DEUX BATTANTS

Arles et la vie solaire ne coupèrent nullement Van Gogh de sa dévotion précoce aux romans « si anglais » de George Eliot, pétris d’un christianisme altruiste, social, et dégagé du rigorisme anglican comme de certains de ses dogmes (1). Cet insatiable papivore a brûlé à la lecture d’Adam Bede et de Felix Holt, le radical, à l’évangélisme d’en-bas des Scènes de la vie du clergé, mais aussi à l’intensité amoureuse et sacrificielle du Moulin sur la Floss et de Middlemarch, que La Pléiade réunit aujourd’hui. Ce judicieux parallélisme nous rappelle que les mêmes désirs ne conduisent pas aux mêmes fins les jeunes femmes en rupture de ban (2). Si les lettres de Van Gogh se taisent au sujet d’Eliot après 1883, il en est une qui montre que l’idéal religieux et politique de la romancière, sa capacité imageante à faire voir et sentir, ne l’a jamais déserté, même en Provence. Ainsi, à son frère Theo, le 24 septembre 1888, confie-t-il ceci : « Je lis dans la Revue des deux mondes sur Tolstoï – il paraît que Tolstoï s’occupe énormément de la religion de son peuple. Comme George Eliot en Angleterre. » De fait, dix jours plus tôt, l’un des plus éminents contributeurs de la Revue des deux mondes, spécialiste de la Russie, futur pourfendeur de l’antisémitisme et de l’athéisme, plaideur de la cause arménienne, Anatole Leroy-Beaulieu s’était penché sur la religion de Tolstoï, plus consolante que transcendante, et plus soucieuse de faire le bien que de dénoncer le mal. Les « livres d’éveil » d’Eliot, comme les qualifiait Van Gogh, demandent qu’on les lise ainsi, par-delà leur force romanesque et leurs appels à la modernité narrative d’une Virginia Woolf, grande prêtresse de l’éliotisme (3), au même titre que Proust, Brunetière et, aujourd’hui, Mona Ozouf (4).

Si Daniel Deronda (5) est le roman sioniste d’Eliot, Felix Holt, le radical s’avère le plus ancré dans les déchirures et les violences d’une Angleterre se démocratisant avec retard et peine (6). Entre 1829 et 1832, entre l’émancipation des catholiques et la réforme électorale qui troubla le jeu du bipartisme que se disputaient libéraux (Whigs) et conservateurs (Tories), l’échiquier politique voit se dresser un radicalisme qui tente de rallier à lui les couches populaires où peu encore sont en droit de voter. Cette nouvelle force déstabilisante prend ici la double figure de l’opportuniste (un tory dont la famille a usurpé le fief) et un jeune homme fougueux, de plus modeste souche, mais pas loin de céder au fanatisme. Au lieu de dénoncer directement l’action révolutionnaire ou certains effets prévisibles du suffrage universel dont les rouges appellent l’épiphanie, Eliot délègue secrètement cette tâche à la séduisante Esther, fille d’une Française au rude destin, lectrice de Byron et de Chateaubriand dont Felix Holt subit le charme mais condamne les livres. Amour de la vie, sensualité du monde et raideur idéologique, individus et collectivité se livrent bataille, alors que leurs concitoyens se déchirent pour de bonnes ou de viles raisons. Le cœur, passions et noblesse, reste le grand sujet d’Eliot, autant que les réformes nécessaires à l’Angleterre des plus démunis. Le Moulin sur la Floss passe pour le plus autobiographique de ses romans, il entrelace aussi les décloisonnements sociaux de l’heure au destin d’une femme qui, après l’enfance et son paradis à éclipses, connaît les trahisons de l’adolescence, la découverte d’une éthique supérieure aux petitesses du groupe et aux limites de la condition féminine, les conflits enfin de la morale intérieure et de l’épanouissement sentimental… Proust pleurait chaque fois qu’il rouvrait l’histoire fatale de Maggie et Tom, car il en saisissait instinctivement l’authentique substrat.  George Eliot est née Mary Ann Evans en novembre 1819, quelques mois après la future reine Victoria, l’une de ses lectrices à venir. Assez dissemblables furent leurs enfances cependant… Affublée d’une laideur qui la poursuivra, mais d’une intelligence et d’une sensibilité dont elle dotera les plus beaux personnages de son sexe, elle voit le jour en milieu rural, parmi la classe moyenne des travailleurs de la terre, le père est régisseur, la mère fille de fermiers. Dans les Midlands que ses romans font revivre, il n’est pas donné à tous d’échapper aux routes tracées. Les études, où la future George brille et s’éprend à jamais des Pensées de Pascal, font miroiter une alternative au sort commun. Puis la disparition rapide de ses parents la prive d’une situation sociale convenue, au contraire de son frère et de sa sœur aînée. Entretemps Mary Ann a renié, non le Christ, mais le protestantisme institué au contact du courant évangélique et des radicaux de Coventry. À 31 ans, l’orpheline déclassée y prend la tête de la sulfureuse Westminster Review, traduit Feuerbach et s’éloigne un peu plus du surnaturel vertical qu’on sermonne au temple.

