La prison a toujours libéré les écrivains d’eux-mêmes. Prenez Le Dernier jour d’un condamné : Hugo s’était rarement montré aussi avare de mauvais lyrisme qu’en épousant la réclusion de son malheureux. Brièveté du récit, brièveté de la vie, silence de la cellule, mutisme des mots. Du très grand art. Stendhal et Baudelaire épluchaient la presse judiciaire à la recherche d’une vérité humaine et sociale qui ne pouvait se dire ailleurs. Quelle part de lui Verlaine a-t-il mise dans les vers qu’il calligraphia de son écriture d’enfant, derrière les barreaux, après avoir tiré sur Arthur Rimbaud, le 11 juillet 1873, et l’avoir blessé ? C’est précisément ce qu’une exposition remarquable et deux publications ad hoc nous proposent de comprendre. A-t-il croisé Dieu enfin, lui qui avait fait de sa vie un blasphème permanent ? Le sodomite satanique aurait connu en cellule son chemin de Damas, sa conversion de saint Paul ? Les dix-huit mois de son enfermement, à Bruxelles et Mons, lui en laissèrent, certes, le loisir. On sait qu’il vit un prêtre, lut un catéchisme, malgré son aversion pour les livres mal écrits, et oublia de force l’absinthe. Il n’en fallait pas plus pour que des générations de lecteurs autorisés, mandarins de l’université, se soient crus autorisés à lui pardonner ses crimes et lui attribuer quelque passion soudaine pour son créateur. Le coup de grâce après les coups de feu. Du reste, Verlaine, grand poète mais tireur pitoyable, manqua presque sa cible. Quant à Rimbaud, immense poète mais petite frappe, il marqua l’événement en publiant, à Bruxelles (pardi !), Une saison en enfer. Et là on touche à un tout autre régime poétique que celui de Cellulairement. Cela dit, la réclusion forcée n’a pas diminué en Verlaine sa plasticité de style, passant de la mélancolie à l’humour (« Rien faire est doux ! »), du goût charogne façon Baudelaire (« Un pouacre ») à l’éloquence hugolienne (« Les Jamais sont les Toujours ! »), du purgatoire au Salut douteux (« Est-ce vous, Jésus ? »). On applaudira donc aux correctifs que Pierre Brunel, dans sa belle préface, apporte à la sanctification usuelle de ces trente-deux poèmes. Verlaine, du reste, ne les a jamais fait paraître ; la plupart ont été insérés dans des volumes ultérieurs, faisant voler en éclat l’unité de facture et de fracture de leur rédaction. Le musée des Lettres et Manuscrits, propriétaire de l’autographe depuis 2004, a la bonne idée de nous convier au festin. L’exposition comprend, de surcroît, un volant de documents iconographiques dont une rare photographie montrant le poète à vingt-quatre ans, regard déjà obstiné et dégaine bohème. Il avait inséré le cliché dans un des exemplaires de l’édition originale des Poèmes saturniens (Lemerre, 1866) avec une dédicace à Nina de Callias. Le jeune homme donne encore du Madame à la lionne que Manet allait immortaliser en tigresse algérienne, quelques années plus tard. Bientôt il croisera Rimbaud sur sa route. Tout le reste est littérature… La meilleure, assurément.
Stéphane Guégan
*Verlaine emprisonné, musée des Lettres et Manuscrits, MLM/Gallimard, 29€). Cellulairement entre à cette occasion dans la collection Poésie/Gallimard, édition de Pierre Brunel, accompagnée du fac-similé du manuscrit original, 9,90€.


Constance de Bartillat a le sourire, sa maison va bien et continue à tracer son chemin en pleine indépendance intellectuelle. Dès l’entrée de ses locaux, rue Crébillon, on bute sur les piles de nouveautés, rééditions d’introuvables ou créations non moins indispensables. La dernière en date, déjà un succès de librairie, compte 1200 pages, fruit du travail exemplaire de Jean Lacoste, Marie-Laure Prévost et de leur éditeur. Si le Journal de guerre de
Il y a des livres qu’on dit nervaliens pour de mauvaises raisons, ils prêchent le bonheur d’être fou, de se perdre en Orient, ou chantent la beauté des amours impossibles. Le dernier roman de Patrick Modiano, bijou noir, touche à
Le Promeneur vient de rééditer 28 Paradis, texte de Patrick Modiano et dessins de 
Au titre des rencontres réussies entre littérature et peinture, signalons le nouveau roman de Michelle Tourneur, La beauté m’assassine (Fayard, 19€), dont le titre évoque les extases esthétiques de Stendhal et l’utilité du crime dans les beaux-arts.
On n’a rien vu quand on n’a pas vu se dresser le palais du Te dans la campagne de Mantoue ! Une amusante assonance pourrait laisser croire que la bâtisse est née de quelque folie exotique des années 1520-1530. L’usage veut qu’on parle de premier maniérisme, le plus virulent. Celui qui surgit après la mort de
*Ugo Bazzotti, Le Palais du Te. Mantoue, Seuil, 60€. Signalons aussi une première traduction en français de l’ouvrage classique de Julius von Schlosser, indispensable à qui veut comprendre le cadre mental et l’imaginaire dans lesquels s’inscrit le dernier maniérisme. Les éditions Macula publient en effet Les Cabinets d’art et de merveilles de la Renaissance tardive avec une préface et une postface de Patricia Falguières (372p., 31€). Paru voilà un siècle, l’ouvrage surgit en plein « tournant muséal », ultime réaction à l’apparent caprice qui gouvernait le collectionnisme des XVIe et XVIIe siècles. Mais ce dandy savant de Schlosser s’efforce de redonner sens à ce qui passait pour l’héritage encombrant d’une épistémè désuète. Vers 1600, de Fontainebleau à Prague, de Rome à Haarlem, le goût du merveilleux, de l’extravagance raffinée, de la licence poétique et érotique s’était répandu à grande vitesse et à plus grande échelle qu’on ne le pense. En bon Viennois, Schlosser rend compte d’un moment de civilisation, de ses capacités à affronter ses désirs et ses terreurs par l’insolite.
À la faveur de l’année France/Russie 2012 et de l’« ouverture » des archives russes, Intelligentsia s’intéresse à l’irrésistible attraction qu’exerça l’U.R.S.S. sur les intellectuels français, entre la Révolution de 17 et la reconnaissance que certains dissidents soviétiques trouvèrent chez nous à la fin des années 70. C’est donc l’histoire d’une illusion qui aura duré plus d’un demi-siècle, une illusion qu’écrivains et journalistes ont sciemment entretenue en poussant jusqu’à l’absurde la rhétorique révolutionnaire, antifasciste et humanitaire des grandes heures du stalinisme. Un soutien « sans défaillance », pour citer la belle préface d’Hélène Carrère d’Encausse au catalogue très fouillé de l’exposition. En 1955, détournant Marx, Raymond Aron ne trouva rien mieux que l’opium pour caractériser le phénomène d’envoûtement qui en cessa de s’amplifier après la chute brutale des tsars. Mais est-ce bien de drogue qu’il faut parler, de cécité subie et presque d’erreur pardonnable ? Le parcours d’un
On ignore, le plus souvent, que la première explosive d’Hernani en février 1830 fut autant l’affaire des poètes chevelus que celle des architectes, théoriquement plus sages. Ils oublièrent ce soir-là compas et équerre, coupole et pilastre, et s’étourdirent comme Gautier, Nerval et