ÂMES SENSIBLES S’ABSTENIR

Parce que les Hussards eurent la religion des copains et le mépris des cénacles, Michel Déon eût adoubé le dernier livre de Philippe Berthier (1) ; il en a, du reste, résumé le propos par avance : « L’amitié entre hommes de lettres cache d’insondables mystères. Elle n’avance que sur des sables mouvants. » L’expérience et l’histoire nous apprennent combien il est difficile à deux écrivains de se lier pour de bon, ou pour longtemps. Que penser, d’ailleurs, de ces conjonctions fraternelles quand elles s’affichent, voire s’exhibent ? Vraies connivences ou affections jouées, stratégie de groupe ou gémellité miraculeuse ? Avec les magiciens de la langue la méfiance n’est pas un crime. A l’inverse, rien n’oblige à céder au pire pessimisme. Songeant à Stendhal et Mérimée, l’un des couples dont Berthier explore le ménage turbulent, le Jean Dutourd de L’Âme sensible (1959) estimait que les « amitiés moqueuses sont les plus sûres ». On peut pousser plus loin l’apparent paradoxe : il n’est d’attache durable entre « gens du métier » que fondée sur la vieille alchimie des contraires. La lettre quotidienne que s’envoyèrent Morand et Chardonne, de 1953 à 1968, remplissait Hélène, l’épouse du premier, d’une jalousie de femme trompée, et réactivait l’ancienne animosité de la princesse Soutzo envers ceux et celles qui étaient parvenus à éloigner son « Paul » ! S’il y eut amour entre Joubert et Chateaubriand, les premiers à se présenter aux lecteurs de Berthier, il fut à sens unique. L’Enchanteur s’aimait trop peut-être pour répondre à d’autres appels que le désir des femmes. Du reste, Pauline de Beaumont forma une manière de trio autour d’elle, Joubert la vénérant secrètement, René passant à l’acte. Ils n’en conçurent aucune amertume. Joubert, l’aîné, le sage, avait eu ses années folles, Chateaubriand jouissait des siennes, poussé par le succès d’Atala. Mais la mort de Joubert, après celle de Pauline, devait assombrir l’existence du survivant plus qu’il ne l’avait anticipé. Le vide que font les années lui donna la mesure de la place que Joubert avait su creuser en lui, indépendamment de son rôle d’agent littéraire.

Il est peu d’exemples, parmi ceux que Berthier éclaire de son savoir et de son humour qui ne confirment cette autre règle : quand les écrivains forment de vraies paires, l’inégalité de dons est presque aussi nécessaire que les divergences de vue. Entre Balzac et Stendhal, toute admiration mutuelle dite, cela ne marche pas, leur grandeur respective s’y oppose. Au contraire, Beyle s’accommode parfaitement de Mérimée, Flaubert de Maxime du Camp et de George Sand, ou Huysmans de Zola, en raison même de ce qui les séparent, de l’esthétique à la politique. La seule exception peut-être concerne Baudelaire et Barbey d’Aurevilly. L’admiration qu’ils se portèrent fut des plus orageuses, mais leur commun catholicisme de combat, leur haine partagée du monde moderne, mit du baume à leurs terribles sautes d’humeur. Il est vrai que Barbey forçait un peu sur l’encens et Baudelaire sur l’apparente mystification. Le Mal, bonne fille, se chargeait, par chance, de faire tomber les masques.  Au XXe siècle, que ce livre explore aussi, la logique du dissemblable ne perd rien de son efficacité et parfois de son amertume, Alain-Fournier est évidemment supérieur à Jacques Rivière, et Marcel Proust à Montesquiou. Celui-ci, à dire vrai, ne saurait être présenté comme l’ami de Marcel, bien que ce dernier fît tout pour le séduire, de l’envoi de confitures aux sucreries journalistiques. La mondanité permit de sauver les apparences, mais il n’y eut jamais rencontre des âmes et encore moins des corps. Morand, précoce lecteur de la Recherche et complice de son auteur, voyait en Charlus, non pas seulement une figure de Montesquiou, mais une forme de vengeance. Proust tournait en ironie cruelle « la déférence d’esclave qu’il n’a jamais cessé de manifester » envers l’homme des Hortensias bleus. Un superbe cas de symétrie nous est offert par le duo que constituèrent Max Jacob et Cocteau, la poésie, la peinture et la musique les ayant autant rapprochés que l’homosexualité, si évidente que leur correspondance ne la mentionne qu’obliquement. Cette masse de lettres croustillantes révèle, par contre, l’ardeur avec laquelle le converti de Saint-Benoît-sur-Loire chercha à attraper le papillon des avant-gardes parisiennes dans la lumière de sa foi reconquise… L’amitié s’accroît de son incomplétude, c’en est encore une preuve. D’autres sont à chercher du côté de Camus et de Char, ou d’André Breton et Benjamin Péret, dont les échanges épistolaires confinent souvent au plus odieux flicage. Le panorama se referme avec Morand et Chardonne plutôt qu’avec Drieu et Aragon (2), Paulhan et Supervielle (3), Nimier et Stephen Hecquet, ou encore Jean-Marie Rouart et Jean d’Ormesson. On comprend pourquoi. Nul autre que Chardonne, tout en lui reprochant ses poussées de xénophobie et autres intempérances, a aussitôt perçu que leur correspondance avait accouché d’un nouveau Morand (4) : « Votre meilleur ouvrage sera sans doute vos lettres, ce galop, cet abandon. Quelque chose d’absolument nouveau chez vous. » Et on dit l’amour aveugle ! Stéphane Guégan

