TIENS, TIENS, FRAIGNEAU REVIENT

FRAIGNEAU_couv_0929.inddLa fantaisie a besoin de rigueur pour réussir en littérature. André Fraigneau l’a si bien compris qu’il a conduit ses romans et nouvelles comme sa vie, avec la fausse indolence des vrais jouisseurs. Dans le Paris de 1946-1948, la mode était encore aux piloris et aux femmes tondues, les épurés rasaient les murs, pas lui. C’est alors qu’il rencontra ses «résurrecteurs», Déon, Nimier et Blondin, hussards d’une après-guerre vaseuse et jeunes plumes à qui le sartrisme donnait la nausée. À l’inverse, la folie des années 20-30 les fascinait. Sous l’aile protectrice de Cocteau, Max Jacob et Drieu, Fraigneau en fut l’un des princes, et sans doute l’une des figures les plus injustement oubliées aujourd’hui. Mais l’indifférence des uns fait le bonheur des autres: Fraigneau, on l’aime en secret, écrit Déon, qui lui a dédié l’un de ses livres les plus personnels, et l’a tenu en affection jusqu’au bout. Au soir de sa vie, justement, Fraigneau se confia à Bertrand Galimard Flavigny, devant ce micro qu’il avait ouvert aux autres si souvent. Le résultat compose un livre allègre, raffiné et drôle, où palpite un demi-siècle de vie littéraire et artistique. Bien menés, ces entretiens n’isolent jamais Fraigneau des siens, des lieux et des époques qu’il a marqués de son empreinte espiègle. À partir de 1930, il avait été le conseiller littéraire favori de Bernard Grasset, un «fonceur», mais forgea sa réputation d’écrivain hédoniste chez Gallimard. Malraux, qui avait autant de nez que son cadet, servit de rabatteur. De Val de grâce à La Fleur de l’âge, en passant par le cycle de Guillaume Francœur, ses fictions ont le pied léger, le mot vif, elles se donnent, par élégance, des ellipses de journal intime. Sa lignée, Fraigneau l’a dit et redit, c’était Joinville, Pascal, Saint-Simon, Constant, Stendhal et Morand ; son style, le moins orné possible. Cela ne l’empêchait pas d’admirer le courant «oratoire», Rabelais, Chateaubriand, Céline, et de colorer sa palette quand la scène l’exigeait. Ses livres sont truffés de moments chauds, saisis à bonne distance, car estompés par le sourire de l’auteur et son sens inné de l’observation. L’Amour vagabond, le préféré des Hussards, montre en 1949 que les femmes, déjà entreprenantes chez Drieu, avaient achevé leur mue sous l’Occupation. L’initiative ne leur fait plus peur, le danger les transporte mieux que les voyages, les garçons, que notre romancier si grec préférait, sont à leur merci… Cynthia devance la nouvelle vague.

