Coup d’œil

Il y a regardeur et regardeur, comme il y a stupéfiant et stupéfiant. Régis Debray appartient au clan des «idolâtres heureux». Mais, à rebours de Baudelaire, cherche-t-il à «glorifier le culte des images»? Qu’il les aime passionnément, il l’a déjà maintes fois prouvé avec superbe et humeur. Chacun de ses livres récents questionne leur nature, leurs fonctions multiples, leur hémorragie planétaire et leur savoureuse ou dangereuse victoire sur l’écrit. De la vidéosphère qui nous enveloppe, il a forgé le concept et fixé les attentes. «Nous vivons, écrit-il, le temps des images, et c’est accroître ses plaisirs que de s’en donner l’intelligence.» On est donc loin de la dévotion béate, voire même du simple hédonisme, à quoi l’époque et sa tyrannie de l’éphémère nous poussent. Le flux médiatique, au contraire, n’a pas d’observateur plus vigilant et souvent plus caustique. La globalisation fait peur, lui reste confiant, charmé que les machines jettent aux quatre coins du monde autant d’occasions de se parler sans mot dire. Le rêve fou d’une totalité enfin accessible, caressé et défendu par Malraux, auquel Régis Debray rend un hommage réservé, ne lui fait pas pour autant baisser la garde. Dans Jeunesse du sacré (Gallimard, 2012), prenant à revers les résurgences régressives du temps présent, il avait choisi son camp, celui de Manet et de Duchamp, c’est-à-dire le camp des ennemis du divin réifié, de l’art littéral ou de l’icône bêtement utile.

Son livre avait une odeur de blasphème enjoué, ce qui est toujours bon signe. Le Stupéfiant image, collection d’articles et d’essais disparates, n’affiche pas une pareille unité, hors des choix, secrètement reliés, de son auteur. Il aurait pu suivre, ce faisant, l’injonction d’Aragon et du Paysan de Paris, auxquels il emprunte son titre rimbaldien. Puisque l’image est un opium à consommer sans modération, pourquoi freiner ses ardeurs et organiser son imagier? Le plaisir serait roi, la logique secondaire, les fins accessoires… En intellectuel français, formé à la cinémathèque et aux contacts de quelques mentors du siècle dernier, Régis Debray organise sa matière, distribue ces textes de circonstance selon une polarité majeure et six divisions nettes. Le lecteur des Contemplations de Victor Hugo sera peut-être d’abord surpris d’y retrouver le légendaire face-à-face entre la rumeur des siècles et la chronique des jours. C’est que l’image se présente ici comme investie d’un double pouvoir, celui de réveiller en nous les traces les plus archaïques de l’humanité autant que notre intimité la plus enfouie. La préface de l’ouvrage ne se charge pas de couleurs surréalistes au hasard. Régis Debray reconnaît aux images, cristallisations ouvertes d’idées et d’affects, une puissance d’émotion et d’intellection supérieure à la force du discours. Parce qu’elles nous regardent plus que nous les regardons, elles partagent avec la «parole vive», chère à Platon, le privilège de nous saisir entièrement. On en fera l’expérience en suivant Régis Debray dans le précieux dédale de ses préférences, de l’obscurité des cavernes au flash des photographes, de Rembrandt à Bacon, et de Jean Clair à Werner Spies, ces «éveilleurs», aussi insatiables et affranchis que notre éclaireur. Stéphane Guégan

*Régis Debray, Le Stupéfiant image. De la grotte de Chauvet au Centre Pompidou, Gallimard, 30€.

Rentrée littéraire (4)

Plongez… Parce qu’Ono-dit-Biot signe un vrai roman d’amour dans un monde menacé de ne plus savoir aimer et se perdre. Plongez… Parce que ses héros acceptent de l’être et refusent de laisser passer le train. Plongez… Parce que vous verrez du pays, des Asturies à Venise, dans leur vagabondage érotique et leur faux pas. Plongez… Parce que ce roman de 400 pages, qu’on lit comme s’il n’en comptait que 100, nous parle du monde d’aujourd’hui, circule des bobos de la Mecque artistique aux babas de la Terreur écologique, des musées ivres d’eux-mêmes aux journaux dociles d’échine. Plongez… Parce que les Espagnoles ont toujours fait vibrer la littérature française, récit vif, images acérées, émotions directes, situations loufoques, humour complice.  Plongez… Parce que notre corps ne s’arrête pas à notre corps, notre vie à notre vie, notre mort à notre mort. Plongez… Parce que les djinns des Orientales soufflent sur ce roman une manière d’apesanteur heureuse. Plongez… Parce que les immortels du quai Conti viennent de saluer en lui une des rares réussites de la rentrée. Plongez… Parce que l’azote des mots vaut tous les euphorisants. Plongez. SG // Christophe Ono-dit-Biot, Plonger, Gallimard, 21€.

 

Trois must !

Dimanche dernier, un peu avant l’ouverture au public, la queue s’allongeait à l’entrée de la Fondation Cartier, qui semble abonnée au succès. Celui de l’exposition Ron Mueck lui vaut une prolongation de trois semaines ! Petits et grands, les visiteurs sont de tout âge, de toute taille. Bref, un public homogène aux œuvres de Mueck, plus petites ou plus grandes que nature, comme on sait. Le décalage d’échelle leur assure à la fois un impact immédiat et un supplément d’âme. Première différence avec la sculpture hyperréaliste américaine, si méprisée en France. La seconde tient à l’esprit même de ces sculptures, issues d’un modelage très classique. Duane Hanson et George Segal s’en prenaient au consumérisme bedonnant des années fastes, Mueck épie et épingle une humanité en sursis, absente, malingre ou obèse, ces attributs de la mélancolie. À ce mot, le souvenir ressurgit des expositions décisives de Jean Clair où le public français a découvert l’artiste australien, exilé à Londres, au cœur donc des turbulences sociales et morales de la vie moderne. Non content de nous montrer un jeune Noir blessé, aussi étonné que saint Thomas, des ados en tongues, hésitant entre douceur morose et cruauté latente, ou encore une mère de famille, aussi grise que son pardessus, Mueck injecte ici ou là le souvenir des vieux maîtres, les pères d’un réalisme qui n’aura cessé de se réinventer, de Caravage à Caillebotte, de Courbet à Martial Raysse.

Londres, toujours, mais au musée Jacquemart-André, lui aussi habitué à drainer un public nombreux. On ne saurait trop l’encourager à prendre un bain de peinture victorienne. Collectionneur mexicain ayant fait fortune dans la téléphonie moderne, Pérez Simon a su s’entourer de belles choses et même du meilleur. La sélection de Jacquemart-André rend justice à son goût très sûr pour l’anticomanie fin-de-siècle, images d’un monde jeune, aux instincts presque innocents ou nettement pervertis, où le sentiment extatique le dispute donc aux appels pressants du corps, voire à l’ivresse des sens. Sans aller jusqu’à partager toutes les conséquences de « l’art pour l’art », théorie dangereusement française que seuls Swinburne, Wilde ou Beardsley firent siennes à satiété, cette peinture solaire, plus que scolaire, joue avec l’interdit moral, taquine les tabous et déplace les lignes. Longtemps frappé d’interdit, le nu féminin fait ainsi une entrée massive dans la peinture anglaise. Leighton, le plus doué, et Alma-Tadema, le plus insistant, bousculent les résistances de la pruderie insulaire. Comme Albert Moore, ils ont l’art du drapé dévoilant ou de la métaphore suggestive. La tentation était si grande de décorseter enfin le jeu des formes et les formes du nu que les préraphaélites se prirent au jeu, du vénéneux Rossetti aux moins extravertis, Millais et Burne-Jones, si soucieux de respectabilité. Victoria laissait faire pour le plus grand bonheur de ses sujets, moins bégueules assurément que la vieille typologie des nations, cette radoteuse, ne le voudrait. Une exposition réparatrice, en somme, et dispensatrice de voluptés rares.

