AU-DELÀ

Remontra-t-il la pente, retrouvera-t-il des lecteurs, recouvrera-t-il une légitimité a minima notre sulfureux Marcel Jouhandeau dont Gallimard publie la correspondance, intense et déchirée, avec Michel Leiris ?  Est-ce de ses lettres, nuancées, voire désarmantes de sincérité ou d’humour, que viendra le pardon de ses fautes ? André Gide, qui aima l’homme et l’écrivain avec la même passion inquiète, a parlé des « erreurs » et des « faiblesses » du premier, sans jamais nier, ni renier la majesté torturée, la langue somptueuse du second. Mais nous étions en 1946, et Gide, du reste, ne prit pas ouvertement alors la défense de celui qui expiait désormais Le Péril juif (Sorlot, 1937) et sa participation au Voyage d’octobre 1941. Après 1959 et le beau livre de José Cabanis, aucun de ses pairs ne se lancera plus au secours de sa cause. Les partisans et connaisseurs du pestiféré, tel Jacques Roussillat, se recruteront ailleurs et hors, bien sûr, de l’Université. On ne saurait voir enfin dans la restauration actuelle du manichéisme en littérature et en histoire le marchepied de son retour en grâce. Le très catholique Jouhandeau, familier de l’Enfer depuis ses primes et hétérodoxes émois sexuels, n’en demandait pas tant. La permission d’être lu, et accessoirement tenu pour l’une des plumes les plus accomplies du XXe siècle, eût comblé le grand pécheur. Concernant Le Péril juif, Marcel a dit lui-même son regret d’avoir été l’apôtre inconséquent d’une mission qu’il croyait sainte, et que lui avait dictée son patriotisme chauffé à blanc. Quand la crainte de la désunion nationale et de « l’ennemi de l’intérieur » glisse du débat public au rejet phobique, glissement fatal aux années 1930, il n’est plus de limite à l’inversion du rapport entre persécuteurs et persécutés, plus de frontière entre griefs personnels et relève collective. Dans ce qui constitue la première partie de son futur pamphlet, publiée par L’Action française le 8 octobre 1936, Jouhandeau crucifie tour à tour Maurice Sachs, Julien Benda et Léon Blum, non sans rappeler qu’il n’avait trouvé que sympathie et amitié chez les Israélites lors de son arrivée à Paris. Mais, sous la montée des périls, avec l’arrivée massive des exilés d’Europe centrale, tout change, et le défaut d’enracinement ou l’entre-soi que Jouhandeau prête aux Juifs lui semblent devoir être dénoncés. Au danger qu’ils feraient peser sur le pays, il n’est qu’une alternative, le départ en Palestine ou « le statut spécial ». Autour de Jouhandeau, dont le désir chrétien d’universalité semble soudain évanoui, c’est la consternation, de Gaston Gallimard à Paulhan, dont la réaction est bien connue. Il rappelle à son « cher Marcel » que Barrès, peu suspect de favoritisme, s’était réjoui de voir tant de Juifs parmi les « engagés volontaires » de 14-18. L’attachement à la France des Juifs alsaciens lui semblait aussi opportun à être souligné. Quant à l’attitude anti-française de Sachs, Paulhan l’attribue à un mimétisme générationnel, à cette mode « qui vient de Rimbaud et du surréalisme – peu de juifs là-dedans. » 