La concorde horizontale entre les hommes doit se substituer concrètement à l’ancienne foi : ce sera l’une des perspectives essentielles et existentielles de ses romans. L’autre, on l’a dit, est la plénitude de l’union d’amour, scellée contre toutes les entraves que lui oppose la société. Le lecteur d’Eliot n’oublie jamais d’où elle vient littérairement. Jeune, elle a dévoré Walter Scott, Byron, Jane Austen, mais aussi le roman gothique d’avant 1800 avec son sadisme tourné en plaisir, qui peut prendre le visage et le vêtement noir des parangons de vertu. Rien ne démontre mieux que Middlemarch, son chef-d’œuvre, l’intrusion consciente de l’extraordinaire romantique dans le drame ignoré des vies ordinaires, espace d’un héroïsme de l’ombre ou du scandale, d’un toujours possible refus des oukases qui se disent intangibles. Douze ans après Le Moulin, ce roman de 1000 pages en redéploie la matière intime à l’échelle d’un récit panoramique, à multiples focales et destinées, magistralement cousues ensemble. Le titre désigne le lieu de leur affrontement, tragique ou heureux, brutal ou cocasse, car il n’est pas de réussite individuelle sans victoire sur les réalités, plus ou moins asphyxiantes, du monde extérieur. À la suite d’Edmund Burke, Eliot croit autant au besoin des héritages qu’à la capacité de les réexaminer à la lumière du présent, et se déclare plus libérale (whig) que radicale ; de même, son proto-féminisme, aujourd’hui stigmatisé par les ultras de la libération des femmes, n’écarte ni l’option domestique, ni le choix de la maternité à deux. D’une certaine manière, la plus complète de ses affranchies reste Dorothea Brooke, l’héroïne de Middlemarch à l’exemple de qui la ville entière se découvre capable d’amender ses valeurs, après que la jeune femme eut elle-même connu une révélation personnelle décisive. Rome, destination d’un voyage nuptial qui tourne au fiasco, provoque le dessillement, le renoncement à la résignation, la découverte que la foi et les jouissances de la vie ne s’empêchent pas. Une vie cachée (2019), le dernier film de Terrence Malick, se referme sur les ultimes lignes de Middlemarch : « […] car la croissance du bien dans le monde dépend en partie d’actes qui n’ont rien d’historique ; et si les choses vont moins mal qu’elles ne pourraient pour vous et moi, on le doit un peu au nombre d’êtres qui mènent fidèlement une vie cachée avant de reposer en des tombes délaissées. » Stéphane Guégan

Une version différente de ce texte a paru dans la livraison de décembre 2020 de la Revue des deux mondes.

(1) À maints détours de la correspondance de Van Gogh, sa passion des livres, sa folie littéraire même, continue à nous frapper. Près de 200 auteurs y sont mentionnés et certains livres, le Bel-Ami de Maupassant ou la Germinie Lacerteux des Goncourt ont connu la reconnaissance suprême d’être représentés dans une nature morte aux accents sensuels. Comme le montre Mariella Guzzoni (Les Livres de Vincent, Actes Sud, 29€), le prestige du naturalisme, Zola compris, n’efface en rien la fidélité du peintre au romantisme français et son attrait pour la littérature à consonnance sociale, de Michelet à Carlyle et Eliot. Il partageait, de celle-ci, la haine du didactisme : « Ce que je trouve si beau chez les modernes, c’est qu’ils ne moralisent pas comme les anciens. » /// (2) George Eliot, Middlemarch précédé du Moulin sur la Floss, préface de Nancy Henry et George Levine, introduction et édition d’Alain Jumeau, avec deux essais de Mona Ozouf, Gallimard, La Pléiade, 2020, 69 €. /// (3) On lira, dans l’édition Folio classique de Middlemarch,  le bel essai que Woolf publie sur Eliot en 1919, où se dégagent les singularités de son aînée, absence de la mièvrerie inhérente à une bonne part du roman victorien, goût de la vérité que rien ne saurait dompter, pas même le confort du lecteur, et surtout peinture inoubliable d’héroïnes sortant d’elles-mêmes, et ouvrant leur foi redéfinie à l’inconnu. /// (4) Mona Ozouf, L’Autre George. À la rencontre de George Eliot, Gallimard, Folio, 2020, 8,10€. Une passion ancienne, née à l’école sur le conseil de l’épouse de Louis Guilloux, lie Mona Ozouf à Eliot. Elle le raconte ici avec une émotion intacte, de même qu’elle éclaire, de l’intérieur, les meilleurs livres de la romancière des « cas particuliers ». /// (5) Daniel Deronda (1876), édition et traduction d’Alain Jumeau, disponible en Folio classique, apparaît comme une anticipation du projet que défendra Theodor Herzl de fonder un État juif. /// (6) Felix Holt, le radical, préface de Mona Ozouf, traduction d’Alain Jumeau, inédit en français, Gallimard, Folio classique, 2021, 10,90€.