(1) Philippe Berthier, Amitiés littéraires. Entre gens du métiers, Honoré Champion, 2021. Une version plus longue de cette recension est au sommaire de la dernière livraison de la Revue des deux mondes (décembre 2021-janvier 2022, couverture en illustration). /// (2) Voir le beau livre de Maurizio Serra, Les Frères séparés. Drieu la Rochelle, Aragon, Malraux, face à l’Histoire, préface de Pierre Assouline, La Petite Vermillon, 2011. Nous parlerons bientôt de sa nouvelle édition italienne, assortie d’une nouvelle préface. /// (3) On lira avec grand profit le Choix de lettres de Jules Supervielle que publie Sophie Fischbach (Classiques Garnier, 2020, 35€), composé de ses envois à Paulhan, l’ami majeur, Marcel Jouhandeau, le génie clivant, et Valery Larbaud, dont il partageait le souci du mystère dans la clarté. Ces amitiés-là se sont construites en sympathie avec la NRF et en animosité ouverte avec le surréalisme. Baudelaire et Apollinaire semblent à Julio, le basque de Montivideo, de meilleures étoiles à suivre. Drieu qu’il fréquenta autant que Victoria Ocampo a bien saisi leur sensibilité commune au « besoin cosmique de connaissance ». Outre qu’elles comblent l’absence ou apaisent l’inquiétude, ces lettres sont aussi très occupées par l’agitation propre au milieu littéraire : ce n’est pas leur moindre intérêt. /// (4) Sur le tome II de la correspondance Morand/Chardonne (Gallimard, 2015), voir Stéphane Guégan, « Morand entre Chardonne et Nimier », Revue des deux mondes, juin 2015 (pdf accessible en ligne). Nous parlerons bientôt du troisième et dernier tome, fraîchement paru. SG