Cinq jours plus tôt, Michel Leiris s’en prend plus vivement à Jouhandeau, Leiris qui avait été l’amant d’une nuit d’abandon total les 26/27 mars 1924, Leiris dont la correspondance et le Journal avouent une égale fascination pour ce mélange d’Eros et de mysticisme, de bonté et de cruauté, de noblesse et de débauche qu’était Jouhandeau, écrivain qu’il admire malgré ses propres attaches au surréalisme : « Je lis ton article dans L’Action française et je suis consterné de voir prendre cet aspect définitif qu’ont les choses imprimées à ce que j’avais cru jusqu’à présent n’être chez toi que boutades. Comment se peut-il que tu n’aies abandonné la position de rigoureuse pureté apostolique qui fut longtemps la tienne que pour t’abaisser jusqu’à souscrire à cette absurdité démagogique qu’est l’antisémitisme ? / Il n’est pas question ici de Sachs (assez médiocre aventurier), ni de Benda (certes très piètre personnage), ni de Blum (dont je veux bien qu’il ne soit qu’un politicien). Il n’est pas question non plus, crois-le bien, de te situer par rapport à une droite et une gauche qui m’apparaissent de plus en plus comme des abstractions. Simplement, il s’agit d’une certaine honnêteté de pensée. / Faire le procès d’un homme en relevant contre lui comme charge la plus grave sa race ou sa nationalité […] est une méprisable tricherie, d’autant qu’on n’a pas le droit, quand on vit de nos jours et qu’on n’a pas l’excuse d’être un illettré, de témoigner du même obscurantisme qu’à des époques où la pensée critique n’était encore que très sporadiquement constituée. » Jean Jamin, l’éditeur du Journal de Leiris, exagère en parlant de « la rupture » qui s’en serait suivie. Un froid inévitable s’installa et dura jusqu’en 1939. À la veille de la guerre toutefois, Leiris remercie Paulhan de l’avoir réconcilié avec Jouhandeau, auquel il écrit affectueusement, le 7 octobre, depuis l’Algérie où l’a appelé le service armé. Ils ne s’éloigneront l’un de l’autre que sous l’Occupation. Pas plus les jeudis de Florence Gould que les colonnes de la NRF de Drieu ne les réuniront. Bien plus tard, à la fin des années 1960, on note une timide reprise des échanges et des témoignages de fidélité mutuelle. La peinture moderne retrouve aussi sa place entre eux, comme au temps où André Masson était le troisième complice de leur bateau ivre. C’était « le temps des assassins », pour rester avec Arthur et citer Leiris, le temps où celui-ci, Georges Limbour et Roland Tual ne quittaient pas le peintre adulé de la rue Blomet, et auprès de qui Max Jacob, en juin 1923, avait introduit Jouhandeau. Dorian Gray parmi les frères Karamazov, en somme. Stéphane Guégan

*Michel Leiris / Marcel Jouhandeau, Correspondance 1923-1977, édition établie par Denis Hollier et Louis Yvert. Préface, chronologie et notes de Denis Hollier, Gallimard / les Cahiers de la NRF, 23€. Riches annexes et riches commentaires de Denis Hollier au sujet du chassé-croisé de 1935-1939 que constituent ces deux bijoux un rien masochistes, L’Âge d’homme de Leiris et De l’abjection de Jouhandeau. « L’un et l’autre sont des livres qui appellent une sanction, des livres par la publication desquels les auteurs s’exposent à un effet en retour sur leur vie privée, qui les exposent en particulier à une traversée de la honte multipliée par l’aveu. » Le fameux Journal 1922-1989 de Leiris, qui bénéficie d’une nouvelle édition établie par Jean Jamin (Quarto Gallimard, 25€), fait état des réactions d’étonnement et d’effroi (Jouhandeau) que suscita la circulation du manuscrit de L’Âge d’homme à partir de la fin 1935. Où l’on voit que Leiris accorda diffusion du texte et liquidation ambiguë de soi : « Si j’ai fait mon portrait avec tant de minutie, en me montrant si vil, ce n’est pas par complaisance mais avec sévérité et comme un moyen de rompre. Ce que m’a dit Picasso, de mon portrait physique du début : “Votre pire (ou meilleur) ennemi n’aurait pas fait mieux !” » De son côté, fin mai 1940, alors que la Wehrmacht arrive à Abbeville, Drieu la Rochelle confie à son Journal l’écœurement de l’époque et de la défaite annoncée qu’il éprouve : « Je pense aux hommes que j’aime dans l’écriture, à Bernanos, à Céline, à Giono, à Jouhandeau : ce sont les vrais. Je pense un peu à Malraux. Je n’aime plus Montherlant. Il y aussi le pauvre petit Eluard et un ou deux que j’oublie. » Parions que ces deux-là sont plutôt Aragon et Morand qu’André Breton et Leiris. À cet égard, n’oublions pas que Paulhan encouragea ce dernier, non moins que Jouhandeau, à collaborer à la NRF de Drieu dont je ne dirais pas, à rebours de Jean Jamin, qu’elle était alors « passée sous les ordres et goûts de Vichy et de l’occupant ». Formule aussi inadéquate à la situation politique hétérogène du moment qu’au contenu de la revue des éditions Gallimard durant les années sombres. SG

