Le beau selon Beyle

Que Stendhal n’ait rien entendu à la peinture, on l’a pensé à la suite de Mérimée. Tout occupé des passions que le tableau était censé figurer, mettre en mouvement et donc réveiller chez le spectateur, ce grand amoureux des images aurait ignoré leur spécificité et ravalé la couleur, le dessin, le clair-obscur et la composition au rang d’accessoires, simples leviers d’une dramaturgie électrisante où s’épuisait la fonction des arts visuels. Du reste sa science et son œil étaient si infaillibles que cela ? Pouvait-on faire confiance à un homme qui, à l’occasion, confondait Dominiquin et le cavalier d’Arpin, mentor du Caravage ? Vinci et Bernardino Luini ? Comme le rappelle Daniela Gallo, en tête du présent volume, actes d’un colloque organisé en 2010, Stendhal n’a jamais reçu bon accueil de la part des historiens de l’art, qui ont peine encore à l’admettre parmi eux. Ce n’est évidemment pas le cas des quinze contributeurs de ce livre aux perspectives complémentaires, où les textes de Beyle sur l’Italie tiennent une plus grande place que ceux relatifs à la création de son temps. On peut s’en étonner dans la mesure où « l’histoire de l’art » n’est pas envisagée ici en termes académiques.

Malgré notre édition des Salons de Stendhal (Le Promeneur, 2002), ce corpus demeure un vivier possible de renseignements sur les débats esthétiques et politiques qui font de la France des années 1820 un moment décisif de notre modernité. La façon dont l’écrivain y participe sous les Bourbons restaurés, beau sujet de livre, affleure dans les pages lumineuses que Stephen Bann consacre à son cher Delaroche. Si l’antidavidisme de Stendhal reste de nature complexe autour de 1824, il s’énonce avec le tranchant d’un journalisme débâillonné et les arguments d’un homme qui ne dissocie pas la réforme du théâtre et la « révolution » dont la jeune peinture fournit l’autre scène. Delaroche, à rebours des ultimes disciples de David, confronte le public aux drames de l’histoire, à sa chair palpitante, au lieu d’en geler l’aspect, le sens et la temporalité. L’aversion de Beyle pour le style ampoulé, évidente dès ses premières lettres à Pauline, conduit à sa critique de l’« emphase imitée de Talma », dont les « âmes froides » du dernier néoclassicisme sont les terribles perroquets. Doublement imitateurs, figures au carré de la « répétition » honnie, les « vieux sectaires de David » ne font plus entendre qu’une pantomime usée, extérieure au langage des formes, quand le jeune romantisme, fidèle au « quatrième mur » de Diderot, retrouve l’unité perdue de la peinture et du drame, de la peinture et du spectateur.

La pensée et le combat esthétiques de Stendhal, et ce colloque l’a bien montré, s’ancrent dans l’élargissement du « monde de l’art » aux nouveaux publics. Comment leur parler ? Les former ? Le cercle des « happy few » a cessé d’être un club fermé… Ce libéralisme envisage un élargissement des dilettanti par le haut plutôt que leur nivellement par le bas. Il repose sur l’intime conviction que le savoir n’est pas l’ennemi du plaisir. Milovan Stanic et Arnauld Pierre situent très bien cette érotique du regard entre l’âge des Lumières et l’époque de Taine. Si Stendhal est inséparable de la révolution des musées, à laquelle il prit une part active sous Denon, il l’est autant de l’essor de l’esthétique comme science propre et pensée du sensible. Nul besoin d’être un roué pour défendre l’idée que la jouissance s’éduque quel qu’en soit le déclic, le réel et l’imaginaire faisant cause commune en ce domaine. Entre les sentiments amoureux et les sensations esthétiques, Stendhal perçoit une solidarité fondamentale, liée elle-même à sa conception physico-psychique de l’âme humaine. Alexander Auf der Heyde en tire de justes conclusions au sujet du naufrage de la peinture davidienne, inapte à traduire les passions, leur processus, et se contentant d’en produire les « signes ».

L’électricité chère à Beyle ne saurait passer dans ces conditions… L’ennui du public, du reste, sanctionne l’échec de ces tableaux d’histoire aux formules épuisées. Or, l’accès aux œuvres se démocratisant au XIXe siècle, l’art et son discours ne peuvent ignorer ces nouvelles attentes. Il y a même urgence, selon la formule de Pascal Griener, à développer une « pédagogie des émotions » exempte de la sécheresse des cuistres et des catalographes, chez lesquels l’attribution devient une fin en soi et le jargon technique une autre entrave à la communication élargie dont Stendhal a compris la nécessité. Tous ses écrits sur l’art en découlent. Ils montrent un souci du lecteur et du temps présent où s’abolit la frontière entre le sublime des maîtres anciens et l’actualité la plus chaude. Son Histoire de la peinture en Italie s’est peut-être mal vendue en 1817, elle aura toutefois visé un auditoire en prise sur l’époque. À l’échec commercial succédera, on le sait, une très longue postérité. Ce bréviaire d’énergie, exaltant le beau moderne sous la célébration de Michel-Ange et Léonard, sera lu par tout le romantisme, de Delacroix à Baudelaire et Gautier, avant d’être reçu, selon des modes variables, par l’histoire de l’art patenté. Ainsi que le confirme la riche communication d’Hélène de Jacquelot sur Abraham Constantin, qui rajeunissait Raphaël et Titien en les fixant sur l’émail, et dont parlent Les Promenades dans Rome, Stendhal fut tout sauf un prophète du passé.

Stéphane Guégan

*Daniella Gallo (dir.), Stendhal. Historien de l’art, Presses Universitaires de Rennes, 20€.

*Stendhal / Théâtre. Actes du colloque (11/13 juin 2009) de l’université de Paris III, textes réunis par Lucy Garnier, Agathe Novak-Lechevallier et Myriam Sfar, L’Année stendhalienne, n° 11, Éditions Honoré Champion, 2012, 50€.

Si le jeune Beyle se rêva peintre autour de 1800 avant d’échouer au théâtre, il donna au renouveau de la scène, vingt ans plus tard, sa première charte. Les deux éditions de Racine et Shakespeare, qui portent le fer au cœur d’un débat encore mal étudié, en ont longtemps maqué la vigueur sous leur lumière éclatante. Cette onzième livraison de L’Année stendhalienne rouvre le dossier et l’enrichit de façon significative. Elle montre entre autres que le combat d’idées et l’échange intellectuel, sous la Restauration, passent par les réseaux de sociabilité qui n’épousent pas exactement les divisions du champ politique et esthétique. On lira aussi avec profit l’article de Liliane Lascoux sur Stendhal et Delacroix.

*Stendhal, Aux âmes sensibles. Lettres choisies (1800-1842), édition de Mariella Di Maio, Gallimard, Folio Classique, 2011, 7,50€.

Curiosité : ce volume reprend la matière d’un livre paru en 1942 chez Gallimard. Où l’on croit deviner un réflexe commémoratif, le centenaire de la mort de Stendhal tombant en pleine Occupation, le lecteur d’aujourd’hui découvre un tout autre numéro de charme. La lettre pour l’auteur d’Armance offre le meilleur des laboratoires à la cristallisation amoureuse et intellectuelle. Au roman moderne, genre qu’il va fonder avec Balzac et Flaubert, il revient et même incombe le devoir de prolonger un certain art de la conversation, style et polyphonie. Depuis la première édition du livre, notre connaissance de la correspondance de Stendhal s’est singulièrement étendue. Mais Mariella Di Maio, grande dame du beylisme, a bien fait de maintenir en l’état la sélection de 1942 après avoir nettoyé le manuscrit de ses coquilles, au vu des originaux et des nouvelles transcriptions. Un petit bijou, qui ne sera pas perdu pour les Hussards de l’après-guerre.

Un beau salaud ?

C’est un bien joli cadeau de Noël que nous font les éditions Claire Paulhan, si actives dans l’exhumation des journaux intimes et des inédits de la mémoire littéraire, à partir desquels petit à petit il devient possible de faire revivre autrement l’activité créatrice des années d’Occupation. De Jacques Lemarchand, avouons-le, nous n’avions ouvert ni les romans ni le massif critique, qui méritent sûrement l’intérêt qu’on leur prête à nouveau. On y reviendra. Le premier tome de son Journal, pour l’heure, suffit à remplir notre chronique. Non que Lemarchand use d’une langue abondante, fleurie, niaise ou biaise pour raconter de quoi sont faites les journées d’un trentenaire, à la fois fonctionnaire et journaliste, rond-de-cuir et écrivain, dans le Paris des années 1941-1944. Au contraire, l’amour des faits et du style nerveux le détourne de la rhétorique comme du narcissisme. Aucune confusion des genres. La fiction, dont son Journal enregistre les aléas avec la même sincérité, se nourrira plus tard du matériau qu’abritent de simples cahiers d’écoliers aux couvertures désormais fanées.