D’autres amitiés

Parmi les raisons qu’on donne généralement à son refus de lire Marcel Proust, la plus bête, car la plus erronée, tient au snobisme social, au mépris de classe, qu’on lui prête. En un mot, la Recherche est trop « rive droite » pour nous (même Gide le pensait), ne fréquente que le Grand monde et ne sort jamais des préjugés, privilèges et vices du gratin parisien ou du Gotha cabourgeois. Que Jean-Yves Tadié ait constamment subi ce poncif crasse, il n’est pas difficile de l’imaginer en lisant sa plus récente contribution aux études proustiennes dont il est l’un des maîtres… Chacun des grands romanciers du XIXe siècle fait vivre la société de son temps à sa manière, et Proust, qui a tout lu, s’est séparé sciemment des transferts plus directs de Balzac, Flaubert et Zola. Toutefois, la IIIe République, dont Marcel épouse presque les bornes chronologiques, vibre à travers la Recherche de tous ses éclats. Le mot, du reste, convient bien au mode de présence, dans le tissu narratif, du contexte historique, social et culturel. Proust, en « peintre de la vie moderne », procède par éclairs. Réconciliant Saint-Simon et Michelet, L’Action française et Jaurès, dont est relayé le grand discours de 1896 sur le massacre des chrétiens arméniens dont l’Europe s’est lâchement détournée, il est convaincu de l’existence, écrit Tadié, d' »une communauté nationale supérieure à toutes les divisions, à toutes les révolutions, et même à tous les conflits ». Des figures bien nommées, comme Françoise, incarnent cette identité collective, inchangée depuis le temps des cathédrales, menacées elles, mais encore arrimées au paysage, au pays. Proust est antérieur au dépeçage de la campagne française, dont les parlers le fascinent. Homme du temps long, rien des événements décisifs n’échappe à sa sagacité, l’affaire Dreyfus, les lois de séparation de 1905 ou la guerre de 1914, dont il écrit aussitôt qu’elle sera « omnimeurtrière » et ultra-mécanique. Entre les ors de la gentry et le peuple d’en-bas, si présent dans la domesticité des élites, la plus haute littérature, du cœur au sexe tarifé, de l’art à l’argent, a trouvé en Proust son passeur. SG / Jean-Yves Tadié, Proust et la société, Gallimard, 2021, 18€. Le chapitre intitulé « La mort des cathédrales » a connu une première publication, en 2020, dans la Revue des deux mondes.

Automne 1927, entre Paulhan et Breton, c’est l’amour fou. A la suite d’un article du premier, qui dénonçait la récente instrumentalisation hégélo-marxiste des surréalistes et leur « mépris de la littérature », l’impétueux André le bombarde de noms d’oiseaux. Cela donne : « Pourriture, vache, enculé d’espère française, mouchard, con, surtout con, vieille merde coiffée d’un bidet et mouchée d’un grand coup de bite. » La suite, aussi lamentable, est bien connue : l’insulté dépêche ses témoins, Arland et Crémieux, rue Fontaine. On se battra pour laver l’affront, mais Breton, bretteur en chambre ou en groupe, ne se bat pas… La NRF de novembre 1927 rend publiques l’affaire et la cinglante conclusion de Paulhan : « On sait à présent quelle lâcheté recouvrent la violence et l’ordure de ce personnage. » Tout, au départ, leur avait si bien souri… De douze ans plus âgé que Breton, Paulhan, au sortir de 14-18, en imposait à son cadet, et pas seulement parce qu’il avait vraiment connu le feu et publié le très beau Guerrier appliqué. A la mort d’Apollinaire, sur laquelle Breton et Aragon, moindres poètes, ont craché par antipatriotisme, Paulhan se voit investi d’un magistère que les histoires littéraires ont un peu oublié au profit de Paul Valéry. Clarisse Barthélémy et sa remarquable présentation du présent volume corrigent heureusement ce point d’érudition capital. Bien qu’il ait débuté à la veille de 1914, Paulhan n’apparaissait pas à l’Aragon du « Temps traversé » (Les lettres françaises, 16 octobre 1968) comme appartenant à la « génération consacrée de l’avant-guerre ». L’intérêt soutenu de l’aîné pour la psychiatrie et le pour le fonctionnement de la pensée ou du langage, sa disponibilité aux cultures autres et au loufoque, l’auréolaient d’un réel halo aux yeux des futurs dadaïstes-surréalistes. La revue Littérature soude alors les générations avant de les opposer… Puis Moscou, on le le sait déjà, jette sa propre pomme de discorde. Il faudra que Breton brise, en 1935, avec ce le PCF pour que les deux hommes se remettent à s’écrire. Les plaies se ferment lentement. Complètement ? Pas sûr. Malgré l’ésotérisme du dernier Breton et son soutien à l’Art brut, Paulhan pouvait-il oublier ce qu’avait révélé en 1927 l’encartement au PCF, « quelque insuffisance, quelque défaut profond du surréalisme, un brusque manque de contact avec cette réalité qu’ils avaient un instant touchée » ? Comme les compensations de la libido chez Freud, les transferts en art, des carences esthétiques à la violence politique, ne manquèrent pas au XXe siècle. C’en est même l’un des traits permanents. SG / André Breton et Jean Paulhan, Correspondance 1918-1962, présentée et éditée par Clarisse Barthélémy, Gallimard, 22€.

