André Breton est à réinventer. Il n’a que trop subi procès et caricatures pas toujours mérités. Le soi-disant pape du surréalisme en fut surtout le moine défroqué: tout culte de substitution, y compris l’aura qu’il nourrissait autour de lui, heurtait sa vieille haine des dogmes aveugles. L’anarchie fin-de-siècle l’avait cueilli au lycée, autour de 1912-1913, elle ne le quittera plus, pour le meilleur et le pire, comme le note un François Mauriac fasciné, en 1966, lorsqu’on enterre «ce sombre frère que je n’ai jamais vu» et qui était resté, jusqu’au dernier jour, fidèle à «l’adolescent qu’il avait été». Ne pouvant tous se dérober au devoir nécrologique, contrairement au sinueux Aragon, les communistes s’en tinrent, de leur côté, à un bilan partiel et partial du défunt encombrant. L’Humanité, dont Breton avait qualifié la lecture de «crétinisante» dès 1926, loua le grand poète, le net théoricien, mais tut l’opiniâtre fureur antistalinienne qu’il avait partagée avec Benjamin Péret, André Thirion et même André Masson. Tant d’autres, liés aux heures chaudes de Dada et aux promesses libertaires du surréalisme, s’étaient ralliés à la Terreur d’État en connaissance de cause. Aragon, Éluard, Tzara… Que d’odes à Staline, d’ouvriérisme pesant!
Queneau se joue des mots lorsqu’il dépeint Breton en «Fouquier-Tinville de la poésie». Il confond deux formes d’absolutisme et ignore les transports érotiques qui soulevèrent Aragon, fraîchement débarqué à Moscou, à l’été 1930. Les «ennemis du Peuple», les «saboteurs» étaient eux privés de vacances, on traquait et fusillait à tour de bras: «Moralement il y a quelque chose de prodigieusement exaltant dans l’air d’ici, de très Fouquier-Tinville», écrit alors le futur apparatchik. Breton mettra la «conversion» d’Aragon sur le compte de Sadoul, il se trompait. La chose lui arrivait, il arrivait même qu’il le reconnût… Les témoignages abondent, certes, qui confirment l’exigence, le rigorisme et même la violence auxquels le shaman de la rue Fontaine soumit son cercle aux contours mobiles, du fait des départs et des exclusions… Est-ce assez pour comparer ces usages, typiques des cénacles avant-gardistes, au fonctionnement d’un parti aussi oppressif et criminel que le PCF et sa maison mère? Ceux qui en doutent encore n’auront qu’à lire Marc Dachy et le regretté Radovan Ivsic, deux livres incisifs différemment. Dachy, qui prépare une biographie de Tzara, dépouille toutes sortes de coupures de presse, à la lumière desquelles il apparaît bien que Breton, rentré à Paris après la Libération, a su assouplir, ensoleiller le fragile et pugnace magistère qu’il y retrouva (malgré Sartre, Georges Bataille et le néo-dadaïsme duchampien des années 1960)! L’anticommunisme et l’Éros en bordent plus que jamais la sagesse. La voix posthume d’Ivsic, narrant sa sortie de la Yougoslavie de Tito et son intégration au paysage intellectuel parisien, comblera ceux qui préfèrent la chronique enlevée à la glose ampoulée. Parce qu’il trouve le bon angle en photographe aguerri, Ivsic raconte bien les derniers moments du maître, les utiles réunions de café, Saint-Cirq-Lapopie, Toyen, et Breton, toujours vif, jouant comme un enfant ou récitant du Baudelaire afin de tromper le crépuscule qui descendait sur la «vraie vie». Stéphane Guégan
*Marc Dachy, Il y a des journalistes partout. De quelques coupures de presse relatives à Tristan Tzara et André Breton, Gallimard, L’Infini, 18€
*Radovan Ivsic, Rappelez-vous cela, rappelez-vous bien tout, Gallimard, 16,90€.
La vision de Courbet semble vouée aux extrêmes. Ils changent, voilà tout. Il y a quarante ans, on résumait notre réfractaire à l’Enterrement, manifeste d’un réalisme engagé du côté des classes populaires, qu’il parvenait à grandir sans les idéaliser. Aujourd’hui, L’Origine du monde, tableau destiné d’abord à de rares affranchis, a proprement dévoré l’image publique du peintre. Ce contre-sens fait de lui une sorte d’érotomane radical. Préfigurant Jeff Koons, qui le collectionne et le vénère, Courbet aurait fanatiquement décrassé sa palette des charmes désuets de la séduction, de la composition et de la «peinture pensée» (Georges Bataille). La chose, rien que la chose; le ça, rien que ça. Tout en donnant une place éminente au plus célèbre mont de Vénus de la peinture occidentale, l’exposition de Bâle n’en fait pas son seul centre de gravité. La modernité de Courbet, nous dit Ulf Küster, son commissaire, est aussi polyfocale que ses paysages les plus réussis. Riche de toutes les traditions, et ouverte à tous les publics, animée par un imaginaire puissant, dont la nature et les femmes sont des exutoires plus subtils qu’on ne le dit, cette peinture noue avec brio l’impératif de singularité et l’impératif de production. C’est cela dont le public fait l’expérience, physique et mentale, dans la lumière caressante de la Fondation Beyeler, face aux séries parfaitement orchestrées et aux thèmes développés à l’intérieur de chaque salle. En faisant taire la sacrosainte chronologie, l’accrochage d’Ulf Küster rappelle cette vérité que la radiographie des tableaux nous confirme enfin: Courbet peint rarement alla prima, il découpe, colle, recompose, remploie, construit l’image sous ses effets de réel, assombrit à dessein ses sous-bois et ses grottes, calme l’espace comme Poussin ou le secoue comme Rousseau, braconne sur les terres d’Ingres et de Delacroix, de Jordaens et de Titien, dès que son irrésistible amour des femmes le reprend.
