DRIEU AU JOUR LE JOUR

A seize ans, Drieu est déjà lui-même, mais il l’ignore, se questionne, s’observe sous toutes les coutures, à commencer par celles de ses pantalons et gilets. Le dandysme, comme le génie, n’attend pas les années…. Contre l’éphémère, et contre une timidité dont il lui est urgent de se défaire, Drieu met des mots sur ses doutes et ses désirs, prend des notes, développe ou non, dialogue avec soi, se construit plume en main. Dès les premières pages de ses agendas et carnets intimes enfin disponibles, lesquels relient son adolescence aux années noires, le futile et le grave, la littérature et la politique, et bientôt le sexe et l’écriture, crus l’un et l’autre, composent le meilleur des portraits chinois. Au commencement, nous sommes en 1909, le lycéen passe de Molière à Horace, du latin à l’allemand, de Montesquieu et Saint-Just à Paul Adam. Les angoisses où on aime à l’enfermer aujourd’hui s’indiquent ici et là, mais sa fierté d’Athénien moderne résiste. Dans sa tête de jeune nanti roulent des idées contraires à son milieu, aux carrières faciles, aux existences casées, aux destins carrés. Ferme d’âme, mot qu’il affectionne en pascalien, Pierre ne juge pas de haut, mais il évalue avec sûreté les marottes d’un moment qui hésite entre Barrès, Nietzsche et la poésie cubiste. L’évolutionnisme glisse au mysticisme, le psychologisme à l’obscur, l’art à l’ésotérisme, le socialisme à l’utopie ouvrière… De quoi les jeunes bourgeois, ceux que tenaillent le manque d’action et la peur du plat, peuvent-ils rêver encore ? Nécessité intérieure faisant loi, Drieu se frotte aux idéologies de l’heure, à l’exclusion du monarchisme maurrassien. Julien Hervier, à qui l’on doit l’édition serrée de ces inédits peu commodes à déchiffrer, rappelle qu’on a longtemps tenu Drieu, à raison, pour un homme de gauche. Beaucoup de ses semblables, sans tout à fait renier leurs idées, devaient se laisser séduire comme lui par la droite dure, il les retrouverait au moment de la relance heureuse de la NRF, fin 1940, éclairée à neuf ici, et jusqu’où nous conduit cette publication indispensable aux rochelliens et à ceux qui, aujourd’hui, en pleine crise des démocraties et en plein essor des communautarismes, se demandent comment « refaire la France ».

L’expression, la sienne en 1939, désigne aussi bien l’attitude de Malraux en Espagne que le rêve de Drieu d’une Europe dressée contre les blocs qui la menaçaient, et où se seraient harmonisés hégémonie et fédéralisme, patrie et hygiène du groupe. Qu’il se soit trompé de méthode sous l’Occupation en déçu du briandisme genevois, Drieu l’a reconnu lui-même, dès le tournant 1942-43. Son pacte franco-germanique tourne court, il y avait illusoirement vu se conjuguer deux ambitions de sa jeunesse impatiente, celle de l’unité nationale reconquise à partir d’une révolution sociale, celle d’une alliance possible entre républicanisme romain et élitisme aristocratique. Balzac et Hugo, souvent cités par les carnets, l’ont nourri à cet égard. Car le beau, le luxe, la liberté de créer, la liberté de mœurs, la foi personnelle ne lui semblent en aucun cas devoir être sacrifiés à l’autorité de l’Etat, si respectable soit-elle. On le voit très tôt méditer l’envolée et l’échec de 1792-94, imaginer un christianisme reconcilié avec la vie ou demander aux arts autre chose qu’une distraction amollissante. Que Rodin soit alors préféré aux préraphaélites anglais, découverts à Londres même, c’est dans l’ordre, de même que son goût des moralistes du Grand siècle et, autre passion qui ne devait jamais s’éteindre, sa lecture catholique, politique, de Baudelaire, le poète des saines contradictions de l’homo duplex : « Certes je sortirai quant à moi satisfait / D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve », recopie-t-il en 1911, écornant à peine la ponctuation de ce qu’il désigne d’un mot révélateur : « Révolte ». De Nietzsche, autre choix qui signe, il a appris que le Christ avait moins racheté les hommes par sa mort qu’il ne leur avait appris comment vivre par son enseignement. Pas d’antichristianisme laïcard chez notre républicain en mal de vraie République, car il a reconnu en lui la force multiséculaire de « l’inconscient héréditaire religieux ». Mais sa foi refuse toute « retraite », tient le « regret » pour le « fardeau des faibles », et exige un libre-arbitre actif, dans le mouvement de l’événement, à rebours de la pauvreté d’âme… Dans le carnet des Dardanelles, sa campagne de 1915, on lit : « Le sentiment de soulagement au début de la guerre. Enfin l’histoire remarche. Cette attente qui est toujours au fond des cœurs. » Le bellicisme des futuristes ne l’a pas plus contaminé pourtant que celui, plus tard, des nazis. Charleroi était passé par là. En 1939, soucieux comme jamais de trouver un remède à l’atomisme du corps national, il prêche de plus belle la restauration du corps, non l’apologie de la guerre, qui est l’apologie de la mort. « Jouer Dantzig sur un match de football » : sa formule tient de l’humeur, non de l’humour. « A partir du moment où le corps reparaît, un nouveau type d’homme est remis en honneur », conclut-il.  Ses agendas touchent donc à l’essentiel, certains brefs aveux aussi. En 1913-1914, il en va ainsi de cette notation, qui n’est pas orpheline : « Deux êtres que je passerai ma vie à découvrir : la femme, le juif. » Sans exclusive fut pourtant sa sociabilité de l’entre-deux-guerres, comme le volume la renseigne à vif. Il s’achève par d’autres interrogations. Le dilemme. Notes sur le nationalisme, en 1942, opère ainsi des rapprochements qui saisissent : « Goethe a vécu dans la défaite de sa patrie. Mais avant et après lui il y a eu une Allemagne libre ». Protégé par sa première épouse, qui était juive, l’attachante et brillante Colette Jéramec, Drieu s’est tué au lendemain de la Libération. Avait-il deviné qu’elle ne ressemblerait pas à la France « refaite » dont Malraux et lui s’étaient donné le mot ?

