
Sans domicile fixe, 55 ans, taillé comme l’ancien champion de hockey qu’il fut, Peter Doig aime à déplacer sa vie et ses pinceaux entre New York, Londres et Trinidad depuis une douzaine d’années. L’espace ne lui fait pas peur et la planète n’est pas trop grande pour cette peinture à large respiration, qui parvient à être multiculturelle d’une manière insolite le plus souvent. Hormis quelques hommages trop appuyés à Gauguin, auxquels on peut préférer l’exotisme de l’impur, rien ne ressemble moins à un journal de bord bien tenu, ou au catalogue des métissages en vogue, que ses tableaux aventureux, ouverts sur des pistes visuelles et mentales apparemment innombrables. Comme la boussole n’est pas livrée avec, il appartient à chacun de la chercher en soi. Ce pourrait être un défaut de fabrication ; en réalité, c’est une des grâces de Peter Doig: «You can’t control the way your paintings affect people». Il ajoute, vieille ruse, que sa peinture n’est jamais aussi bonne que lorsqu’elle met en échec les mots où nous voudrions l’enfermer. Acceptons donc que le silence soit la meilleure réponse aux tableaux réunis par la fondation Beyeler, et au mystère qu’ils opposent aux analyses trop rationnelles. D’autres parleraient de polysémie, de narrations éconduites ou de symbolisme abscons quand il est préférable de laisser opérer l’envoûtement. Forêts envahissantes, omniprésence de l’eau étale et presque létale, neige souveraine, les éléments interviennent avec l’élan d’indomptables collaborateurs. Doig a un mode de travail adapté, hétérogène et réactif, fait d’emprunts au cinéma à sensations, aux photos de presse ou de famille. Cela l’expose encore aux grincements de dents de la critique sourcilleuse.
Elle devrait plutôt se rappeler sa passion pour le douanier Rousseau, souvent cité, et la fantaisie, tantôt euphorique, tantôt effrayante, qui en constitue l’horizon. Mais cet Écossais nomade ne bricole pas par simple plaisir. Élevé au Canada, il poursuit, devant la toile, et à travers elle, les rêves d’explorateurs de sa petite enfance, nourrie de trappeurs et des héros de Fenimore Cooper. Plus tard, sa route croisera la scène londonienne du début des années 1990, libre alors de s’ébrouer hors des dogmes modernistes. Le Turner Prize ne tarderait pas à récompenser un peintre qui aura fait le choix de la figuration par goût du chaos des images mémorielles, son art halluciné développant des sensations ténues ou des expériences extrêmes avec un détachement exact. Aucune place n’est laissée au pathos, on flotte entre des impressions contradictoires, mais qui n’agiraient pas avec la même force si la cohérence y était visée aux dépens de la poésie. Le célébrissime Canoë de Doig, allégorie de ce flottement nécessaire, fait cohabiter Munch et Böcklin hors de tout souci réconciliateur. On pense à certains films suspendus de Terrence Malick, où l’accident est préféré à l’incident. Doig n’a qu’un ennemi, lui-même, et sa virtuosité qu’il lui faut tenir en bride lorsqu’elle l’égare du côté des tableaux pour collectionneurs sans âme. Stéphane Guégan
*Peter Doig, jusqu’au 22 mars 2015. Fondation Beyeler, Riehen / Bâle. Catalogue sous la direction d’Ulf Küster, Hatje Cantz, 49,80€.