À ce titre, au milieu de tant de belles choses, mon cœur penche pour les deux moments les plus érotiques du parcours. Un premier trio de Baigneuses s’établit autour du tableau du Petit Palais (ci-contre), qui a été restauré et ausculté à l’occasion. Or ses dessous ne sont pas moins intéressants que ceux du tableau du Met, accroché à gauche, où une superbe blonde plonge dans l’eau fraîche (et les souvenirs de l’art rocaille) un pied craintif, dont la radio a révélé les repentirs. Tout fait sens, et pas seulement sexe, dans le corps de ses naïades repensées. La toile du Met a appartenu à Khalil-Bey, le propriétaire et presque l’inventeur de L’Origine du monde. Pour trôner seule sur sa cimaise, l’icône paradoxale dialogue avec un fragment de nu froufroutant (un tableau Koons) et ce qui s’avère être une des toiles les plus magnétiques de la sélection, le Réveil de Berne. Absente de la dernière rétrospective du Grand Palais, pour des raisons étrangères à ses commissaires, la scène d’alcôve décoiffe, dans tous les sens du terme. L’anatomie et le saphisme de convention ont-ils jamais été autant bousculés et amenés à cet équilibre troublant entre désir bruts et rêveuse pamoison? Que Picasso ait pu croiser l’œuvre, lui pour qui chaque tableau était exaltation des contraires, y ajoute une valeur inappréciable… Sommes-nous en présence d’un ratage heureux ou d’une maladresse calculée? Le Réveil, réussite indéniable, oblige quand même le visiteur à s’interroger sur l’inégalité de Courbet, que la Fondation Beyeler n’a pas cherché à masquer…
Cette question, l’exposition de Genève, d’une remarquable tenue scientifique, la pose avec l’acuité nécessaire.Les années d’exil du peintre, en effet, n’ont pas très bonne réputation. Entre juillet 1873 et le 31 décembre 1877, son passage en Suisse et sa mort loin d’Ornans, le proscrit, le communard, le «déboulonneur de la colonne Vendôme» aurait perdu dans l’éloignement le goût de la vie et de la peinture. De surcroît, comme certains paysages de montagne fabriqués un peu vite en témoignent, son coup de brosse proverbial aurait demandé à de piètres collaborateurs le soin de compenser une impuissance grandissante, inversement proportionnée à son corps frappé ou soufflé d’hydropisie. Laurence Madeline, en quelques pages, fait justice de tels poncifs, et rappelle que tout exilé développe une posture complaisante, analogue curieusement à certaines habitudes de l’histoire de l’art. Le narcissisme meurtri de Courbet a donc fait le lit d’une légende qui s’est retournée contre l’appréciation plus équilibré des «dernières années», qu’il est désormais loisible de poursuivre à partir de l’exposition et son catalogue très documenté. Il apparaît déjà que la pratique du paysage, électrisé par de nouveaux motifs et notamment la confrontation des Alpes, échappe souvent à l’accusation du bâclage. De même que La Vigneronne de Montreux, le Panorama de Cleveland et le nouvel achat du musée de Genève auraient plu à Balthus, aussi fou de Courbet que son ami Masson. Entouré de ses tableaux et de quelques copies, buvant sec et actif sur tous les fronts, Courbet fait meilleure figure que prévu. Peu après s’être vu confirmer sa « dette » colossale envers la France, il était encore capable d’écrire à Whistler et de lui parler d’avenir comme de leur ancienne passion commune pour Jo, la belle Irlandaise, dont le portrait ne l’a jamais quitté. Il est des tableaux qu’on ne vend pas. Stéphane Guégan
*Gustave Courbet, Fondation Beyeler, Bâle, jusqu’au 18 janvier 2015 ; Gustave Courbet, les années suisses, Musée Rath / Musée d’art et d’histoire de Genève, jusqu’au 4 janvier 2015. Ces deux expositions, vraie saison suisse, bénéficient chacune d’un remarquable catalogue.
Courbet, c’est aussi…
Jean-Luc Marion, Courbet ou la peinture à l’œil, Flammarion, 23€
Ce bel essai ne répond pas seulement à l’appel de la terre, à cette communauté de racines qui apparentent l’auteur et le peintre, et aboutissent à de fortes pages sur la campagne d’Ornans et les mystères de son autogenèse. Somme toute, la philosophie postkantienne y joue un rôle plus décisif que le devoir de mémoire, jusqu’à produire une définition du réalisme qui déborde la banale célébration de l’homme qui peignit des paysans en pieds et des intellectuels en blouse. Allergique aux «variations arbitraires dont les philosophes sont coutumiers, quand ils se mêlent d’art», Jean-Luc Marion n’oublie pas d’interroger ses concepts et ceux de la discipline qu’il aborde. Quelques-uns de ses auteurs d’élection, Descartes, Husserl et Merleau-Ponty guident nos pas, phénoménologie oblige, au cœur des paysages de Courbet, sa « petite patrie », sa république idéale… En fait de réel et de réalisme, le peintre mit très tôt ses contemporains en garde contre leurs erreurs de perception. La pire consistait à nier la composante réflexive de ses toiles d’un mimétisme aveuglant, et donc trop vite réduites à une sorte de monstrueuse passivité. En relisant les déclarations du Courbet, en tirant le meilleur du témoignage de Francis Wey, et surtout en retournant aux tableaux, Jean-Luc Marion attribue la vraie nouveauté de cette peinture à sa capacité de révélation. Le réel, cet irreprésentable, – «incopiable», dit Courbet –, sourd de la toile comme s’il se révélait à nous, sans la médiation de l’artiste. D’une formule claudélienne, Jean-Luc Marion résume : «l’œil, en peignant, écoute le visible surgir.» Il sait aussi développer cette stratégie de l’invu ou de «la chose même» : «Courbet voit, mais ne re-garde pas, au sens exact (cartésien) de l’intuitus : il ne regarde pas, du moins au sens où le regard garde et surveille (in-tueri) ce dont il s’empare, le contrôle en l’incluant dans ses catégories, se concepts et ses notions simples, qui permettent de savoir d’avance (sans avoir encore vu) ce qu’il s’agit de connaître, de produire et de reproduire.» Comme Michael Fried y a insisté, au vu des multiples rêveuses et rêveurs qui l’habitent, cette peinture aime à représenter la suspension de la conscience objectivante. On dira désormais, avec Jean-Luc Marion, qu’elle en procède. SG
*Thierry Savatier, Courbet. Une révolution érotique, Bartillat, 24€