Après avoir connu le sort des manuscrits que les éditeurs disent arrivés trop tard, démodés, jaunis comme de vieilles photographies, et presque à l’écart de toute actualité, Les Souvenirs militaires de la Grande Guerre de Charles Vildrac (1882-1971) sortent des tranchées de la prudence ou de l’incurie, on choisira, grâce à la pugnacité de Claire Paulhan, qui sait combien 14-18 fut l’électrochoc du meilleur, pour une large part, de la littérature du XXe siècle. Le spectacle des jeunes gens hachés à la mitraillette, les pluies d’obus, puis la boue, l’attente, la peur, le froid et les rats, c’était le dégrisement assuré pour cet ancien de l’Abbaye de Créteil. À vingt-cinq ans, il avait rêvé de fraternité, de collectivisme humain, aux côtés de Georges Duhamel et de Jules Romains. Leur drôle de phalanstère, en plus d’une imprimerie qui fonctionna, abritait les espoirs du nouveau siècle et du nouvel art. Dans le milieu familial de Vildrac, le cœur penchait à gauche, une gauche patriote, teintée des nostalgies communardes (un grand-père déporté en Nouvelle-Calédonie) et du prestige de Rochefort. Vildrac se reprochera de ne pas avoir été dreyfusard à 16 ans et d’avoir conspué Zola en défilant. L’échec de l’Abbaye, forme moins agressive de l’unanimisme qui le porte et colore ses premiers poèmes, le pousse à ouvrir une galerie de peinture, rue de Seine. Elle évoluera, les artistes défendus aussi, de Lautrec et Gauguin à Matisse et Derain. On comprend qu’il se soit rapproché de Roger Fry et du groupe de Bloomsbury dès avant le tragique été 1914. Ses Souvenirs militaires de la Grande Guerre ne gravent pas directement les impressions du fantassin abasourdi, menacé d’une déshumanisation contre laquelle sa jeunesse phalanstérienne s’était construite. Le projet de raconter sa guerre ne se dessinera qu’à la fin des années 1920, qui a vu refleurir le devoir de mémoire. Au contraire du Journal intime et de l’instantanéité diariste, les Souvenirs avouent le travail de reconstruction mnésique. L’horreur de cette tuerie insensée, au milieu d’un quotidien accablant, n’en est certes pas absente. Vildrac accuse, à son tour. Deux-tiers de sa compagnie, des centaines de « copains » ont été engloutis dans l’enfer de Vauquois, dont le seul nom ricane d’ironie involontaire. Mais il sera épargné à Vildrac de vivre, aussi exposé, la fin du conflit. Et ce n’est pas le moindre charme de son livre que de décrire, en homme de l’art, la section de camouflage qu’il rejoint en juin 1916. S’y croise du beau monde, modernes et moins modernes, les  sculpteurs Despiau et Bouchard, les peintres Camoin (vieille connaissance), Boussingault, voire l’inénarrable Guirand de Scevola et « l’illustre et satirique Forain, qui ressemblait à une vieille dame affublée d’un uniforme martial ». Vildrac avait rejoint sans joie le front avec Les Illuminations de Rimbaud en poche et prévu, sans doute, que le feu brûlerait ses vers et son être entier. Les Chants du désespéré paraissent en 1920, à l’enseigne de Gallimard. Cinquante ans plus tard, Françoise Verny, alors chez Grasset, caressera l’idée d’une réédition complète de l’œuvre de Vildrac où eussent figuré Les Souvenirs… Ils durent attendre, nous le savons, une autre éditrice et un autre rendez-vous avec l’histoire. SG (Charles Vildrac, Souvenirs militaires de la Grande Guerre, édition introduite et annotée par Georges Monnet, Éditions Claire Paulhan, 2021, 28€).

