UN ŒIL, LE SIEN

Aidante, probante, sanctifiante… La photographie est tout cela pour Picasso, dès qu’il peut saisir un objectif ou se planter devant, avec l’aplomb que l’on sait. Le don, la preuve, l’aura… Cette tripartition opère à travers la très belle exposition du musée Picasso de Barcelone qui rassemble une partie de l’archive photographique du maître des lieux. Elle est le premier fruit, sauf erreur, de la convention que l’institution a récemment signée avec l’autre temple de la mémoire picassienne, le musée de l’hôtel Salé, en pleine préparation de sa rentrée magique (voir plus bas). Bref, Emmanuel Guigon et Laurent Le Bon se tendent la main au-dessus des Pyrénées, rappelant qu’il est des vérités qui valent des deux côtés de la frontière. Frontière que Picasso n’apercevait jamais sans que son cœur d’Andalou ne se serre. John Richardson m’a souvent parlé de cette émotion à laquelle ce roc apparent qu’était Picasso cédait aux portes de sa patrie, en s’isolant du groupe, les yeux dans le lointain, pétrifié comme un héros d’Homère ou de Virgile. N’oublions pas que l’enfant de Malaga a subi une forme d’exil bien avant que la rupture franquiste ne le tienne à distance de son pays. Or la photographie, dans son ambiguïté constitutive, se nourrit d’absence. Gardienne du vécu et messagère de la mort, elle sourit aux mélancoliques. Elle procède du don… Plus encore que Lautrec, l’un de ses dieux, Picasso documente très tôt sa pratique, fixe son atelier, ses œuvres en cours, immortalise les critiques et amateurs de passage. Bien qu’elle donne l’impression du contraire, sa peinture, sa sculpture, intègre la photographie à son processus. Tout lui est source de profit, le transfert du négatif au positif, l’inversion qu’il occasionne, les effets de superpositions quand Picasso use de plusieurs plaques de verre afin d’en tirer des effets fantomatiques ou cubistes. Au dos d’un cliché de 1901, pris dans l’atelier du boulevard Clichy, l’artiste a écrit en espagnol : « sur celle-là, moi peignant une sorte de Sainte Famille, Madame Torres, Mañach, et Fuentes admirant mes œuvres. » Rencontre du sacré et du natif, c’est l’air que Picasso aura toujours respiré en France. La photographie, disais-je, est preuve aussi. Preuve de la course des jours, preuve des traces du monde, que Picasso fait entrer ensemble dans le sien. On lui reproche de nier les apparences, il multiplie les témoignages de son obsession à dire le réel et mêler sa vie, pas seulement sentimentale, à l’œuvre. Les grandes séries présentes à Barcelone, celles d’Horta et Boisgeloup, se sont élaborées autour d’un manque, le film, auquel Picasso réserve d’abord le domaine de l’intimité familiale. Presque inédites, les photographies de Nick de Morgoli confinent, elles, en 1947, aux photogrammes. Clouzot n’est plus très loin… Les distances s’effacent, on passe de l’atelier des Grands Augustins au château d’Antibes, les deux théâtres de l’après-guerre et de la starisation définitive du funambule. Car la corde est raide qui joint le camarade nouvellement encarté du PCF au vedettariat désormais exponentiel du plus célèbre des modernes vivants. Il faut habilement doser ses allures d’ami du populo, les symboles de la pax sovietica et les signes d’une souveraineté absolue. Mais sanctifiante, on y vient, la photographie le reste, quel que soit l’angle, humble ou régalien. Dans le catalogue de l’une de ses dernières expositions, Picasso & the camera (New York, 2014), le regretté John Richardson citait l’extrait d’une lettre de Marius de Zayas à Alfred Stieglitz. On est en juin 1914, à la veille d’une guerre que le peintre se gardera bien de faire: « The sum and total of his talk was that he [Picasso] confesses that he has absolutely entered the field of photography. » Ces choses-là, Don Pablo ne les faisait pas à moitié. Stéphane Guégan