Pas d’Anglais, au musée de la vie romantique, mais un grand nombre de peintres qui passèrent pour tels, vers 1820. Cette remarquable exposition nous ramène en effet à l’heureux temps où la jeunesse opposait vaillamment Lawrence et Bonington au sec davidien.  L’esquisse peinte n’a pas attendu les romantiques pour se voir reconnaitre un statut à part, esthétiquement et économiquement valorisé. Tout au long du XVIIIe siècle, on assiste à cette montée en puissance. Critiques et marchands n’ont pas de mots assez colorés pour dire le feu de l’esquisse, sa capacité à garder et communiquer la pensée plastique et poétique de l’artiste en son jaillissement premier. S’il y a changement progressif après 1800, il résulte à la fois d’une évolution marquante des finalités comme des conduites de la pratique picturale. Que ce mouvement n’ait jamais été homogène, l’exposition le souligne très bien. Forte d’une centaine de numéros, elle intègre largement le cursus académique à son panorama. Car l’esquisse romantique ne s’est pas toujours affranchie des conventions. Cela se vérifie, par exemple, en comparant l’approche qu’eurent les différents disciples de l’atelier Guérin, qui règnent sur une sélection très cohérente. Au regard de Géricault et Delacroix, Cogniet et Scheffer dissocient moins nettement l’esquisse de l’ébauche, l’inachèvement de la première et le fini auquel aspire la seconde. Bref, cela manque de folie, de licence et surtout d’imprévu au sens large.

Delacroix, de son côté, ne s’est pas seulement interrogé sur «la difficulté de conserver l’impression du croquis primitif» dans l’œuvre dite finie, il a su faire de cette phase initiale une expérience pleinement ouverte aux sollicitudes et aux accidents de la forme, s’inventant ainsi dans l’urgence du geste. Que dit-il à François Villot, en 1836, à propos de Médée, dont l’esquisse de Lille est justement fameuse? «J’ai commencé la Médée qui se débrouille.» Propos qui annonce la production de Picasso et Braque durant l’été 1911: le sujet, ici et là, fait signe imperceptiblement depuis un semis de traces et d’indices au sein desquels le motif se cherche, demande à se «débrouiller». De l’impératif delacrucien, qui fait vertu du vertige, l’exposition de Sophie Eloy donne d’éclatantes preuves, les esquisses du cul-de-four de la Guerre pour l’Assemblée nationale (Petit-Palais), du plafond de la Paix pour l’Hôtel-de-Ville (idem) et de la Chasse aux lions (Orsay). S’agissant de commandes et de décors officiels où les forces du mal jouent un rôle certain, le recours initial à l’informel renvoie à la métaphysique profonde de ces trois réalisations monumentales insignes. De Delacroix, qui domine l’accrochage par le nombre et le génie, on voit encore la vénitienne Suzanne et les vieillards (Lille), où le jeune Manet pointe son nez, le modello de la Vierge du Sacré-Cœur, l’esquisse du Christ au jardin des Oliviers, où la virilité espagnole de Jésus reste encore bridée, et la petite Annonciation de 1841, qui plut tant à Baudelaire et le ramenait presque à l’iconographie ancienne des concerts d’anges baroques. À ce stade, pour Delacroix, tout était possible. Stéphane Guégan

*Ron Mueck, Fondation Cartier, exposition prolongée jusqu’au 27 octobre.

*Désirs et volupté à l’époque victorienne, musée Jacquemart-André, Institut de France, jusqu’au 20 janvier 2014. Catalogue très fouillé sous la direction de Véronique Gérard-Powell, 39€.

*Esquisses peintes de l’époque romantique, Musée de la Vie romantique, jusqu’au 2 février 2014. Catalogue sous la direction de Sophie Eloy, Paris-Musées éditions, 30€.

L’indompté

Après Renduel, le dénicheur de Gautier et Borel, mais avant Lemerre, le bêcheur de Parnassiens, Poulet-Malassis fut l’honneur de la librairie française, quoique sa passion des livres impeccables, des auteurs intraitables, et sa détestation du Second Empire l’aient conduit en prison… De pareilles flétrissures ne l’attinrent qu’à peine, elles l’obligèrent seulement à ruser davantage afin de continuer à défendre la vraie littérature, celle des oubliés, vite balayés par les lois du marché, et celle de ses amis, bien vivants comme lui. Baudelaire et Banville étaient du nombre. Gautier, l’aîné chéri, et Balzac, le mort adulé, donnaient un cachet supplémentaire à cette jeune pléiade, aussi indisciplinée que l’ancienne. Malassis n’écartait aucune époque et aucun genre de sa folie littéraire. Son goût des polissonneries de l’ancien temps exigeait pourtant d’autres précautions, de même que les brûlots qui ciblaient les abus du pouvoir en place. Quarante-huitard miraculé et chartiste défroqué, il avait rejoint la bohème parisienne pour se refaire un destin. On le vit dès 1850 frayer avec Baudelaire et Champfleury, naviguer entre second romantisme et réalisme. Issu d’une vieille famille d’imprimeurs d’Alençon, il devint bientôt l’éditeur de ses « camarades ». Après dix ans de publications gênantes, souvent mis à l’amende, il fut jeté au trou et s’exila en 1863.

Bruxelles s’imposa alors comme la seule ville où il pût exercer son torpillage continu… Paris lui manquait bien plus que l’argent avec lequel il jonglait en seigneur des lettres. Car loin de céder à la logique capitaliste du XIXe siècle, où s’illustrèrent Charpentier et Michel Lévy, l’imprimeur d’Alençon tirait fierté d’y avoir résisté en pariant sur la rareté des textes et des tirages. Si son plus grand titre de gloire reste la rocambolesque publication des Fleurs du mal et leur condamnation en 1857, le détail de sa vie et la richesse de son catalogue en font un objet de curiosité et d’admiration inépuisable. Claude Pichois a consacré un livre rageur à cet homme auquel il vouait une sorte de culte, égal à celui de Malassis pour son propre panthéon. C’est, évidemment, l’amour inconditionné de Baudelaire qui les rapprocha, un amour entier qui les forçait à glisser sur les petits côtés, assez nombreux, voire indignes, du grand homme. On ne peut en effet lire la correspondance de Malassis, et notamment ses pages sur l’agonie du poète des Fleurs, sans aimer à notre tour cet éditeur hors norme, aussi ravagé par la lente éclipse de l’écrivain aphasique que soucieux de contribuer au monument des Œuvres complètes. L’élévation de cœur et d’esprit de Malassis n’a peut-être trouvé meilleur terrain pour s’exprimer que la riche personnalité de Charles Asselineau, écrivain de race, grand complice de Baudelaire et son premier biographe. Les lettres qu’il lui adressa entre 1854 et 1873 n’étaient que partiellement connues. Leur lecture complète est une révélation. À ranger, l’amertume en moins, du côté du Journal des Goncourt dont les éditions Champion nous régalent depuis quelques années. Toute l’époque y revit, indomptée, entre Courbet et Manet.

– Auguste Poulet-Malassis, Lettres à Charles Asselineau (1854-1873), édition établie, présentée et annotée par Christophe Carrère, Honoré Champion éditeur, 90€.

Portrait d’Asselineau par Baudelaire,
dessin à la plume, vers 1850

Auteur d’une somme indispensable sur Leconte de Lisle (Fayard, 2009), Christophe Carrère a rassemblé, et relu sur manuscrit quand cela était possible, l’ensemble des lettres que Malassis adressa à son grand ami. Leur transcription enfin fidèle et leur riche annotation invitent à reconsidérer ce personnage haut en couleurs, depuis ses qualités de plume et son flair d’éditeur jusqu’à sa biographie intime et son urbanité d’aristocrate. De surcroît, le milieu du livre et de la presse, entre Second Empire et IIIe République, réalisme et Parnasse, foisonne ici dans la lumière nette qu’affectionnait Malassis et qu’il exigeait de ses proches. On ne devenait pas son ami par hasard. Asselineau fut l’un des rares hommes de lettres dont il respectait à la fois le goût et le sérieux, sans parler de leur passion pour le romantisme de 1830, ses aigles comme ses marges. Adeptes tous les deux de «l’art pour l’art», ainsi que Banville le rappela fermement sur la tombe d’Asselineau en 1874, ils surent, les premiers, et mieux que quiconque, comprendre le génie spécial de Baudelaire. L’affaire des Œuvres complètes, où Michel Lévy se comporta si mal, démontre leur pugnacité à imposer le plus grand écrivain français du temps. «Car il faut que cela ait lieu», écrivait Malassis à Asselineau, le 7 juin 1866. Deux ans plus tard, le second publiait sur Baudelaire la première étude sérieuse. Elle était illustrée de trois gravures. Courbet et Manet avaient tenu à en être.