Ce qui n’a pas vieilli, par contre, c’est la franchise virile avec laquelle il déshabille chacune de ses journées, rythmées par un emploi du temps acrobatique, où les combines du marché noir tiennent moins de place que ses baisades plus ou moins délicieuses. Il y a un précis du coït sous la botte à tirer de ces pages pleines de feu et de foutre. Car Lemarchand sépare le sexe de l’amour jusqu’à la rencontre de Geneviève K, qui lui inspirera un roman éponyme (Gallimard, 1944). Parce que déguiser lui semble une faute de goût, il nous livre ainsi un des tableaux les plus justes de l’époque, en son ambiguïté fondamentale. Mettrons-nous ça sur le compte d’une éducation bordelaise aussi soignée qu’indépendante, de convictions maurassiennes et de ses débuts précoces sous la couverture blanche des éditions Gallimard ? Certes, on ne fait pas d’omelette sans casser quelques œufs… Véronique Hoffmann-Martinot, à laquelle nous devons l’incroyable science de l’annotation, ne tranche pas quant aux positions idéologiques de son grand homme, bien qu’elle ait déniché le moindre demi-aveu de ces pages faussement apolitiques. La tentation est grande d’en faire un jeune fasciste un peu indécis. Les articles et nouvelles qu’il donna à Je suis partout, La Gerbe et à Comoedia, où il refuse en général de parler politique et s’en tient aux recensions littéraires, pourraient même passer pour le signe indéniable d’un manque de fermeté. Entre un patriotisme en perte de repères stables et un hitlérisme idéalisé, il flotte un peu, et s’interroge.

Préférerait-on qu’il eût réagi favorablement à l’antisémitisme d’État, à l’étoile jaune, aux excès de la discrimination et aux ultras de la collaboration et de l’Europe allemande, Chateaubriant, Rebatet ou Brasillach, bien « trop marqués » à son goût ? Son Journal rejette le fanatisme racial autant qu’il se tient à distance des vociférations des amis de Doriot ou de Déat. On sait que certains maurassiens furent d’ardents résistants dès la fin 1940. Lemarchand préserve son amour de la France en ignorant les sirènes et les pots-de-vin de la Proganda Staffel. Du reste, il n’approcha Abetz et Heller qu’au moment où Paulhan lui proposa de remplacer Drieu la Rochelle à la tête de La NRF. Nous sommes en mai 1943, la vie de Lemarchand bascule pour de bon. Acceptera-t-il le rôle qu’on lui demande de jouer en faisant miroiter un salaire confortable et un bureau chez Gallimard ? Lemarchand accepte ce marché un rien piégé. Il y a gros à gagner, argent compris.  Qu’il y ait eu aussi calcul chez Paulhan, nul doute. Que ce dernier ait été séduit par l’étrange alliage de son cadet, nul doute non plus. L’entreprise fera long feu.

Elle nous vaut toutefois des pages uniques sur Drieu, « charmant », « sympathique », un peu perdu, tiraillé surtout entre la conscience de s’être trompé de camp et l’impossibilité du reniement : « On est plus fidèle à une attitude qu’à des idées », annonçait Gilles dès 1940. Entre soldats décorés et Don Juan modernes, la confiance s’installe dès les premières rencontres, sous l’œil et la parole complices de Paulhan. Ce dernier pousse vite Lemarchand dans son cénacle. Et le nouveau protégé de s’ouvrir à la modernité picturale. 6 juin 1943, au sujet de Fautrier : « Je commence à m’intéresser à sa peinture. Quelques toiles m’ont touché. Je remarque avec satisfaction que je commence à me démerder dans le vocabulaire, la densité, la palette, l’audace, etc. » Proche de Tardieu et de Guillevic en poésie, Lemarchand a du nez en littérature, approche Georges Bataille et conquiert Camus, qui l’appellera fin 44 à Combat. Entretemps, il aura observé le ballet de l’épuration et la mainmise du PCF sur la Résistance. 16 septembre 1944 : « Le n° des Lettres françaises me fait écumer. La presse boche avait plus de tenue : un monument d’hypocrisie, de mensonge, de vantardise. Cette bande est enflée à crever, de vanité, de haine. Jamais un ancien combattant de 14-18 n’a emmerdé ses contemporains avec ses histoires de guerre comme ceux-là avec leurs prisons et leur clandestinité. Je suis dégoûté  à l’extrême – et je ne peux rien dire – toujours à cause de la liberté. Jamais connu un écœurement pareil. Et quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, on ne peut que passer pour un lâche et un salaud. »

Stéphane Guégan

*Jacques Lemarchand, Journal 1942-1944, édition établie, introduite et annotée par Véronique Hoffmann-Martinot (avec le concours de Guillaume Louet), Éditions Claire Paulhan, 50€.

L’intrus de la semaine…

Comme le montre magnifiquement l’actuelle exposition de La Piscine de Roubaix, en s’intéressant aux décors d’Aleko et de L’Oiseau de feu, où le coq se colore d’énergie phallique et d’élan patriotique à égalité, l’exil américain de Marc Chagall, loin de constituer une sombre parenthèse, marqua une réelle relance de sa carrière et de son œuvre. On en trouvera maintes confirmations en lisant la  biographie que Jackie  Wullschläger consacre au « juif errant », puisqu’il convient désormais de désigner ainsi l’enfant de Vitebsk, chassé de France par les lois de Vichy. Avant même de rejoindre New York en juin 1941, alors que Hitler a déjà lancé ses panzers en Russie, Chagall aura avalé du pays et affronté des situations historiques de toutes natures… Aussi pouvait-on attendre du récit de Wullschläger plus de documents ou d’aperçus inédits, et un plus large souci des acteurs qui rendent la vie de Chagall si excitante, indispensable à une bonne compréhension du XXe siècle. Peu de révélations donc, et peu de considérations nouvelles sur le milieu des écrivains, des marchands et des collectionneurs.

Centrée sur le peintre, cette biographie cursive, lucide mais un peu contrainte, nous prive notamment d’un vrai bilan des années américaines. Or elles furent fastes à bien des titres, au-delà de l’esthétique très ouverte, espace et couleur, des deux ballets mentionnés plus haut. Cette double expérience scénique, en un sens, ramenait Chagall au merveilleux de son cher Bakst et lui donnait l’occasion d’en dépasser l’esthétique. Quand la pente dionysiaque s’ouvrait sous ses pieds et ses pinceaux, il ne se faisait jamais prier… Il faut savoir gré, du reste, à Jackie Wullschläger de ne pas sentimentaliser au sujet des amours du peintre, « l’inconsolable » amant de Bella, et des relations qu’il entretint avec les femmes en général. Voilà qui fait du bien et voilà qui éclaire les dérives du prétendu mystique. Les peintres américains, à l’évidence, ne retinrent que le meilleur de l’artiste. Il fut bien un de ceux qui les poussèrent à sortir de leur coquille formaliste autant que Picasso, Matisse et Masson, lequel aimait la fantaisie unique de Chagall et sa ligne souveraine. Ces interférences mériteraient une étude ; elle devra intégrer le rôle que jouèrent certains Juifs, envoyés par Staline aux États-Unis, pour collecter l’argent de sa lutte contre Hitler. Marché de dupes dont Wullschläger parle bien. Ce n’est pas le seul mérite de son livre. Stéphane Guégan

*Jackie  Wullschläger, Chagall, Gallimard, 29,90€.

*Bruno Gaudichon (dir.), Marc Chagall. L’Epaisseur des rêves, Gallimard, 39€ (exposition visible jusqu’au 13 janvier 2013, Roubaix, La Piscine).

Sartre, Masson, même combat !

De tous les hommes pressés de la Libération, Jean-Paul Sartre ne fut pas le dernier à prendre la parole et à se situer. Il le fit vite, il le fit bien. J’entends par là qu’il refusa de se dérober aux responsabilités que lui assignait son parcours sous l’Occupation, un parcours dont il dira lui-même – si on le lit bien au lieu de l’agonir bêtement – qu’il avait été aussi ambigu que la vie sous la botte. Les Lettres françaises, qui publient sa célèbre note sur Drieu la Rochelle dès avril 1943, Combat et Le Figaro, c’est-à-dire Camus et Pierre Brisson, accueillent sa prose atypique, directe et chargée à la fois, à partir de septembre 1944. Cette variété de supports est dans la manière d’un écrivain confirmé qu’aucun dogmatisme n’a encore condamné à la parole unique. La souplesse d’esprit du Sartre d’alors donne une fraîcheur superbe à la nouvelle édition de Situations, II, plus respectueuse de la chronologie. En plus des articles qu’il rédigea pendant et après son voyage en Amérique du Nord, où Sartre était parti en janvier 1945 à la rencontre des libérateurs du vieux monde, le lecteur y trouvera les différents témoignages d’un Parisien libéré, qu’on questionnait sur ses « années noires ».

« La République du silence », qui ouvre Situations, II et répond au livre de Vercors dès son titre, obéit à la loi des incipit fracassants chers à Simon Leys : « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. » Écrire cela dans les Lettres françaises du 9 septembre 1944, sous l’œil d’Aragon et d’Éluard, Fouquier-Tinville gémellaires des comités d’épuration, prend aujourd’hui une saveur et une valeur particulières. La suite ne déçoit pas. Par une astuce rhétorique digne d’un bon normalien, Sartre retourne aussitôt sa phrase liminaire en montrant que la première des libertés, entre juin 1940 et juin 1944, consista justement à combattre ceux qui en privaient les Français. Sartre lui-même avait-il agi ainsi, s’était-il battu, s’était-il conformé à cette éthique du choix en choisissant le silence et la Résistance ? C’est peut-être là que ce texte notoire surprend le plus avec le recul. Au lieu de prendre la pose et de jouer les maquisards de l’intérieur, Sartre parle au nom de ceux qui traversèrent la période en godillant, conscients des paradoxes auxquels les exposaient la nécessité ou le désir de rester actifs sous le regard de Vichy et de Berlin. Persécutions et privations ont nourri, de fait, la pensée de l’existentialisme en ce qu’elles vivifièrent au cœur du quotidien le défi de la mort et de son dépassement. Si « chacun de nos gestes avait le poids d’un engagement », c’est bien qu’il y eut mille manières de dire non aux Allemands.

