Dans L’Époque contemporaine (Tallandier, 1956), livre où l’ancien complice d’Apollinaire fait revivre la littérature française des années 1905-1930, André Billy ne pouvait oublier les blessés et les morts de la grande guerre. Chapitre étonnant, central, qui oscille entre l’éphéméride désinvolte et le monument funéraire, mais évite ainsi un héroïsme de rhétorique. Au nombre de ceux qui tombèrent les premiers, Charles Péguy dresse, on le sait, sa présence écrasante. Dans les années 1950, il symbolisait encore l’apôtre d’une mystique nationale sanctifiée par le feu allemand. Péguy est mort pour la France, le 3 septembre 1914, aux abords de Meaux. Son ami Alain-Fournier sera fauché le 22, un mois avant Jean de La Ville de Mirmont. Avouons-le, nous ne savions rien de lui avant que La Petite Vermillon, l’excellente collection de La Table ronde, ne réédite autour d’un roman formidable les poèmes et les contes de l’écrivain tué à Verneuil. Il n’eut pas le temps, on le voit, de savourer l’impact de sa plume. Cette flèche décochée, voilà un siècle, nous atteint aujourd’hui. Elle n’avait pas échappé à André Billy, l’incollable mémoire du premier XXe siècle. De Jean de La Ville de Mirmont, il résume le parcours en onze lignes. On y apprend que ce fils d’un grand professeur, assez réfractaire, de l’université de Bordeaux avait renoncé à la vie de marin pour la fonction publique, et qu’il avait publié quelques vers avant 1914. Les plus connus forment L’Horizon chimérique et doivent leur survie à Fauré et à son célèbre cycle de mélodies. Ces poèmes de sage facture singent, en effet, le spleen et l’Eros baudelairiens plus qu’ils ne les réinventent. Aucun des thèmes du marin raté n’y manque à l’appel, des départs inassouvis aux retours amers. Mais de musique propre, point, ou si peu ! Leurs désirs de large et de lointain sentent l’artifice et la frustration trop vite acceptée… Il faut donc pousser plus loin sa lecture pour toucher à la vérité de ce jeune homme, aristocrate protestant, qu’on sent à l’étroit dans sa vie de gratte-papier. Le désenchantement et ses motifs obligés s’effacent alors devant l’humour, cette élégance des cyniques qui n’ont pas renoncé à tout. Au lieu d’accabler nos existences de mouton, par horreur de la commune mesure, Jean de La Ville s’en fait l’observateur amusé, dégageant du médiocre et du monotone des destins serviles une drôlerie moins navrante que rafraîchissante. Son unique roman, Les Dimanches de Jean Dézert, peut à la fois se lire comme une délicieuse fantaisie urbaine et un absurde viatique moderne. La morale en est simple : il ne faut pas être trop difficile avec le gris quotidien et rester en alerte. Du néant, à tout moment, peut surgir la grâce libératrice. De la réalité la plus banale, l’inattendu et le merveilleux. En se frottant à l’ironie d’un Rimbaud et d’un Laforgue, Jean de La Ville, ami de Mauriac, semble inventer Dada et Aragon avant l’heure. La sienne sonna trop tôt.
Stéphane Guégan
*Jean de La Ville de Mirmont, Les Dimanches de Jean Dézert, suivi de L’Horizon chimérique et Contes, La Petite Vermillon, La Table Ronde, 8,70€. Le même éditeur vient de rééditer le très utile florilège de textes tirés de La Revue blanche par les soins d’Olivier Barrot et de Pascal Ory (10,20€). Lors de sa première publication, en 1989, en plein boom de l’histoire culturelle, cette anthologie nous rappelait utilement que l’esprit d’une époque, cet oiseau insaisissable, s’apprivoisait par la lecture extensive de sa presse, petite et grande, politique et artistique. La Revue blanche fut tout à la fois engagée et dégagée, la maison de Péguy et de Proust, l’église de Mallarmé et le défouloir de Jarry, le sofa de Gide et l’absinthe de Verlaine. Les peintres, Bonnard comme Lautrec, y glissaient leurs meilleures estampes, autre façon de saisir le présent sans cruauté inutile. On est loin de la lourde caricature. Pourtant le périodique des frères Natanson, entre 1889 et 1903, opposa au symbolisme des chimères et des belles âmes un symbolisme de terrain, enté sur le réel. « Aucun débat du temps ne lui aura été étranger. » Apollinaire, « visiteur d’occasion », Max Jacob et Jean de La Ville de Mirmont en sont certainement les enfants. SG

Constance de Bartillat a le sourire, sa maison va bien et continue à tracer son chemin en pleine indépendance intellectuelle. Dès l’entrée de ses locaux, rue Crébillon, on bute sur les piles de nouveautés, rééditions d’introuvables ou créations non moins indispensables. La dernière en date, déjà un succès de librairie, compte 1200 pages, fruit du travail exemplaire de Jean Lacoste, Marie-Laure Prévost et de leur éditeur. Si le Journal de guerre de
Il y a des livres qu’on dit nervaliens pour de mauvaises raisons, ils prêchent le bonheur d’être fou, de se perdre en Orient, ou chantent la beauté des amours impossibles. Le dernier roman de Patrick Modiano, bijou noir, touche à
Le Promeneur vient de rééditer 28 Paradis, texte de Patrick Modiano et dessins de 
Au titre des rencontres réussies entre littérature et peinture, signalons le nouveau roman de Michelle Tourneur, La beauté m’assassine (Fayard, 19€), dont le titre évoque les extases esthétiques de Stendhal et l’utilité du crime dans les beaux-arts.
