ROYAL

« Pauvres belles comédiennes, pauvres reines sublimes ! – l’oubli les enveloppe tout entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant, les fait disparaître pour toujours », se lamente Théophile Gautier en janvier 1858. Rachel, qui fut la Sarah Bernhardt du renouveau tragique des années 1840, s’en est allée avant de vieillir, et avant de connaître les moyens de laisser d’elle plus que de faibles images de sa personne. Ses portraits peints, même saisis en action, ne sauraient remplacer l’éclat de la phonographie dont le critique appelle  l’invention ; elle serait au son ce que la photographie est à l’apparence. Or les reines et les rois de la scène – et Gautier pense autant à Talma qu’il a vu jouer enfant qu’à Frédérick Lemaître et Marie Dorval, impriment en scène tout de leur génie, voix, poses, manières de marcher, de prendre la lumière, d’entrer et de sortir. Les corps parlent et la parole est geste. Comment se résigner à laisser disparaître ce qui a rendu uniques ces hommes et ces femmes en qui s’est traduit, et presque déposé, un moment de la sensibilité moderne? On ne lit jamais Gautier sans penser à Baudelaire et à leur attente commune d’un art du temps présent qui ne fût pas banal réalisme. Les chroniques théâtrales du premier, désormais entièrement et parfaitement éditées par Patrick Berthier, ont gagné à leur réunion. Il ne sera plus possible de parler de feuilletons superficiels ou trop bienveillants envers le tombereau de médiocrités que chaque jour ramenait sur les planches. Gautier n’a jamais craint de trier et étriller en presque quarante ans, ou, à l’inverse, de défendre les vrais successeurs de Corneille, Racine et Molière. La gloire de Rachel, précisément, fut d’avoir revigoré les formes usées de la tragédie, d’avoir redonné aux classiques l’accent et le frisson que deux siècles de routine leur avait fait perdre. Molière, dénaturé lui, exigeait, à l’inverse, qu’on le jouât dans le respect de l’esprit et de la composition de ses pièces, souvent mêlées d’interludes, musicaux ou pas. L’index général des feuilletons dramatiques de Gautier, dernière pierre posée à l’édifice des éditions Honoré Champion, confirme les préférences de l’écrivain et la capacité qu’il eut à détourner cette corvée hebdomadaire, ce « calice d’amertume », au profit de la création contemporaine et du bonheur de le lire ou de rire avec lui. Personne n’a parlé de Dumas, Hugo, Musset, trois de ses as, avec plus de soin et d’esprit ; personne n’a su mieux résumer une intrigue sans la dévoiler, les meilleures comme les pires ; personne enfin n’est resté fidèle à ce qu’il mit peut-être au-dessus de tout, Shakespeare et Balzac, Balzac et son théâtre, souvent empêché, de la cruauté truculente. Le romantisme de la vie réelle, marotte de Théophile, y avait trouvé son élixir.

Emile Lévy, Portrait de Jules Barbey d’Aurevilly, Salon de 1882, Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon

Remy de Gourmont voyait juste quand il qualifia de « baudelairien » le catholicisme exacerbé, ultramontain et imprécateur de Barbey d’Aurevilly. Jeune, le Normand éruptif avait adulé Joseph de Maistre, Chateaubriand et Balzac ; il les sentit rejaillir, le génie de la poésie en sus, chez l’auteur des Fleurs du Mal, son plus grand choc sous le Second Empire, au procès duquel il s’est mêlé. A son tour, en 1865, rééditant sa Vieille maîtresse, son chef-d’œuvre avec Les Diaboliques, il juge et condamne le bégueulisme de l’époque, chrétiens compris, en leur opposant son éthique de la vérité et la conviction que le vice, crûment dit ou peint, porte en lui sa réfutation quand il n’est pas l’autre nom de la passion. A maints égards, ne serait-ce que l’adoubement et les conseils qu’il en reçut, Léon Bloy, converti de 1864, pouvait se considérer comme l’héritier direct du connétable des lettres et de son « sacerdoce de l’épée ». Fanny Arama n’est peut-être pas la première à les étudier ensemble, l’un dans la lumière de l’autre (on pense aux Antimodernes d’Antoine Compagnon), mais le livre très ambitieux que nos terribles bretteurs lui ont inspiré élargit son spectre à l’ensemble du XIXe siècle, et ses nouveaux usages médiatiques. La presse, hors de laquelle il est difficile d’exister littérairement après 1830, répond à leur double visée, l’affirmation d’une doctrine menacée par la modernité devenue incontrôlable, et la singularité d’un style attaqué par ceux-là mêmes qui auraient dû la soutenir, les plumes proches du clergé. Huysmans connaîtra le même sort. Ennemis du réalisme et du matérialisme absolu, Barbey et Bloy luttèrent en permanence sur deux fronts, et à « tapagèrent » (verbatim) contre ce Janus de siècle, puritain et impie. De cette violence verbale qui refuse toute limite, et subit la censure, résultait-il un possible danger, celui de perdre des lecteurs, scandalisés par le ton des vitupérateurs ou inaptes à les comprendre, c’est la question que pose aussi Fanny Arama. Baudelaire se frottait les mains à la perspective des profits de toute nature que le scandale des Fleurs ferait rejaillir sur elles. Barbey et Bloy, sérieux catholiques romains, ont suivi sa ligne de feu, aux confins d’une outrance qui, note l’auteur, inaugure les nécrologies inversées du surréalisme. D’un cadavre l’autre, en somme, sauf que les serviteurs du Christ condamnaient l’incroyance et l’inconduite de leurs contemporains au nom d’une morale plus élevée que le jeu littéraire. Il y a prophètes et prophètes.

Terroristes sans transcendance, les surréalistes ont beaucoup tiré à blanc. Leur cause, assez banale après un siècle de liberté artistique, postulait à grands cris un ultime affranchissement. Les chaînes de l’esclavage – entendez l’oppression du peuple, avaient été dénoncées par Marat ; André Breton et son gang, au départ, s’en prirent à la tyrannie de la raison. Cette quête illusoire de l’irrationnel, à moins de se couper la tête, possédait d’enivrants parfums, hérités et détournés à la fois du symbolisme et du romantisme (plutôt allemand et anglais, en l’occurrence). Quand Breton lit Au château d’Argol en mai 1939, il replonge dans les délices d’Ann Radcliffe et couvre de miel son auteur, Julien Gracq, débutant de 29 ans, auquel il adresse une de ces lettres désarmantes, mélange de naïve fatuité et d’effusion sororale, qui font le prix de l’épistolier habité, même pour ceux qui ne partagent pas sa religion des « grands secrets », plus alchimique qu’évangélique. Leur correspondance, impeccablement éditée par Bernard Vouilloux, comprend une centaine de lettres, cartes postales et télégrammes, et témoignent de rapports vite fraternels et d’une certaine fidélité, puisque seule la mort du patron (1966) les interrompra. Il y eut tout de même le silence des années de guerre, dû à l’exil volontaire de Breton aux Etats-Unis, exil dont il comprit en 1945 qu’il ne passerait pas facilement pour un acte de résistance (ce qu’il n’était pas). Le transfuge, de plus, prendra son temps pour « rentrer » (mai 1946 !) et aura toutes les peines du monde à rétablir sa place et sa légitimité au sein d’une République des lettres sartrisée. A peine revenu, il est saisi du projet des éditions du Sagittaire, qui tente de lancer avec l’aide de Gaëtan Picon une collection au nom ronflant, Les Héros de notre temps. A côté de Malraux et Bernanos, Breton est pressenti. On confierait à Gracq le volume, sous réserve que Breton le permît. Sa réponse feint d’être embarrassée, mais la vanité l’emporte sur les réticences que suscitent le titre de la série, son emphase comme son décalage au regard du long séjour américain. Au cours des 20 années qui suivent, les deux amis continuent à s’écrire sur un rythme espacé, se voient ou s’envoient leurs livres, dont Vouilloux relève les chaudes dédicaces. Rétif aux logiques d’appareil plus qu’aux prestiges de la littérature, étanche au néo-trotskysme de salon ou à l’antigaullisme furieux, assez peu surréaliste au fond, Gracq aura rendu possible un autre type d’échanges, ouverts, par exemple, aux écrivains qu’on associe peu aux lectures de Breton, de Châteaubriant à Chateaubriand, ou de Baudelaire à Barrès.

