DE BOUCHE EN BOUCHE

Une sombre logique gouverne notre rapport aux Anciens : les personnes du grand âge et les écrivains de l’antiquité sont désormais soumis au même régime. On relègue les premiers, on contingente les seconds. Au bout, triste épilogue, la mort attend sa proie. Elle agit déjà sur la peau de chagrin qu’est devenu l’enseignement public du grec et du latin, qui a substitué le saupoudrage de l’histoire culturelle à la connaissance de la langue et à la survie de ceux qui en usèrent. Allez raconter ensuite aux plus jeunes, aux lycéens, aux étudiants qu’Homère est essentiel à l’intelligence de Joyce, Plaute à celle de Molière, Esope et Phèdre à celle de La Fontaine, Pline l’Ancien à celle de Diderot, Virgile à celle de Chateaubriand et Stendhal, les tragiques à celle de Corneille et Racine, Juvénal à celle de Hugo, Catulle et Lucain à celle de Baudelaire, Ovide à celle de Manet et Picasso, Horace à Nietzsche. Et il y aurait tant d’autres exemples à invoquer, plus récents, de la continuité spirituelle qui transcende la supposée rupture des modernes. La vraie césure n’est pas là, elle concerne plutôt l’éloignement de nos origines dans les consciences qui en ont le plus besoin, sous prétexte d’un relativisme qui s’avère moins salutaire que despotique. Quand une culture et son rôle d’agent de liaison menacent d’entrer en résilience, baisser les bras est un crime, analogue à l’euthanasie involontaire des individus sans défense. En 2005, Jacques Gaillard et René Martin ne cachaient pas leur inquiétude quant au succès éditorial de leur Anthologie de la littérature latine, qui reparaît pourtant en Folio classique, sous la belle couverture verdissante de Barceló. Ne croyons pas toutefois fantaisistes ou narcissiques leurs préoccupations d’alors. Le péril qu’ils sentaient grandir s’est même accusé : « Puisse cette anthologie, résumait Jacques Gaillard, procurer à la littérature latine ce qui, demain, donnera un avenir à une discipline fragile, mais précieuse : des lecteurs. » Comment les gagner à ce que de bons esprits tiennent pour lettres mortes ou, au regard des nouvelles intolérances, nocives ? En vérité, les moyens que pourrait se donner la reconquête du lectorat actuel sont assez nombreux : réexaminer les traductions qui font autorité en est un, élargir le corpus au-delà des pages les plus connues, souvent les plus moralement convenues, les plus « édifiantes », aurait aussi de quoi séduire ou révéler des blocages nés de la correctness du moment. Ouvrons notre Martial : « J’écris, dis-tu, des vers trop lestes / Pour être commentés en classe. » Et pensons au célèbre mot de Barthes, féru d’antiquité, au sujet des classiques dont le privilège est justement d’être étudiés en classe.

Tout recul de l’éducation nationale en la matière, toute concession à la bien-pensance chère au New York Times et à ses clones français, mettrait nos Anciens en danger mortel… N’ajoutons pas au tri du temps les effets destructeurs du nouveau cant, comme on disait en 1830. « Existe-t-il des raisons d’aimer », s’interroge Philippe Heuzé en préface à sa remarquable Anthologie bilingue de la poésie latine ? Si oui, elles excluent toute rationalisation de leur nature. Il est dans celle du désamour de se laisser mieux appréhender, car l’intolérance aime à faire du bruit, saisit médias et réseaux de ses indignations et de ses vocables anglo-saxons, ces signes de reconnaissance adressés à la tribu vertueuse. La liste des auteurs à proscrire s’allongeant et remontant le temps (Ovide sur certains campus), il est devenu plus qu’impératif de les lire et de les transmettre, comme ils l’ont été jusqu’à nous à des degrés variables. Une anthologie ne peut fonctionner et réussir qu’à se construire sur les aléas de l’objet qu’elle constate et met en perspective. Conçue pour dérouler deux mille ans de poésie latine, cette Pléiade jongle merveilleusement avec la fragilité de son corpus, corpus qu’elle repousse au-delà de la chute de Rome, fragilité qui fut et reste sa force. Quelques fragments ici, un ou plusieurs poèmes là, leur lecture est inséparable du sentiment d’une possible disparition. C’est peut-être la cause essentielle de l’étrange permanence qui occupe Philippe Heuzé, le devoir d’admiration a mieux protégé ces textes que ne le feront nos machines à stocker les données. Il y a un génie propre au latin, fruit d’abord de ses déclinaisons et de son absence d’articles, – ce que Philippe Heuzé nomme son «tremblé» –, a toujours paru propice à l’invention poétique, de sorte qu’un Baudelaire et un Rimbaud tiennent parfaitement leur rang ici. Le Franciscae meae laudes du premier était accompagné, dans la première édition des Fleurs du mal, du commentaire suivant : « Vers composés pour une modiste érudite et dévote. » Sa forme dérivant du Dies irae, la précision du poète échappait au blasphème que certains lecteurs pressés ou incultes, en 1857, crurent y voir.