Stéphane Guégan

*Pierre Drieu la Rochelle, Jouer Dantzig sur un match de football, Carnets intimes 1909-1942, édition et avant-propos de Julien Hervier, Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 19€.

BAUDELAIRIANA

Etienne Carjat, Charles Baudelaire, Paris, 1866

A 16 ans, Baudelaire était déjà lui-même et il le savait. Les lettres adressées alors à sa mère étincellent de brio, de vie et d’appels insatiables. Ce sensible rentré s’y met à nu, en tout, avant tous. Le lycéen préfère les études au collège et aux collégiens, les livres aux professeurs qui ont pourtant détecté une perle rare, difficile à polir toutefois. La poésie l’a déjà empoigné, plus que la hâte de publier. Bientôt les jupons et sa première chaude-pisse, confiée sotto voce à son demi-frère en 1839. Un rare témoignage antérieur, destiné au même, nous le dépeint avide de lectures fortes : « J’aime assez le romantique », lui avouait-il à 11 ans, en 1832, alors que Gautier et Pétrus Borel se débarrassaient, frénétisme obligeait, du sentimental 1820. Charles les lira et, plus important, leur restera fidèle mêlant cette inspiration ténébreuse et rieuse à son baroquisme chrétien propre. Il y a peu, ces lettres et tant d’autres trésors, peintures, estampes comme photographies et manuscrits, ont été livrés, gracieusement, aux mordus de Baudelaire, sur lequel les hommages de la nation et de la presse ne pleuvent pas, comme l’écrit Jean-Claude Vrain, l’instigateur de l’exposition décisive qui vient de se refermer à la mairie du Vie arrondissement. Remercions-en aussi le maire, Jean-Pierre Lecoq. D’autres que lui auraient probablement abdiqué devant le wokisme proliférant, peu tendre avec ce poète qui parlait si mal, dit-on, des femmes, de la démocratisation délirante et du progrès, ce satanisme déguisé en bien, comme le rappelle André Guyaux en tête du catalogue. Car, si la fête dura peu, comme les meilleures agapes de l’esprit et du vrai goût, il reste une publication, presque un livre par la somme d’informations, souvent inédites, qu’il abrite. Sa « vie avec Baudelaire », Vrain pouvait seul la raconter avec force et émotion, notamment lorsqu’il évoque la figure de Claude Pichois. D’une telle richesse, d’une telle patience à traquer la pièce exceptionnelle, on éprouve quelque honte à parler si brièvement. Si la manifestation se présentait dans le plus simple appareil (au diable les scénographies quand il en va du plus grand génie français !), l’ouvrage déploie un luxe de reproductions et de commentaires aiguisés, de sorte que le lecteur s’y promène, pantois, et y retrouve décuplés les frissons de sa visite. Au titre de ces curiosités aptes à combler plus d’un collectionneur, il faudrait s’arrêter sur tel tirage de Nadar, telle épreuve unique de la dernière photographie de Baudelaire à l’été 1866 (notre illustration), tel document, tel tableau, comme la copie par Legros du portrait de Baudelaire par Courbet. On vibre aussi devant le beau visage de Poulet-Malassis charbonné par Carolus-Duran, feuille qui a appartenu au poète comme ce bel exemplaire de l’eau-forte de Manet représentant Lola de Valence, posant au-dessus du quatrain que l’on sait. Un des deux manuscrits d’Un voyage à Cythère porte dédicace à Nerval, et donc à l’Eros navré, mais toujours renaissant, de son modèle, adepte du rococo et des voyages amers. Parmi les exemplaires de l’édition originale des Fleurs du Mal, série inouïe, se trouvait celui sur Hollande d’Asselineau, indissociable Pollux des Salons de Baudelaire, qui n’ont pas été oubliés. On y croisait encore une épreuve corrigée du Reniement de saint Pierre, le poème qui obséda Drieu sa vie durant. Sous nos yeux, « tristes blasphèmes » se mue en « affreux blasphèmes », qui sent son Bossuet lu et relu. De lettres en envois, de livres en livres, un monde se recompose avec ses contemporains majeurs. Que Jean-Claude Vrain ait rangé parmi eux Théophile Gautier, omniprésent dans le catalogue, prouve sa fine connaissance des choses de l’esprit, dont la bibliophilie fut autant le levier qu’un coup de foudre, dans l’ennui des casernes, pour ces fleurs qui n’étaient plus de rhétorique. SG // Charles Baudelaire (1821-2021) Exposition du bicentenaire, Librairie Jean-Claude Vrain, 30€. Quant à l’exposition de la BnF, Baudelaire. La modernité mélancolique, voir ma recension à paraître dans Grande Galerie.