couv-coutaudFraigneau, qui écrivait et dessinait au café, eut aussi la passion des camaraderies, du cénacle nomade, des rencontres inattendues. Dan son cœur de Nîmois, on croise ainsi d’autres enfants du cru, Paulhan, Marc Bernard mais aussi Lucien Coutaud dont la récente et courageuse exposition du musée de Gaillac confirme le «retour». Le sort de ce «peintre du tragique» aurait été sans doute plus «heureux» s’il avait eu la bonne idée de rejoindre le groupe surréaliste, au lieu de «rouler vers l’inconnu» en solitaire. Entre octobre 1924, date de son arrivée à Paris, et décembre 1926, qui le voit partir sous les drapeaux en Rhénanie, Fraigneau l’aida à pousser bien des portes, celles du music-hall et du jeune théâtre notamment. Coutaud charme André Salmon, l’ami de Picasso, il plaît au grand Dullin, qui l’associe aux décors des Oiseaux d’Aristophane en 1926. Cocteau, emballé, l’écrit à Fraigneau: «L’eau qu’il met en bouteille reste bleue, même à petite dose. C’est le signe des poètes. Sa maquette d’Aristophane est étonnante de nouveauté, d’antiquité, de mystère, de silence céleste.» Les pinceaux ne le prennent vraiment qu’après l’Allemagne. «Un nouveau peintre nous est né», note Salmon en 1929, qui rapproche le bidasse libéré des romantiques d’outre-Rhin, une manière de caractériser sa manière cruelle et rêveuse, naïve et déroutante. La production des années 1930 se répartit entre l’illustration de livres, le décor de théâtre et les expositions d’un rythme soutenu, alors que son cercle s’élargit à Jean Blanzat, les frères Prévert, Rose Adler et Marie Cuttoli. Celle-ci a deviné sa vocation à la tapisserie, genre propice au merveilleux : Coutaud, en effet, allait insuffler une fantaisie et une énergie remarquables à la «renaissance» du médium, comme Lurçat le notera dès 1943. Il aura auparavant joint ses forces à celles du groupe Jeune-France. On le trouve parmi Les Jeunes Peintres de tradition française, l’exposition que Bazaine organise, galerie Braun, en mai 1941. Le Voleur (coll. part.) qu’il y présente, sorte d’insecte à tête de loup, inspiré du Bal des voleurs d’Anouilh, peut-elle se lire comme une allusion cryptée à l’Occupant? Ce n’est pas impossible, même de la part d’un artiste qui côtoya la résistance sans y entrer. Dans Beaux-Arts, en janvier 1942, Pierre du Colombier signale «l’humour baroque» de Coutaud, qui appelle la scène. L’année suivante, les décors du Soulier de satin de Claudel enchantent Cocteau par leur «côté Raymond Roussel». Son univers peu souriant ne détonnera pas dans le paysage artistique des années 1946-1949, et Georges Limbour n’oublie pas cet autre «peintre du mal» parmi sa critique d’art d’une après-guerre qu’on croit encore dominée par l’abstraction. Stéphane Guégan

*Bertrand Galimard Flavigny, André Fraigneau ou L’Élégance du phénix, préface de Michel Déon, de l’Académie française, Séguier, 21€

*Lucien Coutaud. Peintre du surréel, catalogue d’exposition, éditions Rafael de Surtris / Musée des Beaux-Arts de Gaillac, 2014, 20€

*Voir aussi Marc Bernard/Jean Paulhan, Correspondance 1928-1968, Éditions Claire Paulhan, 2014 et Dominique Paulvé, Marie Cuttoli. Myrbor et l’invention de la tapisserie moderne, Norma Éditions, 2010.

L’Occupation, c’était comment ?

Livre fondamental, et si précieux que ses détenteurs ne s’en dessaisissaient pas, il était devenu introuvable, il revient en librairie dix-sept ans après sa publication, et presque son invention. Car Claire Paulhan en fut, au sens fort, l’éditrice. À l’état de dactylogramme, un peu oublié parmi les archives de son auteur, Sous l’Occupation attendait son heure: il a joué et joue encore un rôle décisif dans notre relecture de la période. Un demi-siècle après les faits et les paroles qu’il rapporte, Jean Grenier, voix d’outre-tombe au charme feutré, toute de retrait et d’exigence, reprenait le cours des conversations que ce livre différé, puis abandonné à un sort incertain, nous restitue avec une vibration tonique. Au départ, le projet de Grenier, photographier l’opinion des Français occupés, et notamment celle des plus grands écrivains, rappelle les enquêtes littéraires du XIXe siècle. Signe de sa récente promotion au rang des instances intellectuelles du pays, le milieu lettré aime à se sonder depuis les années 1890. C’est justement ce magistère dont l’Occupation allemande va redistribuer les cartes, privant les uns de leurs tribunes habituelles, poussant les autres à outrer leur verve, assignant à chacun, jusqu’aux collaborateurs au patriotisme intact, une responsabilité morale accrue. Grenier, qui avait échappé à la guerre de 14, subit l’affront de juin 1940 avec d’autant plus d’amertume que la débâcle militaire accusait la crise d’identité où sa génération s’était débattue dès les années 1930. Elle se confirme dans les contradictions politiques de ce penseur de gauche que le dogmatisme fait fuir et qui aura renouvelé avant Camus, son médiatique disciple, l’hygiène du doute chère à Montaigne.