Parole au roman

Il y a un emportement, une fièvre propre au mitan des seventies, comme on disait à Libé quand j’y travaillais avec Alain Pacadis et quelques autres. Tout faisait vague, tout faisait vogue. Les has-been, comme on disait encore, déploraient pieusement la fin des idéologies, la mort de leurs misérables avant-gardes et le retour d’un dandysme fier de ses désillusions joyeuses. Le rock et la peinture, du rejet commun des vieilles lunes, avaient tiré un fracas de sons et de rythmes neufs. La littérature française aussi, malgré sa lourdeur légendaire! Mais peu surent liquider le passif du «nouveau roman» ou du faux roman, compliqué de mauvaise conscience structuraliste, comme Jean-Jacques Schuhl. Ne lui prêtons pas pour autant de mauvaises pensées ou quelque innocence rétrograde. Ses premiers livres n’aspirent aucunement à redresser les idoles démolies par cinquante ans d’avant-garde. Rose poussière et Télex n°1 réinventent une modernité qui avait fini par oublier que la beauté était fille, et non esclave du temps. Secoué alors par Warhol, Burroughs et le cinéma américain, Schuhl revenait en somme aux principes de Baudelaire, dire le présent sans enflure, mais par le détour des nouveaux modes d’information, auxquels Télex n°1 confronte son style ondoyant et percutant, ses personnages sans identité stable et une temporalité plus que centrifuge. «Je pars de l’idée que nous agissons constamment sur un fonds d’images – que nous les ayons vues ou non.» Images et textes, du reste. Un vrai palimpseste de signes en mouvement qui fait éclater, en premier lieu, le cadre de la fiction. Poussé par son principe générateur, Télex n°1 joue avec les bandelettes de papier dont chaque chapitre serait la momie déroulée, sinon révélée (la référence à Théophile Gautier, p. 44, tient de l’aveu). La vie moderne se déploie donc parmi les spectres d’une mémoire en recomposition incessante, qui nous pénètrent de mille parts, pour le meilleur et pour le pire. Schuhl n’est pourtant pas de ceux qui écrivent pour enlaidir et appauvrir l’existence de ses héros et de ses lecteurs. Au contraire, Télex n°1 se veut une invitation au dépassement de sa condition, à une sorte de dépossession de soi, de renaissance à volonté. Sortir de son propre moi, tel est le jeu suprême. Car la tyrannie des apparences ne se referme que sur ceux qui refusent de le jouer jusqu’au bout. L’accessoire donne ici accès au principal. Vivons comme des téléscripteurs, à jet continu, en imprimant à nos existences, en recyclant à nos fins, le flux des formes contemporain: «peut-être les mythes – fût-ce un certain rire ou un porte-cigarette – ne sont-ils là que pour nous inviter à ne pas être nous-mêmes et à nous diviser à l’infini?» Les mythes de Schuhl avaient un aspect volontairement suranné en 1976, le Ritz, Twiggy, Louise Brooks, Schiaparelli, les Stones, Baudelaire, Champollion (toujours les momies!) ou encore ces bons vieux Lénine et Mao. Autant de noms et de lieux qui sentaient a priori le bréviaire, souvent ironique et corrosif, d’un autre âge. Mais là est la force du roman qu’il jette son petit personnel au cœur d’une fiction volontairement affolée, finement déglinguée, qui galvanise les jolis fantômes dont elle a besoin pour s’épanouir en mythe d’elle-même. Les seventies pulsaient, c’en est la preuve crépitante. Stéphane Guégan

*Jean-Jacques Schuhl, Télex n°1, Gallimard, L’Imaginaire, 8,20€

Au milieu des années 70, Alain Finkielkraut a 25 ans. Formé dans la religion de Blanchot, Barthes et Derrida, il enseigne la littérature comme si elle fonctionnait en circuit fermé, coupée du monde qu’elle n’aurait plus vocation à «représenter»… S’abstraire, s’en tenir au signe en soi, c’était être moderne… Dès qu’il y a de l’absolu, il y a religion. Finkielkraut va rapidement s’en défaire, il le raconte avec humour dans Et si l’amour durait, où se rechargent sa passion du roman comme parole singulière et sa détestation de la modernité comme négation du «désordre amoureux». Depuis le livre qu’il a cosigné en 1977 avec Pascal Bruckner, il n’a jamais cessé de brocarder les nouveaux prêtres de la révolution sexuelle, de la dépense libidinale, et leur refus de penser l’accord du cœur et du corps, pour le dire à la façon des anciens. Est-elle si ancienne, du reste, cette Madame de Lafayette ? Sont-ils si désuets, ridicules, les atermoiements et les choix de Madame de Clèves? Et faut-il toujours juger du passé à partir d’un présent qui nous aurait délivrés de tous les blocages de nos aînés ? Cette vanité rétrospective est la marque même d’une certaine naïveté progressiste, incapable d’entendre une autre vérité que la sienne, et rejetant l’amour, don de soi et non simple désir, parmi les illusions ou les aliénations à proscrire. Outre Madame de Lafayette, remise en selle par une récente et significative polémique, Ingmar Bergman, Philip Roth et Milan Kundera offrent tour à tour à Finkielkraut leurs contre-feux, puisque feu il y a. SG

*Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait, Gallimard, Folio, 5,40€

Guillaume le conquérant

Les anniversaires en ce début d’année nous bousculent. Après Le Sacre et ses tempi affolés, Alcools et son ivresse indémodable. Stravinsky, Apollinaire, 1913… Il ne manque que la réouverture du musée Picasso à notre bonheur… En cent ans, Alcools n’a ni déchu, ni déçu. Entre Rimbaud et le premier surréalisme, qui en fit sa sainte patronne, on ne voit guère poésie «si orgueilleusement jeune», pour le dire comme Max Jacob. Depuis Céret, où il villégiature avec Picasso et Eva Gouel, le poète accable son ami et confrère d’éloges : «Voilà du sublime !» Max, dédicataire de Palais («Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée»), le compare à Shakespeare pour la bigarrure de style, le mélange incessant de tons, du sérieux au scabreux, et lui fait gloire d’échapper à «l’intelligence commune». Paru en avril 1913, Alcools s’ouvre sur un frontispice cubiste, le portrait de l’auteur par Picasso, qui a suivi de près le tirage de sa gravure. Picasso veut du noir, pas du bleu, qui siérait mieux au Mercure de France, l’éditeur du livre, vieille maison marquée de vieux symbolisme… Mais le temps n’est plus au bleu. Et Picasso le sait mieux que quiconque. Ce portrait et sa figuration diffractée, ironique, Apollinaire en a reconnu la ressemblance et l’utilité. Derrière ses facettes factieuses se devine une poétique partagée. L’absence de toute ponctuation dans Alcools, qui donne un air de fête au moindre signe, les effets de collage, les sensations et les idées télescopées, l’espace et le temps redéfinis, et cette façon primitive de révéler la vérité humaine des anciens mythes, médiévaux ou tropicaux, établissent un lien direct avec le monde de Picasso et ses modes de penser en image.

On se félicite donc de retrouver le dit portrait au seuil de l’édition Folio du centenaire, qui comporte d’autres surprises et un lexique bien utile à qui veut se donner quelques armes contre «l’obscurité» voulue de certaines tournures. Les poèmes les plus célèbres, du futuriste Zone aux plaintes verlainiennes, ont acquis une telle autorité dans le monde scolaire qu’on glisse sur le reste. Or la richesse d’Alcools, loin de se réduire à l’insolite de quelque «boutique de brocanteur» (Duhamel), découle d’un imaginaire aux ramifications multiples, et d’une mythologie personnelle frottée aux surprises de la vie moderne. Les premiers détracteurs du volume, inaptes à en gouter le mélange, s’acharnèrent sur son «manque d’unité» et sa «cohésion» défaillante. La jeune NRF, via Ghéon, exigeait plus d’un livre si attendu que son «charme composite», cubisme dont elle ne percevait pas la raison. La revue pensait encore que Maurice Denis était un peintre considérable et que la vogue de Picasso passerait ! Gide, qui venait de rater Proust, prit plaisir à l’éreintement d’Apollinaire, où il voyait un épigone farfelu de François Villon. Sa vue courte, en poésie, se vérifiait une fois de plus. Peu de critiques firent mieux. Du moins certains eurent-ils l’esprit de citer d’autres noms à l’appui de la nouveauté d’Alcools, Nerval, Rimbaud, Laforgue, Mallarmé, Jarry ou Nietzsche.