M comme…

M comme Manet, puisque l’actualité éditoriale nous y ramène. Paru en 2003 aux Etats-Unis, le livre d’Arden Reed traverse enfin l’Atlantique à la faveur d’une traduction satisfaisante, malgré quelques coquilles assez drôles (Marshal Vaillant pour Maréchal Vaillant, etc.). Dix ans, c’est à peu près ce qu’il faut pour que le meilleur du travail critique américain nous atteigne ! Evidemment, l’ouvrage n’avait pas échappé à ceux qui, lisant l’anglais, y ont trouvé une véritable incitation à regarder et déchiffrer autrement le peintre. Un peintre figé, et même momifié, en inventeur de l’art du XXe siècle. Un peintre dont la radicalité visuelle serait hostile et donc fermée à toute « lecture ». Ah les silences de Manet ! Rien de plus assourdissant que le refus des doctes à relier ses tableaux à la littérature, à nier leur dimension narrative ou simplement accepter que cette peinture n’est pas « dépourvue de pensée « (Paul Mantz). L’interdit, dirait Freud, est toujours cécité et censure, la première n’étant que l’expression de l’autre. Depuis Zola et sa croisade de 1866, on constate un acharnement des commentateurs de tous bords à enfermer Manet dans l’obsession du médium et le déni du signe. Et donc le déni du sens, le déni du sexe, le déni de l’argent ou du politique. Le déni de la vie. Négation massive, on le voit, qui prive aussi le peintre de sa façon de jouer avec les codes, le spectateur et la société, nous en somme. Encore l’auteur de la Bête humaine, qui a reconnu l’espèce de saisissement et d’effacement dont cette peinture était capable, sentait-il que Manet doublait sa modernité par ses « sujets ».

Mais la hantise du « bon combat » pousse Zola à isoler l’audace plastique de Manet pour mieux le détacher des barbouilleurs du Salon, chez qui le drame ou l’anecdote l’emporte sur le langage des formes. Tout le XXe siècle a suivi et fini par ériger Manet en liquidateur de la représentation. C’est, du reste, mal comprendre Bataille que de lui faire porter ce chapeau-là. Reed est mieux fondé à crucifier Clement Greenberg et sa myopie. La déconstruction de la doxa moderniste ne saurait être que théorique. Elle passe ici par l’analyse exemplaire (on n’a jamais fait mieux) de deux tableaux centraux du second Empire, La Femme au perroquet de Courbet et Jeune dame de 1866 de Manet.  Deux tableaux qui montrent, chacun, une femme maîtresse de ses désirs. Par l’illusion de l’étreinte, pour Courbet. Manet, plus subtil, substitue à cette Léda rajeunie, banalement renversée, une femme libre, socialement plus dangereuse puisqu’elle exhibe les insignes de la virilité (le monocle, le perroquet) et de la sentimentalité à deux sous (le bouquet de violettes) sans livrer le mystère de sa personne et de son état. Cette « dame » est bien de « 1866 » puisqu’elle incarne un être et un présent lestés d’obscurité, qu’il nous faut « lire » pourtant. Lire enfin. Lire surtout.

Manet et le littéraire, Manet et la littérature… A quand un vrai livre sur un sujet aussi brûlant ? Quelle place, entre autres, faut-il lui attribuer dans le milieu des écrivains dits naturalistes ? Fut-elle aussi grande que le laisse penser notre amour incurable des rapprochements mécaniques? Pas sûr… Une toute nouvelle et monumentale biographie sème plutôt le doute. Parmi le déluge d’informations qu’elle libère sur Maupassant, Marlo Johnston ne désigne pas en Manet son peintre de chevet. Il est vrai que l’auteur de Bel-Ami s’était formé au contact de Flaubert. Lequel ne cachait pas ses réserves : « Quant à Manet, comme je ne comprends goutte à sa peinture, je me récuse », écrit-il à Zola, au début de juillet 1879, après avoir reçu un exemplaire de mes Haines. Maupassant, de son côté, fit meilleur accueil au livre. Il s’intéressait à Manet et fréquentait Antoine Guillemet, qu’on voit dans Le Balcon. Certes. Le couperet tombera plus tard. Au printemps 1884, Maupassant avouait à Marie Bashkirtseff : « Vous me demandez quel est mon peintre parmi les modernes ? Millet. » Ses goûts picturaux, Marlo Johnston le documente bien, le portaient vers le réalisme 1850 et ses héritiers de la IIIe République, de Gervex à Alfred Roll. Bref, du solide, de l’émotion carrée.