Dans son dernier livre en date, fruit de la dernière série de cours qu’il prononça au Collège de France, Antoine Compagnon choisit de s’intéresser aux ultima verba, dernières œuvres, dernières images ou dernières paroles. Triplicité fascinante, un livre de Chateaubriand en concentre le prestige. La Vie de Rancé, que certains d’entre nous tiennent pour l’un des plus éminents de son auteur et de toute la littérature française, souleva l’incompréhension de Sainte-Beuve, à sa sortie, en 1844. Trop calotin, trop discontinu, trop désinvolte… On connaît la musique des sourds et des secs. Sainte-Beuve n’a pas mieux compris, ni défendu, Baudelaire, Stendhal et même Gautier, quand on y regarde de près. Proust lui règlera son compte en connaissance de cause. Or, Rancé, écrit justement Compagnon, « préfigure la poésie de la mémoire de Baudelaire à Proust ». Barthes doutait un peu des fins, l’édification de ses lecteurs, le pardon de ses péchés, que l’enchanteur annonçait vouloir servir, en accord avec son confesseur. Il doutait aussi que les modernes puissent encore le lire ainsi. Double erreur. L’autre reviendrait à donner raison à Maurice Blanchot, le faux écrivain par excellence, persuadé que la littérature ne visait que sa propre disparition, n’aspirait qu’au silence dont elle serait indûment sortie et que la décision de ne plus écrire confirmait ce que devait être l’œuvre conséquente, une mise à mort, par les mots, de tout ce qui débordait l’espace autonome de son énonciation. La vie, quand bien même la littérature n’en capterait qu’une intensité inférieure à son modèle, semblait un but plus légitime à Chateaubriand, ce que confirme l’ultime bouquet de son Rancé. S’il relève d’une tradition hagiographique bien établie, René la colore de sa sensualité et de son catholicisme noblement didactique. Du reste, la finalité édifiante du texte sort renforcée des multiples échappées autobiographiques qui rappellent l’écriture chorale des Mémoires d’outre-tombe. Quitte à digresser, Chateaubriand, semblable en cela à Baudelaire et Drieu, n’oublie pas les tableaux. « Peindre est l’acte le plus chaud d’acceptation de la vie », écrivait ce dernier en mai 1940. Après avoir si bien parlé du vieux Guérin, peignant son dernier tableau à Rome, la très racinienne Prise de Troie, Chateaubriand introduit Poussin, deux fois, parmi les méandres de son Rancé. La première occurrence rejoint un mythe que scrute Compagnon en détails, le chant du cygne chez les génies, ou l’imperfection voulue comme élection : « On remarque des traits indécis dans le tableau du Déluge, dernier travail du Poussin : ces défauts du temps embellissent le chef-d’œuvre. » La seconde référence à Poussin, qui a inspiré son plus beau livre à Gaëtan Picon, ramène le lecteur au Déluge par une voie plus moderne, c’est-à-dire plus propre au XIXe siècle et à son art, obsédés d’historicité fuyante et de temporalité vécue : « Ce tableau rappelle quelque chose de l’âge délaissé et de la main du vieillard : admirable tremblement du temps ! Souvent les hommes de génie ont annoncé leur fin par des chefs-d’œuvre : c’est leur âme qui s’envole. » Le tableau, pour Baudelaire et Manet, devra témoigner du temps de son exécution et de la décision de son inachèvement. Au terme de ce livre où Rancé sert de « conducteur » et conduit Compagnon à réfléchir sur le « dernier livre » ou le « dernier style », nous retrouvons Proust, Baudelaire et le thème du dernier portrait, celui en qui tout se résumerait, sachant que chaque poète, pour Marcel, résumait la poésie à soi seul. De la dernière séance à laquelle Carjat soumit le poète des Epaves, deux images nous restent. Proust aura connu, par la reproduction, la « plus dure », la « plus misérable » des deux (notre ill.), écrit Compagnon, celle où Baudelaire semble, menton bas, regard dément, de l’autre côté du miroir. Au « J’allais mourir » du Rêve d’un curieux semble s’être substitué un terrible « Je vais mourir ». Proust ne sera pas le dernier, face à l’ultime lucarne, à avoir « envie de pleurer ». Le beau livre de Compagnon, plein de son sujet, permet d’accrocher d’autres profondeurs à cette photographie mythique et à tout ce qu’elle suggère d’infini et de réfléchi. SG / Antoine Compagnon, La Vie derrière soi. Fins de la littérature, Editions des Equateurs, 2021, 23€.