Auteur de livres qui font autorité sur la Présidente et L’Origine du monde, Thierry Savatier examine ici l’ensemble de la production érotique de Courbet, une soixantaine de tableaux dont les premiers remontent aux années 1840. Très tôt, les simples nus, sans autre sujet apparent que leur éclat charnel, voisinent avec de vraies compositions, aux thèmes bibliques et mythologiques, qui passent habituellement pour d’ironiques écrans de fumée. Baudelaire nous a appris à tenir compte de « l’amoureux cynisme » de Courbet et de ses usages peu canoniques de la grande tradition. Mais est-ce une raison suffisante pour détacher la franche sensualité du peintre des nuances de l’ancienne iconographie? En d’autres termes, Courbet met-il fin au règne de Vénus en procédant à sa désacralisation réaliste et en poussant l’anti-idéalisme jusqu’à ne peindre que des corps sans âme, et des tableaux sans signification? Que cette peinture soit transgressive, selon la formule consacrée, qu’elle aime à exhiber la pilosité pubienne et la fente vulvaire que d’autres cachent ou savonnent, on en conviendra aisément avec Savatier, ardent défenseur de cette franchise troublante ou dérangeante, si étrangère aux esquives, vaguement salaces, de la peinture plus convenable. Sous la loupe des tableaux de Salon, la France du XIXe siècle semble à jamais prisonnière d’une persistante réputation d’hypocrisie et de vénalité. Or Courbet n’a pas plus négligé le Salon que l’argent, et donc le potentiel commercial de ses nus. La violence des réactions qu’ils provoquèrent a tendance à occulter leur succès, confirmé par les nombreuses répliques de ses images les plus salées. Le classement typographique de Savatier met en évidence cette sérialité qu’il serait naïf de prendre pour un pur effet de modernité… Il est d’autres similitudes entre l’art de Courbet et la production courante en matière d’images suggestives, de ses plantureuses Sources, humides et réversibles allégories, jusqu’aux baigneuses à résonances saphiques. Pour s’en tenir à un exemple, notons que Le Repos dans les bois, que Savatier attribue avec beaucoup de prudence à Courbet, est en fait la Byblis qu’Henner exposa au Salon de 1867. Son livre nous rappelle, du reste, l’espèce de défi permanent où se complaisait le peintre d’Ornans à l’encontre des artistes les plus fêtés du Second Empire, Cabanel et Baudry en tête. Dans le catalogue de l’exposition de la fondation Beyeler, nous avons essayé de montré en quoi cette compétition ouverte a informé certains tableaux de Courbet et offre aujourd’hui un nouvel espace à la réflexion sur ses tableaux d’inspiration mythologique, indirecte ou avouée. On n’en a pas fini avec cette «révolution», que le libertin Savatier sert avec une ferveur et une érudition sans faille. SG
Le Manet de Bourdieu n’est pas le mien, n’est plus le nôtre, devrais-je dire, à moins que vous ne restiez cramponnés, comme lui, à quelques-unes des vieilles lunes du formalisme d’avant-guerre… Très coupé de la recherche, et de la recherche française en particulier, avouant son mépris pour l’histoire de l’art instituée et son «euphémisation» des enjeux «réels» de la pratique artistique, le sociologue du Collège de France professait encore dans les années 1998-2000 la vulgate de Clement Greenberg (1909-1994), auquel ses cours inédits – passionnants comme symptôme et bouilloire d’idées – rendent un hommage appuyé. Un demi-siècle plus tôt, l’Américain avait érigé Manet en inventeur du modernisme. Non de la modernité, au sens de Baudelaire, mais de la peinture autoréflexive, autoréférentielle, de la peinture se prenant pour sujet d’elle-même après liquidation de son ancienne poétique. La rupture s’était accomplie par Manet, le vieil art de peindre accédant enfin à la conscience et à l’autonomie de ses moyens propres. De surcroît, le pape de la peinture américaine attribuait une dimension sociale et politique à cette coupure. Dans la perspective marxiste rajeunie qui était la sienne, débarrassée donc des diktats du réalisme socialiste, Manet signifiait le refus des valeurs bourgeoises et des structures institutionnelles qui en avaient assuré la pérennité depuis David. Bourdieu n’était pas loin de partager entièrement ce schéma de pensée. Ses cours de 1998-2000 opposent d’emblée la geste de Manet à «l’art d’État», à la norme académique et au monde du Salon, sans jamais en comprendre l’érosion, sensible dès 1850, ni définir ce qu’il résume d’une formule alambiquée, «le système bureaucratique de gestion des goûts du public». Sans doute faut-il y reconnaître une version assouplie des superstructures marxistes en haine desquelles Manet aurait fourbi ses armes, en haine (inconsciente?) de ses intérêts de classe. Sa peinture aurait retourné contre «le système académique» la maîtrise qu’elle en avait tirée. Oublions cette vision plus que sommaire des conditions d’exercice, d’exposition et de commerce de la peinture française sous le Second Empire et la IIIe République. En réalité, Manet maîtrisait tous les leviers qui passionnaient justement Bourdieu (la presse, le marché, les stratégies de «champ», etc.). Passons sur les erreurs factuelles, l’information vieillie et son incompréhension comique du rôle joué par Courbet ou du réalisme propre à Manet. Le plus grave à nos yeux est que ce livre posthume affadit terriblement son objet en le privant de sa dimension sémantique. Nulle réflexion sur les sujets du peintre, les signes qu’il remploie ou élit, ses procédés narratifs, leur charge politique (en dehors de L’Exécution de Maximilien et du Portrait de Rochefort) ou érotique. Cette peinture n’aurait eu de « sens » qu’à s’être emparée des « schèmes » de la représentation traditionnelle pour en détruire la fiction mimétique et la fonction idéologique. Alors qu’il parle très bien de «la collision entre le noble et le trivial» à propos du Déjeuner sur l’herbe, Bourdieu appauvrit Manet et ses stratégies de conquête, et jusqu’à sa véritable « révolution symbolique », immanente, et non extérieure, à la signification des œuvres. Il minimise ou évalue mal la portée des travaux qui auraient dû nourrir son approche «située», tels les premiers articles de Michael Fried, le catalogue de l’exposition de 1983 et la thèse de Darragon sur la construction du sujet chez Manet, sans parler de Georges Bataille qu’il ne discute pas. La «déformalisation» du peintre avait bien débuté quand le dernier Bourdieu durcissait ses positions. Pourtant son livre d’outre-tombe, superbement annoté par ses proches, commence par ces lignes admirables sur ce que Sollers appelle la révolution Manet : «Nos catégories de perception et d’appréciation, celles que nous employons ordinairement pour comprendre les représentations du monde et le monde lui-même, sont nés de cette révolution symbolique réussie. La représentation du monde qui est née de cette révolution est donc devenue évidente – si évidente que le scandale suscité par les œuvres de Manet est lui-même objet d’étonnement, sinon de scandale. Autrement dit, on assiste à une sorte de renversement.» Manet ou le scandale à perpétuité. Bourdieu en connaissait l’hygiène. Stéphane Guégan
*Pierre Bourdieu, Manet. Une révolution symbolique, Cours au Collège de France (1998-2000) suivis d’un manuscrit inachevé de Pierre et Marie-Claire Bourdieu. Édition établie par Pascale Casanova, Patrick Champagne, Christophe Charle, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière, Seuil, 2013, 32€.
