Le destin de Barbusse laisse songeur, ou fait rêver, c’est selon. Comment imaginer que le même homme soit mort, en 1935, dans les bras de Moscou la rouge, en train d’écrire une biographie de Staline, et qu’il ait fait ses premiers pas en littérature sous Mallarmé et Catulle Mendès, dont il avait épousé une fille en 1898. Le Parnasse, pour vouer à la poésie une adoration exclusive, ne s’était pas fermé au monde. Entre la Grèce parfumée et les tranchées de 1915, il y avait pourtant une distance que ce cœur pur s’étonnerait un jour d’avoir parcouru. En 1914, il a déjà 41 ans. D’autres en auraient profité pour échapper au rouge garance. Pas lui, il s’enrôle, signe et persiste jusqu’en 1917. On renvoie alors l’écrivain à ses plumes, la Croix de guerre en poche. Chapeau! D’autant plus que le Goncourt, un an auparavant, avait récompensé son meilleur livre, Le Feu, une des lectures indispensables de ces temps de commémorations contrites. Ô ce n’est pas un feu de joie qu’il donnait en spectacle, bien que le livre ait réconforté les rescapés de l’enfer, ces poilus enterrés, avilis, aveulis, dont il décrivait la vie d’escouade. Dans leur saleté, leur ennui, leurs angoisses et leurs rires frondeurs, on est plongé jusqu’au cou, ça n’a pas pris une ride. Plus datés sont les chapitres extrêmes, plus ampoulés, plus catullesques, en somme. Car Le Feu s’ouvre sur une scène de sanatorium cosmopolite, où des tubards devisent de la guerre dont l’annonce vient d’exploser dans le ciel d’été. Une vision d’horreur, façon Otto Dix, submerge soudain les douceurs alpines. Trois cents pages plus loin, l’hiver 1915 a définitivement plombé les guerriers cloués au sol. Barbusse, qui avait prépublié son livre en feuilleton dans L’Œuvre, le journal radical-socialiste de Gustave Téry, donne à son dernier chapitre un titre à la Baudelaire. Mais à quelle Aube son lecteur peut-il se raccrocher? Celle d’un monde meilleur, de l’avenir rédimé qui doit sortir de la boue et du sang versé par les innocents.
Rédemption profane, révolution laïque, 14 ne peut que nous libérer de ce monstre de douleurs et d’absurdité qu’est la guerre. Sans y mettre autant de fatum hégélien, Jean Giono et son ami Lucien Jacques, deux survivants, clamèrent haut et fort leur refus de l’inéluctable. Préfacés par le premier, les Carnets de moleskine du second peignent l’ordinaire des boyaux de la mort en couleurs crues. Le fragmentaire inhérent au journal intime donne un ton plus vrai à ces impressions désespérantes et ironiques du front. Il n’aura pas échappé à Lucien Jacques que la comédie sociale s’y poursuit avec ses petitesses et sa drôlerie involontaire. Voilà encore un livre qu’il était bon de rééditer. On avait fini par ne plus lire que le sublime prélude de Giono. Prélude plus que préface, Recherche de pureté bouillonne d’une rage, d’une poésie et d’une vérité dont la littérature de 14-18 a donné peu d’exemples. On ne voit que Cendrars, Jünger, Paulhan et Drieu à lui opposer. La guerre animale met tout à l’épreuve, l’homme et l’art, inutilement… Le texte date de juin 1939. Giono se dresse «contre» le conflit qui vient. Inutilement.