L’exergue pourrait dériver de Chrétien de Troyes, saint patron des romanciers français, il est emprunté à un Breton, André de son prénom et troubadour à ses heures : « Ce que j’ai aimé un jour, que je l’aie gardé ou non, je l’aimerai toujours. » Dominique Bona hisse les couleurs, Le Roi Arthur ressuscite un père auquel elle voue une affection inextinguible, et nous apprend combien cet homme d’Occitanie, à la riche carrière, politique et littéraire, fut pétri de légendes armoricaines par-delà sa fierté catalane. La force des souvenirs se transforme parfois en devoirs. L’heure était donc venue, Dominique Bona le sait, quitte à taquiner feu Maurice Druon, cramponné à son adage : « Je ne succède pas. » La fille du roi ne tient pas seulement à Arthur Conte, elle tient de lui, et d’abord sa propre passion arthurienne, formidable rêvoir au temps de son enfance, Graal universitaire, puis leçon de vie et d’écriture : le réel contient son dépassement, les mots l’ouvrent à nos passions, agissent sur nos convictions. Conte en avait, et bien ancrées. Ses racines, jamais répudiées, jusqu’à rouler les consonnes en plein Paris pompidolien, se situent au cœur des Pyrénées orientales. Fils d’un père vigneron, doublement du cru en somme, il doit à ses dons et facultés de ne pas avoir suivi un destin décidé par d’autres. Etudes brillantes, engagement politique aux côtés de la SFIO, drôle de guerre, STO, élection à la mairie de Salses-le-Château, tout se précipite entre 1920 et 1947. Puis ce sera la députation, encouragée par Léon Blum, une brève expérience de ministre en 1957 et la direction, 16 mois, de l’ORTF, l’amertume enfin d’être sacrifié aux bassesses de Palais. Les rois aussi en meurent. Mais l’injuste décision, fin 1973, si elle l’atteint, n’entame pas sa capacité de travail. Il avait été un journaliste prolixe, à verve, il poursuit son œuvre de romancier et d’historien, autant de facettes que Dominique Bona polit avec l’émotion et la justesse qu’elle met à arpenter l’autre versant de ses origines, aussi ensoleillé, mais moins corseté. C’est le côté des femmes, ses grands-mères, sa mère, qui trouvent chez elles, dans les livres qu’on cache (Colette) et la proximité des plus jeunes une énergie et des satisfactions dont l’auteur rend admirablement la tendre complicité. Raconter les siens de cette façon, fine, précise et probe, c’est fatalement se raconter et, par exemple, feuilleter avec nous le catalogue des lectures formatrices, d’âge en âge. Dominique Bona retrouve le plaisir qu’elle eut à lire Enid Blyton, récente victime des « éveillés », le Stendhal de La Chartreuse, George Sand, sœur de cœur, et d’autres chers disparus, notamment Michel Mohrt, natif de Morlaix et amoureux de Manet comme de Berthe Morisot. Dans La Maison du père, ce dernier écrivait qu’on ne connaît pas ses parents. Dominique Bona n’a rien oublié des siens. De père en fille, et du Canigou à Brocéliande, la transmission a opéré.