Jordaens est entré dans le cœur des Français dès la fin du XVIIe siècle pour ne jamais plus en sortir. On s’étonne donc qu’il ait fallu attendre plus de 300 ans la sublime rétrospective du Petit Palais. Dans l’intervalle, évidemment, la perception de l’artiste s’est transformée du tout au tout. En 1699, alors que la «querelle du coloris» fait rage, Roger de Piles reconnaît à Jordaens une «manière» de son invention, une manière qu’il qualifie de «forte, de vraie et de suave» et qui appelle le souffle des «grands tableaux». Cette puissance de pinceau et d’effet, érotique et dramatique selon les sujets qu’elle fait vibrer sur la toile, résulterait de deux sources d’inspiration fondues par le génie flamand, la Venise de Véronèse dialoguant vigoureusement avec le réalisme du Caravage. L’histoire de l’art s’est toujours plu aux explications mécaniques et aux filiations continues. Mais Jordaens n’eut pas à s’en plaindre au cours du siècle des Lumières, qui lui fit une place éminente parmi ses phares. Certes, on le trouvait moins varié que Rubens et moins distingué que Van Dyck. Plus physique, comme ses nus insensés et ses scènes de genre truculentes semblaient l’attester, le royaume de Jordaens était bien de ce monde. Par la suite, Gautier, Baudelaire, Courbet et Daumier devaient l’adouber et chanter son charme animal. Aujourd’hui, le pétrisseur de chairs épanouies (son Roi Candaule écrase les marionnettes de Gérôme!) ne nous cache plus le fin lecteur des Anciens et confirme ce que disait Delacroix du Titien : ce sont les titans de la peinture incarnée qui ont le mieux maintenu l’esprit de l’Antique en vue et en vie.
Difficile de quitter les rives de Cythère pour les cimes du rêve. Mais le musée Victor-Hugo nous y encourage de belle façon en accueillant les surréalistes place des Vosges. Comment ont-ils lu leur aîné et frayé parmi ses dessins? Quelle postérité hugolienne, entre le mage illuminé, le chantre d’un Dieu de miséricorde et l’activiste politique, a conditionné de façon déclarée ou souterraine les choix de Breton et des siens? L’exposition de Vincent Gilles regarde dans la bonne direction. Elle refuse à faire d’Hugo un simple précurseur du surréalisme, de son merveilleux onirique ou de son ténébrisme angoissant. C’est la perspective inverse qui intéresse le commissaire, plus curieux des héritages, des réminiscences, des rémanences et des appropriations que des prémonitions. Après avoir revendiqué une virginité absolue, typique du XXe siècle, le surréalisme, nous le savons, s’est donné quelques pères spirituels. Hugo fut l’un deux, le narcissisme risible de Breton collant parfaitement à l’égotisme de son aîné. On aurait tort de s’y arrêter. L’agitation ritualisée du groupe intéresse moins l’exposition que les fruits réels de leur passion romantique… Plutôt qu’attenter à l’aura du shaman de la rue Fontaine, décorée selon le modèle envoûtant de Hauteville House, Vincent Gilles ouvre en grand la bouche d’ombre. Bourgs, empreintes de toutes sortes, taches insolites, rébus amoureux et forêts enchantées meublent cette chambre d’échos aux invités prestigieux, de Max Ernst à Brassaï, Desnos, Bellmer et même Malkine.