Ainsi Grenier nous rappelle-t-il qu’il fut à la fois partisan d’une intervention de la France en Espagne, sous le Front populaire, et Munichois, sous Daladier. Ainsi avoue-t-il son incapacité à la résistance active et son admiration «pour l’esprit de sacrifice» de ceux qui allaient s’en montrer aptes. Or, dans la France occupée, où les vociférations d’une presse trompeuse ont remplacé le klaxon des voitures au rencart, il n’est pas le seul à s’interroger sur le sens que peut prendre la chose écrite, et la difficulté à y faire entendre d’autres musiques qu’excessive ou idéologique. Le silence de son ami Guéhenno, option possible, ne sera pas la sienne. À la demande de Drieu et de Marcel Arland, encouragé aussi par Paulhan, autre ennemi de l’emphase, Grenier donnera ainsi quelques articles à la NRF et à Comœdia, en marge de son enseignement, qui le conduit à Montpellier et à Lille. Si l’on y ajoute l’Algérie et quelques peintres, Sous l’Occupation offre un formidable état des lieux de l’époque, et une mosaïque humaine dont chaque avis compte, celle de l’inconnu interrogé dans un train, à égalité avec Gide, Claudel, Léautaud, Giono, Cocteau, Fraigneau, Ramon Fernandez, Marc Bernard, dont Grenier note le renversement des sentiments maréchalistes, et Drieu la Rochelle, figure centrale en raison même des ambiguïtés et des incertitudes du personnage, qui n’ont jamais paru si vives et éclairantes ailleurs.

Stéphane Guégan

*Jean Grenier, Sous l’Occupation, édition établie par Claire Paulhan, annotée par Claire Paulhan et Gisèle Sapiro, Éditions Claire Paulhan, 32€

Nommé à Montpellier après l’armistice, Grenier passe l’été et une partie de l’automne dans le sud de la France. À peine remet-il le pied à Paris, en novembre, qu’il ébauche le grand interrogatoire dont devait naître Sous l’Occupation. Ses dons d’écrivains éclatent dans la saisie hugolienne, déhiérarchisée, des choses vues et senties; il enregistre aussi, en juste, le mensonge colporté par la presse de grande diffusion, sous surveillance étroite, comme on sait. Mais sans doute existait-il des moyens pour dire le sentiment antiallemand que Grenier vérifie parmi tous ces signes qu’émettent une ville et une population réduites aux masques et aux stratégies d’évitement: «Et c’est une des choses les plus surprenantes que de voir à ce sujet la faillite de la presse.» Voilà une réflexion qui devrait combler de joie Pierre Laborie, le meilleur historien de l’opinion des Français durant les années 1940-1944. Le Chagrin et le venin, son maître livre de 2011, qui reparaît enrichi en Folio Histoire (8,90€), devrait être imposé aux lycéens à qui l’on continue à servir la «doxa de la France glauque», une France qui se serait couchée très tôt et se serait réveillée fort tard. Au mépris des comportements réels de la majorité de nos aînés, ou de certains silences qui valaient acte plus que résignation, la mémoire dominante et accablante des années noires semble sans appel. Héritage de l’époque post-1968, largement conditionnée par Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls et une appréciation restrictive de la Résistance, elle entrave la nécessaire révision des certitudes qui la construisent. Laborie a raison de dénoncer ceux qui ont intérêt à prétendre que le débat est clos quant à ce qui fait aujourd’hui consensus, l’antisémitisme viscéral des Français, la signification univoque qu’il faudrait attribuer au maréchalisme et à la logique vichyste, l’indifférence du clergé au sort des persécutés, ou encore le refus d’analyser la Résistance dans ses contradictions et ses liens avec le reste de la population. La nouvelle édition du livre se dote notamment d’un avant-propos plus percutant et d’une postface décapante. Le premier souligne combien «les travaux qui détonnent restent marginalisés quand ils ne sont pas délibérément ignorés». Laborie cite les livres de François Azouvi et de Jacques Semelin dont j’ai déjà parlé ici. La postface revient sur les réactions que son livre a soulevées de la part des tenants d’une France servile et binaire dans l’épreuve et l’indignité. Cette tare bien française, qui consiste à ne «vouloir élire que son néant» (Malraux), nous avons pu encore la vérifier lors de la célébration du D-Day… En oubliant ce que Grenier appelait la «loi du vainqueur», et faute de comprendre la «réalité multiforme du non-consentement», on salit à plaisir la mémoire des «occupés». SG