Quitte à simplifier un livre pareil, Emile Sicard eut au moins le courage de prendre son titre au sérieux. Les vers d’Apollinaire arrachaient ! Ça ressemblait aux boissons «américaines», ça sentait l’éther et l’opium, toutes substances chères à la bande à Picasso. Par le faux débraillé des poèmes et l’aveu des frasques de la nouvelle bohème, la presse était fatalement ramenée au portrait liminaire. Dans sa biographie du poète, Laurence Campa vient d’en donner la plus juste analyse : «Investi d’un très haut degré de plasticité grâce aux rapports nouveaux entre les lignes, les plans, les couleurs et les détails réalistes, il libérait l’énergie vibratoire de la vie et livrait une image parfaitement exacte de la poésie d’Alcools : ombre et lumière, discipline et fantaisie, singularité, exemplarité, distillation du réel, prolifération du sens, jeux du cœur, de l’esprit et du langage, alliance d’héritages et d’inventions.» Et moi aussi je suis peintre ! Ce devait le titre d’un recueil de cinq calligrammes dont la guerre de 14 repoussa la publication… Si la vie d’Apollinaire est digne d’être peinte, c’est qu’elle est à la hauteur de ses passions héroïques et du besoin de «se donner une identité par l’écriture» (Michel Décaudin). Brève, mais intense et active, plus volontaire que brouillonne, elle offre son compte de séductions et d’énigmes à ceux qui cherchent à prendre l’exacte mesure et le sens d’un destin pleinement romanesque, où l’échec littéraire et amoureux, moins cruel que ne le veut le mythe du mal-aimé, reste une des sources premières de l’action.

Le livre de Campa, énorme et léger, érudit et vif, maîtrise une information confondante sans y noyer son lecteur. Nombreux et périlleux étaient pourtant les obstacles à surmonter. La Belle époque ne bute-t-elle pas sur la méconnaissance, de plus en en plus répandue, de notre histoire politique? La poésie, elle, n’attire guère les foules, encore moins celle d’une période que l’on présente habituellement comme intermédiaire entre le symbolisme et le surréalisme. Et que dire du milieu pictural, si ouvert et cosmopolite, dont Apollinaire fut l’un des acteurs et des témoins essentiels ! Comment aborder enfin le nationalisme particulier de ce «Russe», né en Italie de père inconnu, et fier de défendre l’art français avant de se jeter dans la guerre de 14 par anti-germanisme ? Or la biographie de Campa ne se laisse jamais déborder par l’ampleur qu’elle s’assigne et la qualité d’écriture qu’elle s’impose. On ne saurait oublier la difficulté majeure de l’entreprise, Apollinaire lui-même et sa méfiance instinctive, nietzschéenne, des catégories auxquelles la librairie française obéissait servilement. Ce n’était pas son moindre charme aux yeux de Picasso. Pour avoir refusé la pensée unique et la tyrannie de l’éphémère, ces dieux du XXe siècle, l’écrivain et le critique d’art restent donc difficiles à saisir. Nos codes s’affolent à sa lecture. Il faut pourtant l’accepter en bloc. On aimerait tant qu’il ait prêché le modernisme sans retenue, au mépris de ce que l’art du jour mettait justement en péril, dans une adhésion totale à chacune des nouveautés dont se réclamaient ses contemporains. Entre 1898 et 1918, de la mort de Mallarmé à la sienne, il fut pourtant tout autre chose que le chantre abusé des avant-gardes européennes.

Fils d’une aventurière, une de ces Polonaises en perpétuel exil qui vivaient de leur charme et de leur intelligence sur la Riviera, Wilhelm de Kostrowitzky a fait de brillantes études avant de convertir son goût des livres en puissance littéraire. D’un lycée à l’autre, au gré des finances aléatoires de sa jolie maman, il s’acoquine à quelques adolescents grandis aussi vite que lui. Certains devaient croiser ses pas plus tard, et se faire un nom à Paris. Sur le moment, on partage déjà tout, les livres interdits, Sade ou Baudelaire, les histoires de fille et les rêves d’écriture. L’ambition est le meilleur des ciments, de même que l’envie de rejoindre, tôt ou tard, la modernité parisienne, symboliste ou décadente. Les cahiers du jeune homme, laboratoire du rare, fourmillent de mots et de citations pris aux ouvrages les plus actuels comme les plus oubliés. Henri de Régnier et les fabliaux du Moyen Âge y cohabitent avec la simplicité, si naturelle en comparaison, d’un Francis Jammes. La famille gagnant Paris en 1899, Wilhelm se cogne aux nécessités de l’existence, accepte mal désormais l’autorité de sa mère et ses habitudes de contrebandière. Si son frère opte pour la banque, lui choisira la littérature après avoir renoncé à la cuisine boursière. Les bibliothèques d’emblée lui ouvrent leurs richesses. Familier de la Mazarine, il se fait vite remarquer du conservateur, Léon Cahun, qui lui présente Marcel Schwob, proche de Jarry et superbe représentant d’un merveilleux fin-de-siècle qu’Apollinaire va rajeunir.

La Revue blanche publie en juin 1902 Le Passant de Prague, précédé de son baptême poétique, trois courtes pièces, d’un ton voilé très verlainien, parues dans La Grande France en septembre 1901. L’innombrable bataillon des débutants parisiens compte un nouveau nom, plus facile à prononcer lorsqu’il se met à signer de son patronyme de plume, autrement solaire et séduisant. Le changement s’est produit en mars 1902 – ce siècle avait deux ans ! – avec la publication de L’Hérésiarque, tout un programme, qu’accueille la moribonde Revue blanche. Mais un nom n’existe que s’il sonne et résonne lors des soirées littéraires qu’affectionne une époque de parole libre et de revues éphémères. Plus encore que la poésie, trop lente à se défaire d’un symbolisme exténué, c’est la peinture qui lui fait alors entrevoir d’autres possibles. En quelques mois, le douanier Rousseau, Vlaminck, Derain, Picasso et Marie Laurencin, dont il s’amourache, entrent dans la vie et les mots du poète. Jusqu’en 1910, et le virage professionnel que constitue l’entrée à L’Intransigeant et la rédaction de chroniques d’art régulières, Apollinaire polit son œil à la plus exigeante des écoles, celle des ateliers ou des Salons de la capitale, et des polémiques que suscite le cubisme et futurisme italien. Les flambées fauves de 1905, au fond, l’ont moins transporté et convaincu que les chimères du douanier Rousseau et la gravité de Picasso, celle des saltimbanques tombés du ciel comme celle du cubisme, sauvage, physique et ludique.

«Ordonner le chaos, voilà la création, écrit-il en décembre 1907 à l’intention de Matisse. Et si le but de l’artiste est de créer, il faut un ordre dont l’instinct sera la mesure.» Mais l’ordre qu’il encourage à suivre, et à réinventer, ne concerne que les artistes tentés par un formalisme hasardeux ou vide de sens. Si «l’expression plastique» en peinture équivaut à «l’expression lyrique» en poésie, c’est bien que ces deux langages ont vocation à converger plus qu’à s’exclure. A oublier cette vérité ou à restaurer l’allégorie, comme il le reprochera aux futuristes trop durement, on assèche ou on gèle le langage des formes. Du reste, Apollinaire ne rabat jamais le cubisme qu’il aime, celui de Braque et Picasso, sur la rationalité austère et affichée de leurs supposés coreligionnaires. Cette peinture est moins affaire d’esprit pur que d’énergie vitale, déployée à la pointe de ses arrêtes et de ses volumes tendus vers le spectateur. Quoi de mieux qu’un livre illustré pour redire l’accord repensé de la peinture et de la poésie ? Ce livre, publié par Kahnweiler en novembre 1909, ce sera L’Enchanteur pourrissant, où les bois gravés de Derain accompagnent de leur sensuelle âpreté les délires métamorphiques dont la figure de Merlin est à la fois l’objet et l’enjeu. Boudé par les uns, le livre pose définitivement son auteur aux yeux des autres. Lors du Salon des Indépendants de 1910, Metzinger expose un portrait cubiste de ce champion des modernes.