« Vingt ans en 45 » quant à lui, Nimier fut pire qu’un « hussard triste », il fut un hussard humilié. Il y avait eu la génération perdue, Drieu, Berl, Bernier ou Paulhan, que la guerre de 14 avait privée de sa jeunesse ; il y eut la génération volée, pour qui la guerre, la suivante, eut le goût amer d’un rendez-vous manqué. Parce que la facétie et le coq-à-l’âne lui servaient d’armure, Nimier n’a pas toujours été pris au sérieux. Or sa vie, et donc ses romans ou son œuvre critique, n’ont cessé de buter sur l’autre faute originelle, juin 40. Cette date à jamais porteuse de l’effondrement de toute une Nation ne l’a jamais lâché. A un journaliste venu l’interviewer en 1950, il dit son rêve inaccompli d’avoir pu se battre, et ajoute, goguenard, donc sincère : « Mais vous vous rappelez qu’il s’est passé en 1940 certains événements plutôt désagréables pour la France. Nos armées n’ayant pas pris précisément le chemin de Berlin, vexé, je me suis plongé dans les livres. » Son sens de la dignité le protégeait contre les fanfaronnades, et il se garda bien de bomber le torse pour avoir passé trois mois, en mars-août 1945, sous un uniforme, sinon de théâtre, de substitution. Il sort inguérissable, dit-il à un ami d’enfance, de ce donquichottisme sentimental à fausse jugulaire. Bleu sera le hussard de Nimier, comme buissonnière l’Europe d’Antoine Blondin (son meilleur livre). Bleu, c’est-à-dire mélancolique d’avoir été floué par l’Histoire. Autant que le souvenir de la défaite, les abus de l’épuration et les langues de bois de l’après-guerre, d’un camp à l’autre, étaient insupportables à Nimier. Marc Dambre, qui a déjà tant fait pour lui et à qui ce Quarto a été naturellement confié, le dit fortement en ouverture du volume. La collection fête ses trente ans avec panache bien que le Nimier comporte peu de raretés et d’inédits, l’excellente et copieuse biographie illustrée mise à part. Mais ces plus de 1200 pages, nettes de la moindre ride, répondent à d’autres besoins que la soif de l’inconnu. Dambre répond, à l’évidence, au souci de faire lire Nimier à une nouvelle génération, peut-être mieux préparée, hélas, que celle des « boomers » à entendre son pessimisme, à accepter ses regrets du pays perdu. Seront-ils sensibles ces nouveaux lecteurs, au-delà du style de haute lignée, a son aristocratisme de l’action, de l’amitié, de l’amour, de l’humour, du risque, quand l’existentialisme y jetait le doute, en vertu des « camarades » bien alignés et d’une philosophie balançant entre la solitude et la déréliction, également fatales ? Sans doute faut-il faire confiance à ce que ce classique autoproclamé appelait lui-même son romantisme.

Stéphane Guégan

Théophile Gautier, Chronique théâtrale, tome XXI, postface et index général par Patrick Berthier, Honoré Champion, 89,90€ // Fanny Arama, Portrait du polémiste en artiste. Jules Barbey d’Aurevilly et Léon Bloy, Classiques Garnier, 49€ // André Breton Julien Gracq, Correspondance 1939-1966, préface et édition de Bernard Vouilloux, avec la collaboration d’Henri Béhar, Gallimard, 21€ // Dominique Bona, de l’Académie française, Le roi Arthur, Gallimard, 22€ // Roger Nimier, Œuvres. Romans, Essais, Critique, Chroniques, édition établie et présenté par Marc Dambre, 32€ // Inattendus en théorie, car les souverains n’en publient pas, les Mémoires de l’ex-roi d’Espagne étaient prévisibles, au regard du scandale qui l’entache depuis 2020, et que ce livre cherche à expliquer, non à excuser : « Une grave erreur », écrit Juan Carlos, page 58. Bourbon par la grâce de Louis XIV, Orléans par sa mère, Juan Carlos aurait eu peu de chances de régner, à l’instar de son père, si Franco n’eût pas fait de lui, autre embardée du destin, son « successeur ». On connaît la suite. Le difficile virage démocratique du pays n’occupe qu’une partie de ces pages au ton peu formel. Plus intéressantes, plus inattendues, sont celles qui abordent l’économie du trône, très écornée au XIXe siècle et sous le franquisme. Le XXIe siècle et sa mouvante géopolitique rebattront les cartes. Exilé à Abu Dhabi, Juan Carlos devrait y mourir. Mais son souhait est d’être enterré en Espagne avec les honneurs, le livre le fait entendre avant de se refermer. Son fils Felipe, ainsi nommé en souvenir de Philippe V, l’exaucera-t-il ? C’est tout le sens de la réconciliation qui sert de sous-titre au livre et lui donne sa vraie raison. SG / Juan Carlos Ier d’Espagne, avec la collaboration de Laurence Debray, Mémoires, Stock, 26,90€.