Camus, Nizan et Merlau-Ponty, les trois « amis » fondamentaux et disparus de Sartre hantaient la bonne et la mauvaise conscience de Situations VI (nouvelle édition), le dernier tome en date de cette série indispensable débute par un surprenant hommage funèbre, celui que le Français adresse, dans Les Temps modernes, au communiste italien Palmiro Togliatti (le Castor et lui-même l’ont beaucoup vu lors de leurs rituels séjours romains). « Le PCI, c’était l’Italie. » En termes clairs, les cocos y sont moins austères que les nôtres. Politique ou amours, Sartre a toujours pratiqué le billard à trois bandes. Les années d’octobre 1964-octobre 1966, quand triomphe le structuralisme contre lequel il peste, voient notre jongleur faire cohabiter existentialisme pugnace et actionnisme collectif, en vue de la victoire de la gauche qu’il croit possible encore. Patience, dit-il, au tout nouveau Nouvel Observateur. C’est le philosophe des bonnes nouvelles. Non, la jeunesse ne s’est pas vendue au consumérisme US. Oui, la télévision va démonétiser De Gaulle, sa bête noire. L’échec de 1965 ne saurait être que provisoire. S’il refuse de se rendre aux Etats-Unis par solidarité au Nord Viêt-Nam, l’auteur de La Critique de la raison dialectique parle, lui l’athée, au colloque Kierkegaard de l’UNESCO, en avril 1964, afin de faire venir sa traductrice russe, une de ses maîtresses, de l’autre côté du rideau de fer. Au fond, Sartre ne peut plus inspirer la sympathie que lorsqu’il cède à ses démons ou accepte d’entrer en conflit avec lui-même et son dogmatisme. Quelle surprise de le voir en 1960 et 1964 avouer sa flamme à la poésie, idiome « réactionnaire », et plus encore à la poésie de Mallarmé, « notre plus grand poète. Un passionné, un furieux ». Comme lui, sans doute. SG / Jean-Paul Sartre, Situations, VII, nouvelle édition revue et augmentée par Georges Barrère, Mauricette Berne, François Noudelmann, Annie Sornaga, Gallimard, 2021, 20€.

Verbatim : « Aragon s’excuserait de sa note hâtive. Comme moi c’est à Rimbaud qu’il fait remonter toutes ses grandes émotions en art. / Si je me cherche des goûts communs avec vous, je trouve peut-être en me hasardant : Racine, Mallarmé, Ingres, Manet, Degas, Gobineau, Gide, Barrès. Parmi les vivants j’ai aussi aimé Apollinaire, surtout avant de le connaître. L’effort qui m’intéresse en peinture est celui de Picasso et de Derain. Poétiquement la recherche de Reverdy me paraît précieuse. » Breton à Paulhan, 27 juin 1918

La guerre, en somme !

Magie de la photo qui dit tout en un clic. Le cliché, célèbre, montre l’entrée des «boches» dans cette bonne ville d’Amiens, le 31 août 1914. Ils défilent en rangs serrés, le fusil sur l’épaule, la pointe sur le casque, durs à la fatigue et à la chaleur du premier été de la guerre. La poussière n’a pas eu le temps de s’attacher aux uniformes, ils passent, fendent l’air. En saisie latérale, leur détermination n’en paraît que plus fatalement victorieuse. Au premier plan, des Français, des femmes surtout, la main sur la bouche, observent la percée des vainqueurs comme s’il s’agissait d’un meeting sportif. Cette série de dos muets, un siècle après, nous parle pourtant du choc qu’aura éprouvé un pays en pleine déroute. Quelques jours plus tard, miracle, les Allemands sont stoppés net par les soldats de Joffre, sur une ligne qui allait grosso modo de Meaux à Belfort, de l’aigle au lion… Commence, début septembre, la bataille de la Marne qui fera écrire à Jean Dutourd son meilleur livre. Chargée de tout cela par le recul du temps, la photo d’Amiens serait plus émouvante si elle ne jetait le doute sur ses intentions, et nous rappelait la tromperie du médium. On y devine partout le souci d’édifier, d’envoûter le regard, par le jeu maîtrisé du net et du flou, de l’actif et du passif, du frontal pétrifié et de la diagonale futuriste. Un seul détail, le punctum cher à Barthes, semble avoir échappé à la mise en forme du réel, à son information: les lettres dorées qui désignent le luxe d’un commerçant de la ville. Les Allemands glissent sous la devanture d’une boucherie…