Un mois plus tard, « Paris sous l’occupation » parut dans La France libre, mensuel né à Londres dès novembre 1940. Raymond Aron en était à la fois la tête pensante et la cheville ouvrière. De ce texte majeur, qui se rattache à la tradition des Choses vues d’Hugo et des Tableaux de siège de Gautier, on pourrait commenter chaque argument, depuis l’« ennemi trop familier qu’on n’arrive pas à haïr » jusqu’aux épreuves des bombardements alliés. On retiendra plutôt ici le refus d’avouer la formidable effervescence qui s’empara de la vie des arts dès la fin 1940 et dont le théâtre de Sartre fut l’un des aspects, majeurs ou mineurs, selon les commentateurs. L’auteur des Mouches avait peut-être la mémoire courte,  son sens de la formule n’en restait pas moins exceptionnel : « Chacun de nos actes était ambigu : nous ne savions jamais si nous devions tout à fait nous blâmer ou tout à fait nous approuver ; un venin subtil empoisonnait les meilleures entreprises. » Le droit de parole, le droit de créer avait son prix.

Sartre notait enfin que le « mur », non content de couper le pays en deux, l’avait isolé de l’Angleterre et de l’Amérique. Ce fut une souffrance pour cet amateur de littérature et de cinéma anglo-saxons. Il put s’en gaver à nouveau lors du séjour rappelé plus haut. L’Office américain d’information sur la guerre lui permit ainsi de passer quelques mois entre New York et Los Angeles. Il lui était donné tout loisir d’observer la nation américaine dans ses ultimes efforts de guerre et les premiers moments de la Reconstruction. Sans négliger sa feuille de route, quitte à l’étendre aux sujets qui fâchent comme le « problème noir », Sartre glisse très vite du bilan impersonnel à la collecte d’impressions aussi vivantes que variées. Les bars, la rue, le cinoche, les filles… Il croise en chemin l’amour de Dolorès Vanetti et quelques artistes exilés, qui se préparent à rentrer… André Masson, le plus grand d’entre eux, lui ouvre l’atelier de son ami Calder. On retrouve ici son texte à venir sur les mobiles de cette sculpture en fête, qui fait du mouvement son être propre. Mais Masson pousse aussi Sartre à fréquenter la « cantine gaulliste » que la maman de Betsy Jolas a ouverte à New York. La Marseillaise n’avait pas été seulement le rendez-vous des matelots français en attente d’affectation. On y voyait des tableaux de Fernand Léger et de Masson. Le patriotisme de ce dernier, cause de sa rupture définitive avec André Breton, est presque absent de l’actuelle exposition L’Art en guerre. Françoise Levaillant a beau parler d’« une résistance de l’exil » dans le catalogue, on eût aimé voir sur les murs des tableaux aussi significatifs que Résistance (MNAM) et Oradour (coll. part.). Sartre aussi. Stéphane Guégan

*Jean-Paul Sartre, Situations, II, nouvelle édition revue et augmentée par Arlette Elkaïm-Sartre, Gallimard, 25€. À propos de Masson, on lit encore ceci, p.125 : « Kisling, Masson se sont plaints souvent de ce que le paysage urbain des États-Unis incite peu à la peinture. C’est en partie, je crois, parce que les villes sont déjà peintes. Elles n’ont pas les couleurs hésitantes des nôtres. Que faire de ces teintes qui sont déjà de l’art ou, du moins, de l’artifice ? Les laisser où elles sont. »

*Laurence Bertrand Dorléac et Jacqueline Munck (dir.), L’Art en guerre. France 1938-1947, Paris-Musée, 39€ [catalogue de l’exposition visible jusqu’au 17 février 2013].

*Michel Guerrin, « Créer sous l’œil des nazis », Le Monde, Culture & Idées, 8 décembre 2012.

*Stéphane Guégan (dir.), Les Arts sous l’occupation, Beaux-Arts Éditions, 39,50€.

L’intrus de la semaine…

*Maryse Aleksandrowski, Alain Mathieu et Dominique Lobstein, Henry Jules Jean Geoffroy dit Géo, Editions Librairie des Musées, 39€.

À sa mort, en 1924, il n’était déjà plus que l’homme d’un seul tableau, qui datait des années glorieuses. Jean Geoffroy avait choisi son heure pour exposer Le Jour de visite à l’hôpital, le Salon de 1889 coïncidant avec le centenaire de la grande révolution. Son tableau, qui pinçait la corde sensible avec une retenue dont le peintre n’était pas coutumier, montre un prolétaire endimanché au chevet de son fils dont l’immense lassitude est merveilleusement rendue. Un léger sourire flotte sur ce beau visage fiévreux aux yeux clos. La pâleur de l’enfant, d’abord inquiétante, s’accorde en fait à la blancheur dominante, heureuse, du tableau. C’est qu’il s’agit de montrer avec éclat combien la santé et l’hygiène publiques sont désormais une des priorités de la République radicale. Paul Mantz, vieux romantique converti au réalisme et ancien directeur des Beaux-Arts (1881-1882), pouvait y aller d’un commentaire très favorable : « Il y a du sentiment dans cette peinture, mais une sorte de sentiment silencieux et sans gestes. Le tableau est très moderne, et c’est un des meilleurs que M. Geoffroy nous ait encore montrés. » Mantz ne se trompait pas puisque Vuillard et Picasso allaient vite paraphraser l’œuvre que l’État acheta aussitôt pour le musée du Luxembourg. Il resta en place jusqu’en 1926, avant de rejoindre la mairie de Vichy et de connaître l’oubli. Le Luxembourg, marchepied du Louvre depuis 1817, avait cessé de l’être. Pour le naturalisme de la IIIe République, le plus porté en théorie à l’émotion et au message directs sous la sensiblerie, un long purgatoire débutait. Adieu les pages édifiantes du Grand Larousse, adieu les musées… Comme toute proscription massive, l’exil des maîtres de la peinture sociale eut de fâcheuses conséquences. Aux tableaux perdus, volés ou endommagés s’est vite ajoutée une incompréhension générale. Aussi faut-il accueillir avec bienveillance et intérêt le présent collectif en dépit de sa disparité de ton et de son parti un peu linéaire. La carrière de Geoffroy, désormais mieux renseignée, met en jeu un grand nombre d’acteurs et d’instances, du monde de l’art à la propagande républicaine, du monde scolaire à l’organisation de la charité privée, des terroirs à l’Algérie française. Cette peinture, souvent trop souriante ou trop lacrymale, sut aussi sortir de sa fonction ancillaire et parler vrai des inévitables duretés de la Belle Epoque. Sans doute la double leçon de Boilly et d’Hetzel y est-elle pour beaucoup. SG

Blast

On savait que le courant était très bien passé entre Ezra Pound et Théophile Gautier, que le premier avait lu le second avec avidité, constance et confiance, le poète d’Emaux et camées reprenant du service, longtemps après sa mort, depuis Londres, à l’heure des premières avant-gardes du XXe siècle… Mais le bilan que Christopher Bains dresse de cette filiation n’en est pas moins surprenant par la richesse des « échanges » qu’il met au jour. Son livre, loin des thèses interminables, refuse la sécheresse du comparatisme et traite autant de poétique, de peinture que de stratégie littéraire. Tout s’est donc passé comme si le Vorticisme des Anglais, mouvement que Pound cornaque au seuil de la guerre de 14, avait rejoué ce que Sainte-Beuve appelait la « révolution de 1852 », quand une nouvelle génération d’écrivains français décidait de tordre le cou aux derniers soubresauts du lyrisme romantique. L’école des voyants et des pleurnichards se faisait déborder par l’écriture voyante, celle qui préférait l’image à l’effusion, la ciselure à la bavure, la métonymie à la métaphore, la condensation à l’analyse et, en somme, le réel à l’idéal sous l’esthétisme outré. Les choses sont claires dès 1913, alors que Pound définit le nouvel « imagisme » en sa visée essentielle, le « direct treatment of the thing whether subjective or objective ». Cinq ans plus tard, au lendemain des charniers de la guerre, des millions de soldats anglais et français sacrifiés à la barbarie allemande, le même pouvait écrire : « Gautier est, selon moi, la colonne vertébrale de la poésie française du XIXe siècle. » Songeons qu’à la même époque l’université et l’intelligentsia françaises, Gide compris, se gargarisent de leur mépris pour un écrivain qui serait aussi superficiel qu’artificiel, froidement érotique, inutilement immoral, définitivement périmé. Reste que le centenaire de la naissance de Gautier avait ranimé la braise sous la cendre des idées mortes. En 1912, quelques mois après cet anniversaire, Pound se met à le lire. L’expat américain, 27 ans, vit à Londres et publie chaque semaine sa colonne dans The New Age, un hebdomadaire socialiste. Pound raffole des vers « hard » de Théo, partage sa haine du flou. La solidité païenne de Gautier, sa densité de sens et de forme, il la dresse en rempart contre le débraillé et les lourdeurs symboliques du lyrisme va-t-en-guerre des futuristes. Le Londres des années 1912-1914, comme Matthew Gale l’a bien montré, était plein des vociférations de Marinetti ! Le prétendu formalisme de Pound tendait vers une autre musique en renouant la cordée.