IN ALTA SOLITUDINE

Marie de Flavigny, comtesse d’Agoult, nous revient avec bonheur. Impossible de se lasser de cette incurable causeuse à qui la conversation, cette fraternité du salon et du cancan, était aussi vitale que le rétablissement de la République raisonnable. Aux absents, aux lointains, hommes et beaucoup de femmes, elle écrivait comme elle parlait, simplement, fermement, selon le dosage parfait de hauteur et d’intimité, voire d’humour, qu’appelaient ses destinataires. Ils n’ont pas beaucoup changé depuis le tome IX à quelques exceptions près. Les années 1858-1859, très marquées par la question italienne (et donc autrichienne), voient surgir tout de même quelques visages nouveaux, ces jeunes gens, que l’ancienne maîtresse de Franz Liszt ne renonce pas à charmer. Bien des déceptions, des deux côtés, en découlent. Mais Marie préfèrerait mourir que de ne pas séduire, d’une manière ou d’une autre. À défaut de toujours plaire, elle fascine en faisant assaut d’intelligence, d’assiduité au travail et de recommandations à celles et ceux qu’excite, à Paris, le prestige de la vie des idées et du monde artistique. Là, sous Badinguet, se situe la vraie royauté, et presque la seule légitimité. À rebours de son gendre Émile Ollivier, le mari de Blandine (l’une des filles qu’elle a données à son musicien hongrois), elle ne conçoit aucun rapprochement avec l’ennemi, Napoléon III, aucun pardon au 2 décembre. Ses têtes couronnées, ce sont plutôt, chacun dans son genre, Lamartine et Michelet, qui l’encourage à poursuivre son étude sur les anciennes Provinces-Unies et à promouvoir un théâtre national ; c’est aussi Ingres, dont elle n’arrive plus à troubler la vie bien réglée de travail et de réclusion domestique. Autocentré, hypocondriaque, Wagner, dont elle fait la connaissance dans le milieu de Cosima von Bülow (l’autre fille de Marie et Franz), lui semble en tout point ressembler au maître de Montauban. Après s’être méfiée de la « musique de l’avenir », force est de reconnaître que l’auteur de Lohengrin en a. À côté de ces aigles, la correspondance de la comtesse fait entendre toutes sortes d’individus, répartis en cercles plus ou moins étanches. Les réprouvés et exilés de 1848 ne se laissent pas oublier. En Suisse, « cette terre helvétique que la proscription rend un peu française et où la république s’honore par sa constance dans le malheur », elle croise ainsi Ferdinand Flocon, ex-carbonaro et tombeur de Louis-Philippe, ancien ministre de 48 et proche de Marx avant de soutenir la répression terrible de juin, puis de plaider pour l’amnistie des insurgés ! Bien plus modéré, Victor Schœlcher, que le fanatisme et l’angélisme actuels déboulonnent ici et là, reste fidèle à sa « belle amie » depuis Londres. Il ne se prive pas, sans craindre qu’on ouvre leurs lettres, de lui avouer ce qu’il pense de la politique étrangère de Napoléon III. Le 4 février 1859, revenant sur l’attentat d’Orsini qui avait visé l’Empereur, la rencontre de Plombières et le traité d’alliance entre la France et l’Italie, traité qui préservait les états pontificaux et prévoyait une entraide militaire en cas d’attaque de l’Autriche toujours maîtresse de la Lombardie-Vénétie, Schoelcher juge honteux le mariage de Plon-Plon, le cousin libéral de Napoléon III, et de la fille du roi de Sardaigne Victor-Emmanuel II, la princesse Marie-Clotilde de Savoie. On sait, par ailleurs, comment le mari volage se comporta à l’égard de sa très pieuse épouse.

Qu’en est-il de Marie pour qui l’Italie de Raphaël et Titien reste une seconde patrie ? Protestante d’éducation, démocrate et française de cœur, elle n’assiste pas à la déconfiture des armées autrichiennes, au temps de Magenta et Solférino, sans se réjouir du rabaissement de l’ennemi monarchique et catholique. Elle vibre à nos victoires militaires autant qu’elle s’indigne de ce qu’elle conçoit comme la trahison de Napoléon III envers les partisans de l’unité italienne. Lors de l’armistice de Villafranca, en juillet 1859, elle parle d’une Paix de dupes et de politique d’escamoteur au profit de Vienne, qui conservait la Vénétie, et du Pape… À voir Marie s’agiter sur tous les fronts, seul remède efficace à sa neurasthénie endémique et à ses sincères frustrations politiques, on se prend à douter de l’alta solitudine dont elle a fait sa devise, cette haute solitude ne devenant altière qu’avec ceux et celles qui trahissent ses projets littéraires ou ne partagent pas ce qu’elle nomme ses «opinions artistiques subversives». Elles n’ont pourtant pas grand-chose à voir avec les bombes d’Orsini. Le fort sage Ponsard lui sert toujours de conseiller théâtral, elle qui rêve de porter sur les planches parisiennes ses Jeanne d’Arc, Marie Stuart ou Jacques Cœur, loin des réalistes de tout poil qui, en cette fin des années 1850, conquièrent aussi la scène. En littérature, Baudelaire et Flaubert n’existent pas pour elle. Concernant la peinture, pas plus que Claire de Charnacé, sa chère fille du premier lit, elle ne goûte Courbet. N’est-ce pas son droit, sa liberté, du reste, que de lui préférer Ingres, Chassériau, Simart, Bartolini et Lehmann, ses portraitistes distingués et plutôt flatteurs ? Il arrive, en effet, que les mal aimés se soucient beaucoup de leur image. En l’occurrence, ce narcissisme blessé nous vaut l’une des meilleures surprises du volume, la rencontre de Marie et de Zacharie. Avec Astruc, qui devait bientôt entrer dans le cercle de Manet et auquel le musée de Brême rendra hommage à la rentrée, la comtesse prit les devants et engagea, par écrit, une relation qui allait s’avérer aussitôt fertile. Le 8 mai 1859, sur le coup d’un des feuilletons que le jeune critique (26 ans) vient de consacrer au Salon, elle lui fait savoir qu’elle en a apprécié le ton exempt de pédanterie et la fervente teneur : vos « idées sur l’art […] me sont extrêmement sympathiques ». Comment pourrait-il lui refuser une faveur, celle de parler de deux graveurs, Salmon et Flameng ? Elle ajoute que le premier a reçu d’Ingres des « conseils et des marques de la plus entière approbation ». En dira-t-elle plus ? La pudeur ou la prudence l’empêche d’avouer à Astruc que ces deux burinistes hors pair ont exposé des portraits d’elle… Le critique et poète va vite s’exécuter, il glissera même deux mots d’éloge au sujet des Esquisses morales de Daniel Stern, nom de plume de la comtesse, que le médaillon de Flameng devait illustrer. Cosima s’étonnera que sa mère dévoile, ce faisant, le vrai sexe de son pseudonyme. Il lui échappait l’espèce de bisexualité que Michelet, en expert, sut traduire. La lecture d’un fragment du livre à venir sur les Pays-Bas l’avait comblé. Il le lui écrit en novembre 1858 : « Cela est d’une force et d’une solidité à l’épreuve, et plus que virile (Michelet souligne). Les hommes écrivent tant de choses qui le sont si peu. »