D’autres maîtres d’aujourd’hui…
À peine plus âgé que Peter Doig, Jeff Koons a pris une telle envergure qu’on oublie que ce succès planétaire connut une longue préhistoire. À Paris, au début des années 1980, il était possible d’interviewer un Julian Schnabel ou un David Salle (je l’ai fait). La peinture de Basquiat y montrait déjà le bout de son nez. Mais Koons attendait encore son heure. Elle vint, galerie Sonnabend, en 1988! La série Banality, où s’inverse la logique du kitsch et s’annonce de façon définitive son érotisme sans filet, explose comme la bombe qui manquait à l’essor de ses premiers (et faux) ready-made. New York, pour quelques années encore, resterait l’épicentre de l’art contemporain et de son marché. Mais Koons avait soif de plus vastes conquêtes et la série Made in Heaven, où la pornographie mène à l’Éternité métaphysique, est emportée par l’espèce de folie qui habitait le fringant mari de la Cicciolina. Après cela, comme le dit Al Pacino dans Scarface, le monde entier prit la forme de son rêve. Aussi singulière soit-elle, la trajectoire de Koons nous rappelle que «son» XXe siècle fut à la fois celui de Picasso, de Duchamp et surtout de Dalí, qu’il croisa et photographia fanatiquement en 1973. Dalí le grand magicien des apparences et des substances, l’artiste œuvre d’art, celui qui comprit, mieux que Warhol lui-même, ce qu’était créer dans la société de l’information et de la consommation. Du dernier Dalí, le moins récupérable mais le plus fertile, Koons parle à maintes reprises dans ses Entretiens avec Norman Rosenthal. C’est un livre essentiel pour qui veut comprendre le tournant artistique des années 1970-1980 dont l’exposition Zeitgeist (Berlin, 1982) se voulut une précoce radiographie. Rosenthal, son commissaire, commence à repérer Koons peu après. «L’esprit du temps», c’est désormais lui! Au micro de Rosenthal, curieux de l’homme, l’artiste multiplie les confidences. La discussion roule sur la philosophie, la religion, le sexe, le brouillage des catégories esthétiques, autant de thèmes que l’artiste aborde avec sa fausse candeur (laquelle aura trompé beaucoup de critiques d’art en 35 ans!). Son désir d’être compris de tous, et de donner à son public la possibilité d’assumer un goût et une culture qui ne seraient pas ceux de l’élite savante, dissimule un sens inné de la dialectique. Le plus frappant reste toutefois ce qu’il y a de plus américain en lui, l’empreinte du transcendantalisme, mêlé ici et là de considérations sur l’identité biologique des individus et les déterminations archétypales de la mémoire affective. En somme, ce volume passionnant balance entre Emerson, Jung, Courbet, Manet et le bel antique. On en sort avec une toute autre idée de l’artiste et de son univers. SG // Jeff Koons, Entretiens avec Norman Rosenthal, Flammarion, 28€.
Cy Twombly s’en est allé en 2011, à 83 ans, dans la pleine possession de ses moyens. Parmi les «traces» dont son œuvre forme «l’anthologie», selon le mot de Barthes, la dernière est peut-être la plus somptueuse. Lui qui n’avait été longtemps que lignes, biffures et griffures, à l’époque où il était l’amant de Rauschenberg, s’offrit un bouquet final et floral qui constitue une des plus belles choses de l’histoire de la peinture. Ce que l’on sait moins, et ce qu’aborde ce livre d’une rare élégance, et d’une rare beauté d’impression, c’est que Cy Twombly pratiqua intensivement, sur le tard, la photographie. Grands tirages, grand soin, grand talent… Il y renouait ouvertement avec le pictorialisme américain de la Belle Époque et ce qu’il y avait de violence dans sa douceur somptueuse… Cette remontée du temps lui ressemblait, elle procédait de son attirance pour le démodé, le décalé, le fantôme des cultures à vivifier. Qu’on pense à la relecture géniale, tragique, de la fable gréco-romaine menée au cours des années 1960. Quand il montrera sa peinture homérique et ovidienne en 1964 chez Leo Castelli, la critique en repousse les gribouillages douteux, les explosions de rose ou de rouge et cette manière «trop européenne» de déjouer la modernité du moment, qu’elle soit pop ou minimaliste. Justice lui sera rendue plus tard par la nouvelle génération des artistes new yorkais, de Schnabel et Basquiat à Koons… Donnant voix à tous les médiums que Twombly pratiqua et associant quelques-unes des grandes plumes de son exégèse, du regretté Kirk Varnedoe à Simon Schama, ce collectif est fait pour une nouvelle génération de lecteurs. SG // Nicola Del Roscio (dir.), Cy Twombly, Hazan, 65€.