Ouverts tous deux sur le monde, Gautier et Pound n’en négligent aucune beauté, jusqu’aux dons inespérés de l’horreur moderne. Face à la guerre, celle de 1870 ou celle de 1914, cet esthétisme ne saurait se dégonfler. Comme Christopher Bains le note, Pound, bon lecteur des Tableaux de siège de Gautier, se sépare ici encore des futuristes : « voir la beauté de la guerre ne signifie par la célébrer comme seule hygiène du monde ou simple expression superlative de l’anarchie. » Ce distinguo crucial nous oblige à ne pas confondre la façon dont un artiste vorticistes comme Gaudier-Brzeska traite le conflit avec le bellicisme aveuglé des Italiens. Dans Blast, la revue éphémère des Anglais, la ligne de front est marquée avec fermeté. Quant au vortex qui baptise le clan, loin du tourbillon régressif, il renvoie à la nature même de l’œuvre d’art, beauté en mouvement, et se livrant sans mode d’emploi ni allégeance idéologique transparente : « L’image n’est pas une idée. C’est un nœud ou une grappe lumineuse ; c’est ce que je peux et dois appeler un vortex, depuis lequel, par lequel et dans lequel défilent incessamment des idées. » Rien de moins sec et figé que « la forme » des vrais poètes.

L’Italie, Venise notamment, devait s’offrir bientôt comme l’autre trait d’union qui mène de Gautier à Pound ? C’est à Rapallo que l’Américain devait rédiger son précis ironique de littérature, How to read, en 1927-1928. Les éditions Pierre-Guillaume de Roux en publient une nouvelle traduction, celle de Philippe Mikriammos, qui se montre précis et âpre à la fois, plus proche de la vocalité incisive du verbe poundien. On pourrait s’étonner que l’ex-Vorticiste ait choisi d’aller écrire au soleil du fascisme mussolinien, dont les futuristes s’étaient parfaitement accommodés. Comment lire, sans point d’interrogation, aurait pu caresser le nouveau régime dans le sens de sa latinité retrouvée. Or il n’en est rien. Pound nous ouvre plutôt la meilleure part de sa bibliothèque française. Le critère d’excellence n’a pas varié, son sens de la provocation non plus : si  François Villon est préférable à Shakespeare, c’est qu’il ne s’encombre pas de fioritures et cultive « la présentation directe ». Les contempteurs de l’ornement inutile depuis Homère et Dante sont en réalité peu nombreux. Pound cite à titre d’exemples Un cœur simple de Flaubert, les frères Goncourt, Rimbaud, Corbière et Laforgue plus que Swinburne, Rossetti et même Baudelaire. Et Gautier dans tout ça ? Fidèle en amour, Pound le convoque à maintes reprises dans son inventaire iconoclaste. Quelle leçon pour ses lecteurs français !  Si écrire consiste à « charger de sens au plus haut degré le langage », Gautier siège bien parmi les princes de la condensation et du vortex. Stéphane Guégan

*Christopher Bains, De l’esthétisme au modernisme. Théophile Gautier, Ezra Pound, Honoré Champion éditeur, 80€.

*Ezra Pound, Comment lire, traduit de l’anglais par Philippe Mikriammos, Editions Pierre-Guillaume de Roux, 21,90€.

*Jean-Christian Petitfils, Le Frémissement de la grâce. Le roman du Grand Meaulnes, Fayard, 19€.

Alain-Fournier n’aura pas joui longtemps de son statut d’espoir du roman français. Dès 1914, sous son uniforme et ses galons tout neufs de lieutenant, il enterra près de Verdun la gloire récente du Grand Meaulnes, auquel toutefois la cette disparition tricolore allait donner un éclat longtemps considérable. Dans la belle édition qu’elle en a donné en 2008 au Livre de Poche, Sophie Basch a interrogé le léger désamour qui a fini par ternir la réputation de ce livre canonique.  Si la lecture de ce « chef-d’œuvre » (André Billy) enchante et irrite au même degré, c’est que l’esprit d’enfance et la verdeur des désirs adolescents n’y brûlent pas à la bonne intensité. Hésitant entre George Sand et Nerval, Albert Samain et Rimbaud, Jammes et Laforgue, Stevenson et le conte bleu, Watteau et Maurice Denis, Le Grand Meaulnes bute sur ses contradictions faute de joindre le pur et l’impur dans le récit aussi bien que dans sa langue pleine de trouvailles. A l’âge de Larbaud et Proust, qui ont si bien parlé des premières passions et des premières trahisons, il semble encore enlisé dans les fadeurs de Maeterlinck et les frémissements stériles du dernier symbolisme. Que n’a-t-il été ce « symboliste romantique » qu’il voyait en Verhaeren ?  Quand son dernier amour, Pauline Benda, apprit l’existence d’Yvonne de Quiévrecourt, la « demoiselle élue » qui avait échappé à Fournier, elle enregistra tranquillement l’existence de cette passion déçue, solitaire « autour de qui sa jeunesse avait si romanesquement fabulé. » A lire aujourd’hui l’essai enlevé que Jean-Christian Petitfils consacre à l’éblouissement du 1er juin 1905, on comprend que l’écrivain en herbe, sensuel à éclipses, a autant souffert que rêvé sa souffrance afin de lui donner la perfection d’un roman imparfait.

Venise sans modération…

Ils n’en ont pas parlé, ou si peu… Ils ? La presse française, pardi ! Et pourtant la rétrospective Guardi du musée Correr valait mieux que les récentes expositions « parisiennes » sur la peinture « vénitienne ». Le New York Times ne s’y est pas trompé, qui lui a donné une pleine page. Roderick Conway Morris, le 6 novembre dernier, titrait Venice through an Eccentric’s Eyes. L’intérêt des Anglo-Saxons pour le peintre des caprices ne date pas d’aujourd’hui. Au moment de vendre sa collection, l’anglais John Strange, qui résida entre 1773 et 1778 sur les bords du Grand Canal, avouait son faible pour la manière « particulière » de Guardi. Nous étions en 1789… Le peintre vénitien, dont Pietro Longhi a laissé un portrait racé, avait déjà atteint l’âge canonique de 77 ans. L’Académie locale ne s’était pas empressé à le faire sien. Un védutiste s’aidant d’une camera obscura pour peindre ne méritait pas tant d’honneurs. Comme si la composante mécanique de ses tableaux en diminuait la poésie, qui tient à sa touche spirituelle et à la vie qui s’y prolonge par une sorte de magie unique ! Strange avait vu juste.

Remarquablement sélectionnée et agencée, l’exposition du Correr rend pleine justice au peintre de figures et donc au « pittore di storia », comme l’écrit un de ses commissaires, Filippo Pedrocco. Sujets sacrés et laïcs se laissent gagner par un égal mépris de la cuistrerie académique. On sait le prix que Guardi paya cette liberté et son refus partiel du décorum. Sa cote baissa tellement au début du XIXe siècle que l’un de ses chefs-d’œuvre, Il Ridotto di palazzo Dandolo a San Moisè, perle de l’exposition, fut rapidement déclassé et attribué à Longhi. Il fallut attendre le génial Berenson pour que les horloges fussent remises à l’heure. Entretemps, une petite révolution du goût s’était opérée, « shift » que Francis Haskell a étudié en partie. Les Français y eurent leur part et pas n’importe lesquels. La revalorisation de Guardi doit beaucoup en effet à un cercle de fins limiers qui comprend Gautier, les frères Goncourt et ce personnage qui mériterait un beau livre à lui seul, Charles Yriarte (1833-1898). André Guyaux rappelait récemment la place de ce polygraphe dans la réception des Fleurs du mal. L’homme a écrit sur tout, ses voyages notamment, voyages artistiques toujours. Or son Venise, en 1878, contient une page décisive sur les vertus comparées de Guardi et Canaletto. Le premier n’est que chaleur et esprit quand le second glace le regard par ses froides mises en scène… Le catalogue de l’exposition aurait pu rappeler que Manet avait sans doute contribué à cette réhabilitation.

À Venise, quand il y revint fin 1874 en compagnie de James Tissot, le peintre d’Olympia fit la connaissance d’un Français de passage, peintre secondaire mais diariste exemplaire, Charles Toché. Des conversations qu’il eut plus tard avec le marchand Vollard, on retiendra ici que Manet ne s’est jamais vu en « Goya moderne », et qu’il avait l’Italie chevillée au corps et à la toile. La Venise de Manet, selon Toché, se résume à Carpaccio, Titien, Tintoret et Guardi. On n’aura garde d’oublier que ce sont propos échangés au café et rapportés un quart de siècle plus tard. Cela dit, la caution de Toché n’est pas nécessaire pour confirmer ce que Manet a appris au contact des Titien du Louvre. Il se trouve qu’Actes Sud publie ces jours-ci ce qui est peut-être l’un des deux ou trois meilleurs livres sur Titien que l’érudition italienne ait produits. Cette supériorité, Augusto Gentili ne la doit pas seulement à son écriture subtile, vibrante d’humour vénitien ou de colère, allant droit au fait et au sens.