Stéphane Guégan

Marie de Flavigny, comtesse d’Agoult, Correspondance générale, tome X : 1858-1859, édition établie et annotée par Charles F. Dupêchez, Honoré Champion, 120€. Au sujet de la lettre du 8 mai 1859 et d’Astruc, on ajoutera ceci à l’annotation de la page 333 : lisible d’abord dans Le Quartd’heure, la recension du Salon de 1859, que Poulet-Malassis fit paraître sous le titre Les 14 stations du Salon et précéder d’une lettre de George Sand, constitue le commentaire le plus décisif de l’événement avec ceux de Baudelaire, Gautier, Dumas père, Maxime Du Camp, Houssaye et Louis de Ronchaud (un intime de la comtesse d’Agoult). Au nom de la diversité du réel dont tout grand artiste doit traduire sa perception ou sa transposition, il accuse certains artistes, Flandrin en tête, d’idéalisation périmée. Si Corot, Delacroix et Courbet lui semblent résumer « la peinture moderne » en ses « sources vitales », Astruc se montre très averti de la nouvelle vague, Legros et Whistler notamment, et ne rejette pas en bloc Ingres et l’ingrisme, belle leçon de tolérance dont Salmon et Flameng vont profiter. Le premier a gravé le double portrait qu’Ingres a laissé de la comtesse et de sa fille Claire : « Il semble que le crayon se soit joué à travers ces étoffes, ces fonds d’appartements si élégants, cette recherche poétique, doux asile d’un grand esprit, d’un poète, d’une âme faite d’élans fiers et généreux. » La chaleur complice des 14 stations ne faiblit pas face au portrait de Flameng : « La belle tête ! … le front est élevé ; les cheveux retombent abondants sur le cou, entremêlés de fleurs. L’œil brille, pur ; le nez se courbe noblement ; la bouche s’émeut… Eh quoi, ce doux visage se plaît aux pensées graves… ». Fin 1862, Manet peindra Astruc au premier plan de sa Musique aux Tuileries, quelques mois avant que celui-ci ne venge l’affront du Salon des refusés. À croire que le destin de Manet était lié depuis le mariage florentin de Blandine aux cercles de Marie.

HÉRITAGES DE 48 : Histoire de la Révolution de 1848, qu’elle achève de publier par bravade sous le Second Empire, reste le chef-d’œuvre littéraire de la comtesse rouge et son vrai manifeste politique. Maurice Agulhon, le plus percutant analyste de la IIe République au début des années 1970, y a puisé bien des éléments de compréhension et, au-delà, une émotion intacte, comme celle qui saisit les Parisiens au soir de l’incident du 23 février 1848, sous les fenêtres de Guizot démissionné, fusillade d’abord accidentelle qui transforme une manifestation de joie en révolution. La nuit tombe sur le régime de juillet et sur les cadavres de la bavure, portés en triomphe à la lueur de torches mélodramatiques et gages d’une radicalité que plus rien ne peut stopper. Commentaire de Daniel Stern/Marie de Flavigny : « L’Enfer de Dante a seul de ces scènes d’une épouvante muette. Le peuple est un poète éternel, à qui la nature et la passion inspirent spontanément des beautés pathétiques dont l’art ne reproduit qu’à grand peine les effets grandioses. » Marx, fasciné par la France de 48 et qui en tira un livre d’une rare puissance, n’a pas assez lu Stern et Tocqueville. Là où le politique et le social se galvanisèrent réciproquement, là où les principes démocratiques de 1830 se retournèrent contre une monarchie constitutionnelle désormais incapable de réformes et aussi sourde aux malheurs des pauvres qu’aux aspirations des couches inférieures de la classe moyenne, Marx n’a voulu retenir que la paupérisation terrifiante des masses ouvrières, que les deux premiers avaient dénoncée sous Louis-Philippe, et l’hypothèse d’une guerre de classes accédant à l’action sanglante. Persuadé que la défaite de juin 48 n’est que provisoire, il fixe sa théorie de la revanche des parias parce qu’il la pense porteuse d’un avenir radieux auquel la Commune de 1871, selon lui, a failli toucher. À sa suite, l’extrémisme de gauche, voire de droite, tiendra la semaine sanglante pour l’accoucheuse, à terme, d’un autre monde. Dans un livre très brillant et magnifiquement écrit, Guillaume Barrera, qu’on sent travaillé par la pensée et le style de son cher Montesquieu, consacre plusieurs chapitres à une lecture croisée des écrits de Marx et Tocqueville sur 1848 et, conséquemment, sur les maux éternels de nos démocraties. Car la guerre civile, sujet de ce livre qui résonne tant aujourd’hui, est aussi ancienne que la Cité grecque, hantée par la désunion et ses causes, l’inégalité des richesses et des responsabilités. Barrera, que rien n’intimide, poursuit l’enquête jusqu’aux turbulences du monde arabe actuel. S’il donne toute son importance à la chute de Rome, aux guerres de Religion et à l’Angleterre du XVIIe siècle, sans négliger le pragmatisme plus lumineux et généreux qu’on ne le croit d’un Machiavel, s’il rappelle que le christianisme, par le surplomb qu’il instaura au-dessus des petitesses humaines et de l’esprit de lucre, est une source du socialisme, il n’oublie pas que le mieux est l’ennemi du bien, et le pire très souvent le solde des révolutions plus ou moins utiles. Alexis de Tocqueville, le 22 avril 1848, à son grand ami Gustave de Beaumont : « Vous le dirais-je, je respire en me sentant hors de l’atmosphère de ces petits et misérables partis dans le sein desquels nous avons vécu depuis dix ans […]. La dynastie Thiers, Molé et Guizot est renversée, Dieu merci, avec la dynastie royale. C’est toujours cela de gagné. Il me semble que nous allons recommencer une nouvelle vie politique, vie orageuse et courte peut-être, mais différente de celle qui a précédé, laquelle ne me plaisait guère. » SG / Guillaume Barrera, La Guerre civile. Histoire, Philosophie, Politique, Gallimard, L’Esprit de la Cité, 22€.

