mots, ceux que Felipe avait mis en Jaime et les autres, Drieu n’a jamais triché avec. Stéphane Guégan /// Pierre Drieu la Rochelle, L’Homme à cheval, nouvelle édition, présentée par Julien Hervier, Gallimard, 20€.

Livres reçus… et lus !

Ils se sont tant aimés, du moins se l’assurèrent-ils en s’écrivant avec une passion qui classe leur correspondance, un cas, un événement éditorial, parmi les hautes pages du lyrisme des coeurs inséparables. Antoine et Consuelo, le comte et la comtesse de Saint-Exupéry, mariés en avril 1931, séparés en 1938, mais non divorcés, ont voulu une vie où demeurait du mystère, une relation aux flambées renaissantes, un nomadisme qui oblige à ne jamais faire souche. Pour parler comme Saint-Ex, qui porta tant de lettres dans les flancs de ses avions, ils mirent du vent dans l’existence, du souffle et du souffre dans leurs échanges épistolaires. Ces derniers ont le parfum du chaos et des recollages, des tromperies (sexe compris) et des aveux de fidélité éternelle. C’est un peu comme si Tristan et Yseult repeignaient L’Amour fou de Breton, tantôt aux couleurs de l’Argentine et de l’Afrique, tantôt à celles du New York de 1940-1943. C’est la période la plus curieuse et la plus intéressante du volume qui nous est offert, richement annoté et lesté de documents, photographies et dessins dont il eût été regrettable de nous frustrer. Car le couple pratique sous toutes ses formes l’image mordante. Peintre et sculpteur, Consuelo fréquente la mouvance surréaliste, en exil, les Breton, Duchamp… Saint-Ex en conçoit de justes agacements, met en garde sa « rose » contre le n’importe quoi érigé en sublime, dénonce le flicage d’André, qui fouine dans les affaires privées de celle dont il s’est amouraché. Nul n’ignore, par ailleurs, l’attitude lamentable de Breton dans l’affaire de Pilote de guerre, le chef-d’œuvre de Saint-Exupéry, et la réponse de l’aviateur au patriotisme flottant du chantre des convulsions imaginaires. Retourné à Alger en avril 1943, notre albatros décida contre tous, contre l’âge et les bosses, de repartir se battre : «  Il faut simplement que je paie. » On connaît l’addition. SG /// Antoine et Consuelo de Saint-Exupéry, Correspondance 1930-1944, édition établie et présentée par Alban Cerisier, avant-propos de Martine Martinez Fructuoso et Olivier d’Agay, Gallimard, 25€.

Ô la merveille ! Pour sortir définitivement de la guerre de 39-45, comme d’un long hiver dirait cette Proserpine de Colette, la reine du Palais-Royal et Raoul Dufy, qui avait traversé l’Occupation sans déchoir de son statut de gloire nationale, co-signèrent Pour un herbier, renouvelant ensemble le genre si français des fleurs de rhétorique et des jardins poétiques. Ils avaient eu la vingtaine dans les années 1890, croyaient au mariage des mots et des formes, y mettait chacun la légère incandescence, la tendre sensualité de leur style. Le résultat, réservé en 1951 à une poignée de bibliophiles, devrait, on l’espère, étendre le champ de ses lecteurs aux amants et amantes de Flore. Le fac-similé de Citadelles § Mazenod pousse le soin de la résurrection jusqu’au choix d’un papier profond, bien fait pour la prose subtile de Colette et les effets graphiques et chromatiques de Dufy. Sous l’invocation de Redouté et de Vigée Le Brun, cités à propos de l’anémone dont un joli petit hérisson d’étamines bleues pique le centre, les deux artistes peignent de concert. Faisons confiance à Colette, que la nature met en émoi et plus encore, pour dialoguer aussi avec ceux qui ont, avant elle, ronsardisé sur la rose, si chère sous la botte, le lys, indétachable de Mallarmé, ou la tulipe, occasion de réciter le poème doucement religieux de Gautier, offert, comme tout don, au Balzac d’Illusions perdues. Parfois, les hommages de la grande dame sont plus cryptés. Comment oublier Manet lors de la brusque agonie de la pivoine ? L’ami Cocteau et sa longue addiction aux fumées orientales ? « Les toxicomanes avides ne peuvent lier leur esprit à l’opium que sous sa forme de secours irremplaçable. » Au public de 1951, les éditions Mermod, à Lausanne, parlaient ainsi tous les langages. SG /// Colette, Pour un herbier, aquarelles de Raoul Dufy, Citadelles & Mazenod, 65€.

