NOIR DUMAS

Peu importe notre manière de l’aborder, depuis sa florissante correspondance ou la sublime trilogie des Valois, Dumas nous rappelle qu’il épousa, corps et âme, les destinées du théâtre moderne. L’adjectif lui va mieux qu’à d’autres, dirait Sylvain Ledda, grand expert du drame romantique où, il le sait, peu d’auteurs auront mis en scène « la vie présente », la société post-révolutionnaire dans ses atours ou ses amours propres. L’exigence de réalité, de « naturel », dont se charge le romantisme, si elle manifeste le besoin de rupture qu’a tôt théorisé Stendhal, puise aussi aux bouleversements historiques des années 1789-1815. A suivre Ledda et son excellente synthèse, l’analyse neuve du politique et du social, née de la fin de l’Ancien régime, apparaît bien être une obsession dumasienne jusqu’au Second Empire, durant lequel il oubliera d’être prudent et restera, au contraire, fidèle à la flamme de 1830, révolution et orléanisme éclairé. Sa plus grande audace reste Antony, « drame en habit noir », contemporain donc par son sujet et ses acteurs, et non drame du passé, en costumes. La pièce de 1831, jugée d’autant plus scabreuse qu’elle brisait la distance usuelle au public, connut les déboires réservés à ceux, Baudelaire ou Manet, qui se rendirent coupables d’ébranler l’illusion fictionnelle et morale par intrusion du moderne. Le nouveau volume de la Correspondance générale de Dumas, enrichi des immenses savoir et esprit de Claude Schopp, documente précisément la reprise d’Antony, en 1842, après l’interdiction de 1834. Mais les années ici couvertes offrent d’autres secousses et émotions, sans parler de la mort accidentelle de Ferdinand d’Orléans, le fils aîné de Louis-Philippe, proche des romantiques et porteur des espoirs d’un régime plus libéral.

Par un de ces hasards qui eussent enchanté Dumas lui-même, ce tome III, où abondent les informations inédites sur le théâtre, la littérature, la peinture, leurs réseaux et leurs rouages économiques, s’ouvre sur un projet conforme à l’actuelle exposition Modèle noir. Venant de perdre sa mère, Alexandre adresse « aux Haïtiens », le 5 août 1838, le projet d’élever une statue, en plein Port-au-Prince, à son mulâtre de père, le général Dumas. Le patronyme familial était marqué, on le sait, par les origines serviles de la grand-mère antillaise de l’écrivain. Alexandre imagine une souscription ouverte aux « «hommes de couleur », précise-t-il, mais qui aurait vocation à rappeler les services qu’ils avaient rendus à la France avant la scission… Ces nouvelles lettres, décidément passionnantes, contiennent maints échos aux nègres du maître, le mot s’impose, les très inspirés Nerval et Maquet, issus de la Jeune-France de Borel et Gautier. Ce phénomène collaboratif, inséparable de l’homme aux 100 pièces, le brillant collectif qu’a conduit Sylvaine Robardey-Eppstein le fouille autant qu’il analyse à nouveaux frais la fluidité et la symbolique spatiales. Dumas, on le comprend mieux enfin, n’aura reculé devant aucun genre, ni alliance générique, fruit de son idiosyncrasie et de la marque profonde du mélodrame sur sa pensée théâtrale, laquelle fait de l’espace éclaté et mobile sa marque de fabrique révolutionnaire. Stéphane Guégan

Sylvain Ledda, Le théâtre d’Alexandre Dumas, Ides et Calendes, 10€ / Alexandre Dumas, Correspondance générale, tome III, édition de Claude Schopp, Classiques Garnier, 53€ / Sylviane Robardey-Eppstein (dir.), Sculpter l’espace, ou le théâtre d’Alexandre Dumas à la croisée des genres, Classiques Garnier, 45€ / La mode étant au repérage des transferts génériques, saluons l’entrée des magnifiques Quarante-cinq en Folio classique. Dans l’agonie de la monarchie de juillet, qui l’avait réconcilié avec la monarchie censitaire, Dumas observe celle des Valois. Tentant et tendu miroir… Henri III, qui fit la fortune d’Alexandre au théâtre en 1829, remonte sur les planches. Mais le cœur n’y est plus, le roi a vu mourir ses plus proches amis à la fin de La Dame de Monsoreau. Il en porte le deuil, et l’avenir de sa branche, les menées des Guise, le turbulent Henri de Navarre, n’ont rien pour le réjouir. Dumas l’habille d’un noir hamlétique, définitif, fatal, et brode autour du crépuscule des fils d’Henri II un roman picaresque et nostalgique, ceux que préféraient Morand, Cocteau et Nimier chez lui. Il y a du théâtre et du meilleur, des changements vifs de registres et de décors, dans ce récit d’une mort annoncée. Henri III meurt avant terme de ne plus se sentir désiré, d’être confronté à tant de haines, de conspirations et de traitres. Au seuil des Quarante-Cinq, ces rudes Gascons du Lot et d’ailleurs qui tentent de sauver leur roi, le rideau se lève sur une allusion insistante au triple reniement de saint Pierre. De même que l’auteur aime à prendre son lecteur à témoin en l’interpellant, le peuple parle ici et là : Dumas ne saurait l’oublier parmi les forces d’une histoire irréductible aux appétits et conflits des grands. A spectacle total, histoire totale. Nos grands romanciers n’ont pas attendu Monsieur Boucheron pour l’inventer. Ils n’eurent eux qu’à écouter leur amour de la France pré et post-révolutionnaire.  SG // Alexandre Dumas, Les Quarante-Cinq, édition de Marie Palewska, Gallimard, Folio Classique, 14,20€.

Au sujet de Dumas, de sa correspondance et de son théâtre, on peut lire les posts du 11 novembre 2014 et du 5 mai 2017.

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