ÂMES SENSIBLES S’ABSTENIR

Parce que les Hussards eurent la religion des copains et le mépris des cénacles, Michel Déon eût adoubé le dernier livre de Philippe Berthier (1) ; il en a, du reste, résumé le propos par avance : « L’amitié entre hommes de lettres cache d’insondables mystères. Elle n’avance que sur des sables mouvants. » L’expérience et l’histoire nous apprennent combien il est difficile à deux écrivains de se lier pour de bon, ou pour longtemps. Que penser, d’ailleurs, de ces conjonctions fraternelles quand elles s’affichent, voire s’exhibent ? Vraies connivences ou affections jouées, stratégie de groupe ou gémellité miraculeuse ? Avec les magiciens de la langue la méfiance n’est pas un crime. A l’inverse, rien n’oblige à céder au pire pessimisme. Songeant à Stendhal et Mérimée, l’un des couples dont Berthier explore le ménage turbulent, le Jean Dutourd de L’Âme sensible (1959) estimait que les « amitiés moqueuses sont les plus sûres ». On peut pousser plus loin l’apparent paradoxe : il n’est d’attache durable entre « gens du métier » que fondée sur la vieille alchimie des contraires. La lettre quotidienne que s’envoyèrent Morand et Chardonne, de 1953 à 1968, remplissait Hélène, l’épouse du premier, d’une jalousie de femme trompée, et réactivait l’ancienne animosité de la princesse Soutzo envers ceux et celles qui étaient parvenus à éloigner son « Paul » ! S’il y eut amour entre Joubert et Chateaubriand, les premiers à se présenter aux lecteurs de Berthier, il fut à sens unique. L’Enchanteur s’aimait trop peut-être pour répondre à d’autres appels que le désir des femmes. Du reste, Pauline de Beaumont forma une manière de trio autour d’elle, Joubert la vénérant secrètement, René passant à l’acte. Ils n’en conçurent aucune amertume. Joubert, l’aîné, le sage, avait eu ses années folles, Chateaubriand jouissait des siennes, poussé par le succès d’Atala. Mais la mort de Joubert, après celle de Pauline, devait assombrir l’existence du survivant plus qu’il ne l’avait anticipé. Le vide que font les années lui donna la mesure de la place que Joubert avait su creuser en lui, indépendamment de son rôle d’agent littéraire.

Il est peu d’exemples, parmi ceux que Berthier éclaire de son savoir et de son humour qui ne confirment cette autre règle : quand les écrivains forment de vraies paires, l’inégalité de dons est presque aussi nécessaire que les divergences de vue. Entre Balzac et Stendhal, toute admiration mutuelle dite, cela ne marche pas, leur grandeur respective s’y oppose. Au contraire, Beyle s’accommode parfaitement de Mérimée, Flaubert de Maxime du Camp et de George Sand, ou Huysmans de Zola, en raison même de ce qui les séparent, de l’esthétique à la politique. La seule exception peut-être concerne Baudelaire et Barbey d’Aurevilly. L’admiration qu’ils se portèrent fut des plus orageuses, mais leur commun catholicisme de combat, leur haine partagée du monde moderne, mit du baume à leurs terribles sautes d’humeur. Il est vrai que Barbey forçait un peu sur l’encens et Baudelaire sur l’apparente mystification. Le Mal, bonne fille, se chargeait, par chance, de faire tomber les masques.  Au XXe siècle, que ce livre explore aussi, la logique du dissemblable ne perd rien de son efficacité et parfois de son amertume, Alain-Fournier est évidemment supérieur à Jacques Rivière, et Marcel Proust à Montesquiou. Celui-ci, à dire vrai, ne saurait être présenté comme l’ami de Marcel, bien que ce dernier fît tout pour le séduire, de l’envoi de confitures aux sucreries journalistiques. La mondanité permit de sauver les apparences, mais il n’y eut jamais rencontre des âmes et encore moins des corps. Morand, précoce lecteur de la Recherche et complice de son auteur, voyait en Charlus, non pas seulement une figure de Montesquiou, mais une forme de vengeance. Proust tournait en ironie cruelle « la déférence d’esclave qu’il n’a jamais cessé de manifester » envers l’homme des Hortensias bleus. Un superbe cas de symétrie nous est offert par le duo que constituèrent Max Jacob et Cocteau, la poésie, la peinture et la musique les ayant autant rapprochés que l’homosexualité, si évidente que leur correspondance ne la mentionne qu’obliquement. Cette masse de lettres croustillantes révèle, par contre, l’ardeur avec laquelle le converti de Saint-Benoît-sur-Loire chercha à attraper le papillon des avant-gardes parisiennes dans la lumière de sa foi reconquise… L’amitié s’accroît de son incomplétude, c’en est encore une preuve. D’autres sont à chercher du côté de Camus et de Char, ou d’André Breton et Benjamin Péret, dont les échanges épistolaires confinent souvent au plus odieux flicage. Le panorama se referme avec Morand et Chardonne plutôt qu’avec Drieu et Aragon (2), Paulhan et Supervielle (3), Nimier et Stephen Hecquet, ou encore Jean-Marie Rouart et Jean d’Ormesson. On comprend pourquoi. Nul autre que Chardonne, tout en lui reprochant ses poussées de xénophobie et autres intempérances, a aussitôt perçu que leur correspondance avait accouché d’un nouveau Morand (4) : « Votre meilleur ouvrage sera sans doute vos lettres, ce galop, cet abandon. Quelque chose d’absolument nouveau chez vous. » Et on dit l’amour aveugle ! Stéphane Guégan

