MA RENTRÉE LITTÉRAIRE

9782213699127-001-X_0Parce qu’il y vit et l’aime, comme son grand-père et son père avant lui, Frédéric Vitoux raconte l’île Saint-Louis mieux que personne. C’est affaire de famille, de cœur et d’écriture. « Pays perdu », disaient les amis de Baudelaire, l’île a toujours semblé un peu désertique à ses étrangers. Mais on la sait habitée de fantômes prestigieux, joli paradoxe d’où elle tire une part de son charme. On pense aujourd’hui en avoir épuisé les adresses « incontournables », l’on se trompe, trou de mémoire où Vitoux est allé dénicher quelques souvenirs négligés, et quelques ombres obsédantes, les plus impudiques. Car ils et elles nous forcent à fouiller le passé avec une ardeur différente. Quai d’Anjou, à deux pas de Pimodan, s’est longtemps dressé un restaurant qui ne payait pas de mine. Mais ses habitués avaient fait de cet ordinaire-là le rempart de leurs plaisirs jaloux, ou de leurs amours bancales. Au rendez-vous des mariniers, nom adapté à ces rives encore industrieuses, en a vu défiler, entre 1904 et 1953, depuis sa proue ornée d’inscriptions alléchantes. La gargote fut l’élue d’une pléiade d’écrivains, femmes et hommes souvent un peu échoués, que la table des patrons soudait mieux qu’un cénacle de poètes. Quand la chère est bonne, les corps se détendent, les langues se délient, les mots sourient. Or l’on y mangeait « pas mal du tout », comme l’Aurélien d’Aragon tient à le préciser. Les Mariniers auront occupé dans l’espace littéraire du XXe siècle une place aussi remarquable que peu remarquée jusqu’ici. Et Vitoux en est le premier étonné qui fait remonter son récit à Richelieu et à l’un de ses aïeux du quai Conti, Marin Le Roy, sieur de Gomberville et zélateur du cardinal.

pierre-drieu-la-rochelle-et-chatSavait-il ce successeur d’Urfé qu’il accueillerait autant de confrères à sa table, une fois que son hôtel se serait transformé en cantine populaire ? Car l’île est encore aux mains des gueux quand notre histoire commence. Les artistes, par la force des choses ou la faiblesse des loyers, trouvent facilement à se loger au cœur de son silence envoûtant. Le paradis à petits prix, comme le menu des Mariniers. Vitoux, privilège de l’écrivain, se mêle vite aux conversations évanouies et croise des âmes chères, Jean de La Ville de Mirmont ou Henry Levet. La guerre de 14 attire quai d’Anjou ses premiers Américains, notamment Dos Passos, qui appartient vite aux murs. Dans The Best Times, il se penchera plus tard sur la « greatness » de ses années parisiennes, épinglant au passage cette fripouille d’Hemingway et la faune devenue cosmopolite des Mariniers. Vitoux appuie sur son témoignage l’un de ses meilleurs moments, le déjeuner de Drieu et Aragon avant la rupture de 1925, un Drieu charmeur dont Dos Passos dit qu’il se fourvoierait par «exigence» patriotique, quand Aragon devait tirer les marrons du feu en chantant, lyre increvable, les bienfaits du stalinisme… La lecture d’Aurélien fait pourtant entendre qu’ils se revirent autour de 1933-1934, alors que Drieu vivait encore à la pointe de l’île, du roman moderne (Blèche, Le Feu follet) et de l’histoire en marche. Peu de temps auparavant, autre épisode truculent du livre de Vitoux, les Mariniers abritèrent un dîner d’anthologie. Rien moins que Céline, Mauriac et Ramon Fernandez se retrouvent autour du Voyage et de son tsunami récent. Puis vint le temps où ces hommes se déchirèrent sur les illusions de l’Occupation. Après la guerre, plus rien ne serait comme avant. Picasso, que Marie-Thérèse et Maya appelaient sur l’île chaque semaine, en aura été la dernière célébrité avant que le rideau des Mariniers ne se baisse pour la dernière fois. Vitoux n’a plus qu’à s’éclipser, en silence, de peur de réveiller ses propres souvenirs d’enfance, ceux de l’époque qui s’ouvre pour lui, quand se referme celle des Mariniers, zinc éteint, transformé en club de judo ! Mais ceci est une autre histoire, selon la formule. Quelque chose me dit que Vitoux pourrait s’y atteler sous peu. Stéphane Guégan

*Frédéric Vitoux, de l’Académie française, Au rendez-vous des mariniers, Fayard, 20€