Pour incarner à l’écran le Morel des Racines du ciel, le défenseur des éléphants que lui chassait, John Huston rêva de ressusciter Saint-Ex ; Zanuck, le producteur mégalomane de la Fox, se serait contenté de Romain Gary… Autant dire que le Français, l’ancien pilote de la France libre, s’était déjà confortablement installé dans la mythologie qui reste la sienne et que l’excellent livre de Kerwin Spire, un récit qui tend au roman, étoffe de nouvelles données, à la faveur d’un beau travail d’archives. Outre ce qui touche au film assez moyen de Huston, malgré la prestation d’Errol Flynn, nous sommes désormais mieux renseignés quant aux années californiennes de Gary, devenu Consul général de France : elles débutent en 1956, au milieu des événements sanglants d’Algérie et de Hongrie, s’achèvent en 1960, quand Gary quitte le Quai d’Orsay et refait sa vie, écrivain fêté, en compagnie de Jean Seberg, de vingt ans sa cadette, une fille aux yeux bleus, comme les siens, mais aux origines différentes. Il aura fallu que Roman Kacew, Juif d’Europe centrale, gaulliste en diable, tombe fou amoureux d’une fille de l’Iowa des open fields, qu’Otto Preminger découvrit et que Godard consacra. Avant cette fin momentanément heureuse, on suit le consul, envoyé à Los Angeles, dans l’existence intrépide qu’il a décidé de mener au pays de tous les fantasmes. Mari à distance, vrai Don Juan, il ne séduit pas que le beau sexe. Son numéro de charme s’exerce plus largement sur la communauté américaine, hostile à la politique française en Algérie ou en Égypte. Très chatouilleux du côté du patriotisme, Gary défend, comme son ami Camus, l’option de la cohabitation ethnique, craint la mainmise des Russes sur le FLN, est horrifié par Les Sentiers de la gloire de Kubrick, charge anti-française, et, bien sûr, se félicite du retour de De Gaulle au pouvoir. Comme si cela ne suffisait pas à remplir un agenda de haut fonctionnaire, il écrit livre sur livre. L’un d’entre eux se verra couronner du Prix Goncourt en 1956, une histoire d’éléphants menacés, une allégorie du monde moderne en pleine brousse, sous l’oeil de Dieu, cet absolu pour qui Hollywood n’avait pas de star idoine. SG /// Kerwin Spire, Monsieur Romain Gary, Gallimard, 20€.

On ne se méfie jamais des femmes qui vous disent mourir d’elles-mêmes. On se dit, c’est une pose, du chantage affectif… Et pourtant Anna de Noailles mourut en 1933, à 57 ans, d’un de ces mystères qui laissèrent cois ses médecins. Il est vrai que la morphine était en vente libre et que la poétesse du Coeur innombrable fatigua le sien en forçant de plus en plus… Le malheur n’aidait pas. Depuis le début des années 1920, sous le choc de ses chers disparus,  – sa mère Rachel, les indispensables Maurice Barrès et Marcel Proust avant sa sœur adorée, Hélène de Caraman-Chimay -, la poétesse, mi-Bibesco, mi-crétoise, s’était condamnée à la chambre, aux rares visiteurs, aux plus rares sorties et donc, entre deux remontants, aux souvenirs. Un éditeur l’a compris qui lui demande de les coucher sur le papier. Des articles des Annales, à partir de février 1931, naîtra le très beau Livre de ma vie, qu’il faut entendre doublement : avant d’en devenir un, ma vie ne fut que livres. Quand on a un grand-père qui traduit Dante en grec, et un grand-oncle qui ne jure que par le Gautier des sonnets les plus dessinés, l’éducation littéraire vous prépare à écrire dans l’idiome de votre choix. Racine, Hugo, Musset, Baudelaire et Verlaine la firent complètement française et même parisienne, affirmation identitaire par laquelle elle ouvre ses Mémoires. La dernière phrase en est empruntée à l’ami Marcel, citant les Grecs, toujours eux : « Anaxagore l’a dit, la vie est un voyage. » Le sien n’eut rien d’une traversée solitaire, enlisée dans le dolorisme fin-de-siècle et les désirs inassouvis. Les meilleurs, Proust, Cocteau et Colette, la tenait pour une des leurs. Une vraie plume, à encre noire. La petite princesse aux langueurs orientales, aux yeux chargés « d’azur, de rêve et de mélancolie », avait assurément du coffre. SG /// Anna de Noailles, Le Livre de ma vie, Bartillat, Omnia Poche, 12€.