(1) Philippe Berthier, Amitiés littéraires. Entre gens du métiers, Honoré Champion, 2021. Une version plus longue de cette recension est au sommaire de la dernière livraison de la Revue des deux mondes (décembre 2021-janvier 2022, couverture en illustration). /// (2) Voir le beau livre de Maurizio Serra, Les Frères séparés. Drieu la Rochelle, Aragon, Malraux, face à l’Histoire, préface de Pierre Assouline, La Petite Vermillon, 2011. Nous parlerons bientôt de sa nouvelle édition italienne, assortie d’une nouvelle préface. /// (3) On lira avec grand profit le Choix de lettres de Jules Supervielle que publie Sophie Fischbach (Classiques Garnier, 2020, 35€), composé de ses envois à Paulhan, l’ami majeur, Marcel Jouhandeau, le génie clivant, et Valery Larbaud, dont il partageait le souci du mystère dans la clarté. Ces amitiés-là se sont construites en sympathie avec la NRF et en animosité ouverte avec le surréalisme. Baudelaire et Apollinaire semblent à Julio, le basque de Montivideo, de meilleures étoiles à suivre. Drieu qu’il fréquenta autant que Victoria Ocampo a bien saisi leur sensibilité commune au « besoin cosmique de connaissance ». Outre qu’elles comblent l’absence ou apaisent l’inquiétude, ces lettres sont aussi très occupées par l’agitation propre au milieu littéraire : ce n’est pas leur moindre intérêt. /// (4) Sur le tome II de la correspondance Morand/Chardonne (Gallimard, 2015), voir Stéphane Guégan, « Morand entre Chardonne et Nimier », Revue des deux mondes, juin 2015 (pdf accessible en ligne). Nous parlerons bientôt du troisième et dernier tome, fraîchement paru. SG

D’autres amitiés

Parmi les raisons qu’on donne généralement à son refus de lire Marcel Proust, la plus bête, car la plus erronée, tient au snobisme social, au mépris de classe, qu’on lui prête. En un mot, la Recherche est trop « rive droite » pour nous (même Gide le pensait), ne fréquente que le Grand monde et ne sort jamais des préjugés, privilèges et vices du gratin parisien ou du Gotha cabourgeois. Que Jean-Yves Tadié ait constamment subi ce poncif crasse, il n’est pas difficile de l’imaginer en lisant sa plus récente contribution aux études proustiennes dont il est l’un des maîtres… Chacun des grands romanciers du XIXe siècle fait vivre la société de son temps à sa manière, et Proust, qui a tout lu, s’est séparé sciemment des transferts plus directs de Balzac, Flaubert et Zola. Toutefois, la IIIe République, dont Marcel épouse presque les bornes chronologiques, vibre à travers la Recherche de tous ses éclats. Le mot, du reste, convient bien au mode de présence, dans le tissu narratif, du contexte historique, social et culturel. Proust, en « peintre de la vie moderne », procède par éclairs. Réconciliant Saint-Simon et Michelet, L’Action française et Jaurès, dont est relayé le grand discours de 1896 sur le massacre des chrétiens arméniens dont l’Europe s’est lâchement détournée, il est convaincu de l’existence, écrit Tadié, d' »une communauté nationale supérieure à toutes les divisions, à toutes les révolutions, et même à tous les conflits ». Des figures bien nommées, comme Françoise, incarnent cette identité collective, inchangée depuis le temps des cathédrales, menacées elles, mais encore arrimées au paysage, au pays. Proust est antérieur au dépeçage de la campagne française, dont les parlers le fascinent. Homme du temps long, rien des événements décisifs n’échappe à sa sagacité, l’affaire Dreyfus, les lois de séparation de 1905 ou la guerre de 1914, dont il écrit aussitôt qu’elle sera « omnimeurtrière » et ultra-mécanique. Entre les ors de la gentry et le peuple d’en-bas, si présent dans la domesticité des élites, la plus haute littérature, du cœur au sexe tarifé, de l’art à l’argent, a trouvé en Proust son passeur. SG / Jean-Yves Tadié, Proust et la société, Gallimard, 2021, 18€. Le chapitre intitulé « La mort des cathédrales » a connu une première publication, en 2020, dans la Revue des deux mondes.

Automne 1927, entre Paulhan et Breton, c’est l’amour fou. A la suite d’un article du premier, qui dénonçait la récente instrumentalisation hégélo-marxiste des surréalistes et leur « mépris de la littérature », l’impétueux André le bombarde de noms d’oiseaux. Cela donne : « Pourriture, vache, enculé d’espère française, mouchard, con, surtout con, vieille merde coiffée d’un bidet et mouchée d’un grand coup de bite. » La suite, aussi lamentable, est bien connue : l’insulté dépêche ses témoins, Arland et Crémieux, rue Fontaine. On se battra pour laver l’affront, mais Breton, bretteur en chambre ou en groupe, ne se bat pas… La NRF de novembre 1927 rend publiques l’affaire et la cinglante conclusion de Paulhan : « On sait à présent quelle lâcheté recouvrent la violence et l’ordure de ce personnage. » Tout, au départ, leur avait si bien souri… De douze ans plus âgé que Breton, Paulhan, au sortir de 14-18, en imposait à son cadet, et pas seulement parce qu’il avait vraiment connu le feu et publié le très beau Guerrier appliqué. A la mort d’Apollinaire, sur laquelle Breton et Aragon, moindres poètes, ont craché par antipatriotisme, Paulhan se voit investi d’un magistère que les histoires littéraires ont un peu oublié au profit de Paul Valéry. Clarisse Barthélémy et sa remarquable présentation du présent volume corrigent heureusement ce point d’érudition capital. Bien qu’il ait débuté à la veille de 1914, Paulhan n’apparaissait pas à l’Aragon du « Temps traversé » (Les lettres françaises, 16 octobre 1968) comme appartenant à la « génération consacrée de l’avant-guerre ». L’intérêt soutenu de l’aîné pour la psychiatrie et le pour le fonctionnement de la pensée ou du langage, sa disponibilité aux cultures autres et au loufoque, l’auréolaient d’un réel halo aux yeux des futurs dadaïstes-surréalistes. La revue Littérature soude alors les générations avant de les opposer… Puis Moscou, on le le sait déjà, jette sa propre pomme de discorde. Il faudra que Breton brise, en 1935, avec ce le PCF pour que les deux hommes se remettent à s’écrire. Les plaies se ferment lentement. Complètement ? Pas sûr. Malgré l’ésotérisme du dernier Breton et son soutien à l’Art brut, Paulhan pouvait-il oublier ce qu’avait révélé en 1927 l’encartement au PCF, « quelque insuffisance, quelque défaut profond du surréalisme, un brusque manque de contact avec cette réalité qu’ils avaient un instant touchée » ? Comme les compensations de la libido chez Freud, les transferts en art, des carences esthétiques à la violence politique, ne manquèrent pas au XXe siècle. C’en est même l’un des traits permanents. SG / André Breton et Jean Paulhan, Correspondance 1918-1962, présentée et éditée par Clarisse Barthélémy, Gallimard, 22€.