Avec son ami André Salmon, Apollinaire a gagné ses galons d’arbitre du goût. La publication des Onze Mille Verges, anonyme mais vite démasquée, l’avait précédemment auréolé d’une légende sulfureuse, qu’il s’emploie à entretenir par ses multiples aventures, ses écrits licencieux et sa fréquentation de Picasso, que la vie sexuelle de ses amis a toujours passionné… La presse à gros tirages lui permet d’accéder à une notoriété plus sure! L’Intransigeant, de tendance nationaliste, tire à 50 000 exemplaires. Sa ligne politique ne déplaît pas à l’écrivain, qui n’a jamais caché son agacement devant les rodomontades du Reich allemand et ses provocations depuis 1905. L’Intransigeant, c’est la tribune idéale pour évaluer l’art du présent hors de toute allégeance aux avant-gardes. De cette servitude, Guillaume fait une chance, et une tribune. N’en déplaise à Marinetti, Picabia et Duchamp, l’art du XXe siècle  ne peut s’enfermer dans le culte d’une nouveauté exaltée pour elle-même. Quand bien même il faut donner voix et forme à «l’air du temps», la liberté du créateur lui semble préférable aux coteries et aux chapelles, qu’il fuit avec constance et dont il dénonce l’étroitesse de vue. «J’émerveille», telle est sa devise. Surprendre, son viatique. Et, en 1911, il l’épouse jusqu’à se laisser embarquer dans l’une des affaires qui auront le plus défrayé la presse, les vols du Louvre.

Guillaume Apollinaire et André Rouveyre,
le 1er août 1914

S’il n’a rien à voir avec la disparition de la Joconde, le poète est très lié au trouble Géry Pieret, qui a subtilisé des têtes ibériques de pierre dont l’archaïsme a ravi le Picasso des Demoiselles d’Avignon Les trois larrons décident de les restituer quand le vol du Vinci, auquel ils sont étrangers, plonge le Louvre et la police en un juste émoi. Seul Apollinaire, emprisonné du 7 au 12 septembre, s’acquittera de sa petite dette envers la société. Picasso n’a pas brillé par son courage lors de la confrontation voulue par le juge. Ce ne sera pas la dernière dérobade du peintre, à qui les faux-fuyants du cubisme dit analytique et des papiers collés vont si bien. Du reste, en ouverture des Soirées de Paris, la revue qu’il fonde avec Salmon et André Billy, le critique assène quelques vérités aux thuriféraires de «la peinture pure» : «Du sujet dans la peinture moderne», en février 1912, claironne moins un affranchissement salutaire qu’il n’enregistre ses limites : «Les nouveaux peintres […] n’ont pas encore abandonné la nature qu’ils interrogent patiemment. Un Picasso étudie un objet comme un chirurgien dissèque un cadavre.» Un mois plus tard, Apollinaire enfonce le clou, à l’occasion de l’exposition des futuristes chez Bernheim-Jeune. Sa recension est d’une violence égale aux vociférations ultranationalistes de Marinetti, le mentor du groupe. Apollinaire lui répond vertement et souligne leur dépendance à l’égard de l’art français, autant que leur conception viciée du sujet, trop dépendante encore de la vielle narration ou lyrisme sentimental que Picasso a répudiés.

Mais le piège des Italiens ne se refermera pas sur Apollinaire, qui reconnaît les vertus roboratives du futurisme. Ainsi son enthousiasme pour Delaunay et la peinture simultanée doit-il s’évaluer à l’aune des tensions du milieu de l’art parisien, gagné par la surchauffe patriotique de l’avant-guerre. En mars 1913, lors du Salon des Indépendants, L’Equipe de Cardiff de Robert Delaunay, tableau à sujet, lui arrache des cris de victoire guerrière, d’autant plus que son  article se lit dans Montjoie ! La revue de Rocciotto Canudo, un Italien de Paris très hostile à Marinetti s’affiche comme l’« Organe de l’impérialisme artistique français », accueille aussi bien Cendrars et Salmon que Léger, Delaunay, Satie et Duchamp-Villon. Plus qu’une officine réactionnaire, tarte à la crème d’une certaine histoire de l’art, Montjoie ! contribue à la recomposition nationaliste de l’Europe artistique dont Apollinaire est partie prenante sans xénophobie. Ses deux livres majeurs de l’année, les Méditations esthétiques et Alcools en portent trace. Mais on peut avoir l’esprit large et le cœur français. Comme Canudo et Cendrars, le poète de Vendémiaire est de ces « étrangers qui s’engagent ». Il fait une première demande dès le 5 août 1914, elle sera repoussée. Rebelote fin novembre. Plus appuyée, la requête aboutit. Sous l’uniforme de 2e canonnier-conducteur, Apollinaire fait ses classes à Nîmes, où il file le parfait amour avec la Lou de ses futurs poèmes de guerre.

De cette guerre, tellement moderne par son alliance de haute technologie et de bas instincts, de mélancolie et d’énergie, de peur et de surpassement de soi, Apollinaire va traduire les tristesses et les beautés. Il en fut l’Ovide et l’Homère. Aux poèmes de l’absence et de l’attente répond l’éclat paradoxal, explosif, de certains calligrammes, qui ont tant fait pour rejeter leur auteur parmi les suppôts d’un «patriotisme niais» ou d’une virilité risible. Il faut croire que notre génération, celle de Laurence Campa, n’a plus de telles préventions à l’égard du poète en uniforme ! Lequel, comme Campa le montre aussi, n’oublie pas le front des arts jusqu’en 1918 (il meurt un jour avant l’armistice !). Ajournés pour cause de conflit, Les Trois Don Juan paraissent en 1915. Là où Apollinaire voyait ou affectait de voir un expédient alimentaire, le lecteur d’aujourd’hui découvre avec bonheur une des plus heureuses divagations, drôles et érotiques à la fois, sur ce grand d’Espagne, obsédé de femmes et repoussant la mort et l’impossible à travers elles. Cette fantaisie admirable, qui absorbe Molière comme Byron sans le moindre scrupule, respire, au plus fort du conflit, l’immoralisme des Onze mille verges… Après son retour du front, le trépané va accumuler les aventures les plus audacieuses, signer des préfaces, seconder les galeries qui se lancent ou se réveillent. Adulé par la nouvelle génération, du Nord/Sud de Reverdy à Breton, Soupault et Aragon, il s’associe à deux des événements cruciaux de 1917, Parade et Les Mamelles de Tirésias. L’argument de ce drame archi-loufoque situe à Zanzibar une étrange permutation des sexes et la relance d’une natalité en souffrance. Les Mamelles remportent un tel succès qu’une poignée de peintres, se sentant outragés, dénoncent publiquement cette supposée charge du cubisme. Gris, Metzinger et Severini signent cette protestation ridicule. Oui, il y a bien cubisme et cubisme en 1917. Le poète soldat, en dépit de son culte de la «raison», avait choisi son camp. Celui de Picasso et du surréalisme à venir. Il est mort, en somme, les armes à la main. Stéphane Guégan

*Guillaume Apollinaire, Alcools, Folio Gallimard, 4,20€

*Laurence Campa, Guillaume Apollinaire, Biographies, Gallimard, 30€

*Guillaume Apollinaire, Les Trois Don Juan, Gallimard, coll. L’imaginaire, 9,50€

Haro sur le Grand Siècle

Marc Fumaroli n’a pas son pareil pour secouer les certitudes de l’histoire culturelle et rafraîchir notre vision de ce que l’on appelait encore, avant la réforme des programmes scolaires, l’âge classique. Son inutilité semble aujourd’hui une évidence à la plupart des enseignants. Au lieu de s’en attrister une fois de plus, on notera que le mépris des vieilles humanités, poussé à ce degré d’intolérance, rappelle les débats qui avaient agité le monde savant sous Louis XIV et Louis XV, et auxquels nous ramène avec science et humour le dernier ouvrage de Fumaroli. Les trois préfaces qu’il agrège, livres en soi, en forment un quatrième dont l’interrogation principale touche à l’exercice même de la littérature et des arts sous les derniers Bourbons de droit divin. Qu’en est-il en effet de «l’indépendance libérale d’un Montaigne» quand l’absolutisme monarchique exerce sur ses sujets une autorité plus implacable que le rejet janséniste du libre arbitre? Le Sablier renversé, beau titre, qui fait songer à Gautier et Baudelaire, se situe volontairement à la croisée de la réflexion politique, de l’anthropologie chrétienne et de la guerre du goût. La querelle des anciens et des modernes, déclenchée par Perrault en 1687 sous un déluge de flagornerie courtisane, et entretenue tout au long du XVIIIe siècle par l’anticomanie ambiante, ne résume qu’en apparence le propos de Fumaroli. La vraie question qu’il pose, si actuelle, recoupe davantage l’équilibre des pouvoirs et des devoirs dans la société civile.