BAUDELAIRE À NU

71937La mère de Baudelaire se rongeait les sangs, son fils, qu’elle savait génial, mais incorrigible, remettait ça. Non content d’avoir goûté aux tribunaux pour Les Fleurs du Mal, de préférer les « filles » au ménage bourgeois et de tirer le diable par la queue, Charles s’était jeté dans un projet plus inquiétant encore. Par horreur de Rousseau et de ses modernes prosélytes, et afin de réfuter l’idée absurde que l’homme naissait bon, l’intrépide avait décidé d’écrire ses propres Confessions et d’y entasser toutes ses « colères » et ses « rancunes ». Au début d’avril 1861, Baudelaire l’annonce à celle qui reste, malgré la mort du général, Mme Aupick, la sentinelle d’Honfleur, la mère aimée et haïe… Le poète aura quarante ans sous peu mais il en paraît beaucoup plus. La vie de plaisirs, la maladie et ses graves ennuis d’argent ont ruiné ses ardeurs de jeunesse et accru en lui l’impression d’un désordre profond, d’un mécontentement de soi, qui le ronge autant que la syphilis. Ce qu’il appelle sa « vérole », et dont il observe les « retours », change de tour en janvier 1862, alors qu’il brigue le fauteuil académique du défunt Lacordaire, « prêtre romantique » dont il s’estime l’héritier à juste droit. Le fragment du 23 janvier 1862 est célèbre : « j’ai senti passer sur moi le vent de l’aile de l’imbécillité ». Des vagues torpeurs en commotions alarmantes, les crises vont s’accuser et l’acculer à toutes sortes d’expédients… Baudelaire ne sait plus trop si le suicide mettrait fin à ses malheurs ou confirmerait la faiblesse qu’il se reproche. La meilleure des « hygiènes », son mot, c’est travailler. Demeure donc un solide désir de publier, avant de disparaître, « mes œuvres critiques, si je renonçais aux drames […], aux romans, et enfin un grand livre auquel je rêve depuis deux ans : Mon Cœur mis à nu ».

product_9782070415328_195x320Beau titre, « titre pétard », il était emprunté à Edgar Poe, comme l’idée d’un florilège d’aphorismes, et il laissait présager un double déshabillage. L’époque et ses vices, différents de ceux du poète, appartenaient au programme. Hélas, Mon Cœur mis à nu subit la loi des livres « trop rêvés », écrit André Guyaux, le meilleur éditeur de ces notes cruciales qui reviennent en librairie, plus riches de commentaires et d’annexes, sous une couverture explosive (si volcanique qu’elle inverse involontairement l’autoportrait qui lui sert d’illustration). On doit tenir ces « pointes » pour autant de « fusées », autre projet mis en chantier alors, et d’aveux sur la relation équivoque, désir et dégoût liés, que l’écrivain entretient avec le « contemporain » en ce moment de bascule du Second Empire. Dans son Baudelaire. L’irréductible (Flammarion, 2014), Antoine Compagnon s’est justement évertué à déjouer les pièges d’une lecture globalisante et négative des « dernières années » du poète, que ses aigreurs et son état auraient condamné à l’échec littéraire et aux pires dérives idéologiques. De 1859 à 1866, de la plaquette sur Gautier aux Épaves, il n’a guère molli. La seconde édition des Fleurs et ses traductions de Poe, autant que la publication des premiers poèmes en prose du Spleen de Paris ou ses articles sur Manet et Constantin Guys, l’ont définitivement installé, même aux yeux de l’administration impériale et d’un critique aussi écouté et retors que Sainte-Beuve, parmi les valeurs sûres de la République des Lettres. Certes, l’homme demeure imprévisible, insituable, craint… Il faut donc lire Mon Cœur mis à nu, avec André Guyaux, comme le laboratoire parallèle d’un ultime combat contre les hérésies d’un temps contradictoire, exaltant à certains égards, mais livré au culte du progrès en ses deux faces, l’ivresse technologique et l’angélisme fraternitaire.