Camus, Nizan et Merlau-Ponty, les trois « amis » fondamentaux et disparus de Sartre hantaient la bonne et la mauvaise conscience de Situations VI (nouvelle édition), le dernier tome en date de cette série indispensable débute par un surprenant hommage funèbre, celui que le Français adresse, dans Les Temps modernes, au communiste italien Palmiro Togliatti (le Castor et lui-même l’ont beaucoup vu lors de leurs rituels séjours romains). « Le PCI, c’était l’Italie. » En termes clairs, les cocos y sont moins austères que les nôtres. Politique ou amours, Sartre a toujours pratiqué le billard à trois bandes. Les années d’octobre 1964-octobre 1966, quand triomphe le structuralisme contre lequel il peste, voient notre jongleur faire cohabiter existentialisme pugnace et actionnisme collectif, en vue de la victoire de la gauche qu’il croit possible encore. Patience, dit-il, au tout nouveau Nouvel Observateur. C’est le philosophe des bonnes nouvelles. Non, la jeunesse ne s’est pas vendue au consumérisme US. Oui, la télévision va démonétiser De Gaulle, sa bête noire. L’échec de 1965 ne saurait être que provisoire. S’il refuse de se rendre aux Etats-Unis par solidarité au Nord Viêt-Nam, l’auteur de La Critique de la raison dialectique parle, lui l’athée, au colloque Kierkegaard de l’UNESCO, en avril 1964, afin de faire venir sa traductrice russe, une de ses maîtresses, de l’autre côté du rideau de fer. Au fond, Sartre ne peut plus inspirer la sympathie que lorsqu’il cède à ses démons ou accepte d’entrer en conflit avec lui-même et son dogmatisme. Quelle surprise de le voir en 1960 et 1964 avouer sa flamme à la poésie, idiome « réactionnaire », et plus encore à la poésie de Mallarmé, « notre plus grand poète. Un passionné, un furieux ». Comme lui, sans doute. SG / Jean-Paul Sartre, Situations, VII, nouvelle édition revue et augmentée par Georges Barrère, Mauricette Berne, François Noudelmann, Annie Sornaga, Gallimard, 2021, 20€.

Verbatim : « Aragon s’excuserait de sa note hâtive. Comme moi c’est à Rimbaud qu’il fait remonter toutes ses grandes émotions en art. / Si je me cherche des goûts communs avec vous, je trouve peut-être en me hasardant : Racine, Mallarmé, Ingres, Manet, Degas, Gobineau, Gide, Barrès. Parmi les vivants j’ai aussi aimé Apollinaire, surtout avant de le connaître. L’effort qui m’intéresse en peinture est celui de Picasso et de Derain. Poétiquement la recherche de Reverdy me paraît précieuse. » Breton à Paulhan, 27 juin 1918

ALLUSIONS PERDUES

On savait À la Recherche du temps perdu crypté de résonances et de références souvent inaccessibles au commun des mortels. Le Paradis se mérite… Il en va, au vrai, de la nature de ce livre qui, loin de la banale autofiction et de son moi souffrant, puant, s’est pensé égal en ambition et en universalité à d’autres livres, chéris de Proust, et donc riches de comparaisons à multiples effets, du comique au tragique. Ces livres, ces classiques lus, relus, élus, nous les connaissons, mais moins peut-être que leur lecteur ne les portait en lui et ne les mêlait à son écriture feuilletée ou à sa conversation désopilante. La Bible et La Divine Comédie, Molière, Racine et La Bruyère, Chateaubriand et Stendhal, Michelet et le Fracasse de Gautier, Balzac, Baudelaire et Flaubert surtout, dominent, sans surprise, l’index du livre où Francine Goujon, éminente proustienne, parfaite connaisseuse des carnets, cahiers et paperolles du maître es ratures, suit la moindre trace des réseaux allusifs qui dessinent le double territoire, non superposables, ni entièrement connaissables, d’une psyché humaine très singulière et de l’une des plus hautes créations de la culture occidentale, pour ne pas dire française, tant elle est hantée par le désir, les mystères du beau et la conscience du mal. Poussée par la tyrannie amoureuse qui épuisait ses amis et amants de tout acabit, Proust entendait fasciner ses lecteurs. Et, nous le savons aussi, il ne refusait rien à ses chimères. Ses longues phrases nous enlacent, son humour nous désarme, ses pointes nous achèvent. Mais ce style d’encerclement établit avec nous d’autres formes de communication qui, pour ressortir à une culture commune, étendue à la peinture et la musique, de Giotto aux Ballets russes, n’en fonctionne pas moins plus secrètement, jusqu’à notre insu ou notre invu, selon le terme que Jean-Luc Marion applique à Courbet dans un essai majeur. Francine Goujon possède l’art de se mouvoir parmi les miroitements constitutifs de l’esthétique pré-freudienne propre à Proust. Pré-freudienne, insistons-y, parce que le modèle du roman à tiroirs continue à gouverner le sien, et en raison même de la double théorie qui se dégage du Contre Sainte-Beuve, division du moi et anamnèse involontaire du sujet qui tend à se « traduire » dans les mots. 