On ne pouvait pas mieux l’aborder qu’en partant du génial Gracián. L’Homme de cour est le titre fallacieux sous lequel parut, dans une traduction flottante, le grand livre épigrammatique du jésuite espagnol. Autour du roi soleil, les représentants de l’ordre ignacien jouissent alors d’une faveur certaine. C’est qu’ils ont poli leurs griffes avec le même opportunisme qu’Amelot le texte de Gracián, toilettage qui lui valut de devenir un best-seller et un bréviaire de stratégie laïque jusqu’à Guy Debord. Pourtant, L’Art de la prudence, si l’on revient au titre originel, ne prêche aucunement la diabolisation du collectif ni le sacrifice de sa dignité aux «ambiguïtés du monde temporel» et aux ajustements qu’elles imposent. On conçoit qu’une telle discipline, nourrie de Sénèque, ait pu susciter l’enthousiasme de certains penseurs, Bayle entre autres, irrités par l’abaissement des écrivains pensionnés par le roi. Au titre des contre-pouvoirs, qui inaugurent les Lumières, Fumaroli place aussi très haut la société lettrée des salons, souvent féminins, dont la liberté d’esprit et de corps fait le bonheur des Historiettes de Tallemant des Réaux. Leur rôle, après la Régence et la crise de la culture rocaille, sera d’autant plus crucial que le gouvernement royal, courant après le prestige perdu de Louis XIV, entendra ramener les arts dans l’orbite du « grand goût » et de la morale en acte. Mais ce dressage « romain » n’épuise pas la richesse du XVIIIe siècle, comme Fumaroli le souligne, en conclusion, avec soulagement.

Il fut un temps où l’on n’écrivait guère par vocation sacrée ni obsession d’être publié. Écrire revenait à parler, à converser autrement, librement, à prolonger sa vie plus qu’à la grimer ou la flatter, sans égards pour les bienséances et la censure qu’imposait la chose imprimée. Pour s’être plus que d’autres méfié des servitudes et des risques du livre, Tallemant des Réaux (1619-1682) fut un auteur tardif. On parle bien de bombe à retardement… Il n’a rejoint le cercle des classiques confirmés, ou fréquentables, qu’en 1960, grâce aux bons soins d’Antoine Adam, sourd aux préventions esthétiques et morales qui s’étaient accumulées sur le manuscrit des Historiettes. Cet éminent professeur de la vieille Sorbonne, bon connaisseur du Fracasse de Gautier, cédait volontiers au magnétisme de la littérature Louis XIII. Verdeur de vue et style brutal, souci du détail et mépris de la composition, réalisme en un mot, Tallemant préfère regarder de près que juger de haut. Comme il se fiche de bien écrire, il excelle à brosser son époque telle qu’il l’a vécue. D’autres, dès avant Voltaire, peindront le Grand siècle avec les couleurs guindées d’un mythe toujours vivace. Le témoignage de Tallemant en sape par avance les fondations, la rhétorique, l’hypocrisie, la veulerie ancillaire et la fausse majesté. Dans son admirable préface, vrai morceau de littérature libertine, au sens que le premier XVIIe donnait à ce mot, Michel Jeanneret examine une à une les audaces de cette chronique déniaisée d’un temps qu’on découvre moins corseté, et moins fermé au mouvement brownien des sociétés modernes. Parce qu’elles en recueillent l’écume, récits, intrigues et confessions intimes, les Historiettes épousent le parti et la verve des élites lettrées où le talent l’emportait sur la naissance, le fait et l’effet sur les cachoteries assommantes. Mme de Rambouillet, Mme de Scudéry et Ninon de Lenclos furent les muses d’une fronde des esprits affranchis et des mœurs déliées. Imagine-t-on aujourd’hui une plume capable de s’amuser des plus hauts personnages de l’État comme Tallemant et ses amies le faisaient d’Henri IV, de Richelieu et de Louis XIII ? Verbe et parole découvrent les joies de l’escrime. C’est l’autre cour, celle qui mène à Rétif, aux romantiques et aux Hussards. Nimier assouplissait ses épées en lisant le cardinal de Retz, l’ami de Tallemant… Il fut enterré, belle sortie, non loin de Molière qu’il tenait pour le génie de son siècle. Stéphane Guégan

*Marc Fumaroli, Le Sablier renversé. Des Modernes aux Anciens, Gallimard, collection Tel, 22€

*Tallemant des Réaux, Historiettes, choix et présentation de Michel Jeanneret, Gallimard, Folio classique, 12,50€.

Flaubert l’énorme !

Côté mots, il n’y avait guère moins conciliant. Écrire le français, avoir du style, oublier sa petite personne et ses petites misères, se faire «énorme» par la plume et l’encre la plus noire, c’était tuer le bourgeois en soi et rire des «bassesses» qui accablent l’âge démocratique. Contrairement à ce que l’on répète, les romantiques de 1830, et Flaubert se réclamait d’eux, ont moins haï la sainte égalité républicaine que ses effets d’éteignoir et sa noblesse sans cesse bafouée. L’Éducation sentimentale se comprend depuis Sade, lecture constante de Flaubert et source d’éternelles vérités sur le sexe, la société et le «principe de délicatesse». Gustave en bombardait les frères Goncourt, toujours bon public quand il s’agissait de vomir une époque sans cachet. Il est certes plus facile de jouer les Don Quichotte en brûlant ses rentes. Sa croisade n’en reste pas moins admirable, pourvu qu’on la préserve des lectures freudo-marxistes héritées de Sartre. Michel Winock démontre combien il a raté Flaubert dans son Idiot de la famille, indigeste logorrhée qui n’a de réjouissant que sa composante autobiographique. Quand on décrit la vie d’un écrivain, il faut s’oublier davantage. Mais cette condition était-elle à la portée du flic de la conscience bourgeoise ?

L’indifférence de Flaubert aux tares et aux crimes de sa classe ne pouvait qu’en être le symptôme le plus criant… Michel Winock, mieux inspiré, n’enferme pas Flaubert dans les frustrations d’un cadet de famille et les contradictions d’un affameur du peuple. Sa définition du bonheur, celle que l’écrivain confie à Louise Colet en août 1853, dessine une ambivalence assumée : «vivre en bourgeois et penser en demi-dieu». Avec Tocqueville qu’il a lu, Flaubert est l’un des rares penseurs conséquents de l’«homo democraticus» toujours prêt à faire nombre. Quand Caroline, sa nièce chérie, fut en âge de se marier, il la laissa devant une question ouverte : «La vie humaine se nourrit d’autre chose que d’idées politiques et de sentiments exaltés. Mais si d’autre part l’existence bourgeoise vous fait crever d’ennui, à quoi se résoudre?» On tire aisément une figure de mélancolique incurable de la correspondance de Flaubert. C’est parce qu’on la lit trop vite, de même qu’on néglige le témoignage de ceux qui l’ont vu s’ébrouer après le succès fracassant de Madame Bovary, des frères Goncourt et Gautier à Baudelaire et Banville. Sans donner à l’entourage du viking aux yeux bleus l’importance qu’on pouvait attendre d’une nouvelle biographie, ni faire revivre complètement les débats qui entourèrent l’émergence du réalisme ou du naturalisme, Michel Winock n’assigne pas son grand homme au gueuloir de Croisset et au culte de l’art pur. De son milieu familial, qui n’avait rien de castrateur, à ses multiples histoires d’amour, de sa Normandie natale, qui n’avait rien d’un trou, à l’Orient de toutes les licences, on le voit se mêler au siècle sans s’y fondre. Sa haine de tout autoritarisme, qui s’amollit un peu sous les caresses de la princesse Mathilde, comme son dégoût de la littérature positive sont communs au jeune homme hugolien et au maître du roman neutre, faussement impersonnel. Flaubert est un tout, énorme. Stéphane Guégan

*Michel Winock, Flaubert, Paris, Gallimard, 2013, 25€.