9782070703753Si différentes que fussent ces deux passions, elles postulaient souvent une foi laïque aussi fragile qu’oublieuse du dogme autour duquel s’étaient construites la pensée et l’esthétique de Baudelaire, celui de la déchéance originelle de l’humanité. Nul sartrisme avant l’heure : le mal est antérieur au social, l’essence précède l’existence. On pense à l’une de ses fusées les plus vertigineuses : « Quand même Dieu n’existerait pas, la Religion serait encore Sainte et Divine. » Mon Cœur mis à nu, bilan comparable à L’Atelier de Courbet où le poète figure en bonne place, revient sur « l’ivresse »  vite dissipée de 1848 pour mieux dénoncer ce goût de « la destruction » chevillé aux hommes, et dont les journaux font leur pâture, tout en proclamant la société actuelle en progrès… Il est remarquable que deux esprits d’élite, mais de camps opposés, Drieu et Georges Blin aient interrogé et revalorisé, à peu près au même moment, le catholicisme de Baudelaire, où l’université républicaine voyait le credo superflu d’un dandy hors de l’histoire en marche ! « Toute littérature dérive du péché », écrivait-il à Poulet-Malassis, à la fin d’août 1860. L’ambivalence, faut-il comprendre, n’est pas un vice de pensée, mais la pensée même, elle se confond avec l’exigence, la morale « désagréable », qui anime le poète et le critique dans ses réflexions alors fréquentes sur le moderne. La dernière livraison de L’Année Baudelaire, livraison double et ouverte à toutes les approches, les meilleures comme les plus contestables, explore le devoir d’inventaire que l’écrivain aura imposé à ce qui constituait la modernité du début des années 1860, de Courbet à Manet, de la photographie à la presse à gros tirage, de la solitude haussmannienne à « cette excitation bizarre qui a besoin de spectacles, de foules, de musique, de réverbères même », excitation sans laquelle la vie urbaine serait un enfer et le Spleen de Paris un simple bréviaire de mélancolie. Quelle attitude, dès lors, adopter à l’égard des réserves que Baudelaire formule à l’endroit de la nouvelle peinture et des nouveaux médiums ? Faut-il parler de cécité avec Jean-Christophe Bailly, et confirmer la thèse d’un jugement esthétique devenu inapte à adhérer aux vraies forces du présent ? Doit-on, au contraire, avec Compagnon, Guyaux, Jean-Luc Steinmetz, Jérôme Thélot et Patrick Labarthe reconnaître la légitimité des critères d’évaluation et des jugements du « dernier Baudelaire » ? Le lecteur jugera. Les réticences et les colères baudelairiennes ont assurément leur vérité. L’Année Baudelaire nous aide à la dégager. Stéphane Guégan

*Baudelaire, Fusées. Mon Cœur mis à nu. Et autres fragments posthumes, nouvelle édition d’André Guyaux, Gallimard, Folio classique, 8,20€

**Antoine Compagnon (dir.), L’Année Baudelaire, n°18-19 (Baudelaire anti-moderne), Honoré Champion éditeur, 65€. Rappelons qu’en 2011, à l’initiative de Robert Kopp, le Baudelaire de Georges Blin (Gallimard, 1939) a été réédité, diminué de la belle préface de Jacques Crépet mais accru du résumé des cours du Collège de France (1965-1977), et que son autre livre décisif, anti-sartrien, Le Sadisme de Baudelaire (Corti, 1948) attend de l’être. Cette livraison de L’Année Baudelaire lui est dédiée. Ajoutons, avec André Guyaux, que Baudelaire est surtout à rapprocher du Laclos des Liaisons.

9782081358089_cm***J’ai toujours pensé que certains tableaux n’auraient pas dû, ou ne devraient pas, être montrés dans les musées. Ces œuvres-là, antérieures ou extérieures à la sphère publique propre à l’âge moderne, n’ont pas été faites pour être livrées au premier regard, et exposées à la violence incontrôlable de tous. Faut-il souligner que les menaces ont eu tendance à s’accroitre et se perfectionner dernièrement ? Ainsi ceux qui continuent à invoquer la nécessaire démocratisation ou circulation des biens culturels, sans toujours en mesurer les conséquences, ne pensent-ils pas assez au danger qu’ils font courir aux chefs-d’œuvre du génie humain les moins préparés à souffrir ce bel œcuménisme, je veux parler des œuvres érotiques… Manet, Picasso ou Velázquez… Le livre très instructif et documenté de Bruno Nassim Aboudrar, professeur d’esthétique à Paris 3 et plume alerte, en apporte la saisissante confirmation. Saviez-vous que la Vénus au miroir, l’un des tableaux les plus sensuels et réfléchis de l’histoire de la peinture européenne, avait été proprement agressé, le 9 mars 1914, par une suffragette délirante qui répondait au doux nom de Mary Richardson ? Elle n’avait rien trouvé de mieux, pauvre illuminée, pour faire disparaître de la vue de tous, et toutes, cette chute de reins et cette paire de fesses doublement royales (Philippe IV, aux mœurs moins relâchées qu’on ne l’a dit au XVIIème siècle par propagande, se montra plus tolérant). Ce livre vous apprendra aussi bien des choses utiles et croustillantes sur l’histoire du tableau, sa réception et le débat qui avait entouré la mise en cause de son authenticité, en 1906, lors de son acquisition par la National Gallery de Londres (le plus beau fonds de peinture espagnole, hors du Prado : merci la République de 48, dirait Baudelaire !). Il s’achève dans le sillage des travaux de David Freedberg sur le potentiel des images à voir se retourner contre elles leur charge sensuelle et leur puissance scopique (Bruno Nassim Aboudrar, Qui veut la peau de Vénus ? Le destin scandaleux d’un chef-d’œuvre de Velázquez, Flammarion, 20€). SG