ON EN PARLE

« La rêverie d’un homme qui a voyagé est autrement riche que celle d’un homme qui n’a jamais voyagé », affirmait Matisse en 1933 – il avait alors déjà vu l’Afrique du Nord, New York et Tahiti. Ce livre de Stéphane Guégan suit la chronologie de la vie et de l’œuvre de Matisse, et il rappelle ce que le peintre doit à l’étranger, mais le titre est trompeur : la préface, piquante, insiste sur la profonde francité de Matisse, ainsi que sur son inclination spirituelle – indiscutable quand on connaît son travail tardif à la chapelle du Rosaire, à Vence. / Louis-Henri de La Rochefoucauld, L’Express, 15 décembre 2025.

Un livre sur Henri Matisse fait toujours du bien. Cela tient à la profonde jeunesse de ses œuvres, d’autant plus grande qu’il avance en maturité. Matisse aide à enchanter les âges, il donne le courage de vieillir. Il en donne même l’envie.  Le texte de Stéphane Guégan, historien d’art, qui accompagne les illustrations, est érudit sans lourdeur. Il insiste subtilement sur ce que le peintre doit aux artistes qui l’ont précédé, et aussi sur « l’homme d’émotions », attentif à rester fidèle à leur vérité. // Martine Lecoq, Réforme, décembre 2025.

Voir aussi Bérénice Levet et Stéphane Guégan, « Matisse. Le grand malentendu », Causeur, décembre 2025

Et la recension de Robert Kopp dans la Revue des deux mondes :

FÉMININ PLURIEL

Sans Liszt connaîtrait-on la comtesse d’Agoult, se demandait Charles Dupêchez en 1990 ? Leurs amours tumultueuses et le déclassement qu’avait encouru l’intrépide Marie en « suivant » son beau pianiste étaient, il y a 25 ans, plus célèbres que les écrits de la frondeuse. L’oubli se construit, aiment à dire les féministes, selon qui la mémoire littéraire réserve  préférablement ses trous aux écrivains du beau sexe. Sans s’effacer, Marie d’Agoult (1805-1876) vit certes son étoile posthume pâlir au cours du premier XXe siècle. Mais ce fut le sort commun de tout un pan de notre romantisme, que de bons esprits dirent alors moins profond que le romantisme allemand ou moins touchant que le romantisme anglais. Pour nous avoir écartés d’une part de nous-mêmes, cette absurde hiérarchie n’eut pas raison du meilleur de Marie d’Agoult. On continua à consulter ses Mémoires et son livre décisif sur la révolution de 1848, dont elle fut une partisane ardente sur le mode lamartinien, on commença aussi à comprendre que sa correspondance, objet d’abord d’un culte familial, jetait une lumière nette sur l’époque où cette grande dame des lettres régna, les années 1830-1850, qui se trouvent être l’un des plus hauts moments de l’art français. Comme nombreux furent les écrivains, les peintres et les penseurs politiques à fréquenter son salon, elle donna à sa plume le tour souvent indiscret et drôle de la conversation. Aragon aurait dit qu’elle pratiquait un « français vivant », celui de son ami Drieu, qu’il opposait à la « langue morte » de Gide. Dans ses lettres, la comtesse ne parle pas seulement à ses destinataires choisis, elle nous parle, elle s’adresse aux lecteurs futurs de cet autre journal intime et mondain qu’est sa correspondance. Quatre volumes de ce monument sont parus. Les éditions Honoré Champion et Charles Dupêchez, seule maison et seul érudit capables de porter l’entreprise, nous en offrent deux autres. Ils courent ensemble du printemps 1844 à l’hiver 1848, qui vit l’élection massive de Louis-Napoléon Bonaparte et la fin des illusions pour Marie et ce qu’elle appelait, d’un mot qu’elle avait raison de ne pas aimer, le parti humanitaire.