Signe intempestif, l’appel de la viande fait mauvais effet. Il rappelle la saignée de la Belgique et la violence nouvelle qui s’était abattue, là-bas, sur les populations civiles. Face à la barbarie teutonne, un des grands thèmes de la propagande des alliés, notre attitude a nécessairement changé. Il n’est plus suffisant de passer en revue la liste des exactions, bien réelles, qui firent d’emblée du conflit naissant une guerre inédite. L’historiographie actuelle se méfie moins de l’émotif ou du ressenti (mot affreux, hélas en expansion) qu’ils ne cherchent à l’expliquer et à en suivre les effets directs ou insinuants. Incriminer la folie meurtrière des jeunes soldats allemands dans les Flandres, sans se soucier de leur peur, de leur mobilité harassante et de leur erreurs d’évaluation, c’est ignorer la réalité de toute guerre et la difficulté de trouver le ton, l’image ou le récit juste pour en rendre compte. Questionnement inlassable, il aura été celui du grand historien Sir John Keegan (1934-2012) dont Perrin réédite The Face of Battle, coup d’éclat de 1976. Nouvelle traduction, superbe par son équilibre d’humeur et d’humour, mais titre inférieur à l’original, qui annonçait aux lecteurs combien cette histoire-là se voulait à hauteur d’homme, s’intéressait moins à la stratégie militaire qu’à ceux qui la transforment en actes, et font face à l’expérience extrême de combats qui hésitent toujours entre l’incertitude et la mort. Anatomie de la bataille analyse trois des plus fameuses campagnes de l’armée britannique: Azincourt, Waterloo, la Somme. Deux victoires, une défaite, des centaines de milliers de cadavres et de blessés. Et, au bout, peut-être, le deuil du patriotisme.

Concernant l’offensive d’août 1916, Keegan se met à la place des soldats, croise les documents et varie les focales. On sent se prolonger chez lui la fraternité des fameux bataillons de Kitchener, ces volontaires issus de l’Angleterre des prolos et des campagnes, arrachés à la terre mère par un mélange de patriotisme victorien et de désespoir social. Ces Pals’Battalions, forts de leur sentiment d’appartenance communautaire, allaient subir les plus lourdes pertes de l’histoire anglaise. Car c’est l’été des Orages d’acier de Jünger. L’été de «la bataille du matériel […] avec son déploiement de moyens titanesques». Cette offensive, Joffre en rêve depuis décembre 1915. Relever l’honneur flétri l’obsède, relancer la guerre enkystée. Et les 200 000 premiers morts de Verdun, entre février et juin 1916, ajoutent à son impatience. Regonflés à bloc, suréquipés, prêts à arroser les Boches de millions d’obus, Français et Anglais reprennent l’initiative le 1er juillet. L’artillerie conquiert, l’infanterie occupe. À l’abri, en somme, du feu roulant des canons, les vagues successives de fantassins s’élanceront sur le no man’s land qui sépare les belligérants. Voilà pour la théorie, la réalité sera tristement différente. Fin septembre, au terme de plusieurs attaques, 400 000 jeunes Anglais auront touché la poussière. Après le premier échec, il faudra plus que du rhum pour enjamber le parapet et affronter les mitrailleuses allemandes… Keegan, sans naïveté, rend hommage à ces soldats de l’impossible, pris au piège de la double mâchoire des tranchées.