L’AMOUR, TOUJOURS

product_9782070197187_195x320Délicieusement cruelle, adorablement perverse, suprêmement croqueuse, la garce ressemble parfois aux grands livres qu’elle a inspirés. Ces récits mal famés, Jean-Marie Rouart les connaît, les adule et leur a fait une place royale parmi ses « passions littéraires ». On se souvient du beau volume qu’il a dédié, chez Robert Laffont, en 2016, aux écrivains qui, de Rabelais à Drieu la Rochelle, de Lawrence à Jack London, ou encore d’Aragon à Michel Déon, « enchantent la vie ». Le héros de son dernier roman a bien du mal, lui, à enflammer la sienne. La revue d’art qu’il dirige, ou qui le dirige, avec un sens très aigu des compromissions monnayables, ne l’a pas protégé des usures du temps, et encore moins des sursauts de sa virilité déclinante. Au contraire, les feux de l’amour le rongent et le narguent. Il se sent affreusement seul, tragiquement vieux. Dans la rue, au café, en avion, les corps, jusque-là disponibles, se ferment aux appels de sa libido en détresse. L’inconnue n’a plus de visage, la passante ne trace plus qu’un sillon de douleur… Écoutons cet exilé du désir, cet orphelin du sexe, et son brame au seuil de l’aventure où le jettent ses ardeurs inapaisées : «Je venais de franchir la plus dangereuse des frontières. J’abordais ce temps glacé que le printemps n’égaie plus. A quoi bon les rencontres quand les yeux des femmes ne s’allument plus ? » Le narrateur d’Une jeunesse perdue se confondant avec son protagoniste central, l’envie m’a pris de poser quelques questions à l’auteur. Rendez-vous au Bistrot de Paris, chez l’ami Jean-Gabriel. « Se soustraire à l’amour physique, c’est renoncer à vivre… On renonce toujours trop tôt, n’est-ce pas ? » Rouart acquiesce: « Mon histoire est celle d’un homme qui paie une femme, c’est un grand classique. J’y ajoute une variante : il ne sait pas qu’il a affaire à une courtisane, une professionnelle de l’Est. J’y ajoute aussi une bonne dose d’humour. Une jeunesse perdue, c’est un peu L’Ange bleu avec le sourire. » A moi, d’acquiescer et de préciser : « Votre héros en quête du grand frisson suit de plus hauts modèles, Chateaubriand et Hortense Allart, ou votre cher Valéry et la terrible Jeanne Voilier. Pourtant il dégringole plus vite de l’illusion à l’abjection, du rêve au cauchemar… »  A ces noms, Rouart s’anime de plus belle : « Chateaubriand, Valéry, Nabokov, bien sûr… Plutôt la souffrance que la mort, le chagrin que le rien, disait Faulkner… Je vais peut-être donner à mes lecteurs l’impression de piétiner la pureté qu’on associe d’ordinaire aux élans du cœur. Mais les relations entre la passion et l’argent m’ont toujours fasciné. L’amour a toujours un prix. Et le plus cher, c’est le mariage. » Nouveau sourire. Tout en laissant parler nos assiettes, nous passons au crible les raffinements de sa Lilith, les amnésies de la critique d’art et l’air du temps, plutôt chargé… Puis je quitte Rouart en lui disant qu’Une jeunesse perdue est sans doute son meilleur roman depuis Avant-guerre !