Plus on avance dans La Recherche, disait un critique, plus on recule, mais ce recul même conditionne toute avancée dans la connaissance de soi. Cercles, cycle, vertige : à Benjamin Crémieux, l’un des piliers de la NRF et l’un des plus réceptifs à l’écriture mémorielle (il l’a aussi prouvé avec Drieu), Proust avait annoncé que son plan, comme toute construction organique, ne se dévoilerait qu’au terme du récit en sa pirouette finale, « quand la dernière page du Temps retrouvé se refermera exactement sur la première page de Swann ». Le tout tient moins de la cathédrale, métaphore usée, que de la spirale et du palimpseste. Il y a toujours danger à dévoiler les dessous d’un auteur réputé déchiffrable à l’infini, c’est celui de s’abandonner au piège des analogies ou des syllogismes les plus byzantins, au prétexte que Proust aurait pris plaisir ou intérêt à opacifier citations et sens seconds à proportion de la gravité des choses qu’il ne pouvait pas dire ou avouer en toute transparence : le conflit avec le père, la rivalité avec le frère, la difficulté de vivre son homosexualité, son rapport à la/sa judéité et sa ferveur dreyfusarde. À une ou deux reprises, Francine Goujon cède peut-être à la tentation de ces chaînes phoniques, ce qu’elle appelle les « expressions anagrammatiques », qui permettent, par exemple, de passer de Van Dyck à Dick (surnom de Robert Proust, le frère de Marcel) et « dit que ». Le souvenir revient des jeux de mots qui faisaient le bonheur de Lacan et de ses auditeurs. Du reste, pourquoi ne pas pousser jusqu’à ce que ce mot signifie dans l’argot anglais ? La chose ne serait pas déplacée sous la plume peu farouche de Francine Goujon qui s’intéresse aux non-dits sexuels du texte proustien et notamment à la bisexualité… de Robert. Ainsi ses digressions sur l’aubépine ou la pipe du « beau mousse », qui surgit à un moment clef des Plaisirs et les Jours, éclairent-elles l’une des articulations les plus fréquentes de son livre, les souffrances et les culpabilités qui trament le terreau autobiographique de la plupart des écrits de Proust : « Les processus d’écriture marquent donc toujours une tension entre le désir de révéler et celui de cacher, tension dont on voit varier les manifestations quand on examine la genèse des textes. » L’étape des épreuves, on le sait, est éminemment créative, car propice aux échos et aux analogies, aux annonces voilées, et à ce goût des énigmes que Marcel partageait avec sa mère. Le paradoxe veut que le jeune Proust, après avoir tonné « contre l’obscurité » en littérature dans la Revue blanche, ait réinventé après 1909 une manière d’écriture rare. Le modèle de la fausse netteté, du réalisme visionnaire, disait Baudelaire, c’est Balzac. Le géant de la Comédie humaine est notamment admiré pour avoir introduit l’homosexualité dans la littérature comme un fruit défendu : « chaque mot, chaque geste, a ainsi des dessous dont Balzac n’avertit pas le lecteur et qui sort d’une profondeur admirable. » La Recherche regorge d’allusions balzaciennes, comme ces figures modelées sur Mme de Beauséant et sur cette perle unique qu’est La Femme abandonnéeIllusions perdues, son livre de messe, est mis à contribution, bien sûr, notamment la rencontre de Lucien et Vautrin, archétype de celle du Narrateur et de Charlus. Stendhal, non moins, poursuit Proust, notamment Le Rouge et le Noir, Julien Sorel et Bloch communiquant obliquement. Ce dernier sous-texte, précise Francine Goujon, extrêmement riche, est « resté longtemps invisible ». L’explicite et l’implicite avaient donc vocation à se se frôler en permanence, autant que récit premier et récits seconds, à l’instar de ces tableaux que Bergotte aurait tellement aimé brosser comme Vermeer beurrait les siens : « Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase, elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Stéphane Guégan


Verbatim // « Depuis les années 70, Proust est salué comme l’archétype de l’écrivain moderne, rendant compte des évolutions sociales, culturelles et artistiques de son siècle dans un roman-monde à la poétique extraordinairement originale. Réintroduire dans cette œuvre et attribuer à cet auteur le goût du secret et du jeu, une certaine malveillance, des douleurs et des rancunes inexpiables, traits qui relèvent de l’humanité moyenne, c’est aux yeux de certains ternir l’image même de la littérature. »

*Francine Goujon, Allusions littéraires et écriture cryptée dans l’œuvre de Proust, Honoré Champion, 2020, 60 €. On lira aussi, dans le même ordre d’idées, Annick Bouillaguet, Proust lecteur de Balzac et Flaubert. L’imitation cryptée, Champion, 2000. Balzac, La Femme abandonnée, Folio classique, Gallimard, édition de Madeleine Ambrière, 2€. Au sujet des Plaisirs et les Jours, premier chef-d’œuvre, dont Francine Goujon dit que les « scènes de viol et de fellation » latentes y sont légion, signalons l’excellente initiative des Editions de Fallois (2020, 26€), qui rééditent le texte avec les illustrations de Madeleine Lemaire et dans la présentation que Calmann-Lévy lui avait donnée en 1896. Voir aussi ma recension de l’ouvrage dans le numéro de rentrée de La Revue des deux mondes

NOBLESSE OBLIGE

Pour entrer chez Proust, certains brisent les fenêtres, passent par la cheminée ou forcent la cave, on peut aussi demander à l’écrivain les clefs de la maison. Les meilleurs proustiens n’abusent pas eux de l’effraction, qui simplifie illusoirement les choses, ils font parler le texte, la correspondance et la biographie comme le maître lui-même excellait à le faire dès que se mettait en branle le désir de connaître tel ou tel individu à travers son écriture, son corps, sa voix… Philippe Berthier, qui en connaît un rayon, n’a pas oublié cette règle d’exégèse et de courtoisie élémentaire, d’autant plus appréciable ici que le sujet se prêtait à une surenchère langagière et herméneutique que d’autres n’ont pas toujours évitée. Après un Saint-Loup formidable, Berthier affronte, en effet, Charlus, autant dire le personnage qui résume l’entreprise littéraire de la Recherche du temps perdu dans ses moyens et ses fins, son tragique et sa vis comica, sa double quête identitaire enfin. D’un côté, si l’on ose dire, Palamède personnifie la continuité aristocratique et la grandeur de la France, toutes deux issues d’un passé si profond que le narrateur se sent ramené en sa présence à nos origines capétiennes. De l’autre, notre baron « très héraldique », selon Saint-Loup, incarne les mystères de l’intime, les méandres de la comédie sociale et l’oxygène de l’esthétisme dans un monde où précisément ne se juxtaposent plus ce que l’on est et qui l’on paraît. Le coup de génie de Proust, au regard de la littérature fin-de-siècle et de l’homosexualité dont elle fait un de ses thèmes d’élection, consiste à rendre énigmatique, déroutante et évolutive la conduite de son Vautrin, et à doter l’inversion du prestige d’une souffrance qui, tout ensemble, isole, grandit et pousse, par obligation clandestine ou simple pente à l’avilissement chronique, aux excès de toute nature.