A-t-il jamais lu le grand Maurice Genevoix, chez qui continuent à vivre les hommes exposés au «cruel devoir» de tuer ou d’être tué? Lui s’était battu dans l’Est, à 24 ans, brillant normalien, féru de Maupassant et bien décidé, dès août, de ne perdre aucune miette des violences à venir. Trois balles allemandes l’obligent à quitter l’active en avril 1915. Il en a assez vu, il en a assez perdu de copains, ceux du 106e régiment d’infanterie, notre sous-lieutenant, pour coucher sur le papier cette année terrible sous l’uniforme. Il fallut toutefois l’insistance d’un professeur de la rue d’Ulm, un ami de Péguy, pour décider Genevoix à donner une perfection de diamant à ses impressions de campagne. Sous Verdun sort dès 1916, caviardé par la censure, que son vérisme sans esbroufe agace. Quatre autres fins volumes, dans tous les sens du terme, verront le jour jusqu’en 1923. De leur réunion, après la Seconde Guerre mondiale, est née une puissante saga que Flammarion réédite avec un dossier de Florent Deludet, fruit de recherches inédites sur le 106e. On y trouvera la lettre d’un «ancien», faisant part à Genevoix de ses émotions de lecteur: «Vos combattants ne jouent aucun drame patriotique […] Ni bravaches, ni révoltés, mais braves gens pacifiques dont la profonde résignation à l’inévitable se hausse par instants jusqu’au sacrifice volontaire le plus pur.» Parmi les textes oubliés de Genevoix que vient de réunir Laurence Campa pour La Table Ronde, il en est un où il se situe entre l’historien de l’après-coup et «l’impressionnisme stendhalien aventurant Fabrice del Dongo à la frange de Waterloo». Mais sa Chartreuse de Parme a les pieds dans la boue, le visage creusé et le cœur à vif. Stéphane Guégan

*John Keegan, Anatomie de la bataille, Perrin, 23€

*Maurice Genevoix, Ceux de 14, préface de Michel Bernard, dossier établi par Florent Deludet, Flammarion, 25€

*Maurice Genevoix, La Ferveur du souvenir, édition établie et présentée par Laurence Campa, La Table Ronde, 21€

À lire aussi :

– Raphaël Confiant, Le Bataillon créole, Mercure de France, 19,80€
Le verbe truculent de Raphaël Confiant se met au service des Martiniquais partis se battre loin des plantations de cannes à sucre. Un roman contre l’oubli. Ou la guerre comme moyen d’intégration : «“Là-bas” la guerre avait commencé à faire rage et “Ici-bas” tout un concours de jeunes Nègres frétillaient d’aise à l’idée de défendre la mère patrie». Le sang des bataillons noirs a bien abreuvé nos sillons plus que nos mémoires. Raphaël Confiant leur fait une meilleure place au sein de notre nation. SG

– George Desvallières, Correspondance 1914-1918. Une famille d’artistes pendant la guerre, édition établie par Catherine Ambroselli de Bayser, Somogy, 49€

Nous avions dit le bien qu’il fallait penser de la précédente publication de Catherine Ambroselli de Bayser, chez le même éditeur. Elle documentait déjà avec précision les années de guerre de George Desvallières, son grand-père, retrouvant un commandement chez les chasseurs-alpins à 53 ans, comme si l’énergie de ses deux fils l’avait ragaillardi (l’un devait mourir, au front, à 18 ans !). Ce livre s’appuyait sur l’ample correspondance qu’il nous est donné de lire aujourd’hui. Elle confirme la verdeur d’esprit du vieux soldat, sa spiritualité exigeante et son souci de rester présent auprès des siens ou, à un moindre degré, du monde de l’art parisien. Hormis quelques proches, Lucien Simon et Maurice Denis principalement, et les anciens de l’atelier Moreau, la peinture contemporaine, des planqués aux cubisteries de salon, lui semble d’un intérêt assez secondaire au regard de la situation. La carrière de sa fille l’occupe davantage, de même que l’iconophilie des soldats en manque d’élévation. Sa lettre à l’éditeur Eugène Druet, en mars 1915, réclame Botticelli, Rembrandt, Ingres et Manet pour les cagnas des poilus. Ce monde à la dérive exige aussi le réconfort des dieux de l’art. SG

Nous consacrons une entrée au Triptyque de la guerre d’Otto Dix et à Paths of Glory de Nevinson dans nos Cent tableaux qui font débat (Hazan, 2013).