La peinture, disait Picasso à la télévision belge en octobre 1966, est faite des « intentions du moment ». Deux siècles plus tôt, Diderot théorisait « l’instant prégnant », autour duquel doit se nouer le drame traduit en peinture. Les courts et vifs récits de Marianne Jaeglé, qu’elle greffe sur la biographie officielle des plus grands sans la trahir, balancent entre ces deux définitions du temps, l’éclair et la durée, et se délectent du plaisir, parfois amer, de se frotter à Homère, Léonard, Caravage, Primo Levi, Malaparte et bien d’autres. Je me réjouis qu’elle ait associé Gautier et la première de Giselle à son tableau des fulgurances de la vie. Carlotta Grisi, devenue étoile sous l’œil amoureux de son librettiste, est bien croquée dans un éternel pas de deux, une touche d’innocence, une touche d’arrivisme. A dire vrai, l’espace qui sépare le déclic du passé où il prend sens est loin de résister à Marianne Jaeglé, qui croit à la force souterraine des blessures, puissance occulte, heureuse ou cruelle. Chaplin, exilé à Vevey, porte la moustache de Charlot comme une croix, Romain Gary découvre dans la Bulgarie de l’après-guerre le dénuement de son enfance, Lee Miller, photographiée dans la baignoire d’Hitler, revoit son père l’abuser, Colette venge le sien, cet officier incapable de raconter sa guerre de 1870 et ses années Mac Mahon, faute de triompher de la page blanche. Il avait vécu tant de minutes intenses. Mais comment les égaler par les mots sans faire pâlir le réel ? A défaut de ce secret-là, il légua celui de son échec à sa fille, comme un pari sur le temps. SG /// Marianne Jaeglé, Un instant dans la vie de Léonard de Vinci et autres histoires, L’Arpenteur, 19€.

D’elle, on aura tout dit, et bien avant que le Met de New York ne titre en 2017 l’exposition qui lui fut consacrée : Jacqueline de Ribes, the Art of Style. De l’apparence, du maintien, bref du look, elle a fait un art. New York, dont elle parle l’idiome, et qu’elle para du chic parisien, saluait en grandes pompes son ambassadrice essentielle, et comme sa citoyenne d’honneur. Les fous de Cézanne le sont bien d’Aix. Le grand Truman Capote, qu’elle devait dominer de près de 20 centimètres, l’avait classée parmi ses cygnes préférés en 1959. Jacqueline, trente ans alors, née Beaumont et épouse d’Edouard de Ribes depuis une dizaine d’années, développait un cou à faire soupirer les messieurs, Warhol et Avedon compris. Pour Visconti, parmi tant d’autres, cette particularité physique, additionnée aux jambes interminables et au nez français, long et droit, la prédestinait à devenir, au cinéma, Oriane de Guermantes, dont elle n’est pourtant pas le portrait craché, à lire Proust. Mais la classe gomme toutes les dissemblances superficielles, la classe et le lignage.  En l’interrogeant lors de dîners frugaux par exigence de ligne, justement, Dominique Bona a vite réalisé qu’il ne faudrait pas lésiner sur les quartiers de noblesse. La biographe inspirée de Romain Gary, Berthe Morisot, Colette et des sœurs Lerolle, eut fort à faire avec son nouveau sujet. Il en est né un livre ample, tourbillonnant, aux révélations de toute nature. Le gratin a ses secrets. Certains blessent, saignent encore, évidemment. La jolie Paule de Beaumont, que Drieu ne flatte guère dans son Journal, ne semble pas avoir été une mère très aimante pour la petite Jacqueline. C’est qu’elle aimait ailleurs et venait d’un monde où les enfants existent peu. Jacqueline, en négligeant moins les siens, ne s’est pas enfermée dans la domesticité exemplaire des familles vieille France. On sent Dominique Bona s’éprendre de cette reine des fêtes Beistegui, puis de la fashion internationale ou de la politique hexagonale, voire muséale, cette folle de danse, cette transe, et de ballets, éternellement déchirée entre la fidélité au blason et l’anarchie de mœurs de la jet set. D’elle, vous pensiez tout savoir. Dominique Bona devrait en détromper plus d’un. SG/// Dominique Bona, de l’Académie française, Divine Jacqueline, Gallimard, 24€. Souhaitons que la deuxième édition de ce livre si riche comporte un index.