Les égarés

On ne parle pas assez des romans de Marc Pautrel, bien qu’ils soient assurément plus dignes d’occuper les colonnes des journaux que la diarrhée des fictions plébiscitées ou «médiées» (nouveau vocable qui se répand à grandes enjambées). N’aurait-il pas assez d’amis dans le milieu ce romancier de 45 ans aux livres brefs ? Lui en voudrait-on d’écrire le français ? De ne pas confondre littérature et sujets sociétaux ? De ne torturer ni la langue, ni son désir d’épouser le présent dans la langue même. Un voyage humain, son précédent opus, vibrait précisément à ce temps de l’indicatif. Que ceux qui pensent la chose simple s’y essaient, ils m’en diront des nouvelles. Polaire, 144 pages intenses, fait penser un peu à Marcel Schwob et Maurice Blanchot, le Blanchot de L’Arrêt de mort. C’est que Pautrel, plus lyrique que la taille de ses livres ne le fait penser, pose la même question que ses aînés. Peut-on aimer un être qui vous échappe, au sens premier du terme ? L’héroïne de Polaire appartient à cette classe d’individus qu’on dit dérangés, retenus en vie à coup de chimie. On imagine de quelle éprouvante sentimentalité un tel sujet se serait lesté entre les mains d’un impudique, d’un verbeux, ne dissimulant rien de la détresse de cette jeune femme et de son amant possible. C’eût été sacrifier au voyeurisme du cœur, le pire, la vérité de cette situation cruellement singulière, la part d’inconnu qui aimante ce couple mieux que les douceurs d’une histoire normale… Pautrel a le don de raconter les moments rares, les «instants sacrés» où chacun témoigne de l’existence de l’autre en croyant que tout peut encore s’inverser, comme les pôles d’une carte du monde.

Au fond, les deux gamins de Polaire sont des «égarés», pour leur appliquer le mot qu’utilise Claire Paulhan au seuil de l’anthologie d’Eric Dussert, grand manitou du programme Gallica de la BNF. Autant dire qu’il brasse du papier avant de le dématérialiser pour le bonheur des utilisateurs de sa bibliothèque numérique. Mais à remuer la poussière des âges, à fréquenter les fantômes de l’histoire littéraire, on se noircit fatalement les doigts. L’entreprise de Dussert, salissante mais salutaire, n’est pas nouvelle. Il se place lui-même sous l’étoile du bon Charles Monselet, célèbre fouilleur de tombes des années 1850. Avant cet auteur très Poulet-Malassis, Sainte-Beuve, Gautier et d’autres avaient remonté le temps en exhumant les perles que la sagesse des peuples et l’écrémage universitaire s’associent à jeter dans l’ombre et le purgatoire des futures résurrections. Une forêt de recalés, voire de ratés, ça ne se résume pas à quelques arbres plus fiers ou noueux que d’autres. Il faut épuiser cette futaie futée tige après tige. L’oubli, le lecteur le comprend vite, n’a pas frappé également les candidats au réveil. Ce livre à surprises met donc au défi le savoir de ses lecteurs. Qui a fréquenté comme moi les marges du romantisme, ou l’entourage de Baudelaire, n’a pas nécessairement autant de lumières pour éclairer d’autres massifs obscurs. Ah la belle forêt que voilà. Stéphane Guégan

*Marc Pautrel, Polaire, Gallimard, L’Infini, 15,90€

*Éric Dussert, Une forêt cachée. 156 portraits d’écrivains oubliés, préface de Claire Paulhan, La Table ronde, 20,60€.

Ball trap

Il n’y a pas plus infréquentables que les frères Goncourt, ni plus réjouissant que leur Journal. La transcription littérale de cette bonbonnière de mots cruels a longtemps découragé jusqu’aux plus fervents admirateurs des deux frères. Et Edmond lui-même a fait subir un rude toilettage au manuscrit avant de le publier, à une époque où la IIIe République était pourtant prête à se régaler des bassesses du Second Empire, des mœurs corrompues de la presse, du marchandage des places et des réputations, des coucheries en tout genre, non moins que des considérations au vitriol sur la peinture et la littérature du temps, pour ne pas parler de l’antisémitisme qu’inspirent aux plumes gémellaires les milieux de la banque et de l’édition. D’autres mémorialistes n’avaient pas attendu autant pour accabler la « fête impériale » d’un mépris qu’un Zola n’aurait pas désavoué. Assurément, les Goncourt ont la dent plus dure et le style plus âpre. Leur haine, de surcroît, est œcuménique ; elle poursuit de son ricanement noir les parvenus prétentieux et les collectionneurs sans œil, les ministres sans âme, les actrices sans talent hors du boudoir, l’humanitarisme de gauche ou l’hypocrite hygiénisme de la société, Ingres et Delacroix, Banville et Baudelaire. Il s’en faut que les élus échappent à cette pluie de remarques assassines : Flaubert et Gautier, les plus cités avec Gavarni, sont merveilleusement croqués et discutés (personne n’a égalé leurs pages sur l’apostasie stylistique de Salammbô), les « amis » n’en sont pas moins raillés quand ils cèdent aux pressions de leur entourage ou à leur amour-propre.

De tolérance, nos deux frères n’en montrent que pour eux-mêmes. Et encore ! Les chevaliers du vrai en art se passent quelques faiblesses par nécessité de carrière (« Les journalistes ont remplacé les ordres mendiants »). En ces années 1861-1864, qui les voient passer de la réputation d’érudits pointus à celle de romanciers audacieusement ou atrocement réalistes, les Goncourt travaillent leur service de presse, flattent un Saint-Victor, clone stérile de Gautier, caressent Sainte-Beuve et Michelet, autres figures omniprésentes du Journal, se mêlent aux cénacles de la libre pensée, les dîners Magny ou les réceptions de la princesse Mathilde, qui incarne l’autre cour. Au sein de la République des lettres, les Goncourt dressent les contre-feux d’une résistance esthétique et morale. Leur combat, c’est celui de la modernité, d’un art du présent, qui nous vaut des pages superbes sur les chroniqueurs du XVIIIe siècle et les estampes japonaises. Quant à la morale, elle ne saurait précéder l’exposition des faits et se plier aux bienséances. C’est la morale de l’art, distincte de l’autre, voire contraire à l’autre. On ne conquiert pas facilement les éditeurs avec une passion de la vérité aussi absolue et affranchie. Le Journal, bréviaire du franc-parler et laboratoire de leurs romans, vaut mieux que ces derniers. Point de « style artiste » ici, point de cette recherche un peu voulue du rare, qui explique l’aveuglement pictural dont ils font preuve en fin de compte. L’anticlassicisme des Goncourt a raté Courbet et Manet. Stéphane Guégan

*Edmond et Jules de Goncourt, Journal des Goncourt, tome III : 1861-1864, 2 volumes, édition critique publiée sous la direction de Jean-Louis Cabanès, Honoré Champion, 235€. On ne dira jamais assez la richesse de cette publication, la première littérale, et la richesse de son annotation, véritable manne pour l’histoire culturelle et artistique du Second Empire.