Avec Charlus, les signes proustiens, chers à Deleuze, s’affolent. C’est le destin des mots et des apparences, dit aussi bien Berthier, lorsque les désirs ne peuvent s’afficher publiquement. Ils finiront, du reste, par crucifier Charlus, catholique pascalien ou baudelairien, quand le temps de la vieillesse et de la mort ouvrira celui des confessions ultimes. À la fois Prométhée enchaîné aux rochers de Jupien, et ruine christique, sous laquelle percent les fragments « d’une belle femme en sa jeunesse », le plus grand des Guermantes, le plus jouisseur des arts et de la vie, meurt toutefois, dit Proust, dans l’impuissance de ne pas avoir été un créateur de formes. Il ne fut qu’un « professeur de beauté », en somme, pour revenir à la fameuse formule que Proust appliquait à Robert de Montesquiou au milieu des années 1890, et que l’auteur de la Recherche, devenu le mentor de toute une jeunesse, fera sienne, vingt ans plus tard. Parmi ces jeunes gens qui enchantèrent et désolèrent son crépuscule, il y eut Pierre de Polignac, que Morand lui fit connaître au cours de l’été 17, loin des tranchées meurtrières auxquelles, à rebours de Bertrand de Fénelon, ils échappaient tous trois. La cristallisation amoureuse exigera un peu plus de temps que prévu, car Polignac déploie une froideur nobiliaire et un besoin de reconnaissance qui tranchent sur l’entourage aristocratique de l’écrivain, moins héraldique… Puis le courant passe, ce sera une brève éclaircie. Voilà que le « sweet prince », bien que « distant du beau sexe » (Jean Gallois), se fiance et, très vite, se marie, abandonne même « un des plus grands noms de France » pour celui de son épouse, fille reconnue des seigneurs de Monaco. La Recherche n’a-t-elle pas intégré à son spectre mondain ce type de mésalliances intéressées ?

La rupture est consommée en octobre 1920. Le billet avec lequel le nouveau duc de Valentinois prend congé en aurait glacé de plus affranchis que Proust. Brillent et brûlent tout autrement les cinq lettres qu’il adressa à Polignac, diluviennes, sensibles et aussi digressives que l’écrivain, malade et bourré de barbituriques, put l’être à la fin de sa vie. À leur lecture, rendue possible par S.A.S le prince Albert II, on ressent à la fois le génie épistolaire du « vieux » Proust et l’espèce de détresse shakespearienne qui tinte la fin de la Recherche, notamment les dernières touches, plus Lautrec que Manet, de son inoubliable portrait de Charlus. Sodome et Gomorrhe s’achève dans l’expérience de sa propre déchéance et la folie possessive, chauffée à blanc, qu’il avait toujours mise à vampiriser son cercle chéri. Qui n’a connu autour de lui « l’épreuve de la trop grand amabilité », ce mélange de flatteries et de reproches, de tendresses et de rosseries, où la correspondance de Proust puise son sel? Il était capable des pires mensonges et manipulations pour mêler le roman à sa vie et la rendre respirable… On ne pourra plus prononcer ce mot désormais sans faire référence au beau livre de François-Bernard Michel, médecin de grand renom et écrivain de race. L’un de ses ouvrages les plus accomplis nous a édifiés sur la folie de Van Gogh et les compétences variables de ceux qui eurent à la soigner. Il lui a donné, en 2016, un pendant proustien, qui fascine davantage, tant Marcel, de la fameuse crise d’asthme de 1881 aux ultimes convulsions, s’est battu pour comprendre son mal, a fréquenté mille docteurs illustres, donné lui même des conseils supposés guérisseurs  et fait de sa mystérieuse croix la chance de la littérature.

François-Bernard Michel, après Jean-Yves Tadié et avec le savoir professionnel qui est le sien, ouvre les portes à l’arrière-plan médical de l’écrivain et de la Recherche, il décrit les cinq moments qui en marquent l’évolution parallèle. Au jeune Proust et à ses insuffisances pectorales, qu’ils croyaient pouvoir rattacher à l’emprise des névroses ou d’une sexualité déviante, les professeurs de la Belle Époque n’avaient pas grand chose à proposer. D’autres, plus tard, admettront mieux la souche physiologique du mal. Mais, alors, c’est Proust, devenu freudien avant l’heure, qui comprendra combien son souffle court avait conditionné sa psyché et son génie. Le Professeur Marcel Proust est dédié à Roger Grenier dont vient de paraître la correspondance qu’il échangea avec Brassaï entre 1950 et 1983. À maints égards, leur dialogue intéresse, émeut et touche à l’essentiel. Il éclaire surtout le primat du littéraire et du pictural chez un photographe qui n’est venu au nouveau médium, à la fin des années 20, qu’au hasard de voies détournées. On aimerait parfois que les spécialistes de la photographie aient la tête aussi lettrée que ceux dont il parlent en ignorant leur vraie culture. Ce n’est pas le cas de Grenier, qui l’a déjà prouvé, et dont l’avant-propos peint ici son vieil ami en multipliant les focales, les raccourcis temporels et quelques anecdotes lumineuses… Henri Miller mis à part, deux géants reviennent au fil des lettres et cartes postales, Picasso et Proust firent, certes, un bon bout de chemin avec Brassaï. Quiconque a lu ses Conversations avec Picasso (1964) sait qu’il reste le meilleur livre jamais écrit sur le sujet avec ceux de John Richardson. L’autre chef-d’œuvre, c’est le livre sur Proust, aussi testamentaire que le Balzac de Zweig. L’étude est pionnière à plus d’un titre. Comme certains peintres qu’il a aimés, dit Brassaï, Proust laisse la photographie l’envahir, choc et latences, fragmente le récit et l’approche de ses personnages, redéfinit l’espace et le temps, jusqu’à friser le voyeurisme du roman-photo, sorte de monstre générique où le dieu de la Recherche eût peut-être accepté de se reconnaître. Stéphane Guégan