9782221196168Heureuse coïncidence, Laffont republie le Renaudot de 1983, avec Le Cavalier blessé, Le Scandale, Les Feux du pouvoir, La Blessure de Georges Aslo, sous un titre un peu racoleur. Il est vrai que Rouart aime à frotter ses fictions aux jeux de l’amour et du pouvoir, toile d’araignée infinie où ses romans tissent leurs propres pièges. L’Eros et l’Etat sont deux des sources d’inspiration les mieux établies de son œuvre romanesque, que Philippe Tesson retraverse en tête de ce nouveau Bouquins. Il y décèle, après Jean d’Ormesson, l’héritage d’Aragon et Drieu, peut-être les auteurs préférés de Rouart, et ceux qui l’ont définitivement initié à la complexité de la machine humaine. Au fond de l’homme, nous dit-il, il y a le refus d’être trompé par la vie, l’aspiration à vivre ses désirs les plus secrets, à exercer une sorte de droit de conquête. Mais tous les ambitieux dont Rouart observe l’agitation brownienne ne se ressemblent pas. Comment confondre l’aristocratie et la valetaille ? L’appétit du pouvoir, dès La Blessure de Georges Aslo, offre le spectacle dégradant des mesquineries d’antichambre. On croit oublier la femme qui vous échappe en se saisissant des miettes de l’autorité publique. Mais la chimère se venge et vous renvoie au crime de votre existence fausse. En général, la volonté d’arriver, voire l’arrivisme, n’est pas l’ami de l’écrivain pour rien, ils s’échangent cette faculté d’invention et cette énergie destructrice qui valent toutes les séances de psychanalyse. Rouart, moraliste sans raideur, s’en émeut et s’en amuse selon la sympathie qu’il accorde à tel ou tel des intrigants nés de sa plume. Leurs actes plus ou moins coupables se laissent emporter par la grande histoire, de Napoléon à De Gaulle, autre force d’entrainement aux effets variables… Le lecteur insatiable qu’est Rouart tient la résurrection du passé pour l’un des charmes de la littérature, et s’y attelle. Sa plus grande réussite, à cet égard, sa reste Avant-guerre, loué en son temps par Michel Mohrt, qui n’ignorait rien de la guerre civile, où l’Occupation allemande précipita la France, et des amitiés qu’elle brisa. Ne se privant d’aucune des libertés du romancier, Rouart empruntait aux destins de Pucheu, Emmanuel Berl et d’Astier de La Vigerie de quoi brosser vivement le drame de cette époque et redonner ses vraies couleurs à une tragédie encore mal comprise. Dans Guerre et Paix, Tolstoï est de tous les côtés à la fois. L’ambiguïté, l’ambivalence, tel sont les privilèges du roman, et du roman d’amour, sur l’historien. Stéphane Guégan

*Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Une jeunesse perdue, Gallimard, 19€

Jean-Marie Rouart, Les Romans de l’amour et du pouvoir, préface de Philippe Tesson, Bouquins, Robert Laffont, 30€.