S’il ne se dressait pas derrière la sagesse de l’humaniste, aux prises avec le show business dominant les espaces traditionnels du savoir sur les images, on lui appliquerait le mot de Gide au sujet de Péguy : « la conviction totale de l’être ». La rencontre entre le contenu et la forme est rare en matière de beaux livres… Le Titien de Gentili parvient à cet exploit sans jamais reculer devant l’explication élaborée ou le rappel historique. Car le but ultime ne consiste pas à conforter la vulgate qui fait de Titien le plus pratique, politique et érotique des génies de la Renaissance, ni à redire l’importance des hasards du calendrier (mort de Giorgione, mort de Raphaël, etc.), l’impact de Michel-Ange dès les années 1520, le mécénat des Habsbourg, les derniers moments de l’œuvre où le colorisme tourne au tachisme, selon un mot de Vasari promis à un grand avenir. Sans négliger les attentes du grand public, Gentili ouvre d’autres pistes à partir des cheminements connus de l’homme et de l’œuvre. Titien se présente avec sa culture, visuelle et lettrée, son sens des conflits qui déchirent l’Italie et l’Europe, et son pragmatisme. Non, Le Concert champêtre n’est pas un manifeste écolo mais une allégorie de l’harmonie amoureuse à laquelle, précisément, n’accèdent pas les rustres. Oui, la Vénus endormie de Dresde revient à Giorgione pour l’essentiel, Titien n’étant pas parvenu à en réchauffer « le corps merveilleux mais terriblement chaste » jusqu’à satisfaire sa fonction nuptiale… Le reste à l’avenant. Au carrefour des sources privées et publiques, du langage des formes et des données iconiques, Gentili signe un livre supérieur. Vénitien. Stéphane Guégan

*Francesco Guardi (1712-1793), musée Correr, jusqu’au 6 janvier 2013. Catalogue sous la direction d’Alberto Craievich et Filippo Pedrocco, Skira/Fondazione Musei Civici, 40€.

*Augusto Gentili, Titien, traduit de l’italien par Anne Guglielmetti, Actes Sud, 140€.

*Alessandra Boccato, Églises de Venise, traduit de l’italien par Yseult Pelloso, Imprimerie nationale, 98€. Le livre n’est pas très beau, vues extérieures sur fond bleu carte postale, maquette banale, typographie vieillottes, etc. Sa lecture n’en est pas moins indispensable à ceux qui croient connaître le sujet pour être entré aux Frari, à San Marco et San Rocco. Alors que l’Accademia peine lamentablement à sortir de sa gangue de vétusté, indigne de ses collections de peintures, les églises de Venise font leur toilette l’une après l’autre. Des circuits sont proposés aux visiteurs intelligents, rare fraction de la transhumance touristique, auxquels ce livre sera particulièrement précieux. Son auteur étant une spécialiste de l’architecture, elle n’oublie pas de nous faire lever le nez des seuls tableaux. On découvre notamment sous sa conduite les églises qui ont échappé aux « reconstructions » de l’âge baroque ou rocaille. À l’opposé de San Moisè, qui fascina Gautier et abrita ses amours, un certain nombre d’entre elles ont donc « résisté ». Elles se cachent à la jonction des quartiers de San Polo et de Santa Croce. Plus proche de San Marco, San Stefano charme les lecteurs de Ruskin par son gothique fleuri, à l’intérieur comme à l’extérieur. Les amateurs de viande plus saignante, les fous du Tintoret et du dernier Titien ne seront pas déçus non plus. Quant aux plus raffinés, ceux pour qui le premier XVIIIe vénitien tient lieu d’ultime bréviaire, les bonnes adresses sont là, qui n’attendent qu’à être testées. L’âge de Tiepolo, loin de se retrancher aux Gesuati, est partout à Venise, ou presque, quand on sait s’y promener. Poussez la porte de San Stae ou celle de Sant’Alvise, le Paradis de la peinture s’y est installé. Sebastiano Ricci, Piazzetta, Pellegrini… Un livre, on vous le disait, utile et même dédié aux « pèlerins passionnés » dont Morand parlait en connaissance de cause. Celle de la beauté pure.

– Stéphane Guégan, Tissot, coll. Little MO, Musée d’Orsay / Skira-Flammarion, 4,90€.

Faire front

Dans le « fleuve textuel » (Pierre Masson) que fut sa vie, Gide s’est accordé maintes plages de repos et quelques distractions. Le mot est évidemment trop pascalien, trop policé, il dit mal son goût des frissons clandestins et l’espèce de frénésie incontrôlable où le jetait sa pédérastie ravageuse. L’Afrique du Nord ne fut pas le seul théâtre de ses coups de sang, et Henri Ghéon le seul complice de ses brutales envies de dépravation. L’entourage préférait qu’il lutine sous d’autres cieux que la Normandie de sa pauvre mère et de sa femme délaissée. Simple prudence dont il enfreignait à plaisir, du reste, la règle domestique ou le véto amical. Quant à la conscience du personnage, qui lui fera prendre des positions iconoclastes en matière sexuelle, politique et coloniale, elle savait aussi se fermer aux scrupules dès que surgissaient de jeunes adolescents au cuir bronzé et au cœur large. Le plaisir balayait très bien ses remords de papier. Pour ce bourgeois protestant, chez qui l’argent fut toujours un prolongement de la littérature du côté des vies défendues, l’amour tarifé ajoutait au vice la volupté de la mauvaise dépense. Il y a quelque chose de Bataille en Gide, qui jamais ne s’apaisera.

La passion qu’il vouait au peintre interlope Walter Sickert, passion partagée avec l’ami Blanche, éclaire sa vraie nature, sa « subtilité sadique » (Ghéon). C’est, à la fois, ce qui le rend lisible et passionnantes les confessions de son cercle. Nulle n’a mieux observé ses petits manèges et ses turpitudes que celle que l’on nomme, par antiphrase, la Petite Dame. Les Cahiers de Maria Van Rysselberghe sont un régal d’écriture et d’indiscrétion. Femme de peintre, elle fait montre d’une touche plus mâle que son pointilliste de mari, mari qu’elle trompe avec une autre dame, une dame comme il faut, sans se torturer outre mesure. Rêveuse bourgeoisie, rêveuse et voluptueuse. Nous avions eu accès à l’ensemble de ce témoignage de première main, véritable chronique de la vie de Gide entre 1918 et 1951. Un seul cahier attendait son heure. Son statut particulier explique que son impeccable éditeur en ait détaché et différé la publication. Entre 1925 et 1939, proustisant au hasard des ressacs de la mémoire, Maria y regroupe d’autres aspects et moments d’une amitié née en 1899. Les pages sur la guerre de 14 sont superbes. Si l’explosion de violences ne calme pas la libido de Gide, elle le prive de la NRF, qui cesse de paraître dès août après avoir donné quelques extraits des Caves du Vatican, véritable casus belli aux yeux de Claudel, effrayé par l’étalage des « mœurs affreuses » de son incorrigible collègue. Une tranchée, la première, se creusait.

Mais la guerre fouette aussi le patriotisme et les ardeurs belliqueuses du Prométhée mal enchaîné. Seuls les pleutres s’en offusqueront. Ils auraient tort de noircir le cas de Gide, qui sait raison garder. Oui, la lutte engagée rappelle au souci du collectif ce monstre d’égoïsme ; non, elle n’autorise pas qu’on animalise l’ennemi ou le boche, quelle que soit la barbarie des armées teutonnes. Ghéon, au contraire, concurrence le style grotesquement « ampoulé » des journaux cocardiers. C’est toujours la Petite Dame qui parle. Un peu atterrée par les ravages du conflit sur les intellectuels de son milieu, elle décrit à merveille l’action de Gide au sein du Foyer franco-belge, où affluent les réfugiés. Le grand homme s’émeut et s’amuse à rendre service aux petites gens. Il s’en détournera en février 1916, après que la machine humanitaire eut repris en main cette aventure plutôt désintéressée. Gide, à lire son Journal, se sent dominé désormais par « divers éléments » qu’il avait su jusque-là contenir : « éléments juifs et bureaucratiques qui font du Foyer une administration comme tant d’autres ».

De nouveaux combats s’y substitueront, arracher Proust à Grasset, découvrir l’amour avec Marc Allégret et écrire Si le grain ne meurt Au même moment, assombri par la perte de l’un de ses fils et les dangers auxquels l’autre s’expose, le vieux Monet bûche ses immenses Nymphéas dans le nouvel atelier de Giverny, assez grand pour libérer l’infini de ses limites usuelles, mais trop proche encore de la ligne de chemin de fer et des convois militaires qui se précipitent vers l’enfer. N’empêche, l’ami de Clemenceau, s’il peste contre l’âge, ne désespère ni de son pays ni de l’histoire des hommes. À l’opposé, un écrivain raté, fier de son pessimisme vaguement nietzschéen et de son dégoût des modernes, Oswald Spengler, travaille à ce qui sera l’un des best-sellers de l’après-guerre et l’un des bréviaires de l’Allemagne nazie, son fameux et filandreux Déclin de l’Occident. À première vue, rien ne reliait le philosophe de la dégénérescence du dernier défi de Monet, où convergent son goût des perceptions aléatoires, sa fidélité au Ruskin le plus botaniste et une approche positive de la pensée de Darwin. Il se trouve, et nous l’apprenons en lisant Laurence Bertrand Dorléac, que Spengler est loin d’avoir détesté l’impressionnisme, à la fois symptôme d’une décadence générale, qui tirerait la vieille Europe vers l’élémentaire, mais fleur ultime d’un raffinement dont l’âge des machines et le brassage ethnique auraient bientôt raison. Contre-déclin, scrutant l’atmosphère des années 1890-1910, met en perspective la culture de la grande guerre et ses cultes postérieurs, entre cauchemar et nénuphars. Stéphane Guégan

– Maria Van Rysselberghe, Le Cahier III bis de la Petite Dame, édition présentée et annotée par Pierre Masson, Gallimard, 2012, 15,90 €. Le volume contient aussi deux développements notoires sur les voyages que Gide effectua en Allemagne (1903) et en Italie (1908-1909), qui complètent d’aperçus nouveaux l’excellent ouvrage de Jean-Claude Perrier (André Gide ou la Tentation nomade, Flammarion, 2011).