Kerouac, Pautrel, des nouvelles de l’infini…

Jack-kerouacproduct_9782070776689_195x320De même que l’on ne naît pas Français, mais qu’on le devient (les derniers événements nous l’ont appris), on n’acquiert pas la nationalité américaine, par privilège du sol ou grâce du ciel, on l’obtient par ses actes, et on la confirme par sa vie. Jack Kerouac, canadien et breton en filiation directe, et fier d’être français, comme de plaire aux Françaises, a décidé  d’être le plus grand écrivain américain de l’après-guerre, il l’est devenu dès ses premiers romans, The Town and the City et On the road. L’amour de son pays ne se décrète pas, ni ne se confond avec les miles parcourus, les territoires descendus en soi, le jazz, l’alcool, la drogue et le sexe avalés à haute dose. Il se vit et s’écrit en amoureux, justement. Grand lecteur s’il en est, Kerouac tremble sans cesse de passer pour tel, de trop coller à Shakespeare, Stendhal, Balzac, Poe, Dostoïevski, Melville, Proust et Thomas Wolfe. Bref, d’être un écrivain de papier, de salon, et non de contact. Heureux qui comme Céline, autre lecture décisive, a fait de beaux voyages ! Le pluriel s’impose aussi avec Kerouac. Je m’étonne qu’en novembre dernier, alors que la médiocrité littéraire de la rentrée n’avait pas encore été effacée par la boucherie du 13, la presse se soit si peu occupée de ces indispensables Journaux de bord, terme qui renvoie moins au nomadisme festif de l’écrivain, à son passé de marin aux traits carrés, qu’à son besoin de fonder et d’ancrer son écriture. « Saint et voyou », comme il le dit lui-même à 25 ans, conscient de la portée catholique qu’il assigne à ses livres en train de naître, et à son existence qui ne dévisse qu’en surface, Kerouac ne traîne pas en route. Il y a un temps pour les flâneries, les beuveries et les filles, qui aiguisent son goût d’un romanesque vécu, il y a un temps pour l’écriture, les mots qui comptent et qu’il compte chaque jour pour se rendre digne du bonheur d’être. Beat comme béatitude, dit Kerouac. Ses carnets à spirales, où Douglas Brinkley a tiré la matière du volume et la beauté roborative de sa longue préface, sont riches d’images religieuses, de psaumes, d’instantanés urbains, de villes traversées, de flirts électriques. On the road n’a pas déboulé, comme ça, au fil de son rouleau légendaire. Le journal de bord en consigne le véritable accouchement après en avoir fourni le patient laboratoire. L’Amérique se mérite. SG / Jack Kerouac, Journaux de bord 1947-1954, édités et présentés par Douglas Brinkley, et (superbement) traduits par Pierre Guglielmina, Gallimard, L’Infini, 29,50€

contributor_75392_195x320product_9782070177837_195x320Ecrire sur Pascal, c’est toujours courir le risque de singer sa concision fluide, et de vouloir ajouter aux Pensées quelques réflexions inutiles sur le néant du moi et l’absolu du divin, la trop grande présence de l’un et la trop grande absence de l’autre. Pour rappeler à la vie de si belle façon celui qui aimait s’y soustraire de temps à autre, Marc Pautrel ne s’est pas converti au jansénisme de plume. Pas d’exercice de style dont la vanité empêche, dirait Pascal, d’admirer l’original… Du reste, ses précédents romans, toujours courts et vifs, conformes au génie d’une langue qu’ils ne surchargent pas, préféraient déjà le ciselé à l’abondance, la pointe à la veulerie, très en vogue, des sentiments ou de la rigolade. Pascal n’a pas été violé par son père, il n’a pas connu la pauvreté et s’il a frondé le pouvoir, ce fut par fidélité à Port-Royal. Philippe Sollers, ma foi, aurait dû décourager l’entreprise de son protégé. Sans doute se sont-ils rassurés en se disant que le Créateur reconnaîtrait les siens et qu’il serait beaucoup pardonné à ceux qui ne désespèrent pas des « classiques ». Au vu du résultat, ils ont bien fait. La jeunesse de Pascal, nous dit Pautrel avec quelque raison, s’interrompt au moment du fameux accident de carrosse de 1654, superbe morceau de littérature pure qui clôt son livre. On ne saurait parler d’une biographie contractée, une sorte de Vie de Rancé à l’usage des générations amnésiques ou impatientées par la clique des Onfray et Cie. Ce livre nous parle d’un adolescent qui apprit à dominer son corps souffreteux et affronter le réel à travers le feu d’une pensée sans cesse active et la projection des formes mentales au cœur des choses… Grand vivant, Pascal, devenu adulte, veut être un grand voyant. Mais les mathématiques ont besoin de «l’apparent désordre du monde» pour se justifier au regard de Dieu. Dans cette effrayante trinité, Pautrel trouve son bonheur, et fait le nôtre. SG / Marc Pautrel, Une jeunesse de Blaise Pascal, Gallimard, L’Infini, 12€

product_9782070106868_195x320La rentrée littéraire de janvier est aussi dans le numéro courant de la Revue des deux mondes. On y trouvera, notamment, ma recension du beau livre de Jean Clair, de l’Académie française, La Part de l’ange, Gallimard, qui fait parler, mots perdus mais sensations intactes, la France dont il vient.