Aussi savante qu’habile, Marie-Anne Lescourret a préféré les suivre à travers une biographie très vivante, captivante de bout en bout, où la réflexion de ce travailleur inlassable prend corps sous nos yeux et se dégage d’une existence plus saturée que nous ne l’imaginions. Dominer pareille profusion de faits et d’idées n’est pas donné à tout le monde… Ébauché à Bonn sous la lumière noire du Laocoon de Lessing, poursuivi dans les marges des peintures érotiques et médicéennes de Botticelli, nourri de l’expérience américaine et de l’apport des indiens hopis, le voyage de Warburg devait aboutir au fameux Atlas, inventaire génial des survivances de la création artistique, et au Déjeuner sur l’herbe… In extremis, Manet rallumait en lui l’étincelle initiale d’une autre Renaissance italienne, dont Burckhardt et Nietzsche avaient été de puissants médiateurs. Warburg se saisissait du chemin qui menait de l’antiquité à Manet, via le Jugement de Pâris de Raimondi et Raphaël. Il parle magnifiquement de l’impudique Victorine, «qui de symbole du fatalisme passif se transforme en être cynique – gagnée par l’optimisme, elle se redresse intérieurement». On pense à «l’amoureux cynisme» que Baudelaire prêtait en 1846 au jeune 
La thématique mariale, Richter le sait, se prête idéalement à cette méditation sur ce qu’il importe de transmettre : chacune des cinq toiles, allégorique en soi, joue avec sa propre disparition, et communique à son faire, larges coups de brosse et matière somptueuse, une manière de suspens vénitien. Jamais inerte, la matière pense et les titres, souvent à double entente, confirment cette intelligence des apparences, qui n’est jamais plus évidente qu’à travers les thèmes issus du vieux fonds romantique. Face à son Iceberg dans le brouillard, dont la touche fondante épouse son sujet, face à ses innombrables évocations de la forêt ou de la terre mère, le souvenir remonte des tableaux de Friedrich, Carus, Courbet et
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La conduite des Bordelais lors des Cent-Jours n’en est pas la seule raison. Louis XVIII lui-même répandit ses largesses sur la «cité du douze mars» et fit expédier à son tour quelques tableaux de poids, dans tous les sens du terme. L’un d’entre eux, Le Christ en croix de
Parvenu au seuil de la galerie moderne, un grand portrait équestre de Charles X lui indique le départ d’un parcours qui le conduira jusqu’à la France de De Gaulle puisque un
*Matisse-Rouault. Correspondance 1906-1953, lettres rassemblées et annotées par Jacqueline Munck, La Bibliothèque des arts, 19€.
Jordaens est entré dans le cœur des Français dès la fin du XVIIe siècle pour ne jamais plus en sortir. On s’étonne donc qu’il ait fallu attendre plus de 300 ans la sublime rétrospective du Petit Palais. Dans l’intervalle, évidemment, la perception de l’artiste s’est transformée du tout au tout. En 1699, alors que la «querelle du coloris» fait rage, Roger de Piles reconnaît à Jordaens une «manière» de son invention, une manière qu’il qualifie de «forte, de vraie et de suave» et qui appelle le souffle des «grands tableaux». Cette puissance de pinceau et d’effet, érotique et dramatique selon les sujets qu’elle fait vibrer sur la toile, résulterait de deux sources d’inspiration fondues par le génie flamand, la Venise de Véronèse dialoguant vigoureusement avec le réalisme du
Difficile de quitter les rives de
Que la part du lion y revienne à Masson ne fait que souligner une vérité bonne à redire : des peintres qui eurent à se féliciter et à souffrir tour à tour du magistère de Breton, il est sans doute le peintre lettré par excellence. C’est en février 1924 que se rencontrent les deux hommes. La carrière commerciale de
Autre Juif allemand au destin incroyable, Erwin Blumenfeld, dont le Jeu de Paume évoque chaque métamorphose, pour la première fois, sur un pied d’égalité. N’y voyons pas facile provocation. Dès les années 1920, dans l’effervescence et les nouvelles menaces de l’après-guerre, le jeune Blumenfeld, exilé à Amsterdam puis à Paris, laisse ses dessins volontairement enfantins faire émerger les thèmes qu’il ne quitterait plus, l’Eros bestial, l’antisémitisme, la pratique du collage sans filet et une certaine fascination pour l’humour dévastateur de Chaplin. Qu’un dadaïste de la première heure ait pu se révéler un photographe de mode dès la fin des années 1930, qu’un fanatique du noir et blanc arty ait autant utilisé la couleur dans les années 1950-1960, voilà au moins deux raisons de se pencher sur son cas. À mi-distance de l’iconoclasme