Que la part du lion y revienne à Masson ne fait que souligner une vérité bonne à redire : des peintres qui eurent à se féliciter et à souffrir tour à tour du magistère de Breton, il est sans doute le peintre lettré par excellence. C’est en février 1924 que se rencontrent les deux hommes. La carrière commerciale de Masson débute alors sous les auspices de Kahnweiler, et Breton, collectionneur averti, courtier occasionnel et donc expert en négoce, fait l’acquisition des Quatre éléments, aujourd’hui au Centre Pompidou. Ce dernier a largement prêté à l’exposition du LaM sur le marchand du cubisme! À dire vrai, la formule manque de nuances. Si Kahnweiler s’intéresse à Picasso et Braque dès 1907-1908, la galerie de la rue Vignon ouvre le compas dès avant la guerre de 14. L’Allemand signe Picasso, Derain, Léger et Juan Gris, autant de noms qu’on trouve associés aux publications de la galerie. Kahnweiler a aussi du nez en poésie. Apollinaire et Max Jacob en témoignent suffisamment. Dès cette époque aussi, Roger Dutilleul, dont la collection forme le fonds du LaM, fait ses premiers achats auprès de lui. L’amitié qui naît entre le marchand éclaireur et l’amateur éclairé dura cinquante ans. Un demi-siècle durant lequel Kahnweiler va connaître les turbulences des deux conflits mondiaux. Mais les séquestrations et les baptêmes forcés n’auront pas sa peau, bien au contraire. Le 1er décembre 1945, c’est la reprise des expositions. Kahnweiler célèbre Masson et son retour d’Amérique. William Jeffett a raison d’écrire que Leiris et son beau-père le tenaient pour aussi important que Picasso. Et merci au LaM de secouer l’amnésie ambiante…
Autre Juif allemand au destin incroyable, Erwin Blumenfeld, dont le Jeu de Paume évoque chaque métamorphose, pour la première fois, sur un pied d’égalité. N’y voyons pas facile provocation. Dès les années 1920, dans l’effervescence et les nouvelles menaces de l’après-guerre, le jeune Blumenfeld, exilé à Amsterdam puis à Paris, laisse ses dessins volontairement enfantins faire émerger les thèmes qu’il ne quitterait plus, l’Eros bestial, l’antisémitisme, la pratique du collage sans filet et une certaine fascination pour l’humour dévastateur de Chaplin. Qu’un dadaïste de la première heure ait pu se révéler un photographe de mode dès la fin des années 1930, qu’un fanatique du noir et blanc arty ait autant utilisé la couleur dans les années 1950-1960, voilà au moins deux raisons de se pencher sur son cas. À mi-distance de l’iconoclasme Dada et de la photogénie glamour, son plus célèbre cliché, Le Minotaure ou le Dictateur condense beaucoup de choses, en 1937, de la vie et de l’esthétique de Blumenfeld. Quel est le bon code pour dire la personnalité d’Hitler et la fascination qu’il exerce sur les masses depuis 1933? Notre photographe n’est pas le seul à s’interroger alors. De Dalí à Masson, de Breton à Bataille, sans parler de la revue de Skira et des couvertures de Picasso et Magritte, chacun y va de ses taureaux et minotaures en ces années-là. Est-il d’autres réponses possibles à ce que les politiques de l’axe charrient d’illusion sacrificielle ? Poussé à fuir la France en 1941, Blumenfeld trouvera à New York la couleur et les femmes. Il était sauvé. Stéphane Guégan
*Jordaens 1593-1678, Petit Palais – Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, jusqu’au 19 janvier 2014. Catalogue sous la direction savantissime d’Alexis Merle du Bourg, Paris-Musées éditions, 44€.
*La Cime du rêve. Les surréalistes et Victor Hugo, Maison de Victor Hugo, jusqu’au 16 février 2014. Catalogue en deux volumes sous couverture lunaire, Paris-Musées éditions, 35€.
*Picasso, Léger, Masson. Daniel-Henry Kahnweiler et ses peintres, LaM (Lille Métropole Musée d’Art Moderne) jusqu’au 12 janvier 2014. Catalogue sous la direction de Sophie Lévy, 30€.
*Erwin Blumenfeld. Photographies, dessins et photomontages, Jeu de Paume, jusqu’au 26 janvier 2014. Catalogue sous la direction d’Ute Eskildsen, Jeu de Paume /Hazan, 35€.
La littérature abonde sur l’érotisme de Bataille. Bien que le sujet ait perdu l’attrait de l’interdit, il continue à susciter réflexions et contorsions plus ou moins inspirées. Le thème n’est-il pas consubstantiel à son auteur, à sa pensée, être et esthétique, des premiers contes licencieux au livre final sur Manet? Toutes les obsessions de Bataille s’y raccrochent d’une manière ou d’une autre, l’expérience de l’impossible, la transgression des limites, la victoire sur la mort, la souveraineté fugitive, la fiction comme chance du désir. À la fois excès et extase, le plaisir sexuel, et ce qu’il implique d’investissement symbolique ou d’accomplissement subjectif, met l’individu hors de lui, l’arrache à ses pauvres entraves, l’ouvre au sacré, en théorie. L’espèce de mysticisme dévoyé que Bataille propose à ses lecteurs les plus conséquents n’a sans doute jamais visé l’instauration d’un culte, en remplacement du vide religieux des temps modernes. Dans les années 1930, alors qu’il fréquente aussi bien Masson et Picasso que Lacan et Caillois, il y eut pourtant volonté de créer une sorte de groupe d’action directe, incarnant une voie de libération possible entre fascisme et communisme, auxquels il importait de ne pas abandonner l’emprise qu’exerce toute violence sacrificielle sur l’imaginaire et sur les corps. Passé ce moment utopique, que symbolise la flambée d’Acéphale, Bataille choisira l’affirmation individuelle et, comme il l’écrit en 1943, «l’expérience intérieure».
Ce tournant structure le bel essai de Juliette Feyel, qui ne craint pas de s’aventurer sur un terrain surinvesti. Elle le fait avec un grand calme et une érudition maîtrisée, sans héroïser Bataille, ni le dédouaner de ses concepts les plus faibles, les plus éculés aujourd’hui, la sortie du rationnel, la dépense gratuite et l’animalité retrouvée. Feyel prend même plaisir à explorer ces failles afin d’étayer la thèse du livre : les récits les plus lubriques de Bataille, ceux qu’il ne put faire paraître sous son nom, constituent encore la «part maudite» de l’œuvre. Mais ce serait celle où l’auteur de L’Histoire de l’œil se serait «approché au plus près» de son objet et de sa subversion agissante. Si l’ethnologie a souvent coloré ses textes théoriques d’un primitivisme douteux, arqué sur l’opposition convenue entre le civilisé et le sauvage, les grands mystiques ont révélé Bataille à lui-même autant que Sade et Baudelaire. Le lecteur de Durkheim, orphelin de Dieu, fait donc siennes la distinction des sociologues entre profane et sacré et la furia sensuelle du catholicisme à son acmé. Pareille combinaison devait causer une sorte d’épouvante au Sartre des années d’Occupation, dénonçant ce «chrétien honteux» aux autorités morales de la «résistance» intellectuelle. Lecture honteuse, réplique Feyel, qui souligne combien les détracteurs de Bataille ont manqué son «christianisme» athée. Aucune loi morale, aucun impératif utilitaire ne peut vaincre l’aiguillon du désir, lequel ne touche au parfait cristal qu’en se souillant. Mais Bataille, Casanova clandestin, finira par reconnaître au seul livre le privilège de donner à nos fantasmes la chaleur du réel, en les maintenant en tension.
Stéphane Guégan
*Juliette Feyel, Georges Bataille. Une quête érotique du sacré, Honoré Champion, coll. Champion Essais, 25€.