9782851971821_1_75Henri Raczymow (dir.), Maurice Sachs, Les Cahiers de L’Herne, 35€ /  Dans Ces amis qui enchantent la vie (Robert Laffont, 2016), Rouart a regroupé trois écrivains sous la catégorie des Voyeurs, pervers, nymphomanes. Entre Samuel Pepys et Anaïs Nin, Maurice Sachs s’y trouve en bonne compagnie. L’habitude est plutôt de le traiter en épigone de Gide et Cocteau, en progéniture malodorante de la veulerie et de l’abjection, ou en proxénète d’une gloire imméritée. Les clercs en robe de chambre, distributeurs de bons points et de certificats de vertu, flétrissent ou vomissent son parcours singulier de juif collabo, d’homo à femmes, de séminariste défroqué, de noceur apatride. Qu’il écrive mieux qu’eux malgré tout ça, et inspire plus d’intérêt, voire de connivence, ils préfèrent l’oublier… Pour le dire comme Henri Raczymow, qui connaît bien l’animal et dirige ce nouveau Cahier de L’Herne, Sachs nous attire trop souvent par sa seule « part d’ombre ». Elle fascine, il est vrai, à juste titre, et nous rappelle, s’il était besoin, le trouble d’une époque dont « Maurice, la tante » a épousé les excès, les risques et les équivoques. Ça commence avant la défaite, du reste. C’est la richesse de cette publication, dont il faut saluer le courage et le sérieux, que de nous plonger dans un entre-deux-guerres différent de celui des manuels scolaires. Les années folles, en tous sens, ont mauvaise presse. Critique d’art occasionnel, mais pointu (son article sur Soutine vaut celui de Drieu), grand éditeur à sa façon (Max Jacob, Cocteau, De Chirico), viveur magnifique (Le Bœuf, etc.), Sachs, à cheval sur deux continents, joua de ses charmes et de ses dons avec une effronterie qui n’avait d’égal que la sympathie et la passion qu’il ne cessa d’inspirer. L’immoraliste du père Gide, que Sachs démasqua au premier coup d’œil, c’était lui. Un grand nombre de lettres, souvent inédites, et d’un style admirable, recomposent l’autre facette du personnage, le séducteur avide d’être aimé, ou souffrant de ne pas l’être assez, insistant même pour l’être davantage. Son côté Proust… Cela déplaisait, indisposait. En 1936, dans L’Action française, Marcel Jouhandeau crucifie le « flatteur » au nom d’un antisémitisme qu’il dit patriotique. La même année, Gaston Gallimard bombarde Sachs directeur des collections Détective et Catholique. Il avait flairé chez l’auteur du futur Sabbat une âme blessée et un grand écrivain. En novembre ou décembre 1942, quelques semaines avant de quitter la France pour l’Allemagne nazie, Maurice lui dira encore son affection et sa gratitude. Sont-ce des pratiques de voyou ? SG

Paulhan singulier pluriel…

 

Soixante-dix ans après son apparition en librairie, L’Étranger de Camus nous revient sous la forme d’un album d’ample format, beau papier et grandes marges blanches, dont José Muñoz a signé l’illustration magnifiquement hachée. De ces éclats assez jazziques naît pourtant un flux noir et solaire, sensuel et implacable, qui nous plonge aussitôt au cœur d’Alger la blanche, ses quartiers populaires, ses rues chaudes et ses tensions communautaires à vif. Les encres de ce dessinateur argentin ne sont pas moins profondes que ses intuitions poétiques. On n’illustre pas Camus, qui décrit peu ; on le travaille au corps. José Muñoz était fait pour un tel combat, il colle au texte sans le banaliser. Il cogne sans l’oublier. Consciences flottantes, corps en rut, il sait tout dire avec sa plume à lui. Peut-on nier les coïncidences ? Muñoz est né en 1942, quand le premier livre de Camus, manuscrit à éclipses et accélérations, sort enfin chez Gallimard. Nous sommes en mai, quelques semaines après le come back de Laval, quelques semaines avant le Vel d’hiv. Entre les deux, ce pitre de Breker s’est fait acclamer par Cocteau pour quelques marbres aux muscles trop tendus. Belle époque, assurément. À sa manière, découlât-elle aussi de l’Algérie des années trente, L’Étranger radiographie la France défaite, humiliée et navigant à vue. Tirant des bords entre la résignation et les accommodements nécessaires, stratégiques. À ses lecteurs, Camus tend un drôle de miroir, aussi brisé que le style de Muñoz. Cette « vie livrée à l’absurde », qui est celle de Meursault, meurtrier sans raison, l’écriture de Camus l’aura traduite en fragmentant sa phrase et dissociant ses mots, double gel narratif qui doit au roman anglo-saxon et français des années trente. Drieu, Malraux, Sartre… Meursault [meurt sot] accepte l’incompréhensible avant de tourner sa condamnation à mort en salut intérieur. La passion de la vérité se gonfle alors d’accents christiques malheureux. Une partie de la critique, en 1942, n’y verra que compassion pour un « déchet moral », étranger au redressement national. Blanchot, au contraire, approuve cette vision aléatoire de la « nature humaine », dépouillée de « toutes les fausses explications subjectives ». Un certain psychologisme a rendu l’âme. Trois bonnes fées avaient veillé sur le jeune Camus, Pascal Pia, Malraux et Paulhan. On s’étonne parfois que ce dernier ait encouragé le romancier à lancer son livre en le donnant d’abord à Comoedia ou à la NRF de Drieu. Gaston Gallimard poussait, bien sûr, à la roue. Le prestige de sa revue était loin d’être terni par les oscillations qu’imposait une survie acrobatique.

