Acta est fabula

Entre la mort de César et le flop d’Actium, qui mit un terme aux ambitions de Marc-Antoine, tout s’est joué pour Octave. Fils adoptif du premier, ennemi juré du second, il peut prendre désormais les poses d’un dieu vivant. Auguste en tout, il a le physique de l’emploi, nous dit Xavier Darcos, avec une plume aussi vive, mais plus fiable, que celle des premiers témoins. C’est le meilleur viatique pour aborder la fabuleuse exposition du Grand Palais, dont le dépouillement contraste avec le sujet. Fabuleuse, en deux sens. Riche de près de trois cents numéros, elle arrive à rendre tangible ce que nos austères livres de latin appelaient le «siècle d’Auguste», qui fut celui du Christ. L’autre fable, c’est celle du pouvoir lui-même, de l’imperium, de l’espèce de «commandement» auquel, durant près de quarante ans, Octave plia à la fois les structures d’État, la vie sociale et artistique. Dès qu’il accède au prestige impérial, et prend l’humble nom d’Auguste, le nouveau César déploie une politique, action et communication, d’une absolue cohérence. Elle lui vaut d’avoir duré et d’avoir séduit jusqu’aux historiens les moins inflammables. Suétone parle de son regard comme Talleyrand du jeune Bonaparte et du feu qu’il avait dans les yeux. Xavier Darcos situe son portrait du «monstre froid», vieux poncif cinématographique, entre la nécessaire sévérité et une réelle admiration. Bon équilibre pour expliquer, sans l’enjoliver, ce que fut le miracle de ce long règne. Car si l’on en juge par l’exposition et par la floraison littéraire qui la complète, de Virgile et Horace à Ovide, la propagande augustéenne aura été fertile en art.

On n’a jamais autant bâti, reconstruit, embelli Rome et ses capitales satellitaires. Non que tout y fût de marbre, comme le voudrait la légende. Mais le bilan monumental, architecture, sculpture et peinture, reste confondant. Qui d’autre qu’un fils d’Énée, à la fois Mars et Vénus, aurait pu autant professer la saine simplicité rustique des anciens, manifester autant de superbe et s’adonner aux plaisirs? Xavier Darcos, à qui rien de l’antiquité amoureuse n’est étranger, nous dépeint un Auguste ardent au sexe et actif jusqu’à sa mort. Ne descendait-il pas de Vénus en droite ligne? Le fameux portait du Vatican, trouvé dans la villa de son épouse Livie, l’affuble de deux accessoires liés à sa noble ascendance, une armure à trophées militaires et un Cupidon espiègle, qui singe le bras tendu de l’imperator. Les écrits licencieux de Properce, Tibulle et Ovide, souligne Xavier Darcos, confirment la face rose d’une époque trop longtemps ravalée à une froideur de manuel scolaire. Le même Ovide, avec ses Fastes, chanta, il est vrai, les cultes primitifs de la religion romaine, annonçant la geste de Chateaubriand et son Génie du christianisme. Mais comparaison, en histoire, n’est pas raison. Ceci dit, l’ombre de Napoléon se devine au détour de chaque page. La dernière est assurément la plus éloquente. À l’heure ultime, selon Suétone, Auguste se fit maquiller de blanc, de rouge et de noir, avant de lâcher en dieu des planches: «le spectacle est terminé». Acta est fabula.

Stéphane Guégan

*Xavier Darcos, de l’Académie française, Auguste et son siècle, ArtLys, 12€.

*Moi, Auguste, empereur de Rome, Grand Palais, Galeries nationales, jusqu’au 13 juillet 2014. Catalogue, éditions RMN/Grand Palais, 45€.