La réflexion sur la peinture restant aux marges de cet essai, rappelons ici que Manet, et notamment Olympia, aura offert à l’ontologie paradoxale de Bataille une manière d’épiphanie. Le chef-d’œuvre de l’art français ouvre ses lourds rideaux sur la pure présence : «C’est la majesté retrouvée dans la suppression de ses atours. C’est la majesté de n’importe qui, et déjà de n’importe quoi… – qui appartient, sans plus de cause, à ce qui est, et que révèle la force de la peinture.» On retrouvera Manet, Picasso, Masson et quelques autres peintres de son musée imaginaire dans mon livre, Cent peintures qui font débat (Hazan, 39€).
Rentrée littéraire (2)
Ce fut d’abord une rumeur, alimentée par le premier intéressé : Yann Moix allait accoucher d’un livre de poids. En d’autres temps, on aurait parlé d’un livre de prix… C’est que le bébé avait eu le temps de s’arrondir in utero. Maintenant qu’il respire et fait ses premières nuits, le dernier né de Moix embarrasse autant la gent littéraire que le héros de Naissance consterne papa et maman. S’agit-il, en effet, d’un gros livre ou d’un grand livre ? Difficile à dire tant il alterne le meilleur et de sacrés tunnels, retient et refroidit, fait rire et fait peur. On n’est peut-être pas forcé de le lire en entier, ou d’une traite, comme me le souffle une amie à qui rien ne fait peur. Moix, éternel moderne, aurait-il ajusté au papier les nouvelles pratiques du net, où l’on butine au hasard en ajoutant benoitement au panier ses glanes aléatoires ? Il y a fort à parier pourtant que ce flot ininterrompu de mots, et de bons mots très souvent, et même de vraie littérature, affronte secrètement de plus grandes ombres que la lobotomie mémorielle de la toile. Moix ne répète-t-il ici et là que le roman du siècle dernier s’est joué entre Proust et Céline, le juif et l’antisémite, pour résumer à sa façon, toujours un rien binaire. Un troisième géant hante Naissance, et c’est évidemment Joyce. S’il évacue joyeusement le très réchauffé complexe d’Œdipe, en racontant la difficile venue au monde du narrateur et ses démêlés avec d’impayables géniteurs, le roman de Moix développe un très évident complexe d’Ulysse. Pas facile de rivaliser avec le flot de l’Irlandais triestin. Il entend, en tous cas, le rejoindre par une incontestable vis comica et par une nette tendance à chasser sur les terres de Bataille, que le livre met en scène avec un humour décapant… L’érotomane d’Orléans, on le sait, tenait pour lettre d’évangile une formule de Saint Augustin : «Inter faeces et urinam nascimur» («Nous naissons entre l’urine et les excréments»). Autant l’annoncer à ses éventuels lecteurs, Naissance est très pipi caca en bonne orthodoxie batailleuse. Quand Rabelais rencontre Jean-Jacques Schuhl et Woody Allen, cela donne Moix et ses émois. Allez, j’y retourne. SG
Bon Marseillais pourtant, je n’ai jamais trop su ce qu’était «l’atelier du Midi», qui a inspiré tant d’expositions. Et j’ai toujours pensé que la lumière et la couleur du Sud, notions flottantes, devaient être consommées avec modération en matière d’histoire de l’art. N’ayant pas vu les expositions de Marseille et d’Aix, je me bornerai à saluer l’heureuse idée d’y avoir incorporé trois tableaux d’André Masson, artiste que les musées français continuent à ne pas comprendre, ni montrer. Sa Rue de Céret, avec ses formes cubiques sagement étagées, plus que cubistes, brille par son charme en 1919, plus que par son audace. Carrément plus intéressantes sont les deux toiles de 1948, en provenance du musée de Belfort et de la donation Jardot. L’une d’entre elles, La Montagne Sainte-Victoire, compta parmi les «œuvres nouvelles» de Masson que la galerie Leiris, ex-Kahnweiler, réunit en octobre de cette année. Nouvelles, ces quelque quarante toiles l’étaient au regard du surréalisme d’avant-guerre, alternant l’Éros cruel de Georges Bataille et l’agitation politique des heures noires. Masson, exilé volontaire aux États-Unis pendant l’Occupation allemande, en était rentré bien changé.
Les visiteurs de la galerie Leiris, en lieu et place d’étreintes sanglantes et de scènes bachiques, se heurtèrent à des paysages de Provence. Mais ils n’avaient de cézanniens que leurs titres ironiquement descriptifs. Un an plus tôt, Masson s’était installé avec les siens au Tholonet. La maison, rustique, louée par Kahnweiler, avait le nez tourné vers la Sainte-Victoire. Échapper à Cézanne, sur ses terres, semblait voué à l’échec. C’est pourtant ce que fit Masson avec son toupet habituel, délier la campagne environnante de l’emprise du «maître d’Aix». Il y avait là un défi que l’histoire de l’art n’a pas enregistré. Pourtant il n’a pas échappé alors au poète Georges Limbour, l’un des défenseurs les plus sûrs de Masson. Depuis décembre 1944, il préparait la réinsertion du peintre «américain» dans le paysage artistique «français», bien ébranlé par les règlements de compte de la Libération et la remise en cause du surréalisme sous la double poussée de l’art brut et de l’abstraction lyrique. Masson, pour avoir rompu avec la doxa amollissante des fanatiques de l’inconscient, avait plus à craindre les coups de l’autre camp. Il ne cachait pas son aversion pour les «abstraits» depuis la fin de la guerre et Sartre l’y encourageait. La production de 1948, pleine de la violence ordinaire des campagnes et d’une nature volontiers chaotique, n’a pas renoncé à une certaine frénésie présocratique. Il souffle sur les carrières de Bibémus une agitation plus baroque que ce que le vieux Cézanne s’autorisait. Le rouge des corridas enflamme le cri et la lave des formes, sans refroidissement possible. Comme l’écrit Limbour dans Les Temps modernes, Masson liquidait un droit de propriété, renvoyait les sites cézaniens à leur virginité. La perception se refait dans le défi et la dépossession brutale. Libre des tabous modernistes, Masson se réinventait par immersion. Stéphane Guégan
*Le Grand Atelier du Midi, jusqu’au 13 octobre 2013. Catalogue, éditions de la RMN, 39 €.