Oscillations, en tous sens. De contenu, d’impartialité comme d’attitude à l’égard de l’Occupant. Il faudra écrire un jour l’histoire de la NRF des années 1940-1943, et remettre à jour notamment ce que nous pensons des relations si passionnantes de Paulhan et Drieu, qui ne se résument pas aux « coups de mains » du « collabo » au « résistant ». Leur correspondance, annoncée depuis belle lurette, devrait fournir une mine de renseignements et d’ajustements. Sera-t-elle aussi chaleureuse que le millier de lettres que Paulhan et Marcel Jouhandeau échangèrent entre 1921 et 1968 ? On en doute. En voilà deux qui s’aimèrent et placèrent cette « passion » au-dessus de leurs libidos respectives et de leurs divergences politiques (sauf sur Moscou) ! Après avoir biographié Jouhandeau avec humour et largeur d’esprit, nécessaires pour faire comprendre aussi bien l’homosexualité très active de ce catholique croyant que ses poussées d’antisémitisme maurrassien à partir de 1936, Jacques Roussillat vient d’annoter l’essentiel de la correspondance que Marcel entretint avec Jean, dont il aimait moins les livres qu’il ne partageait le goût de la peinture moderne et le courage d’affronter la vérité, toutes les vérités. Sous ses airs de séminariste précieux et précis, préciosité et précision qui faisaient son charme unique, Jouhandeau fut l’homme des extrêmes, vérifiant Dieu en lui par l’exercice résolu, continu de l’abjection et du repentir secrets. Le sel et l’authenticité de ses livres, récits à peine fardés ou journaux directs, viennent en partie de son catholicisme conséquent, ardent. Il préférait Bérulle à Bossuet, Lacordaire à Aragon, Rimbaud aux surréalistes, Masson à Matisse… D’autres énergies, on le voit, auront contribué à faire de lui le Jules Renard et le Saint-Simon du XXe siècle. S’il s’aveugla quant à la réalité du nazisme et aux vertus roboratives de la coopération franco-allemande, il n’en tira guère profit et sut reconnaître ses égarements. N’oublions ni les notes du fameux voyage de 1941 aux côtés de Drieu, ni sa volonté d’assumer Le Péril juif, son livre le plus véhément, le plus coloré de xénophobie nationaliste (et non raciste), durant les mois qui précèdent le débarquement. Avant et après la libération, Paulhan ne se contenta pas de conseiller son ami en danger au nom du droit à l’erreur et d’une amitié aussi inaliénable. Leur correspondance est un bonheur total, et une vitrine utile. Elles et ils sont tous là, de Braque à Marie Laurencin, de Kahnweiler à Drouin, de Max Jacob l’humilié à Leiris l’éloigné, de Crevel l’aimé à Breton le détesté, de Sachs à Limbour, de Blum à Heller, etc. « Y a-t-il des choses qu’on ne puisse pas pardonner à la vie ? » Marcel et Jean se rejoignaient d’abord sur cette foi. Stéphane Guégan

*Albert Camus, L’Étranger, accompagné de dessins de José Muñoz, texte intégral, Futuropolis /Gallimard, 22 €

*Jouhandeau – Paulhan, Correspondance 1921-1968, édition établie, annotée et préfacée par Jacques Roussillat, Gallimard, 45 €. On lui doit la biographie la plus complète (et ouverte) du mari d’Elise, Marcel Jouhandeau. Le diable de Chaminadour, Bartillat, 2006 (édition revue et corrigée).