Stéphane Guégan
*Henri Barbusse, Le Feu, Gallimard, Folio, 6,20€
*Lucien Jacques, Carnets de moleskine, Gallimard, 21€
*Jean Giono, Écrits pacifistes (dont Recherche de pureté), Gallimard, Folio, 6,80€
La vie exceptionnelle de Joséphine, vrai sujet de roman et donc d’exposition, n’est pas moins fascinante que la trajectoire de son second et impérial époux. Car la rose n’était pas sans épines… Le nez manque d’élégance, la bouche d’ampleur, le menton de largeur, la poitrine d’esprit. Certains peintres,
Puis viendra l’achat de Malmaison quelques mois avant l’Égypte. On ne perd pas de temps, le nouveau siècle sera moins convulsif que compulsif… Où est passé le sublime dessin d’Isabey croquant de profil l’épouse du Premier Consul, les cheveux à peine retenus par le bandeau de rigueur, et comme animée d’une ferveur secrète? À l’approche de la quarantaine, elle est prête à tout aux côtés de cet homme pétri d’invraisemblable. Après avoir résumé de belle façon la deuxième existence de Joséphine, que clôt le divorce de 1810 et que symbolise le portrait de Prud’hon, si sensuellement royal et vespéral, l’exposition déploie le décor de ce règne. Les amateurs de bijoux, de meubles et de mode ne seront pas déçus. On circule entre les objets et les accessoires du
Si l’on plaisantait comme lui, on dirait que le père d’Ubu périt trop tôt pour humer la gloire posthume que lui assura le premier XXe siècle. Dans son Anthologie de l’humour noir,
Pas sûr ! Derrière la farce surgit une double vérité, métaphysique, on l’a dit, esthétique et presque stratégique, on le voit avec le livre de Julien Schuh, véritable tourbillon de savoir et d’intelligence. Son mérite est si grand qu’on lui pardonne ses multiples références, dictées par l’impératif universitaire, à Bourdieu et ses émules. Les fanatiques du champ littéraire, à l’opposé des tenants de la lecture interne, nous ont appris qu’aucun écrivain, promût-il l’obscurité et la polysémie comme l’expression d’un moi unique, n’échappait à l’espace de production et de réception où il s’engage. Fort de sa connaissance exemplaire des années 1890, littérature et peinture, Julien Schuh renvoie Jarry au milieu où il voulut se faire un nom avant d’y perdre pied. Cette configuration, faite de mentors et de revues, induit un type d’écriture, thèmes et rhétorique, dont nous comprenons enfin le fonctionnement. Jarry obéit moins au délire potache des fils de famille qu’au désir d’une prompte reconnaissance auprès de
Les Gérôme d’aujourd’hui ne sont pas ceux que l’on croit. Ils ne forment plus la bande des pompiers indécrottables en butte aux attaques d’une presse éclairée, ils illustrent souvent, au contraire, la phalange extrême du goût actuel ou ce qui en tient lieu. Entre l’art officiel et le conservatisme esthétique, inutile d’y insister, la rupture est consommée. Depuis les années 1980, sous l’impulsion notable de Jack Lang, les pouvoirs publics ont définitivement expié le vieux divorce qui les avait, dit-on, opposés à l’innovation «plastique» à partir des impressionnistes. Fin d’une ère, début d’une autre, l’époque qui s’ouvrait, effervescente et optimiste, ne pouvait évidemment prévoir ce à quoi, trente ans après, elle ferait place. C’est que l’art «contemporain» le plus radical, quelle que soit la nature de cette radicalité, en devenant la norme, a pulvérisé l’ensemble des critères d’appréciation qui fondaient l’art dit «moderne». Pour le meilleur et surtout le pire, la surenchère visuelle et l’opacité sémantique constituent désormais l’alpha et l’oméga de la création, peu désireuse généralement de se faire comprendre du grand public. Elle a le sien et il lui suffit. Mais quel est-il ce nouveau «monde de l’art», dont les initiés passent si facilement de l’espace de la galerie à celui de la finance, du musée au marché, de la presse aux rouages de la commande publique? Comment fonctionne-t-elle cette nébuleuse aussi peu transparente, de l’extérieur, que les œuvres dont elle assure la visibilité, la valeur et la reconnaissance? Le nouveau livre de