– Laurence Bertrand Dorléac, Contre-Déclin. Monet et Spengler dans les jardins de l’histoire, Gallimard, 2012, 24 €.

J’adore ça… la liberté !

N’en déplaise aux amnésiques, la guerre a parfois du bon. Au milieu de l’horreur, elle libère le pire et le meilleur, porte aux extrêmes et secoue la société en son entier. Sur les artistes, son impact vaut tous les stimulants. On peut le regretter et lui préférer d’autres crises, révolutions et cracks boursiers, bien qu’ils soient souvent aussi couteux en vies humaines et en malheurs de longue durée. Ce paradoxe, comment l’entendre ? La guerre, première chose, possède sa beauté. Source d’inspiration forte pour les artistes depuis la nuit des temps, elle a semé sur son passage sculptures, tableaux et poésie du mal, dans le sillon même des pires atrocités. Mais la guerre dépasse aussi la violence qu’elle justifie : elle est une situation, une expérience au sens plein, une rupture, propice au changement et à la révision des valeurs qui fondent le lien social. Soudain l’histoire s’accélère, s’emballe et sort de ses gonds, l’art redevient une question vitale, la culture une affaire grave, la création une arme. On dira que rien ne remplace « la poignante étreinte » de la mort. Aurélien, celui de ses romans qu’Aragon disait préférer, en a fait sa morale. Écrit sous l’Occupation en pensant à Drieu et à la « génération perdue » de 14-18, Aurélien est le grand livre de l’autre Libération.

La presse communiste, à l’automne de 1944, désavoua ce gros livre sans héros positifs ni schématisation radieuse du réel. Trop noir, trop décousu, trop dégagé, d’une certaine manière. Et pourtant… Comme Sartre, avec lequel il devrait bientôt partager le magistère intellectuel et politique de l’après-guerre, Aragon aura connu sous la botte l’un des moments les plus forts de son existence. Donnons à ce dernier mot le poids que lui assigne la philosophie moderne. Dès septembre 1944, à la une des Lettres françaises, Sartre n’hésitait pas à provoquer ses lecteurs : « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande. » Parce qu’il n’avait pas toujours fait lui-même le bon choix et qu’il dut s’adapter à l’heure présente, à l’instar des Français soumis à Vichy et à Berlin, la phrase de Sartre déborde le plaidoyer pro domo qu’elle contient. Nous le comprenons mieux aujourd’hui, certes, qu’au moment où se mettaient en place les comités d’épuration. Que les « années noires » continuent à susciter des passions contradictoires, on ne saurait donc le regretter. Dans un livre qui vient de paraître, fruit d’un travail collectif sans ornières, j’ai voulu rappeler que l’époque était encore riche d’enseignement et de surprises. Aucune autre du passé national n’a autant souffert des simplifications bienpensantes et du regard rétrospectif.

Pour reprendre la mesure de ce qui s’est réellement joué alors, notamment sur le terrain des artistes et de leur « responsabilité », pour pénétrer les mentalités et tenter de retrouver la façon dont l’épreuve de l’Occupation a été vécue et surmontée à l’intérieur de chaque conscience, il est préférable de coller au quotidien, à la diversité des comportements, à la perception contemporaine des choses plutôt qu’à la vulgate, très répandue outre-Atlantique (merci Paxton !), de la France moisie, couchée, glauque, un pays de salauds, antisémites et fachos dans l’âme, prêts à tout pour bouffer. Les « années noires » furent tout sauf homogènes, la répartition des « bons » et des « mauvais » difficile à fixer. Qui dira les hésitations et les incertitudes dont chacun d’entre nous aura été saisi durant ces quatre années fluctuantes, s’interrogeait le grand Mauriac, insoupçonnable de la moindre sympathie pour le clan des vainqueurs ? Il fallait retrouver cette inquiétude du temps historique, cette mobilité des êtres et des lignes. Notre « chronique » se veut surtout un panorama ouvert de la vie des arts entre 1939 et 1944, aussi séduisant et déroutant que la peinture et les lettres le furent malgré les difficultés communes. Cette autre « guerre » vaut mieux que ce qu’on en dit…

Pour ne prendre qu’un dernier exemple, qui confirme le patriotisme inentamé des Français, la pratique du double langage n’est pas rare dans les films après 1941, malgré les contrôles officiels. Je me faisais cette réflexion en revoyant le sublime Lumière d’été de Grémillon, en ouverture du festival Prévert de la Cinémathèque. Tourné dans le Sud de la France, alors qu’il vit ses derniers mois de liberté surveillée, le film bute en mai 1943 sur le non têtu de Paul Morand, qui préside alors la censure cinématographique de Vichy. Preuve que Grémillon et Prévert, derrière leur carré d’amoureux et l’opposition de classes qu’ils incarnent, dégagent une vérité humaine, un rien scabreuse et désespérée, peu conforme aux attentes du régime, sans parler de l’appel à la résistance (Les Visiteurs du soir ne sont pas loin). Mais Vichy ne suivra pas l’avis de Morand, preuve d’une tolérance qu’il convient aussi de noter… Sur le tournage, à Nice, le destin d’un autre grand film s’était scellé. Prévert y croise Marcel Carné et Jean-Louis Barrault. Les Enfants du Paradis, dont le scénario original sort enfin, sont nés ! Jusqu’à l’onirisme et aux références shakespeariennes, ce film légendaire doit plus à Lumière d’été qu’on ne le dit. Dès le premier jet, les dialogues de Prévert pétillent, éblouissent, fusent et fusillent. Viendra ensuite le moment du lissage, voire des changements narratifs. Mais Garance y restera la femme de toutes les libertés. Stéphane Guégan

– Jacques Prévert, Les Enfants du Paradis. Le scénario original, Arte Editions/Gallimard, 22 €. L’avant-propos de Carole Arouet aurait pu être plus précis quant aux changements que Prévert et Carné allaient apporter à cette première matrice en modifiant le texte et son récit. De même la situation de Trauner et Kosma appelait davantage que des généralités sur l’effet des lois antisémites. Une chose est sûre, Prévert a coupé quelques longueurs et surtout réécrit la toute fin du drame dans un esprit moins convenu, moins Eugène Sue. Parmi les chutes les plus savoureuses, qu’il faudra commenter, notons la tirade du garçon de recettes au terme de la « 1re époque ». L’homme encore choqué, après le cou manqué de Lacenaire, cherche à défendre Garance, abusivement accusée de complicité. Surpris par les paroles de l’agent de police, qui ironise sur le fait de poser nue pour les peintres (Monsieur Ingres !), le garçon de recette sort de sa torpeur et lâche : « Une belle fille comme ça… en voilà une question… Toute nue qu’elle posait… Et puis d’abord la peinture… c’est des seins nus et rien d’autre… des belles choses qu’on ne voit pas chez soi tous les jours quoi… Le reste… les paysages… ça sert à rien… zéro… Parfaitement… zéro. » Définition de la peinture assez savoureuse, qui nous rappelle que Prévert a lu Gautier avant de se documenter sur les années 1830 et les immortaliser.

– Stéphane Guégan (dir.), Les Arts sous l’occupation, Beaux-Arts Éditions, 39,50 €.

Raphaël et Cie

Depuis Baudelaire, nous sommes un peu fâchés avec lui : « tout n’est pas dans Raphaël », écrit le divin poète, en 1863, au seuil de la série d’articles qui définissent « le peintre de la vie moderne ». 1863, l’année du Déjeuner sur l’herbe et de son petit scandale. Or le tableau, nous le savons aussi, se veut un hommage au Raphaël du Jugement de Pâris, gravé par Raimondi. Les ramifications du Cinquecento sont infinies et les chemins de la création moins balisés que l’historie de l’art ne le pense. Celle-là même qui a fait du peintre « amoureux » un peintre « ennuyeux », à force d’en fossiliser la lecture sous les problèmes d’attribution ou de datation. Le temps, parlons-en justement. Raphaël est mort à 37 ans pour ne pas avoir su s’économiser, sexe, travail, argent, succès. La vraie vie, en somme. Au cours des dernières années, période à laquelle le Louvre consacre une exposition, ses charges en auraient écrasé plus d’un, la papauté et les amateurs se disputant l’enfant naturel de Michel-Ange et Léonard. Lui, génial en tout, s’organise, fait travailler sous ses ordres une bottega de haute précision, où chacun assume ses tâches sans prétendre en sortir. Entre 1513, année de l’élection de Léon X, et 1520, année de la mort du maître, ça n’arrête pas. Stupéfiant. Le meilleur moment de l’exposition du Louvre est le dernier, probablement parce qu’on y retrouve le Raphaël cher aux modernes, Manet en tête. Si Le Portement de croix du Prado nous apparaît aujourd’hui un rien désaccordé en raison du nombre de mains qui y travaillèrent sur un patron inspiré de Dürer, et si la sublime Sainte Cécile de Bologne plaide trop bien le victoire du céleste sur les plaisirs et les passions terrestres, les portraits de Raphaël nous rendent leur auteur, avec son goût du présent, son sens de la franche camaraderie et son vénétianisme. Le monde ombrien et toscan n’a pas seulement pris à Venise les recettes du paysage.