STARO, PRIMO, MUSSO

product_9782070145607_195x320Starobinski aura 100 ans en 2020. Par avance, si j’ose dire, se dresse ce massif, une centaine d’études rédigées entre 1943 et aujourd’hui, autant de textes publiés en marge des grands livres, mais sertis comme eux, et s’y rattachant par le brio de l’analyse, la langue superbement intelligible et l’unité d’intérêt. L’ensemble, qui suffirait à notre bonheur, est précédé d’une longue présentation biographique, alliant photographies et données de première main, conforme aux usages de Quarto. Martin Rueff, éditeur du volume, signe aussi ces 200 pages passionnantes, première synthèse à être tentée et accomplie sur le très riche parcours de celui qu’il nomme le « plus grand herméneute littéraire de langue française du XXème siècle ». On explique la grandeur en la montrant et en fouillant ses origines, à défaut de tout clarifier. La beauté du destin, la force de réalisation propre à chaque individu, y perdrait. Les origines de Starobinski se confondent avec celles de ces Juifs polonais pour qui le XXème siècle, bien avant Hitler et Staline, inséparables fléaux des futures « terres de sang », signifiait l’exil. Afin de poursuivre des études de médecine, sans renoncer à la philosophie, Aron Starobinski quitte Varsovie pour Genève, à la veille de la guerre de 14, où sa situation s’améliore malgré d’autres blocages xénophobes. En dehors des années d’enseignement aux États-Unis, son fils Jean restera fidèle à la Suisse et au choix paternel, étudier l’homme sous la double lumière de la pensée et de la thérapie. L’impact de la psychanalyse sur ses travaux est notoire. Fasciné par l’univers clinique, il fait entrer très tôt l’étude la mélancolie dans sa vision d’un monde toujours déchiré entre maux et désirs. Freud l’aidera à y voir plus clair en Rousseau, l’homme des fausses transparences, et en bien d’autres, de Füssli au regretté Yves Bonnefoy.

product_9782070770373_195x320Les délires du freudisme ont fait tellement souffrir l’histoire littéraire et l’histoire de l’art, en affranchissant l’exégèse de tout rapport objectif à l’œuvre et son auteur, qu’il importe de rappeler les réserves et réticences de Starobinski à leur sujet. Ses premiers maîtres, au seuil des études classiques (1939-1942), l’avertirent du danger qu’il y avait à se contenter du dessous des mots et à se réfugier hors de l’histoire. A l’évidence, l’expérience de la guerre, fût-ce de Suisse, rendit impossible toute complaisance envers la tentation de survaloriser l’inconscient ou, à l’inverse, les seuls appels du présent dans la lecture des grands textes ou des grands peintres. Il avait commencé, sous l’œil vite amical de Marcel Raymond, par questionner la « connaissance de soi » chez le héros stendhalien, thème qui montrait que la littérature n’avait besoin d’aucune théorie extérieure à elle pour examiner ses procédures et sa finalité. Associant dans l’acte créateur cette construction de soi et le rapport à la communauté, Starobinski situera toujours le travail interprétatif à égale distance de l’œuvre et du milieu avec qui elle s’est formée. En conséquence, les divers modes sous lesquels un auteur se désigne lui-même à son lecteur ne pouvaient que le passionner.

product_9782070746545_195x320Starobinski est un de ceux qui ont le mieux traqué, par exemple, les masques épars et volontiers contradictoires de Baudelaire, dont il explora exemplairement les multiples faces et fonctions, du mélancolique lucide au critique d’art hyperactif, du saltimbanque marginalisé à son besoin des stimulations de la rue moderne. Très ouvert au poète des Fleurs du Mal et à sa décisive postérité, ouverture typique d’un disciple de Marcel Raymond, le présent volume surprendra par le peu de place qu’il fait au XVIIIème siècle. A explorer l’autre corpus de Starobinski, il souligne justement son souci des contemporains et rappelle ce qu’il doit à la communauté intellectuelle et artistique dont Genève fut le port franc et la revue Labyrinthe l’un des fiers vaisseaux. En1943, son premier article sur Balthus interroge « l’attitude profonde d’un grand peintre à l’égard de l’événement de notre temps ». Le privilège que le jeune critique accordera très vite à Montaigne et au XVIIIe siècle en découle : Starobinski éprouve une sorte d’amour fusionnel pour l’époque qui réévalue tous les discours « porteurs d’autorité » et ouvrit l’espace d’une communication directe, horizontale et aléatoire, entre l’art et son public. De l’opéra au Salon, du livre à l’estampe, de la souveraineté régalienne au partage politique, le siècle des philosophes invente notre modernité. Si « le retour de l’ombre » reste l’une des obsessions de son cheminement critique et politique, la « dignité de l’homme » en constitue le pendant. A scruter ainsi le monde et ses artistes, il se voulut sans doute moins solidaire de Michel Foucault et Pierre Bourdieu que de René Char et Gaëtan Picon. Stéphane Guégan