Les phénomènes de réécriture devraient, du reste, aider à enseigner la littérature du passé, car ils la concernent autant qu’ils définissent une autre approche des modernes. On ne saurait plus offrir aux néophytes ce patrimoine vénérable comme la parole révélée, ou comme une sagesse intangible et maintenue vivante tant que notre société et ses valeurs s’accordaient au monde gréco-romain. Au contraire, il faut en raviver l’étrangeté, la variété, les pans oubliés, afin de mieux ressaisir ce qui fonde une identité culturelle, soit le changement dans le même. Longtemps, du reste, le principe de l’imitation comportait cette dimension aujourd’hui peu comprise de l’émulation ou de la relecture, mixte de respect philologique et de libre création. La vivifiante Anthologie de la littérature grecque qu’a conçue Laurence Plazenet se dit d’emblée conforme à cet esprit-là, celui de la redécouverte dans la distance acceptée à ce que nous croyons être le monde antique. Reste une continuité inépuisable : « L’héritage de la littérature grecque, écrit-elle, ne se limite pas à quelques motifs et à des mythes. Il figure un mode de création. » Bien que bornée par la prise de Constantinople, dont les remous se font encore sentir, cet ample et très soigné florilège déborde largement les limites usuelles de l’exercice. De même que Philippe Heuzé intègre le monde chrétien à sa sélection, le premier et licencieux Théodore de Bèze comme le latin mystique cher à Huysmans, Remy de Gourmont et Péguy, Laurence Plazenet refuse les segmentations canoniques, qui sacrifiaient les périodes hellénistique et impériale, passaient surtout sous silence la littérature grecque chrétienne et le monde byzantin, lequel fut pourtant décisif dans la renaissance de l’idiome après le désastre de 1453 : « en vouant ce patrimoine au Léthé, c’est avec notre propre charpente littéraire, intellectuelle, philosophique, historique, avec une façon opiniâtre, exemplaire, d’être homme (ou femme), que nous rompons. » Contre la mort, il y a la recette que confie Quintus Ennius à sa propre épitaphe, au IIe siècle avant J.-C., quelque part sur la voie Appia : rester une parole vivante, et voler de bouche en bouche.

Stéphane Guégan

*Anthologie de la littérature latine, traduction et édition de Jacques Gaillard et René Martin, Folio Classique, Gallimard, 8,60€ / Anthologie bilingue de la poésie latine, édition de Philippe Heuzé avec la collaboration d’André Daviault, Sylvain Durand, Yves Hersant, René Martin et Etienne Wolff, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 69€ / Anthologie de la littérature grecque. De Troie à Byzance, édition de Laurence Plazenet, traduction d’Emmanuèle Blanc, Folio Classique, 12,30€ / Truffé d’emprunts et de clins d’œil aux Anciens (Apulée, Ovide) et aux modernes (Dante, en premier lieu), le Décaméron figure parmi ces textes qui, nés d’un brassage qui englobe une partie des futures Mille et une Nuits, s’y voient ramenés aussitôt connu. La circulation des mots et des noms, déjà impressionnante dans le monde antique, s’accélère aux XIV-XVe siècles. La gloire de Boccace franchit les frontières, par le jeu des traductions et des adaptations, voire le jeu des traductions de traductions (de l’italien vers le latin, puis du latin vers le français). Son ami Pétrarque n’est pas resté étranger à cette contamination. Dire cela, c’est faire écho au contexte d’écriture des nouvelles qui composent ce récit à tiroirs et miroirs, certaines suffisamment lestes pour avoir inspiré à Pasolini le désir d’une réécriture à sa façon. La peste de 1348 pousse quelques amis, dix hommes et femmes, à la campagne, qu’ils peupleront de leurs fictions et de leurs amours également collectives, double respiration contre la pandémie. Celle que nous vivons a prouvé l’imprévoyance du monde néo-libéral, le mépris des alertes pré-Wuhan venues du monde scientifique, le confinement a montré, lui, notre pente à l’exagération. Comparer le virus actuel aux grandes pestes ou à la grippe espagnole, c’est confondre vitesse de transmission et capacité à tuer. Quoi qu’il en soit de notre rapport vicié au sens, on comprend le désir qu’eut Nathalie Koble, médiéviste reconnue, de sortir de sa chambre / camera afin de rejoindre, par la rêverie scripturale et la transmédialité inattendue, la thérapie de groupe proposée par L’Humaine comédie de Boccace. Ses historiettes du printemps 2020 s’accompagnent de multiples images, en écho à la philosophie du projet, relancer les batteries du possible quand la sinistrose règne, dehors (Nathalie Koble, Décamérez ! Des nouvelles de Boccace, postface de Tiphaine Samoyault, Editions Macula, 28€). SG

Poésie encore ! Verlaine, Bonnard, Vollard, Parallèlement :

https://www.franceinter.fr/emissions/l-humeur-vagabonde/l-humeur-vagabonde-09-janvier-2021

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