La morbidezza lumineuse de Giorgione et Titien se lit derrière l’incarnat des plus beaux Raphaël que rassemble l’ultime section du Louvre. On pense, évidemment, à Bindo Altovitti (Washington) qui semble utiliser le clair-obscur où il vrille comme un charme supplémentaire. De l’Autoportrait avec Giulio Romano, puisqu’il faudrait reconnaître Giulio dans ce jeune homme impétueux, rappelons seulement que Manet en fit le modèle du double portrait de ses parents (Orsay). De même, le Français se souvint-il du Portrait de Dona Isabel de Requesens y Enriquez de Cardona-Anglesola, ex-Jeanne d’Aragon, lorsqu’il s’amusa à représenter son épouse Suzanne en souveraine du Paris de Napoléon III. D’un format très proche de celui de la Fornarina (qui n’a pu être empruntée), et lui aussi marqué par Venise, le Portrait de Baldassare Castiglione se charge d’une étrange tension sous la douceur décidée de ses gris et de ses noirs manetiens. Le buste, le visage auréolé d’un large béret, le bras gauche et les mains prennent possession de l’espace avec autorité. Mais, dans le même temps, l’homme semble en retrait, jette sur nous un regard à la fois énergique et voilé. Moins qu’un être craintif, frileux ou prisonnier déjà des années, Raphaël peint à travers son ami l’idéal que ce dernier devait théoriser, en 1528, dans Le Livre du courtisan. Castiglione y définit, d’un mot unique, la sprezzatura, le principe qui accorde bienséance de cour et esthétique de choc. C’est que le grand artiste, ultime perfection de sa psyché toujours en éveil, agit avec esprit en société et crée sans le moindre effort. Giulio Romano, qui poussa le dernier Raphaël à muscler et noircir sa manière, trouvera à Mantoue un lieu d’accomplissement, d’assouvissement même, par l’entremise de Castiglione, brillant agent des Gonzague.

Une exposition bien faite nous le rappelle, qui rassemble au Louvre une vingtaine des dessins et cartons qu’exigèrent la construction et la décoration du palazzo Te entre 1525 et 1536 par Giulio Romano. Sans doute son départ de Rome avait-il été précipité par le scandale que causa la parution des Modi. L’érotisation extrême des figures de la fable, dont la chasteté n’est pas le trait dominant, ne pouvait guère étonner de la part d’un des collaborateurs les plus proches de Raphaël. Mais Giulio avait poussé le bouchon trop loin.

On regretterait d’autant plus la sagesse de l’exposition Raphaël, au regard du tropisme vénusien qui éclate à la Farnesina, si un autre dossier ne venait agréablement et savamment corriger le tir. Luca Penni, à ne pas confondre avec son besogneux de frère, mérite la gratitude des Français tant il importa chez nous, entre Fontainebleau et Paris, l’éros débridé des émules de Raphaël. La passionnante exposition de Dominique Cordellier fait les comptes sans se voiler la face. Comprendre la civilisation bellifontaine, mœurs et images, politique et religion, exige en effet un désembourgeoisement total du regard. En nous ouvrant les portes d’un monde où les contraires s’épaulaient, et l’art répondait à la fantaisie des élites en pleine conscience de son pouvoir, Cordellier nous guide au cœur d’une culture visuelle où chaque idée est immédiatement recyclée et amplifiée. Certaines d’entre elles venaient de Mantoue via Primatice. Quant à l’inspiration la plus leste, elle avait pris forme et essor sous les pinceaux de Raphaël, dans l’appartement privé du cardinal Bibiena, si cher à Ingres. Stéphane Guégan

– Raphaël. Les dernières années, Louvre, jusqu’au 14 janvier 2013. Catalogue sous la direction de Tom Henry et Paul Johannides, Hazan/Louvre, 45 €.

Dessins de Giulio Romano. Elève de Raphaël et peintre des Gonzague, Louvre, jusqu’au 14 janvier 2013. Catalogue de Laura Angelucci et Roberta Serra, Le Passage/Musée du Louvre, 19 €.

Luca Penni. Un disciple de Raphaël à Fontainebleau, jusqu’au 14 janvier 2013. Catalogue sous la direction de Dominique Cordellier, Somogy/Louvre, 39 €. On en recommandera tout particulièrement le chapitre intitulé « Vénusté, violences, et visions des ardeurs d’amour », le meilleur viatique pour comprendre Raphaël et son cercle actif.

Ex-fan des Sixties

Fluxus a cinquante ans. Mais il n’y a plus personne pour souffler les bougies. Tous morts. On dénicherait bien un ou deux survivants s’il fallait se persuader que la flamme brûle encore. Ce n’est pas sans risque toutefois. Pour croire à la subversion chic de Yoko Ono ou au lettrisme choc de Ben, mieux vaut s’armer d’une bonne dose de second degré, le fameux relativisme dont notre époque est friande. Tous morts, donc. Et, d’abord, l’homme qui forgea le terme et baptisa le groupe, George Maciunas (1931-1978), Lituanien passé au « bolchevisme » par fidélité aux combats de la Seconde Guerre mondiale et par programme politique. Les adeptes du flux, dadaïstes des Trente Glorieuses, firent coïncider contestation esthétique et revendication idéologique avec l’angélisme incurable des avant-gardes du moment. Vicié par la guerre d’Algérie et le napalm du Vietnam, partagé entre la guerre froide et le virage gauchiste, l’air du temps, au cours des années 1960-1970, a plutôt senti la poudre. Toutes les poudres, du reste. Cénacle mouvant, propice aux pratiques les moins homogènes, et aux chronologies variables selon ses historiens, Fluxus serait officiellement né en septembre 1962, quelques mois avant l’assassinat de Kennedy, en Allemagne de l’ouest.

À Wiesbaden, ville d’eau depuis les Romains, paisible et riche, l’activiste Maciunas organise alors le Festival international Fluxus de la très nouvelle musique, titre qui se rit du culte du neuf tout en adhérant au fond… Le mouvement est parti de New York, of course. Dès 1960, depuis la galerie AG, Maciunas s’amuse à faire trembler la vieille pomme sous un déluge de sons inaudibles. Ses complices, John Cage et La Monte Young, sont déjà des stars de l’underground et des partitions aléatoires. Puisque l’idée est de faire tomber les frontières entre l’art et la vie, slogan du surréalisme américanisé par l’infatigable Marcel Duchamp, qu’on divinise au passage, Fluxus va ajuster sa rhétorique à la vogue récente des performances, où brillent Claes Oldenburg, Jim Dine, Alan Kaprow et un Français de 25 ans, Jean-Jacques Lebel. Le musée de Saint-Étienne n’a pas oublié ce dernier dans l’ambitieuse exposition qu’elle consacre aux cinquante ans du mouvement défunt. Consécration inévitable. La marchandise étant souveraine, nul n’échappe à son destin : le refus des musées devait fournir le meilleur des passeports pour y entrer, l’anti-valeur d’hier devenir une valeur d’aujourd’hui, surtout quand la provocation s’est éventée au profit une flopée d’objets ou de slogans innocents. Seuls Vostell et Nam June Paik ont surmonté cette érosion.

Ils occupent, à Saint-Etienne, l’essentiel des espaces et concentrent ce que Fluxus a conservé d’énergie et de charge critiques (faux-semblants du capitalisme mondialisé ou de l’histoire officielle). Un des panneaux de salle nous apprend que Maciunas se méfiait de l’expressionnisme trash de Vostell, très marqué par Dada et les Combine paintings de Rauschenberg. Où l’on voit que le gourou du groupe avait le nez pour détecter ce qu’il était supposé proscrire, l’art… Le ballet totémique des écrans vidéos, tel que Nam June Paik les orchestrait avec l’humour du détournement, répondait mieux à son esthétique des fluides et des  transferts infinis, vite secondée par une commercialisation en réseau de « produits » estampillés. Le masque de Yoko Ono aux yeux troués faisait un tabac. La révolution, camarades ! Lors du vernissage, Jean-Jacques Lebel m’avoue qu’il trouvait Maciunas « trop stalinien », à son goût, en 1960. Raison suffisante pour fréquenter Fluxus, collaborer le temps d’une performance, sans s’y fondre. Du Lebel des années folles, on voit à Saint-Étienne les montages les plus réactifs à l’actualité politique (De Gaulle, Kennedy, les Russes) et à ses dessous, féminins, les plus souvent. Puisque pin-up il y a, autant les punaiser sur la carte du monde.