product_9782070462117_195x320****La liberté de refaire l’histoire étant un droit démocratique, on se plaît à rêver au scénario suivant. En 1862, l’Académie française assit Baudelaire au fauteuil 18, en remplacement de Lacordaire, lequel avait succédé au comte Alexis de Tocqueville (1805-1859), et la coupole du quai Conti réaffirme ainsi le sens de sa silhouette romaine… Quelle trinité cela eût fait ! Du discours que Lacordaire prononça au sujet de l’auteur de De la démocratie en Amérique, en janvier 1860, Brigitte Krulic a raison de retenir les phrases suivantes. Elles disent tout, sur le ton d’un Chateaubriand, lointain parent de l’écrivain politique et du ministre de la IIe République, et, comme lui, accoucheur d’un monde où l’aristocratie ne pourrait plus être que de cœur et d’esprit : « Tocqueville cherchait dans ce qui était vivant le successeur de ce qui était mort, et l’illusion d’une immutabilité chevaleresque ne pouvait lui cacher le devoir de semer dans le sillon qui restait ouvert. Il eût aimé les serments qui ne s’oublient jamais ; il aimait mieux l’action qui espère toujours, ne sauvât-elle qu’une fois. » Ce petit homme bouillonnant, très porté sur les femmes, les idées et les voyages, d’une rare fermeté au moment du coup d’État du futur Napoléon III, n’est pas encore à sa place. Sans doute son scepticisme, proche de celui de Baudelaire, en fait-il un moderne du doute. Le combat qu’il aura mené, livres et ministères, tient en une équation impopulaire : l’héritage de 1789 contre l’esprit révolutionnaire. A cheval sur deux mondes, comme son périple américain en dessine la carte et le symbole, Tocqueville pense la modernité comme une évolution et un mal nécessaires. On comprend aussi qu’il ait été, tout ensemble, comme Chassériau, son génial portraitiste, partisan de la colonisation algérienne et son critique le plus acerbe. Le livre de Brigitte Krulic, nerveux et précis, sert son sujet à la perfection (Brigitte Krulic, Tocqueville, Folio Biographies, Gallimard, 9,20€). SG

Les égarés

On ne parle pas assez des romans de Marc Pautrel, bien qu’ils soient assurément plus dignes d’occuper les colonnes des journaux que la diarrhée des fictions plébiscitées ou «médiées» (nouveau vocable qui se répand à grandes enjambées). N’aurait-il pas assez d’amis dans le milieu ce romancier de 45 ans aux livres brefs ? Lui en voudrait-on d’écrire le français ? De ne pas confondre littérature et sujets sociétaux ? De ne torturer ni la langue, ni son désir d’épouser le présent dans la langue même. Un voyage humain, son précédent opus, vibrait précisément à ce temps de l’indicatif. Que ceux qui pensent la chose simple s’y essaient, ils m’en diront des nouvelles. Polaire, 144 pages intenses, fait penser un peu à Marcel Schwob et Maurice Blanchot, le Blanchot de L’Arrêt de mort. C’est que Pautrel, plus lyrique que la taille de ses livres ne le fait penser, pose la même question que ses aînés. Peut-on aimer un être qui vous échappe, au sens premier du terme ? L’héroïne de Polaire appartient à cette classe d’individus qu’on dit dérangés, retenus en vie à coup de chimie. On imagine de quelle éprouvante sentimentalité un tel sujet se serait lesté entre les mains d’un impudique, d’un verbeux, ne dissimulant rien de la détresse de cette jeune femme et de son amant possible. C’eût été sacrifier au voyeurisme du cœur, le pire, la vérité de cette situation cruellement singulière, la part d’inconnu qui aimante ce couple mieux que les douceurs d’une histoire normale… Pautrel a le don de raconter les moments rares, les «instants sacrés» où chacun témoigne de l’existence de l’autre en croyant que tout peut encore s’inverser, comme les pôles d’une carte du monde.

Au fond, les deux gamins de Polaire sont des «égarés», pour leur appliquer le mot qu’utilise Claire Paulhan au seuil de l’anthologie d’Eric Dussert, grand manitou du programme Gallica de la BNF. Autant dire qu’il brasse du papier avant de le dématérialiser pour le bonheur des utilisateurs de sa bibliothèque numérique. Mais à remuer la poussière des âges, à fréquenter les fantômes de l’histoire littéraire, on se noircit fatalement les doigts. L’entreprise de Dussert, salissante mais salutaire, n’est pas nouvelle. Il se place lui-même sous l’étoile du bon Charles Monselet, célèbre fouilleur de tombes des années 1850. Avant cet auteur très Poulet-Malassis, Sainte-Beuve, Gautier et d’autres avaient remonté le temps en exhumant les perles que la sagesse des peuples et l’écrémage universitaire s’associent à jeter dans l’ombre et le purgatoire des futures résurrections. Une forêt de recalés, voire de ratés, ça ne se résume pas à quelques arbres plus fiers ou noueux que d’autres. Il faut épuiser cette futaie futée tige après tige. L’oubli, le lecteur le comprend vite, n’a pas frappé également les candidats au réveil. Ce livre à surprises met donc au défi le savoir de ses lecteurs. Qui a fréquenté comme moi les marges du romantisme, ou l’entourage de Baudelaire, n’a pas nécessairement autant de lumières pour éclairer d’autres massifs obscurs. Ah la belle forêt que voilà. Stéphane Guégan

*Marc Pautrel, Polaire, Gallimard, L’Infini, 15,90€

*Éric Dussert, Une forêt cachée. 156 portraits d’écrivains oubliés, préface de Claire Paulhan, La Table ronde, 20,60€.