*Philippe Berthier, Charlus, Éditions de Fallois, 19€

*Marcel Proust, Lettres au duc de Valentinois, préface de Jean-Yves Tadié, édition (remarquable) de Jean-Marc Quaranta, Gallimard, 14,50€

*François-Bernard Michel, Le Professeur Marcel Proust, Gallimard, 23,00€

*Brassaï / Roger Grenier, Correspondance 1950-1983, précédé de Brassaï et les lumières de la ville par Roger Grenier, Gallimard, 28€

LE BEAU MARCEL

135222L’acte de naissance de Jacques-Émile Blanche (1861-1942) devrait être daté de 1881. Il a vingt ans quand Manet, au vu d’une brioche qui lui en rappelle d’autres, accorde son satisfecit à ce fils de famille mal dégrossi, mais riche de tous les dons. La musique et la littérature s’ouvraient alors à celui qui avait eu Mallarmé pour prof d’anglais. Il leur préféra la peinture, tout en exerçant sa plume de mille façons et en fréquentant le gratin de la littérature moderne. Tant de richesses lui ont nui, bien sûr. Longtemps le mémorialiste et le critique ont maintenu dans une sorte de pénombre respectable un peintre qu’on disait mondain, réac, voire pire, faute de pousser les bonnes portes et d’admettre la complexité d’un homme qui, esthétiquement, politiquement et sexuellement, traversa la Belle époque en contrebandier. L’exposition de Sylvain Amic et son équipe, à cet égard, est un petit bijou, enchâssé dans cet autre bijou qu’est le palais Lumière d’Évian. En bordure du lac, et comme pénétré par une atmosphère de villégiature prête à se laisser aller, le parcours effeuille l’ubiquité du personnage. Blanche, fils d’aliéniste, avait plus d’un double. On n’avait jamais aussi bien montré le fou de peinture anglaise, pétri de Gainsborough et du vénéneux Sickert, tout comme le portraitiste mondain et son grand écart, de Manet et Whistler jusqu’à Boldini et La Gandara, payant son tribut aux meilleurs sans se nier.

urlMais le clou de l’exposition, c’est son cœur géographique. Vous y attend, presque reconstitué et pimpant comme en 1912, le pavillon de la Biennale de Venise. Sa réputation est alors déjà suffisante pour que le seigneur d’Offranville répande à profusion les violences de sa nouvelle palette. Le peintre en a changé maintes fois, en effet, et n’a pas craint les métamorphoses que lui dictait la mode. Avant que la guerre n’éclate, le portraitiste de Cocteau et de Stravinsky explose donc. Son pavillon des merveilles en remontrerait aux décorateurs de son ami Diaghilev. Dépoussiérées, Tamara Karsavina et Ida Rubinstein nous restituent en un éclair l’éclat vénéneux des Ballets russes. Puisqu’on parle de mauvaises mœurs, restons-y. Blanche, qui cachait bien son jeu, savait aussi dévoiler le dessous des cartes. Ses meilleurs amis n’étaient pas à l’abri d’une indiscrétion. Prenez André Gide et ses amis au café maure, instantané de l’exposition universelle de 1900, où Blanche rend hommage au Balcon de Manet, aux coupoles laiteuses de Fromentin et au rire de Hals. À l’évidence, les jeunes contributeurs de L’Ermitage ne consomment pas seulement le noir breuvage lorsque le démon s’empare de leurs sens au soleil de l’Algérie. Gide et Ghéon étaient des enragés du tourisme sexuel. Eugène Rouart, dont le profil irlandais ferme la composition à droite, aimait aussi les garçons. Fraîchement marié à Yvonne Lerolle, en l’absence de son ami, il devait lui fournir une source d’inspiration et d’interrogation des plus fertiles. Pourquoi Blanche crut bon de découper le tableau africain de 1900 pour en détacher le portrait de son ami Rouart et l’exposer en 1910? Ce joli tableau, certes moins compromettant, fait écho sans doute à l’homosexualité que ces messieurs mariés vivaient chacun à leur manière.

url-1Du reste, Blanche aimait jouer du couteau. On ne sait pas toujours qu’il lacéra le portrait auquel il doit de ne pas être oublié du grand public, Proust himself. De dix ans son aîné, il crayonna le visage de son jeune ami, le 1er octobre 1891, à Trouville. Proust vient d’avoir vingt ans et, comme l’avoue Jean Santeuil, il se sent déjà en droit de «poser devant tout Paris, sans timidité comme sans bravache». Nulle forfanterie de parvenu n’effleure la sévère frontalité et la palette whistlerienne du tableau. À dire vrai, il constitue le seul fragment subsistant d’un portrait en pied, exposé au Salon de la Société nationale des beaux-arts de 1893. En habit de soirée, l’orchidée blanche à la boutonnière, Proust affiche un visage aux sourcils plus fournis que la moustache, et une expression qu’on dirait impassible s’il ne se mêlait pas un peu de hauteur à son «pur ovale de jeune assyrien» (Blanche). C’est le peintre qui, le trouvant exécrable, déchira le tableau. Mais la déchirure causée par l’affaire Dreyfus fut plus terrible encore. Blanche, comme Degas, Rodin et Eugène Rouart, se rangea parmi les antidreyfusards convaincus. Les deux hommes ne se virent plus avant 1913 et l’ouverture du nouveau théâtre des Champs-Élysées. Le miracle des Ballets russes a ses limites. Mais leurs relations ne retrouvèrent jamais la complicité amicale qui éclate dans le portrait. Rien n’y fit, pas même le génial article que Blanche décocha, en avril 14, à Du côté de chez Swann.