On éprouve un sentiment semblable à la lecture des 1400 pages que cette chercheuse britannique, inlassable fouilleuse de manuscrits et d’archives, vient de consacrer au priapisme sexuel et scriptural de Maupassant. Elle montre à loisir combien l’un est souvent l’électricité de l’autre, fixe un tempo autant que des motifs, et fonde une réputation, qui servira celle de l’écrivain aux prouesses physiques infaillibles. Ce livre jette de sacrés éclairages sur la vie déboutonnée de Maupassant, le milieu littéraire des années 1870-1880, la porosité des frontières esthétiques et  la lente conquête d’un lectorat qu’on mit d’abord en garde contre la littérature scabreuse. Il n’était pas de meilleur argument de vente que les flèches de la critique bien-pensante ! Aux yeux de ses censeurs publics, Maupassant est le thuriféraire des bordels, des filles, du sexe tarifé, le plus bestial des hôtes de Médan. Ses aînés sur ce terrain glissant, Goncourt ou Zola, sont vite dépassés. C’est que Maupassant, fils spirituel de Flaubert, est un orfèvre de la gauloiserie autant qu’une brute au lit. Et Marlo Johnston a soin de rappeler que le jeune homme se rêva d’abord poète, non pas chansonnier des bords de Seine. Poète à la manière de Gautier, Baudelaire ou Mendès. Ses contes les plus forts, bijou paradoxal d’une épiphanie des bas instincts, disent aussi leur dette au romantisme le plus noir. M… le maudit. La syphilis, qu’il a distribuée autour de lui, le brisera.

 

Mais, signe de santé plus décisif, Maupassant n’a jamais perdu ses lecteurs au XXe siècle. A côté des prévisibles, Morand, Drieu ou Chessex, il y a les inattendus. Le 13 septembre 1934, depuis Tossa de Mar, Georges Duthuit écrit à Sylvia Bataille : « André [Masson] lit du Maupassant. » Le gendre de Matisse s’en étonnerait-il ? Masson ne s’est pas seulement nourri des grands rêveurs du romantisme allemand, Novalis et Jean Paul en tête. Il a chéri les adeptes du désir brutal, Ovide, Sade comme Aragon (celui du Con d’Irène, qu’il illustre incognito en 1928), Jouhandeau, Leiris, Bataille ou… l’auteur de La Maison Tellier. Même André Breton, plus séraphique habituellement, le confirme. En mai 1939, alors que Mussolini et Hitler se déclarent un amour mutuel, Breton confie d’autres transes au dernier numéro de Minotaure, sacrifié bientôt à la guerre impatiente : « L’érotisme, dans l’œuvre de Masson, doit être tenu comme clé de voûte. […] Avec lui, […] nous touchons au mythe véritablement en construction de cette époque. » Bref, il faut penser les passions fondatrices de l’humanité avant qu’elles n’arment la folie fasciste dans la grande déconfiture des démocraties gâteuses.

La peinture de Masson n’aura dit que cette nécessité. Depuis son titre jusqu’à sa sélection serrée, mais de haute volée, l’exposition de la galerie Blain / Di Donna explore les différentes voies qu’a prise « la mythologie du désir » chez Masson. Une fois de plus, c’est New York qui sauve l’honneur et confronte les France à leur amnésie. Masson, de ce côté-là de l’Atlantique, attend une nouvelle rétrospective depuis 35 ans.  Presque la vie de Raphaël. Or Masson n’est-il pas l’un des rares grands peintres à avoir croisé la destin du surréalisme ? Grand au sens des écrivains qu’il vénérait, c’est-à-dire capable de tout peindre, de tout dire en peinture. Il faut croire qu’on préfère les sages imagiers du mouvement à son baroquisme explosif, où rien n’apaise sa terrible démangeaison d’outrance, la mort, les femmes, Franco, Adolf, les abattoirs, l’Espagne où ses fils sont nés, le Babel des hommes qui, comme le dira Artaud en 1936, ne se comprennent plus… Des œuvres qu’on peut voir encore quelques semaines à New York, on retiendra la Jeune fille soufflant sur le feu, exposée en 1929 chez Kahnweiler, La Ronde de 1937, et son imaginaire sexué à la Caillois, le Portrait  de Kleist, entre agonie et immortalité, et le très beau Cimetière sioux de 1942, qui rappelle opportunément que Masson n’a pas seulement importé aux Etats-Unis les fulgurances de l’écriture automatique : il aura surtout poussé un Gorky ou un Pollock à réinventer le mythe en l’arrimant aux sources les plus anciennes de l’imaginaire américain.