«C’est en 1985, lorsque Christo emballa le Pont-Neuf, que j’ai voulu comprendre ce qui était en train de changer dans la pratique et les médiations de l’art. Deux ans plus tard,
Quand elle annonçait «en finir avec la querelle de l’art contemporain», à la faveur d’un article du Débat qui suscita autant de bruit que de méprise, Nathalie Heinich enregistrait déjà, en 1999, un changement de régime ou de paradigme. L’art «moderne», celui du premier XXe siècle en gros, s’était donné pour l’expression directe d’une subjectivité ou d’un idéal collectif, à travers un langage formel en tension ou en rupture avec les conventions précédentes ; l’art «contemporain», à l’inverse, se construit chaque jour sur le rejet de ce modèle transitif et se veut «un jeu sur les frontières ontologiques de l’art, une mise à l’épreuve de la notion même d’œuvre d’art telle que l’entend le sens commun». N’aspirant plus à être compris, ni même parfois à produire une forme stable, refusant souvent de «faire œuvre» et d’établir ainsi un lien psychologique et physique entre l’artiste et ce qu’il signe par délégation, la création actuelle cherche moins l’adhésion d’un public que la complicité d’un milieu. Sans doute y aurait-il danger à trop vouloir généraliser ou noircir l’espèce d’emballement qui pousse les artistes à raffiner dans la «transgression» et leur commentateurs attitrés à gloser le vide communicationnel qu’ils ont à combler. Danger, il y a pourtant, que couvre le bruit des mots. On n’a jamais autant devisé de l’art qu’en ce moment, bavardé qu’à raison de son obscurité. La logorrhée se plaît aux circonvolutions du sens où elle trouve une preuve de sa puissance et de sa nécessité. L’humour de Nathalie Heinich fait mouche en parlant d’«acharnement herméneutique».

Les plus courts, en la matière, sont les meilleurs. Je veux parler de ces récits qui, lus tôt et relus souvent, ensoleillent votre existence à jamais. Avec son mélange vivifiant d’amertume racée et de jeunesse incurable, La Ligne de force en fait partie, de même que Thomas l’imposteur,
Vous le pensiez froid comme la mort ou l’ennui, glacé comme ses pinceaux, agaçant comme une énigme sans fin, Magritte est tout le contraire. Le portrait qu’en brosse Michel Draguet inverse la donne. Plus son objet fuit et se refuse à la lecture, à l’instar des tableaux à tiroirs infinis dont le peintre partageait le goût avec Dalí, plus Draguet le poursuit dans ses retranchements, ses non-dits, ses mensonges et les recoins d’une vie qui, parce que pleine et pas toujours très nette, veut d’emblée rester secrète. On ne saurait trouver meilleure justification à la biographie, enquête policière sans jugement dernier. «Magritte est un maître du paraître. Un Œdipe qui, pour berner le Sphinx, aurait échafaudé une incroyable fiction: celle d’un peintre sans vie et sans passion, se partageant entre sa femme Georgette, les échecs et quelques menues distractions et qui, derrière la façade de son conformisme bourgeois, aurait alimenté un imaginaire poétique méthodiquement mis en scène dans des tableaux propres et des gouaches précises.» Il refusait de parler de son passé, du suicide de sa mère, jetait un voile de pudeur et d’oubli sur son père, un affairiste libertaire, et sa jeunesse hautement dissolue. 
Sans qu’ils le sachent encore, Bernard et
La vie de Bernard bascule dès sa démobilisation. Le 25 juillet 1940, il épouse Else Reichman, une superbe Juive autrichienne qu’il a abordée au Louvre alors qu’elle tournait autour de la Vénus de Milo (il s’était mis lui-même à tourner autour des deux beautés avant d’aborder la seule qui pût partager son existence précaire). Le 26, il expédie à Paulhan sa profession de foi collaborationniste. Cette concomitance surprend moins quand on réalise que Bernard ne confond pas la
Puisque Ulysse revient en Folio Classique (Gallimard, 12,80€) dans l’édition que Jacques Aubert avait dirigée pour La Pléiade, rappelons l’impact de cette grandiose satire homérique sur la génération de Marc Bernard. La traduction de 