imageLes proustiens, heureusement, ne forment pas une famille très unie. Le Saint-Loup de Philippe Berthier, avec l’art, l’humour et l’érudition consommés de son auteur, vient corriger le petit oubli dont se sont rendu coupables les Enthoven, père et fils, dans leur Dictionnaire amoureux de Proust (Plon, 2013). Leur crime? Pas de notice dédiée à celui qui fut l’une des grandes créations de La Recherche et l’une des passions «en miettes» de la vie de Proust si l’on accepte d’en identifier les sources parmi un certain nombre de jeunes gens, encore en fleurs vers 1900, que l’écrivain chérissait et qui lui permirent d’approcher le grand monde. On sait que le premier contact est froid, morgue du marquis, coup de foudre du narrateur, lequel parvient à briser la glace par sa supériorité intellectuelle et son goût des choses de l’art. Berthier d’emblée se glisse parmi les faux-semblants de cette relation qui ne dit pas son nom. Les miroitements homosexuels du monde de Blanche font leur réapparition. Car Saint-Loup, une fois débarrassé de Rachel, se livre au Maroc à toutes sortes d’exercices peu militaires. L’actrice juive avait toujours servi de paravent, obligeant même cet officier de race à feindre un dreyfusisme qu’il va abandonner. Tant qu’il pavane dans les salons avec Rachel à son bras, au grand effroi de sa caste, il fait mine aussi d’adorer le symbolisme le plus vain, préraphaélisme cotonneux et musique extatique, par pure provocation. Proust se sert de son adepte des lys pour en dire la vacuité. Lui offre-t-il aussi matière à condamner tout un milieu? Saint-Loup, malgré sa vaillance aux combats où il allait trouver la mort, serait-il la preuve vivante que la vieille aristocratie cachait derrière ses diamants et sa verve une insignifiance sans fond. Je crois moins que Berthier à cette thèse et j’aurais tendance à rejoindre Paul Morand sur ce point. Au fond, Proust est resté à la porte du Paradis et en a conçu une amertume éternelle. L’aristocratie, dit Chateaubriand, est fille du temps. Proust vit ce monde disparaître sans en être. Stéphane Guégan

*Jacques-Émile Blanche, peintre, écrivain, homme du monde, Palais Lumière Évian, jusqu’au 6 septembre 2015. Catalogue sous la direction de Sylvain Amic, Silvana Editoriale, 35€.

*Philippe Berthier, Saint-Loup, Éditions de Fallois, 20€.

book-08532804Signalons du même auteur un recueil percutant de quinze études (la plus ancienne remonte à 1972) consacrées aux lectures de Barbey d’Aurevilly. À maints égards, sa bibliothèque recoupe celle de Proust, de Saint-Simon à Balzac et Baudelaire. Marcel avait d’ailleurs un faible certain pour l’auteur des Diaboliques. Au-delà des références et des emprunts, «l’essentiel est que pour tous les deux l’acte littéraire ne résulte pas du fonctionnement impersonnel de quelque mécanique extérieurement plaquée sur l’écrivain; il émane au contraire de ce qu’il y a de plus intime et de plus saignant.» Brûler, chez Barbey, a valeur de critère suprême, religion comprise. De sorte que Byron reste, du début à la fin de sa vie, le modèle indétrônable (Barbey d’Aurevilly et les humeurs de la Bibliothèque, Honoré Champion, 60€).

book-08532870Le même éditeur fait reparaître, revu et corrigé, son Dictionnaire Marcel Proust, une mine en 1100 pages, qui quadrille aussi bien La Recherche que la vie et la pensée de son auteur. À partir de chaque notice – celle de Juliette Hassine sur Saint-Loup est parfaite – s’en ramifient d’autres, autant d’occasions d’approfondissements. La lecture rejoint ainsi le mode d’écriture de Proust, qui procède par touches et retouches successives, comme un peintre qui mène le jeu et se plaît à surprendre son public en trompant son attente. Ce dictionnaire l’aurait-il satisfait? Antoine Compagnon, en préface, nous rappelle sa détestation du genre. Un écrivain digne du nom doit posséder sa langue, son microcosme, et se passer de toutes béquilles. Il demeure qu’il a caressé en 1921 le rêve d’un dictionnaire de ses personnages, socle du Balzac moderne qu’il aspirait être aux yeux de la postérité. Il a été entendu (Annick Bouillaguet et Brian G. Rogers, Dictionnaire Marcel Proust, Honoré Champion, 30€). SG

Je suis une Rose dans les ténèbres

Gustav Klimt,
Portrait posthume de Ria Munk III,
1917-1918
© Property of The Lewis Collection

La manie d’associer la Vienne 1900 au mal être et au mal vivre est proprement agaçante. Dans ce qui reste la meilleure exposition sur le sujet, celle que Jean Clair organisa en 1986, l’apocalypse du titre n’oubliait pas d’être joyeuse. Avant que l’ordre nazi n’y répande sa peste, la capitale autrichienne vécut au rythme d’une sorte de Babel ouverte aux quatre vents. Cet immense empire, bordé par l’Allemagne, l’Italie, la Russie et les confins du monde ottoman, parvint à faire vivre ensemble des cultures et des ethnies peu préparées à s’entendre. De la middle class aux nouvelles aristocraties de l’argent, catholiques, juifs et Slaves se côtoient, s’unissent parfois, se hissent dans la société, s’affrontent aussi sous la protection et le contrôle de l’aigle à deux têtes. La politique fédératrice de l’empereur François-Joseph n’est pas un mythe. En raison des libéralités du royaume, et du boom économique, les minorités et les «étrangers» ont plus de chance d’y prospérer qu’en Pologne et en Russie. Comment imaginer que cette identité nationale en perpétuelle redéfinition n’ait pas marqué profondément l’art du temps et l’art du portrait en particulier? Facing the Modern, à Londres, recompose ce monde perdu à partir des images qu’il a laissées de lui-même. Une exposition, fût-ce sur un sujet labouré, peut combiner intelligence et beauté, cela se voit encore. Les héros de la fameuse « modernité » viennoise auront donc été des portraitistes inspirés, et des portraitistes de société.