Pour quelqu’un qui s’est tant reproché son impuissance à écrire et sa paresse incurable, Thadée Klossowski de Rola tient plutôt bien sa plume. Elégance, constance, aucune suffisance, autant de vertus dont il eût été criminel de priver le public. Ce journal retrouvé des années 1965-1977, avec des trous et des entailles qui s’expliquent au fil des pages, fuit la complaisance et les trémolos de l’écriture intime. Le stylo de Thadée Klossowski ne bave pas. On ne joue pas les Musset quand on est si bien né. Sa douleur à rester sec sur la page blanche sonne juste, de même que son émerveillement à peine contrit devant ceux qui ont triomphé du livre impossible. Larbaud, Proust et Rilke, un ami de sa grand-mère, lui font les gros yeux. Alors ce bouquin, c’est pour quand ? Grand frère affectueux, Maurice Blanchot, que Rola a raison de préférer au gauchisme ambiant, lui conseille de ne pas abuser des caprices de Joubert, cet écrivain sans livre. On le voit, on l’entend surtout, notre diariste choisit bien ses lectures. A-t-il aussi bien choisi ses amis ? Car cette Vie rêvée, c’est une vie réelle, traversée de rêves. Par définition, certains ne se réalisent pas. Mais c’est leur rôle de ne nous faire croire le contraire. Car les aspirations littéraires du jeune homme ne freinent guère ses ardeurs.
L’existence est là, il faut la croquer avant qu’elle ne file. Du libertin, le beau Thadée a le physique plus que le foie, il en possède surtout le vocabulaire, le verbe bref, il dit piner quand il n’y pas lieu d’en dire plus. Les antécédents, il est vrai, sont chargés. Fils cadet de Balthus, neveu de Pierre Klossowski, voilà qu’on le jette dans les papiers de Georges Bataille à titre de baptême parisien. L’édition des Œuvres complètes du maître, disparu en 1962, entre en chantier au moment où Vie rêvée débute. Le premier volume paraîtra en 1970 avec une préface de Michel Foucault, qui canonise à jamais le « retour à Bataille ». Évidemment, Thadée va approcher celui qui fut l’un des maîtres à penser de l’après-68. Foucault est l’une des étoiles, pas nécessairement la plus présente, de sa constellation. C’est qu’elle se confond avec le cénacle accidenté et mêlé des proches d’Yves Saint-Laurent. Si Bataille meurt en 1962, le jeune couturier renait cette année-là. La puissance du soleil, pensait Louis XIV, se vérifie à sa force d’attraction et à son feu roulant. Oui, la vie était belle autour d’«Yves et Pierre», pour le dire comme Thadée Klossowski, belle parce que destructrice, dangereuse, ondoyante. Toujours sans le sou, le jeune homme flotte au gré des aventures, des boîtes, des bars, des villes et d’un monde que l’avion rend plus perméable à l’imprévu et à l’instant. Certes il n’y a pas que des stars dans ce cercle d’amis abonnés à la vitesse. Pour un Brando et un Warhol, croqués en peintre ingresque, on croise aussi pas mal de figures plus modestes, qui n’avaient à offrir que leur fièvre ou leur disponibilité déchirantes. Loulou de la Falaise fut l’un de ces papillons de nuit obsédés de lumière interdite. Thadée l’a aimée aussi pour ça. Les rêves sont faits de ça. Stéphane Guégan
*Thadée Klossowski de Rola, Vie rêvée, Grasset, 22 €.
C’est un bien joli cadeau de Noël que nous font les éditions Claire Paulhan, si actives dans l’exhumation des journaux intimes et des inédits de la mémoire littéraire, à partir desquels petit à petit il devient possible de faire revivre autrement l’activité créatrice des années d’Occupation. De Jacques Lemarchand, avouons-le, nous n’avions ouvert ni les romans ni le massif critique, qui méritent sûrement l’intérêt qu’on leur prête à nouveau. On y reviendra. Le premier tome de son Journal, pour l’heure, suffit à remplir notre chronique. Non que Lemarchand use d’une langue abondante, fleurie, niaise ou biaise pour raconter de quoi sont faites les journées d’un trentenaire, à la fois fonctionnaire et journaliste, rond-de-cuir et écrivain, dans le Paris des années 1941-1944. Au contraire, l’amour des faits et du style nerveux le détourne de la rhétorique comme du narcissisme. Aucune confusion des genres. La fiction, dont son Journal enregistre les aléas avec la même sincérité, se nourrira plus tard du matériau qu’abritent de simples cahiers d’écoliers aux couvertures désormais fanées.
Ce qui n’a pas vieilli, par contre, c’est la franchise virile avec laquelle il déshabille chacune de ses journées, rythmées par un emploi du temps acrobatique, où les combines du marché noir tiennent moins de place que ses baisades plus ou moins délicieuses. Il y a un précis du coït sous la botte à tirer de ces pages pleines de feu et de foutre. Car Lemarchand sépare le sexe de l’amour jusqu’à la rencontre de Geneviève K, qui lui inspirera un roman éponyme (Gallimard, 1944). Parce que déguiser lui semble une faute de goût, il nous livre ainsi un des tableaux les plus justes de l’époque, en son ambiguïté fondamentale. Mettrons-nous ça sur le compte d’une éducation bordelaise aussi soignée qu’indépendante, de convictions maurassiennes et de ses débuts précoces sous la couverture blanche des éditions Gallimard ? Certes, on ne fait pas d’omelette sans casser quelques œufs… Véronique Hoffmann-Martinot, à laquelle nous devons l’incroyable science de l’annotation, ne tranche pas quant aux positions idéologiques de son grand homme, bien qu’elle ait déniché le moindre demi-aveu de ces pages faussement apolitiques. La tentation est grande d’en faire un jeune fasciste un peu indécis. Les articles et nouvelles qu’il donna à Je suis partout, La Gerbe et à Comoedia, où il refuse en général de parler politique et s’en tient aux recensions littéraires, pourraient même passer pour le signe indéniable d’un manque de fermeté. Entre un patriotisme en perte de repères stables et un hitlérisme idéalisé, il flotte un peu, et s’interroge.