S’en dégage un parfum de libertinage direct qui le rapproche de Vostell. Rapprochement que Lebel ne récuse pas. Ce serait récuser une part de lui qui déborde son destin individuel, si l’on suit le dernier essai de Philippe Dagen, L’Art dans le monde de 1960 à nos jours. En amont et en aval du demi-siècle qu’il passe au crible, depuis ses frontières élargies, il y aurait un moment duchampien. Les dates lui donnent raison : 1959 voit paraître le livre de Robert Lebel, le père de Jean-Jacques, sur l’insaisissable Marcel, modèle des agitateurs. Du Pop aux Nouveaux réalistes, de Fluxus aux performances les plus déchirées, Duchamp semble la seule boussole d’une communauté artistique en prise sur une époque qui bouge vite dans ses lignes géographiques, économiques, sociales et mentales. De ce bouillon de culture, chauffé à blanc par la fin annoncée des idéologies de l’avant-guerre, ne pouvait naître qu’un art hybride, matériaux, stratégies, et finalités. Qu’ils adoptent ou contestent le nouvel hédonisme issu de la tyrannie de l’éphémère, les créateurs du moment travaillent à partir du réel lui-même, devenu composante de sa représentation ironique. En cela, malgré la fin des démarches collectives, Dagen ne perçoit aucune rupture majeure dans la situation actuelle, bien qu’il épingle un certain brouillage, dernière ruse du marché de l’art, qui fait du moderne pasteurisé et du provocateur officiel de purs produits financiers. Stéphane Guégan

*Fiat Flux : la nébuleuse Fluxus 1962-1978 /  Jean-Jacques Lebel, musée d’art moderne de Saint-Etienne Métropole, jusqu’au 27 janvier 2013.

*Philippe Dagen, L’Art dans le monde de 1960 à nos jours, Hazan, 35 €.

– Stéphanie Lemoine, L’Art urbain. Du graffiti au street art, Découvertes Gallimard, 13,60 €. Que le Street art ait pignon sur rue désormais, nul n’en doute plus après les expositions du MoCA de Los Angeles, de la Tate Modern et du Grand Palais, sans parler du marché de l’art, lié directement parfois à ces initiatives. Reconnaissance pour les uns, trahison pour les autres, l’engouement actuel fait donc réfléchir les thuriféraires du genre. Mais on ne voit pas pourquoi il émeut plus les belles âmes que la commercialisation et l’institutionnalisation d’autres secteurs de l’art contemporain. Parce qu’il viendrait de la rue et de la misère sociale (mais Basquiat et ses émules n’en viennent pas tous), le graffiti aurait vocation à rester pur. Ceux qui prônent le « splendide isolement » cèdent à une illusion bien connue, assez risible ici. N’est-il pas contradictoire d’exalter l’énergie primitive de la rue et de vouloir la juguler ? Faut-il pratiquer l’enthousiasme œcuménique devant tout ce que les médias rangent sous l’étiquette de l’art urbain, du tag débile, purement masturbatoire, à la fresque géniale, dont les villes célibataires ont parfois bien besoin pour retrouver le sourire. Pas plus que la bombe aérosol n’est garante de talent, la vogue du Street art n’est synonyme de récupération systématique. Il fallait donc poser le problème autrement. C’est ce qu’a fait Stéphanie Lemoine avec l’urgence de son sujet. Et si sa lecture ne vous guérit pas du scepticisme que vous inspirent les peintres de la rue, rien de tel que le Journal de Keith Haring (Flammarion, 26 €), qu’on réduirait à tort à ses affaires de sexe et de fric. Comme Basquiat, malgré un registre singulièrement plus réduit, il a régné sur le New York des années 1980, fréquenté Warhol et décliné sa nouveauté sur tous les modes. Cette photographie des années fastes se superpose aux confessions de jeunesse. Car Keith Haring ne s’est pas dérobé aux écoles, aux livres, à la poésie, aux images d’avant. Être Van Gogh ou rien !

Aragon passe à table…

Il en était… La belle affaire Le Fou d’Elsa était une folle. Non ! N’avons-nous pas des yeux pour voir, s’interrogeait le vieux Shakespeare ? Mais lit-on encore Aragon sans œillères ? Ou ceux qui le connurent et qui parlèrent, dès les années 20 ? Evidemment, côté coucheries et confidences, mieux vaut fréquenter le folâtre Drieu, romans et correspondance, que l’inflexible André Breton, dont l’homophobie ne trouble que les derniers adeptes du mage rousseauiste. Tordu pour tordu, dans la famille surréaliste, on préférera aujourd’hui Aragon au tyran domestique. C’est que les contorsions et les contradictions du premier sont d’un bien meilleur rendement littéraire. Là est l’essentiel à l’heure de La Pléiade et des inventaires définitifs du siècle passé. Peut-on, en effet, ignorer la très nette supériorité d’Aragon sur Breton ? Elle éclate partout, enflamme leurs premiers rapports. Des lettres de jeunesse, si tendues, il a déjà été question ici. Même en peinture, en matière de critique d’art, il n’y a pas d’hésitation à avoir. Louis tient la distance, quand André s’essouffle vite, se heurte à son idéalisme indécrottable en pensant y noyer son affairisme impénitent. Songeons qu’il méprisait le roman et le journalisme, genres vulgaires et lucratifs, donc trop inféodés à l’immanence des êtres et des choses !  Breton a toujours rêvé de l’impossible et refusé de lier sa prose étoilée, élastiquement lyrique, aux imperfections de l’ici-bas.

Avec Aragon, c’est tout le contraire, langue et visée, comme nous le rappelle Daniel Bougnoux dans un essai peu bégueule, dont la rumeur parisienne nous dit qu’il aurait été châtré d’un chapitre trop chaud sur les aimables turpitudes de son héros. J’emploie le mot à dessein. S’il fallait le justifier, on aurait l’embarras du choix. Bougnoux, qui va sur ses soixante-dix ans, a analysé et édité le corpus romanesque d’Aragon comme nul autre. Du bénédictin, il a la passion scripturale, non la dévotion asséchante. Son essai « censuré » s’ouvre sur une confession qui rend à l’amour du texte sa juste place, et reconnaît au lecteur sa liberté, en plus du choix de son addiction : « J’aurai passé une bonne part de ma vie plongé dans votre œuvre avec une opiniâtreté dont mes amis s’étonnent, n’aurais-je pu avec le temps changer de sujet ou d’auteur, mon cher Louis ? » Bougnoux s’est entêté à aime ce surréaliste aux yeux ouverts, si dessillés qu’il rompit intellectuellement avec Breton avant de s’éloigner politiquement. La rupture de 1932 est un de ces mythes qui brouillent une opposition plus fondamentale entre les deux hommes. Un conflit précoce, compliqué de désirs inassouvis, comme avec Drieu.

Dans son souci de rendre à Aragon sa part de féminité et de dissimulation tenaces, son « feuilleté » particulier, Bougnoux s’intéresse aux mécanismes de substitution qui le poussèrent à épouser « un carcan volontaire », Elsa et Moscou, en pleine conscience de sa soumission, des accommodements qu’elle nécessiterait et du pouvoir qu’il en tirerait. Passons sur l’apparatchik, sur sa vie de petit bourgeois, ses mauvais costumes de fonctionnaire du « grand soir », le comité d’épuration de l’après-guerre, son différend avec Paulhan, l’échine plutôt souple des Lettres françaises, etc. Les miroirs, les fuites en avant et les retours en arrière, très présents au fil de ses derniers romans, montrent assez qu’il a payé à sa façon ses veuleries. En les projetant sur Géricault, clef de l’extraordinaire Semaine sainte, il se trompe de cible mais tombe le masque. Un vrai « strip-tease », pour parler comme lui. Le pouvoir qui intéresse Bougnoux – assez généreux sur la question des crimes staliniens qu’Aragon renvoie à sa science des silences -, c’est le pouvoir de la littérature. Le tome V des Œuvres romanesques, qui court de 1965 à 1974, en fournit un témoignage brûlant.

On prend soudainement conscience de notre erreur à ne pas avoir lu plu tôt La Mise à mort et Blanche ou l’oubli, deux livres d’un rare baroquisme, fêtés comme tels par le meilleur de la presse littéraire du temps, Jean-Louis Bory en tête. Bon signe, Nadeau faisait grise mine devant cette langue torrentielle, qui pratiquait le métalangage par goût et bravade du haut d’une culture que ne possédaient pas les détracteurs d’Aragon. Il en remontrait à la « linguisterie » (Lacan) du temps, aux fanatiques de l’écriture blanche, aux flaubertiens obtus, aux amants transis du neutre et de la mort du récit, exaspérait enfin les structuralistes oublieux que le romantisme et le surréalisme avaient voyagé avant eux dans le plus beau français qui soit… Pour s’être frotté aux femmes et aux hommes plus que d’autres, délices et calices, Aragon pouvait alors publier des romans d’amours plus cruels que sa poésie tardive, volontiers pétrarquisante. Les perspectives radieuses du réalisme socialiste s’assombrissaient dès les titres. La Mise à mort et Blanche ou l’oubli, d’une noirceur superbe, affrontent, plus ou moins directement, la perte des identités et cette « confusion des genres », dont Aragon parlait dès la Défense de l’infini et qui baptise l’essai de Bougnoux… « On s’attendait à tout, ce fut autre chose », écrivait Aragon à la demande d’Apollinaire, en tête de son premier article paru. Nous étions en mars 1918. Près d’un siècle plus tard, c’est le dernier Aragon qui régale de stupéfiantes images ses lecteurs en sacré manque.

Stéphane Guégan

*Aragon, Œuvres romanesques complètes, tome V, édition publiée sous la direction de Daniel Bougnoux, avec la collaboration de Philippe Forest, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 69 €.

*Daniel Bougnoux, Aragon, la confusion des genres, Gallimard, L’un et l’autre, 19,90 €.