On n’a rien vu quand on n’a pas vu se dresser le palais du Te dans la campagne de Mantoue ! Une amusante assonance pourrait laisser croire que la bâtisse est née de quelque folie exotique des années 1520-1530. L’usage veut qu’on parle de premier maniérisme, le plus virulent. Celui qui surgit après la mort de
*Ugo Bazzotti, Le Palais du Te. Mantoue, Seuil, 60€. Signalons aussi une première traduction en français de l’ouvrage classique de Julius von Schlosser, indispensable à qui veut comprendre le cadre mental et l’imaginaire dans lesquels s’inscrit le dernier maniérisme. Les éditions Macula publient en effet Les Cabinets d’art et de merveilles de la Renaissance tardive avec une préface et une postface de Patricia Falguières (372p., 31€). Paru voilà un siècle, l’ouvrage surgit en plein « tournant muséal », ultime réaction à l’apparent caprice qui gouvernait le collectionnisme des XVIe et XVIIe siècles. Mais ce dandy savant de Schlosser s’efforce de redonner sens à ce qui passait pour l’héritage encombrant d’une épistémè désuète. Vers 1600, de Fontainebleau à Prague, de Rome à Haarlem, le goût du merveilleux, de l’extravagance raffinée, de la licence poétique et érotique s’était répandu à grande vitesse et à plus grande échelle qu’on ne le pense. En bon Viennois, Schlosser rend compte d’un moment de civilisation, de ses capacités à affronter ses désirs et ses terreurs par l’insolite.
À la faveur de l’année France/Russie 2012 et de l’« ouverture » des archives russes, Intelligentsia s’intéresse à l’irrésistible attraction qu’exerça l’U.R.S.S. sur les intellectuels français, entre la Révolution de 17 et la reconnaissance que certains dissidents soviétiques trouvèrent chez nous à la fin des années 70. C’est donc l’histoire d’une illusion qui aura duré plus d’un demi-siècle, une illusion qu’écrivains et journalistes ont sciemment entretenue en poussant jusqu’à l’absurde la rhétorique révolutionnaire, antifasciste et humanitaire des grandes heures du stalinisme. Un soutien « sans défaillance », pour citer la belle préface d’Hélène Carrère d’Encausse au catalogue très fouillé de l’exposition. En 1955, détournant Marx, Raymond Aron ne trouva rien mieux que l’opium pour caractériser le phénomène d’envoûtement qui en cessa de s’amplifier après la chute brutale des tsars. Mais est-ce bien de drogue qu’il faut parler, de cécité subie et presque d’erreur pardonnable ? Le parcours d’un
Dans la correspondance qu’échangèrent Masson et Kahnweiler durant la guerre, l’un écrivant depuis les États-Unis, l’autre depuis la France qu’il n’avait pas voulu quitter, il est une lettre qui contient une anomalie amusante. Le 5 mai 1945, trois jours avant la capitulation de l’Allemagne, le peintre s’adressait à son marchand en lui donnant du « Mon cher Jean-Paul ». Il est vrai que Masson avait pris l’habitude de varier les prénoms de Kahnweiler au gré des lettres, marque de complicité plus que de véritable camaraderie. Heini et Henri avaient ainsi précédé ce « Jean-Paul » plutôt surprenant. En 1976, dans une note de son édition des Écrits du peintre, Françoise Levaillant suggéra qu’il y avait là « confusion involontaire (avec Jean-Paul Sartre ? ». Est-ce bien sûr ? Nous penchons pour une autre hypothèse : Jean-Paul désigne ici la mémoire de Richter, grande lecture de Masson et référence au romantisme allemand dont Kahnweiler était à sa manière l’héritier. Du reste, Bataille, dans les lettres qu’il envoie à Masson à partir de la fin 1944, l’exhortant à « rentrer », use du même prénom à fortes résonnances. Cela dit, Sartre n’est pas absent de cette lettre décidément mystérieuse. Bien que Levaillant ne le signale pas, il est clair que
Le passage est pourtant naturel du peintre d’Oradour et de Niobé, deux sacrifices d’un nouvel ordre, aux prises de positions de Sartre dans le climat effervescent et affligé de la Libération. Bien qu’il déborde largement le cas du philosophe « engagé », le dernier livre de François Azouvi rend à certains mots et certains morts de l’époque un surcroît de signification « tragique ». À rebours des idées reçues, confortées par certains historiens de la Shoah, Le Mythe du grand silence reconstruit en détail le mouvement d’indignation et de compassion que suscita en France la découverte de la réalité des camps. Non, dit-il avec force, l’extermination des Juifs ne fut pas rejetée au plus profond de consciences coupables, qui se seraient hâtées d’en enfouir les millions de cadavres. Si certains éprouvèrent bien un sentiment de culpabilité pour ne pas avoir agi ou compris plus tôt, ce malaise les poussa à parler, à dire l’horreur, à la penser et à se racheter. En somme,
On ignore, le plus souvent, que la première explosive d’Hernani en février 1830 fut autant l’affaire des poètes chevelus que celle des architectes, théoriquement plus sages. Ils oublièrent ce soir-là compas et équerre, coupole et pilastre, et s’étourdirent comme Gautier, Nerval et