Un dernier M avant de refermer cette chronique. Jean-Yves Tadié, qui en est le plus fin connaisseur et le plus spirituel commentateur, fait une fois de plus revivre le grand Marcel et la tradition du dialogue des morts. Grand causeur, épiant chaque mot d’autrui comme un aveu inaperçu, Proust aurait pu ici engager la conversation avec Maupassant. Tadié le rappelle dans sa biographie de 1996, le jeune Marcel s’amusait à imiter l’étoile montante du naturalisme dès 1883-1884 ; il avait 12 ans alors et n’allait au lycée qu’en pointillés… La lecture extensive et intensive suppléait à tout. Par la suite, au gré des bordées qui le frottèrent au Tout-Paris, Proust fit connaissance de certaines des « amies » de Maupassant, femmes ou dames qu’il avait fréquentées avant lui, et aimées à sa façon, plus ou moins platoniquement, Geneviève Halévy, Marie Kann ou la Comtesse Potocka. On trouve cependant peu de considérations sur l’écrivain sous sa plume. Mais ce peu vaut toutes les digressions universitaires. Proust ne parle-t-il pas de « la manière, douloureuse au-dedans, impassible au dehors, de Guy de Maupassant »? Quand le jeune Morand vint lui rendre visite en  1916, le vieux Proust lui montra des photos d’avant. Maupassant et ses grandes moustaches faisaient partie du lot. Et Morand d’écrire alors : « Proust vit vraiment dans le passé. » Rien n’était plus faux. La biographie de Tadié l’a prouvé, son nouvel ouvrage le confirme.

Il invite Marcel et Sigmund à se retrouver autour des sujets dont ils débattirent, sans le savoir ni le vouloir parfois, à travers leurs livres. De même qu’une partie ce que l’on tient pour le cœur du freudisme préexista à Freud, l’univers proustien, celui qui s’est édifié par et contre l’écriture, n’eut guère besoin de lire le docteur viennois pour rejoindre ses interrogations sur le rêve, la culpabilité, l’homosexualité, le deuil, la mélancolie, les pulsions sexuelles, voire l’art comme sublimation des fantasmes les plus opaques à l’intelligence de soi. « Proust, écrit Tadié, est le romancier qui a construit son œuvre sur les souvenirs latents. » Et l’inconscient, mot que Marcel ne substantive guère, est l’autre nom de ce « lac inconnu » qu’alimentent indéfiniment l’arrière-pays de notre vie psychique et de nos envies physiques (point de bonheur hors de leur harmonie, disait Freud !). Même si Proust s’intéresse moins au complexe d’Œdipe qu’à ce qu’on pourrait appeler le complexe d’Oreste, les convergences sont nombreuses, que fait apparaître ce livre vif et drôle. La principale tient à leur curiosité commune pour le fonctionnement du langage, du lapsus aux mots d’esprit, du marqueur social au révélateur sexuel, du refoulé aux signes qu’il nous lance. Tadié ici est à la réception.

Stéphane Guégan

 

Arden Reed, Manet, Flaubert et l’émergence du modernisme, Honoré Champion, 102 €.

Marlo Johnston, Guy de Maupassant, Fayard, 45 €. Dommage que l’iconographie de cet ouvrage volumineux, qui méritait mieux, n’ait pas fait l’objet d’un véritable cahier d’images. Reproduites in-texte, elles sont peu lisibles et mal légendées.

André Masson. The Mythology of Desire : Masterworks from 1925 to 1945, Blain/Di Donna, 981 Madison Avenue, New York, jusqu’au 15 juin. Catalogue de très belle tenue, avec une introduction de Mary Ann Caws.

Jean-Yves Tadié, Le Lac inconnu. Entre Proust et Freud, Gallimard, 16,50 €.

On signalera aussi, chez le même éditeur, dans la collection Folio 2€, la parution d’un florilège de Contes au fil de l’eau de Maupassant, licencieux et cruels à souhait.