Le jugement de Paris

La  semaine dernière, Alice Kaplan était en ville pour présenter son dernier livre, où Paris justement joue les vedettes. S’il fallait le résumer d’un mot, on dirait qu’il s’agit de l’histoire d’une fascination qui dura plus de trente ans. Une passion amoureuse aussi longue, ce n’est pas banal. Le récit débute en 1949, à Paris donc, sur les pas d’une jeune et jolie Américaine au nom et au prénom très français, Jacqueline Bouvier. Comment pourrait-elle deviner qu’elle deviendrait un jour Jackie Kennedy et Mme Onassis ? Elle a la vie devant elle, possède un bel aplomb et un pouvoir de séduction déjà redoutable. Ce que les photographies de l’époque suggèrent avec une magie et un chic tout hollywoodiens, le livre de Kaplan le confirme ; bien que ses yeux soient « terriblement éloignés l’un de l’autre » et que sa silhouette n’ait « rien d’exceptionnel », Jacqueline est taillée pour les premiers rôles. La maîtrise des apparences est déjà totale ; elle sait l’art de capter la lumière et d’allonger sa longue taille sous d’interminables robes. « Jacqueline a toujours été portée vers l’image, sans narcissisme inutile », me dit Alice Kaplan. Le milieu aristocratique qu’elle fréquente à Paris l’a confortée dans « sa façon de regarder le monde », avec une nette conscience de sa valeur et le désir d’en tirer le meilleur parti.

Le roman familial des Bouvier l’y avait préparé. Parents et grands-parents, forts d’un ancêtre français qui s’était exilé sous la Restauration, ont convaincu la jeune fille que son destin l’appelait en Europe. C’est mieux qu’un beau mariage ! Les faveurs du faubourg, des Clermont-Tonnerre aux Ganay, ne suffisent pas à rassasier la jolie Jacqueline, qui demande à Paris «  a new education ». Puisqu’une bourse universitaire l’a conduite en France, elle dévore les amphis, les visites du Louvre, les lectures et le français. Baudelaire, Proust… Son cursus parisien l’a mise au contact de professeurs aussi différents que Pierre Renouvin, le spécialiste des relations internationales, Max-Pol Fouchet, grand phraseur venu de la Résistance communiste, et Maurice Sérullaz, qui régnait sur Delacroix et Corot. Préférant dépeindre une jeune fille avide de connaissances et de liberté intellectuelle qu’accréditer les suppositions salaces des biographies non officielles, Kaplan communique un relief imprévisible à la future first lady. Devenue telle, Jacqueline affichera sa francité par tous les moyens, et pourra s’adresser à De Gaulle et Malraux sans passer pour une potiche de salon. À la fin de sa vie, le monde de l’édition devait lui rendre l’« air de Paris ».

Susan Sontag ne connut pas d’autre oxygène. C’est la deuxième héroïne du livre de Kaplan, qui a rencontré sur le tard l’archétype des intellectuels juifs, la papesse de la modernité transatlantique. La diva à la mèche argentée eut une enfance moins reluisante que celle de Jacqueline Bouvier. Née à New York en 1933, elle prend conscience d’elle-même, en Californie, après le remariage de sa mère. La jeune asthmatique sacrifie le drive-in à Gide et Rilke. En 1949, elle découvre tout ensemble le féminisme et l’homosexualité. Harriet Sohmers, en froid avec sa famille, la croise à Berkeley et lui fait goûter sa vie de plaisirs. Les études, où elle brille particulièrement, poussent Sontag vers d’autres expériences. À Chicago, elle approche un milieu différent et épouse Philip Riel, « un intellectuel juif anglophile qui avait la mine et les manières d’un professeur d’Oxford ». Nous sommes en 1950, ils resteront neuf ans ensemble, Sontag s’ennuiera vite aux côtés de ce spécialiste de Freud un peu trop sage pour elle. Harriett et Paris, où elles séjournent en 1957-1958, auront raison de ce mariage précipité. Pour comprendre la femme qui allait naître de l’électrochoc du nouveau roman et de la nouvelle vague, jusqu’à sa liaison avec Nicole Stéphane, il faut lire Kaplan en détails. Elle n’oublie pas, du reste, les aspects un peu raides du personnage, qui snobait parfois son monde. Narcissisme positif ? « Les Américains sont obsédés par la nécessité de plaire, de sourire. Susan Sontag a décidé de ne pas être nice. Et puis il fallait se la jouer pour devenir une sorte de nouvelle Djuna Barnes… » Mélange d’altruisme et d’amour de soi dont n’était pas exempte la troisième Américaine du livre, Angela Davis. Son combat en faveur des Noirs et de leurs droits civiques est inséparable des violences auxquelles elle fut exposée dès son enfance. C’est une jeune femme déjà sûre d’elle qui découvre Paris durant l’été 1962. La ville lui paraît d’autant plus blanche que Malraux vient de la faire récurer et que les Algériens y fêtent les accords d’Évian, expérience marquante pour Angela. La militante communiste peut traduire en termes politiques ce que la rue parisienne lui offre, elle n’en oublie pas la littérature et s’entiche de Robbe-Grillet. La suite confirmera cette fusion du politique et de l’esthétique qui a semé tant de confusion au XXe siècle. Au début des années 70, toute l’intelligentsia se passionne pour son fameux procès, de Foucault à Genet. Et le vieil Aragon, cheveux longs et chemises à fleurs, défile en tête. Les communistes la fêtent partout. Angela Davis se laisse faire et oublie de parler de la réalité soviétique. Mais la boucle était bouclée. C’est Paris qui venait aduler l’autre Amérique. Stéphane Guégan

– Alice Kaplan, Trois Américaines à Paris, Gallimard, 22 €.

Il est frappant que Susan Sontag n’ait rien dit de la question algérienne lors de son séjour parisien de 1957-1958. Ce blanc ressemble beaucoup aux absences de Frédéric Moreau en 1848… Il est vrai que Sontag se préoccupait davantage, elle aussi, de son éducation sentimentale et artistique. Quant à Angela Davis, elle ne fut confrontée au problème qu’au lendemain des accords d’Évian. Problème de timing… Trois livres parus récemment, et qui mériteraient mieux que cette simple mention, nous renvoient aux pages noires d’une double histoire, celle de la France en Algérie  et celle des Algériens en France. Qu’on y fasse aujourd’hui retour, sur le mode du roman, du récit ou de l’essai, témoigne des traces profondes que cette « sale guerre » a laissées en chacun de nous, et de notre volonté de mieux comprendre. Si certaines plaies se ferment avec le temps, le regard s’aiguise surtout. Faisant le choix de la fiction pour dire l’horreur ou l’erreur, en toute connaissance des débats qui traversent l’historiographie actuelle, le roman de Lancelot Hamelin (Le Couvre-feu d’octobre, L’Arpenteur, 21,50 €) n’a pas grand-chose à voir avec ceux de Didier Daeninckx. Ce n’est pas seulement une question de ton ou de construction romanesque. Hamelin cherche moins à susciter l’empathie, en dehors de quelques scènes à la Littell, qu’à multiplier les lignes de fuite et démasquer l’envers de l’histoire officielle (d’où le montage façon Dos Passos des déclarations d’une époque affolée). Au départ pourtant le schéma est plus que classique : deux frères, qu’une femme va séparer, opposer, jusqu’au pire. Le trio s’aime et se déchire en pleine guerre d’Algérie, le terrorisme des uns enflammant la violence des autres, avant que De Gaulle n’y mette fin. Toutes les déchirures de l’époque, où Hamelin entraîne avec talent ses personnages indécis, s’incarnent en Octavio, Français d’Oran gagné au FLN, porteur de valise jusqu’au grand soir, dont le titre du roman ne déflore qu’à moitié le suspens. La ligne droite et la pensée conforme ne caractérisent pas non plus les récits d’Algérie de Dominique Dussidour (S.L.E., La Table Ronde, 18 €). Sillonnant de part et d’autre de la Méditerranée et de l’Indépendance, ils voyagent à l’intérieur des cultures et des individus qui les vivent, mais hors du « mémoriellement correct ». La langue est fine, suggestive, et le souci de la diversité jamais prétexte à simplification. C’est, au fond, le pire des maux, le plus dangereux des héritages, dès lors qu’ils brouillent l’intelligence et charrient un sang qui se pense « impuni ». Vincent Crapanzano le sait, lui qui a étudié, sur le terrain, en France, le destin des « autres » victimes de la guerre d’Algérie (Les Harkis. Mémoires sans issue, Gallimard, 26 €). Les enfants ne peuvent vivre du mutisme de leurs pères. Ce livre pourrait les aider à briser le silence. SG