Que s’est-il passé alors ? Après d’autres, Fried note l’émergence simultanée de photographes, issus des écoles d’art ou du photojournalisme, qui ont en commun l’usage du très grand format et de la couleur plutôt pimpante. Autre trait partagé, ils brouillent à plaisir les frontières entre peinture et photographie, fiction et document, et appellent sans complexe l’espace du musée. Qui sont-ils ces liquidateurs de la photo vérité ? Ces artisans d’une nouvelle dialectique du mensonge et de la vérité ? Plutôt que de les passer en revue l’un après l’autre, de Jeff Wall à Andreas Gursky, de Thomas Struth à Thomas Ruff, de Luc Delahaye à Philip-Lorca diCorcia, Fried en propose une lecture panoramique, comme il l’avait fait de Manet et de son cercle en 1996. Il serait facile de lui rétorquer que ce qui vaut pour un groupe de peintres français, actifs autour de 1863, ne vaut pas nécessairement pour une poignée de photographes aux origines, carrières et ambitions fort dissemblables. Le souci de dégager des lignes de force n’en reste pas moins justifié. Mais tout dépend des critères qu’on utilise. Les lecteurs de Fried connaissent son obsession d’une continuité moderniste qui joindrait le Paris de
À la vue d’en bas, celle du retable Renaissance ou du plafond baroque, les modernes ont répliqué par la vision d’en haut, qui suppose de nouveaux rapports au monde et à l’image. Un rapport de domination, en théorie, mais qui peut tourner à l’ivresse du basculement et à la perte des repères. C’est que ce montre finement l’exposition d’
Le 20 février 1850, l’architecte Duban, en charge des travaux du Louvre, informait Delacroix d’une commande prestigieuse : peindre le compartiment central de la galerie d’Apollon qu’on restaurait alors au nom de la République. Cet espace était pourtant très marqué par le passé royal du palais. Sous Louis XIV, Charles Le Brun devait y représenter le dieu du soleil sur son char, à l’endroit même où Delacroix interviendrait. Ce dernier choisit de suivre le programme iconographique des années 1660-1670 en l’adaptant au contexte politique du moment. La grande peur de juin 1848 y résonne encore, elle arme pour ainsi dire le bras d’Apollon foudroyant le serpent Python, métaphore transparente des désordres et de la sédition dont la France du prince-président (le futur Napoléon III) devait triompher à jamais. On pourrait y voir la preuve du classicisme secret de Delacroix, tarte à la crème d’une certaine historiographie. Mais la lecture du dernier livre de Michel Jeanneret, Versailles, ordre et chaos, permet d’inverser utilement ce type de lecture. Ce que nous y découvrons avec ravissement, c’est le romantisme des classiques pour le dire d’un mot, que ce livre justifie en explorant « la part d’ombre » du
– Michel Jeanneret, Versailles, ordre et chaos, Gallimard, Bibliothèque illustrée des histoires, 376 p., 99 ill., 38 €. Le même auteur édite et préface l’étonnant récit qu’André Félibien à laissé des Fêtes de Versailles (Gallimard, Le cabinet des lettrés, 17,90 €), l’historiographe de Louis XIV ne craignant pas de laisser affleurer la folie des réjouissances sous les besoins de la propagande. Que Versailles ait été le lieu de la démesure dans la maîtrise des formes, on le vérifiera en consultant l’album de Guillaume Picon et Francis Hammond. Les textes de l’un répondent aux photographies de l’autre, et le résultat de leur entreprise commune dépasse la bienséance de son titre (Versailles. Invitation privée, Skira Flammarion, 75 €). À bien y réfléchir, le seul espace du château qui se soit conservé en son état originel et donne l’image exacte d’un «enchantement» propre à «accabler l’imagination» (Mlle de Scudéry), c’est la chapelle royale sur laquelle 