 

YO

 

Pas simple de saisir Picasso en déshabillé. Ne fut-il pas le champion des dérobades, le roi des silences commodes ou des aveux piégés? N’a-t-il pas été un docile et utile « compagnon de route » du PCF durant presque 20 ans? «L’œuvre qu’on fait est une façon de tenir son journal», confie-t-il, rusé, à Tériade, en juin 1932. Mon œil! De son vivant, en dehors des femmes qui surent voir clair et accessoirement lui rendirent la monnaie de sa pièce, on tenait ses paroles pour vérité d’Évangile. Et sa mort, en 1973, n’a pas toujours libéré la langue des témoins et des spécialistes, trop heureux de nous endormir de légendes et de mots historiques. Du genre: « Guernica, c’est vous », prétendument lancé à un soldat allemand de passage dans l’atelier des Grands-Augustins durant l’Occupation… Le mythe tient bon et profite au marché. Nu au plateau de sculpteur s’est vendu 106 millions de dollars en mai 2010 chez Christie’s New York. Ce n’est pourtant pas le plus beau des nus de Marie-Thérèse, l’un des points culminants de son Éros le moins convenable et donc le plus irrésistible. Qui nous fera croire que l’acheteur de cette toile ne s’est pas offert aussi un fragment de la vie amoureuse du maître ? Coup double. Sous le masque de l’éternité, et l’œil des photographies dont il détourna la magie glamour, Picasso reste maître des apparences.

En France plus qu’ailleurs, plus qu’aux États-Unis par exemple, il est rare qu’on dépoussière la biographie autant que l’exige l’analyse d’une œuvre qui s’est voulue constamment autobiographique et engagée. L’annonce du livre d’Olivier Picasso ne pouvait que nous mettre l’eau à la bouche. Réaction normale à son sous-titre: en fait de «portrait intime», Olivier Picasso pousse rarement l’investigation aussi loin qu’à travers son premier et meilleur chapitre, celui qu’il consacre aux femmes, à «l’insatiable besoin de séduction» du peintre et, mieux, à son goût des «arrangements polygames». Incapable de tourner autour du pot, le petit-fils de Marie-Thérèse sait que l’amoureux et le minotaure ne se confondaient pas nécessairement, il sait aussi que le «monstre» (sa grand-mère dixit) rêvait d’un château, dans quelque Andalousie restée arabe, où il lui fût permis d’enfermer chacune de ses femmes pour les voir séparément et les tenir sous clef. Les grands volages, blessure secrète, n’aiment pas qu’on les trompe avec une autre… Olivier Picasso, impressionné par son indépendance, signe aussi de très belles pages sur Françoise Gilot, complice des années les plus problématiques de l’inspiration picassienne. Celles où Picasso, homme et pinceau, sert trop servilement l’anti-américanisme du PCF. Il y aurait beaucoup à dire sur le chapitre consacré aux idées et à l’action politiques de Picasso, à son anarchisme de jeunesse, son attentisme (digne et respectable) sous l’Occupation, puis son instrumentalisation communiste. Disons que l’auteur ne pas tiré de sa lecture de Steven Nash, Robert Rosenblum et Gertje Utley tout ce que contient leur incomparable apport sur les années 1930-1960. Les pages terminales sur la famille et notamment le suicide de sa grand-mère sont aussi justes, neuves parfois, qu’émouvantes. Stéphane Guégan

– Olivier Widmaier Picasso, Picasso. Portrait intime, Arte Editions/Albin Michel, 35€

Le livre de Germain Latour, Guernica. Histoire secrète d’un tableau (Seuil, 21€), est loin d’apporter à son lecteur la moisson d’informations inédites que son titre promet. C’est que le destin du tableau, après la mort de Picasso et de Franco, l’intéresse plus que l’œuvre lui-même. Choix recevable, du reste. Germain Latour n’est pas le premier à noter que le peintre, si favorable fût-il aux Républicains espagnols, n’apporta pas à leur cause l’engagement total qu’ils en attendaient. C’est Zervos qui part en Espagne fin 1936, pas lui, alors qu’on l’a bombardé directeur en titre du Prado! Picasso, on le sait, n’avait pas l’âme d’un Hemingway ni même d’un Malraux. Peut-on pour autant minimiser la portée de Songes et mensonges de Franco? De l’argent qu’il fit verser aux combattants et aux réfugiés? Et de Guernica, quel que soit le retard pris dans la réalisation de cette commande officielle, dûment payée 150 000 francs de l’époque? Malgré son souci documentaire, Germain Latour ne s’est-il pas laissé emporter par son désir de polémiquer autour du plus grand peintre du XXe siècle, d’un tableau unique et de l’affaire de sa restitution? Un rien condescendant à l’égard des vrais historiens de l’art, qu’il est loin de tous citer (les publications américaines les plus sérieuses des quinze dernière années sont ouvertement absentes de la bibliographie), il commet en chemin des erreurs factuelles plutôt désagréables. Exemples: Picasso n’a pas rencontré Marie-Thérèse en 1927 «rue La Boétie» (p.45) et c’est le Petit Palais – non le musée d’Orsay – qui fut le lieu de la rétrospective José Maria Sert en 2012 (p.92). SG