Compte tenu de la longue histoire du genre, il convenait de remettre sous nos yeux les artistes qui précédèrent Klimt, Egon Schiele, Richard Gerstel et Kokoschka sur la scène autrichienne. C’est chose faite dès la première salle, elle rappelle qu’en 1905 la Sécession viennoise organisa, de son propre chef, une exposition de portraits du premier XIXe siècle. Le nouveau et l’ancien mondes se regardaient dans les yeux, se sondaient l’un l’autre. Après 1860, tout était allé si vite ! Et la ville elle-même, autour de la Ringstrasse, était devenue le symbole de sa propre énergie. Le bon docteur Freud logeait à proximité des lieux de plaisir dont il allait faire l’un de ses terrains d’analyse. Le monde de l’image en constituait un autre, plus riche encore de révélations latentes et d’aperçus inédits sur le miracle et les tensions de la Mitteleuropa. Klimt lui avait donné raison par avance. S’il domine Facing the Modern, il le doit autant à son génie qu’à la plasticité psychologique de portraits pourtant mondains par essence. Ne cherchons pas ailleurs une des clés de leur variété sidérante. Ses meilleurs tableaux, loin des paysagistes répétitifs, sont nés de rencontres et presque de liaisons féminines. Klimt avait de qui tenir. Sa copie de l’Isabelle d’Este du Titien est d’un maître. On lui attribue la volonté d’avoir traqué partout le sens du «ravissement» que les vieux peintres produisaient sans effort. Face aux portraits de Marie Breunig, de Serena Lederer, d’Hermine Gallia et de Ria Munk, qui défient James Tissot, Sargent et Whistler par leur sensuelle approche de la conversation qu’ils engagent avec nous, il est clair que Klimt fut plus que le Makart des élites, celles-là mêmes que la guerre de 14-18 et l’antisémitisme des années 1930 devaient réduire en cendres. Le non finito et la stricte frontalité du portrait d’Amalie Zuckerkandl en annoncent la tragédie. Stéphane Guégan

*Facing the Modern : The Portrait in Vienna 1900, The National Gallery, Londres, jusqu’au 12 janvier 2014.  Catalogue sous la direction de Gemma Blackshaw et Christopher Riopelle, 35£

Les lecteurs de la Recherche le savent bien, la guerre de 14 se mêle très vite à l’écriture du roman que Proust va modifier jusqu’à sa mort. La guerre, c’est-à-dire la mort de ses jeunes amis avant celle de Saint-Loup, la capitale sous les tirs croisés des Zeppelins et de l’artillerie lourde, la nuit étoilée d’éclairs mortels, les promenades nocturnes de Marcel alors que tous se terrent, le courage minimum dont est capable «l’arrière», la vie qui continue évidemment, les bordels pour hommes où Charlus déchaîné brillera d’audace, les dîners fins avec Cocteau et Morand, les destructions de la France du Nord et de l’Est, voire l’esthétique qui allait sortir de la boucherie et du désir de refaire le monde après… Proust, qui affectait de détester Sainte-Beuve, avait le chic de tout tricoter, la grande histoire, la grande littérature et les plus menus faits de son existence, moins calfeutrée qu’on ne le dit. Il faut donc lire ses inédites Lettres à sa voisine comme un prolongement de sa vie quotidienne et l’un des brouillons de la Recherche. «C’est un vrai petit roman, écrit Jean-Yves Tadié, fondé sur une surprise : la découverte de ces vingt-trois lettres à une dame (et trois à son mari) dont nous ne savions rien, et qui se trouve avoir été la voisine de Marcel Proust, au troisième étage du 102 boulevard Haussmann, Mme Williams, épouse d’un dentiste américain, […] qui exerçait, lui, au dessus-de la tête du pauvre Marcel : d’où bien des drames vécus par ce phobique du bruit.»

Entre 1908 et 1916, entre les chroniques du Figaro et le rapprochement avec Gaston Gallimard, Proust aura conversé avec cette inconnue (l’a-t-il rencontrée au moins une fois? on en discute). Conversation de bon ton, vite chaleureuse, et charmeuse des deux côtés. Autant qu’elle le peut, Mme Williams trompe sa solitude en pinçant sa harpe et en lisant, Proust parmi d’autres consolations. Ce dernier, non sans singer parfois sa chère Anna de Noailles, la comble de fleurs, de papier le plus souvent, lui parle de «l’orgueilleux trésor des cœurs blessés», de ses morts au combat, du sourire de la cathédrale de Reims mutilé par les bombardements allemands, de ces pierres qui crient vengeance. Les aléas de la Recherche les rapprochent aussi. On touche là aux missives les plus croustillantes de leur relation particulière. Si heureux d’avoir une telle lectrice, Proust abuse des confidences, lui offre la primeur des coups de théâtre de son récit en cours. Durant l’été 14, la révélation de l’homosexualité de Charlus retentit. Comment, chère Madame, ce tombeur de Swann aurait-il pu confier Odette à un homme qui aimerait les femmes? Mais une ultime pirouette attend Mme Williams et nous autres, futurs lecteurs. Et bien, oui, Charlus finira par coucher avec Odette. Proust ou le roman à suspens, certainement. Proust ou la littérature à son pic d’intensité. Une rose dans les ténèbres. SG

– Marcel Proust, Lettres à sa voisine, texte établi et annoté par Estelle Gaudry et Jean-Yves Tadié, avant-propos de Jean-Yves Tadié, Gallimard, 14,50€.