*Jean Starobinski, La Beauté du monde. La littérature et les arts, volume dirigé par Martin Rueff, Quarto, Gallimard, 30€

De l’autre côté des Alpes…

product_9782070143887_195x320Le dernier livre de Sergio Luzzatto a fait l’objet d’un lynchage médiatique en son pays, où la mémoire de la résistance reste un domaine difficile à aborder et dangereux à défier. Dans Le Corps du Duce, l’historien téméraire avait déjà affronté les fantômes de l’Italie fasciste, des années 20 à sa phase terminale (fin 1943-1945), en rappelant que les violences et les victimes de la guerre civile ne furent pas toujours celles que l’on croyait. Parce qu’il convoque la figure éminente de Primo Levi et narre un épisode peu glorieux de ses trois mois de lutte aux côtés des partisans, Partigia s’exposait à de plus grands déboires. Luzzatto s’est donc vu accuser d’avoir souillé le rescapé d’Auschwitz et, à travers lui, la cause de ceux qui se dressèrent contre la République de Salo et ses alliés allemands. Mais est-ce vraiment les noircir, le diffamer que d’éclairer la réalité des combats et des comportements dans la confusion qui suivit l’armistice de septembre 1943 et dont le Malaparte du Compagnon de voyage a génialement saisi les incertitudes ? Le groupe de partisans auxquels Primo Levi fut lié ne brilla guère par sa préparation et son efficace, hors du jour où deux innocents furent exécutés, sur fausse dénonciation, « à la soviétique ». Une balle dans la nuque, sans prévenir, joli travail, vite tu. SG // Sergio Luzzatto, Partigia. Primo Levi, la Résistance et la mémoire, Gallimard, 26€

9782262065232Mars-avril 1932, palais de Venise, Rome… Mussolini, au pouvoir depuis 10 ans, ne sort plus guère, mais il reçoit encore… Singulier visiteur que cet Emil Ludwig, Juif de Silésie, polygraphe phare de l’Allemagne pré-hitlérienne, venu interviewer le Duce… Comment refuser de s’entretenir avec cet auteur à succès, qui a déjà Staline à son tableau de chasse ? En outre, rappelle l’excellente présentation de Maurizio Serra, le Benito d’alors conserve le prestige de ses années socialistes et a entamé une politique d’apaisement avec ses amis/ennemis d’hier. De cet homme autoritaire, de l’amant de Margherita Sarfatti, qui ne fait pas profession d’antisémitisme et ne présente aucune des tares psychiques d’un Staline ou d’un Hitler, ajoute Serra, qui pourrait deviner l’évolution, le rapprochement avec l’Allemagne, les lois raciales et la chute en marionnette de Berlin ? Ce que l’on a oublié de Mussolini, de notre côté des Alpes, sa grande culture germanique, lettres et musique, Emil Ludwig le sait et en joue durant ces rencontres qui accouchèrent d’un livre clef, paru chez Albin Michel dès 1932, et que les éditions Perrin nous rendent. Mussolini, dont le narcissisme n’avait pas encore montré tous ses coups de menton et ses profils césariens, y laisse courir son verbe facile, Ludwig tend une oreille attentive et pleine d’espoir. C’est que le journaliste, bientôt exilé en Suisse, avant le départ pour les États-Unis, voit encore en Mussolini un « révolutionnaire », « une réaliste constructif », incapable de céder aux sirènes du nazisme et du communisme. De fait, nietzschéen conséquent, le Duce devait longtemps résister à Hitler. SG // Emil Ludwig, Entretiens avec Mussolini, présentation et notes de Maurizio Serra, collection Tempus, Perrin, 8€.