Préférerait-on qu’il eût réagi favorablement à l’antisémitisme d’État, à l’étoile jaune, aux excès de la discrimination et aux ultras de la collaboration et de l’Europe allemande, Chateaubriant, Rebatet ou Brasillach, bien « trop marqués » à son goût ? Son Journal rejette le fanatisme racial autant qu’il se tient à distance des vociférations des amis de Doriot ou de Déat. On sait que certains maurassiens furent d’ardents résistants dès la fin 1940. Lemarchand préserve son amour de la France en ignorant les sirènes et les pots-de-vin de la Proganda Staffel. Du reste, il n’approcha Abetz et Heller qu’au moment où Paulhan lui proposa de remplacer Drieu la Rochelle à la tête de La NRF. Nous sommes en mai 1943, la vie de Lemarchand bascule pour de bon. Acceptera-t-il le rôle qu’on lui demande de jouer en faisant miroiter un salaire confortable et un bureau chez Gallimard ? Lemarchand accepte ce marché un rien piégé. Il y a gros à gagner, argent compris. Qu’il y ait eu aussi calcul chez Paulhan, nul doute. Que ce dernier ait été séduit par l’étrange alliage de son cadet, nul doute non plus. L’entreprise fera long feu.
Elle nous vaut toutefois des pages uniques sur Drieu, « charmant », « sympathique », un peu perdu, tiraillé surtout entre la conscience de s’être trompé de camp et l’impossibilité du reniement : « On est plus fidèle à une attitude qu’à des idées », annonçait Gilles dès 1940. Entre soldats décorés et Don Juan modernes, la confiance s’installe dès les premières rencontres, sous l’œil et la parole complices de Paulhan. Ce dernier pousse vite Lemarchand dans son cénacle. Et le nouveau protégé de s’ouvrir à la modernité picturale. 6 juin 1943, au sujet de Fautrier : « Je commence à m’intéresser à sa peinture. Quelques toiles m’ont touché. Je remarque avec satisfaction que je commence à me démerder dans le vocabulaire, la densité, la palette, l’audace, etc. » Proche de Tardieu et de Guillevic en poésie, Lemarchand a du nez en littérature, approche Georges Bataille et conquiert Camus, qui l’appellera fin 44 à Combat. Entretemps, il aura observé le ballet de l’épuration et la mainmise du PCF sur la Résistance. 16 septembre 1944 : « Le n° des Lettres françaises me fait écumer. La presse boche avait plus de tenue : un monument d’hypocrisie, de mensonge, de vantardise. Cette bande est enflée à crever, de vanité, de haine. Jamais un ancien combattant de 14-18 n’a emmerdé ses contemporains avec ses histoires de guerre comme ceux-là avec leurs prisons et leur clandestinité. Je suis dégoûté à l’extrême – et je ne peux rien dire – toujours à cause de la liberté. Jamais connu un écœurement pareil. Et quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, on ne peut que passer pour un lâche et un salaud. »
Stéphane Guégan
*Jacques Lemarchand, Journal 1942-1944, édition établie, introduite et annotée par Véronique Hoffmann-Martinot (avec le concours de Guillaume Louet), Éditions Claire Paulhan, 50€.
L’intrus de la semaine…
Comme le montre magnifiquement l’actuelle exposition de La Piscine de Roubaix, en s’intéressant aux décors d’Aleko et de L’Oiseau de feu, où le coq se colore d’énergie phallique et d’élan patriotique à égalité, l’exil américain de Marc Chagall, loin de constituer une sombre parenthèse, marqua une réelle relance de sa carrière et de son œuvre. On en trouvera maintes confirmations en lisant la biographie que Jackie Wullschläger consacre au « juif errant », puisqu’il convient désormais de désigner ainsi l’enfant de Vitebsk, chassé de France par les lois de Vichy. Avant même de rejoindre New York en juin 1941, alors que Hitler a déjà lancé ses panzers en Russie, Chagall aura avalé du pays et affronté des situations historiques de toutes natures… Aussi pouvait-on attendre du récit de Wullschläger plus de documents ou d’aperçus inédits, et un plus large souci des acteurs qui rendent la vie de Chagall si excitante, indispensable à une bonne compréhension du XXe siècle. Peu de révélations donc, et peu de considérations nouvelles sur le milieu des écrivains, des marchands et des collectionneurs.
Centrée sur le peintre, cette biographie cursive, lucide mais un peu contrainte, nous prive notamment d’un vrai bilan des années américaines. Or elles furent fastes à bien des titres, au-delà de l’esthétique très ouverte, espace et couleur, des deux ballets mentionnés plus haut. Cette double expérience scénique, en un sens, ramenait Chagall au merveilleux de son cher Bakst et lui donnait l’occasion d’en dépasser l’esthétique. Quand la pente dionysiaque s’ouvrait sous ses pieds et ses pinceaux, il ne se faisait jamais prier… Il faut savoir gré, du reste, à Jackie Wullschläger de ne pas sentimentaliser au sujet des amours du peintre, « l’inconsolable » amant de Bella, et des relations qu’il entretint avec les femmes en général. Voilà qui fait du bien et voilà qui éclaire les dérives du prétendu mystique. Les peintres américains, à l’évidence, ne retinrent que le meilleur de l’artiste. Il fut bien un de ceux qui les poussèrent à sortir de leur coquille formaliste autant que Picasso, Matisse et Masson, lequel aimait la fantaisie unique de Chagall et sa ligne souveraine. Ces interférences mériteraient une étude ; elle devra intégrer le rôle que jouèrent certains Juifs, envoyés par Staline aux États-Unis, pour collecter l’argent de sa lutte contre Hitler. Marché de dupes dont Wullschläger parle bien. Ce n’est pas le seul mérite de son livre. Stéphane Guégan
*Jackie Wullschläger, Chagall, Gallimard, 29,90€.
*Bruno Gaudichon (dir.), Marc Chagall. L’Epaisseur des rêves, Gallimard, 39€ (exposition visible jusqu’au 13 janvier 2013, Roubaix, La Piscine).