Picasso. Le regard du photographe, Musée Picasso de Barcelone, jusqu’au 24 septembre. Excellent catalogue bilingue, 36€. La rentrée sera picassienne, trois expositions sont particulièrement attendues : Picasso. Tableaux magiques, Musée national Picasso-Paris (ouverture, le 1er octobre) / Picasso 1939-45. Au cœur des ténèbres, Musée de Grenoble (ouverture, le 5 octobre) / Picasso et Eluard, Musée Picasso de Barcelone (ouverture, le 8 novembre). Je note, au passage, que les journaux français ont fait silence sur la mort de John Richardson, contrairement au musée Picasso de Paris. No comment.

Au musée de Montmartre, la puissante exposition Georges Dorignac (1879-1925). Corps et âmes reste ouverte jusqu’au 8 septembre. Il est peu de choses aussi indispensables à voir en ce moment à Paris. Cet artiste bordelais, avant une mort brutale, avait emporté l’adhésion d’Apollinaire, de Salmon et de Fénéon. C’est dire. En 2016, Marie-Claire Mansencal, qui est du cru, lui consacrait un très beau livre (Le Passage). J’en signais la préface. Extrait : «Avec le recul, on s’étonne qu’un peintre aux débuts si remarqués soit si vite sorti de l’histoire. Il est vrai que le xxe siècle eut une fâcheuse tendance à maltraiter ses fils les plus indociles à la voie royale de la modernité, celle qui passe, dit-on, par Cézanne, Gauguin ou Van Gogh… En 1903, un Roger Marx, qui s’y entendait, l’associe à une curieuse «renaissance de la peinture espagnole » et à l’héritage écrasant de Manet. Et le suffrage de ce critique qu’Apollinaire admirait ne comptait pas pour rien alors. Gageons que l’exemple du vieux Bonnat, dont Dorignac fut l’élève éphémère, ait favorisé son choix durable de la peinture virile, ténébriste, hispanique, âpre et directe en deux mots. Faut-il rappeler qu’un Caillebotte, trente ans plus tôt, et sous le joug du même maître, s’était laissé tenter par cette peinture où le corps oublie son individualité, et ne signifie plus que force, tension, possession ou souffrance ? Après une parenthèse impressionniste, que Roger Marx jugea avec trop de bienveillance, Dorignac se reprend et revient aux charmes d’une noirceur dont il se sera éloigné par souci de plaire. […] Changement de médium, changement d’inspiration, l’un et l’autre sont si radicaux que Dorignac fait l’effet d’un nouveau venu en 1912-1913, au moment où le cubisme envahit le Salon des Indépendants et le Salon d’Automne de ses mystères à facettes. Il fallait l’autorité de vision et de jugement dont font preuve Apollinaire et Salmon, les meilleurs poètes de la « bande à Picasso », pour ne pas disqualifier d’un trait les paysannes et les haleuses de Dorignac, plus proches pourtant de Constantin Meunier et de Millet que de l’avant-garde décharnée. Encore Apollinaire et Salmon ne signalent-ils pas cet étrange composé de Michel-Ange et d’ombre chinoise sans réticences. On n’est pas obligé aujourd’hui de partager leurs réserves. […] Dans le souvenir possible de Seurat, de Redon et peut-être de Bonnat, redisons-le, les dessins noirs, noirs du refus des facilités mondaines d’antan, naissent durant l’été 1911, à la faveur d’une véritable crise. Marie-Claire Mansencal l’établit parfaitement. […] elle fait de Dorignac, en son dernier sursaut, un émule inattendu du dernier Renoir, le plus épanoui et le plus moderne, clamait Apollinaire. La Femme nue de 1924, géante enroulée sur ses propres rondeurs, est faite pour nous, enfants de Lucian Freud et de Ron Mueck. »

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