La vieillesse a sa jeunesse

Vous cherchiez en vain un moyen de tester vos amis ou vos collègues de bureau, de démasquer les tièdes… Ce moyen idoine, imparable, c’est la correspondance Morand-Chardonne. À la vue de ces mille pages dûment annotées, certains frissonneront d’horreur. Les gros livres, vous plaisantez ou quoi? Une petite injection de littérature, pour meubler les temps morts, cela suffit amplement. Et encore de la prose utile, responsable, partageable. Pas dérangeante. D’abord, qui c’est Chardonne? Les plus savants ou les plus âgés, si vous avez un peu chance, se souviendront vaguement que le très esthète François Mitterrand, dilection et provocation, raffolait du Bonheur de Barbezieux, sereine autobiographie de 1938… Pour les moins sensibles à son style, fait de concision altière et de légère ironie devant les intermittences du cœur et de la vie, Chardonne et ses douceurs charentaises ne suffisent pas à faire oublier le choix de l’Allemagne après la débâcle. Apparemment, la cote de Morand, pléiadisé, se porte mieux. C’est vite parler. Ne suscite-t-il pas aussi haine et détestation depuis que l’on juge les écrivains (surtout ceux de droite) à l’aune de leurs erreurs politiques? Ils sont encore nombreux ceux qui voient moins en lui l’homme pressé que l’homme occupé, la fulgurance née que le viveur trouble, et le réduisent à l’épisode maréchaliste et à ces éternelles poussées d’antisémitisme que Chardonne lui reprochait. Aux âmes pures, qui se boucheront le nez par crainte de se frotter à la réalité des textes et des hommes, on conseillera la lecture de ce que Bernard Frank, le critique littéraire le plus brillant de sa génération, a écrit de nos compères au cours des années 1950. Comment se fait-il que Frank, incarnation du sartrisme vertueux à ses débuts, ait pu se salir les doigts en tendant la main aux deux épurés de 1944?

C’est précisément ce que vous apprendra cette correspondance crépitante d’esprit, qui fournit tout ensemble la meilleure illustration du génie épistolaire français et une photographie exacte du Paris littéraire, au sortir des années de plomb. Si ces 800 lettres ne vous donnent pas le regret des époques à verve et des échanges sans filet, passez votre chemin. La plume en main, nos grands-pères ne craignent plus rien, tranchent et rient de tout, aussi goguenards, lucides ou cruels à propos de la guerre froide, de la bourse qu’au sujet de l’édition et de la presse. Les faits et gestes du milieu sont soumis à une surveillance piquante. C’est que leur retour sur le devant de la scène a débuté. Comme Morand l’exilé a du mal à y croire, alors qu’il en est le premier bénéficiaire, Chardonne lui confirme en avril 1957 qu’ils sont devenus les élus de la nouvelle vague, celle qui doit emporter les idoles du moment : «Cette mode, c’est Malraux, Camus, Sartre, un peu de communisme. Pour ces gars nous n’existons plus ; nous sommes des morts […]. Ce qui importe, c’est la génération qui a entre 30 et 40 ans.» Autant dire Bernard Frank, Déon, Hecquet, Blondin ou Nimier, le chéri de ces messieurs, qui le traitent en fils prodige et prodigue, épient sa santé flottante et encouragent même sa croisade pro-Céline. Morand et Chardonne se grisent en somme de leur jeunesse retrouvée, le clairon des Hussards les galvanise, la hargne de l’adversaire les soude. Car l’ennemi est bien là, il sort du bois dès que Morand, regonflé à bloc, se présente aux portes de l’Académie. Il y essuiera deux échecs avant de trouver le siège que Cocteau et Frank lui souhaitent dès 1957. Son élection, en 1968, suit de peu la mort de Chardonne. Sur leur relation, qu’on imaginerait pure des petitesses et méchancetés qu’ils attribuent aux autres, on lira la belle préface de Michel Déon et on méditera sa conclusion : «L’amitié entre homme de lettres cache d’insondables mystères.» Stéphane Guégan

*Paul Morand, Jacques Chardonne, Correspondance (Tome 1-1949-1960), édition établie et annotée par Philippe Delpuech, préface de Michel Déon, de l’Académie française, Gallimard, 2013, 46,50€. Ajoutons que Morand, dès qu’il en a l’occasion, parle peinture avec conviction et intelligence. Bref, sur toute la ligne, 1950, c’est bien 1917 recommencé.