Son cœur d’aristocrate chrétienne et libérale brûlait donc pour tous les hommes. Réconciliant en elle la banque allemande et la gentry française désargentée, Marie de Flavigny voit le jour au lendemain du Sacre de Napoléon Ier. À 22 ans, sans qu’elle ait son mot à dire, elle est mariée au comte Charles d’Agoult, auquel elle donnera, sans amour, deux filles qu’elle aimera éperdument. La différence d’âge s’aggrave des différences de goût. Marie tend au romantisme sa jeunesse bafouée et trouve chez les premières héroïnes  de George Sand, libres de vivre et d’aimer comme bon leur semble, de dangereux miroirs à ses frustrations. Liszt surgit en décembre 1832. Sa jeunesse, son génie, sa beauté se font adorer dès la première rencontre. Après deux années de rencontres clandestines, Marie lui abandonne tout, son mari, sa fille Claire et les convenances de son milieu. Sand, complice d’abord, jalouse ensuite, lui fera payer cher l’escapade italienne où les tournées du pianiste virtuose, en plus du besoin de s’éloigner de Paris, entraînent les amants vite légendaires. À travers leur couple improbable se réalisait le romantisme des unions impossibles, des couples byroniens, au mépris de la morale commune… L’idylle pouvait-elle durer, résister au priapisme et au narcissisme de Liszt ? Elle dura près de six ans et connut une lente et douloureuse agonie jusqu’en 1844. En mai, la rupture était consommée et Marie séparée des trois enfants nés de sa folie. Leur éducation ramenait le bourreau des claviers et des cœurs à ses pusillanimités petites- bourgeoises. Mais la reine déchue n’est pas nue. Elle a repris pied dès son retour, fin 1839, en France. Dans cette reconstruction de soi, tenir un salon est déterminant. Marie d’Agoult l’affirme à l’un de ses plus chers confidents, le peintre Lehmann, élève d’Ingres et le portraitiste des amants (notre ill.). Il faut que l’Europe sache que se réunit chez elle la fine fleur de la création française et que s’y discute le sort du pays. Car la revenante soutient Lamartine, ennemi déclaré du gouvernement de plus en plus conservateur de Louis-Philippe. Ayant vite rompu avec Sand, dont la rivalité l’avait aidée à se donner une identité littéraire, Marie ne cache pas ses réserves à l’endroit du « socialisme » de George et de « la sacristie poudreuse du culte Leroux ».

Ingres, Marie d’Agoult et sa fille Claire, 1849

Elle sait aussi, en parfaite femme du monde, ne pas parler politique aux plus fidèles de ses correspondants et visiteurs, Vigny en particulier. Elle parvient même, par amitié, à souffrir le conservatisme de la singulière Hortense Allart, qui n’admet de liberté qu’en matière de sexe, et de féminisme qu’en termes de mœurs. Agir en homme, tel est l’idéal. Dans ses échanges avec Michelet, Proudhon, Buloz ou le très pressant Girardin, Marie affiche un aplomb qui fait notre bonheur. Quant au sien, il est difficile de s’en faire une idée précise : la neurasthénie menace cette femme brisée, et le souvenir obsessionnel de Liszt semble cacher ou justifier une vie amoureuse en berne. Reste l’écriture, où elle excelle et se raconte. Daniel Stern, nom éloquent de plume, ne publie pas que de l’autofiction. Outre ses positions politiques, d’un républicanisme modéré, il faudrait gloser davantage ses choix littéraires, notamment son goût de Stendhal, de La Chartreuse notamment, dont elle partage l’admiration de Balzac. Le Salon de peinture, de même, la passionne. Marie est du parti d’Ingres, qui a laissé un portrait délicieusement patricien de son champion en jupons. Concernant le génial Chassériau, rival de Lehmann, on la sent partagée entre réflexes claniques et inclinaisons profondes. Marie avait croisé à Rome le portraitiste de Lacordaire, elle suit de près l’affaire du décor de l’escalier de la Cour des Comptes. A cet égard, l’histoire de l’art n’a pas tiré tout le parti possible de la lecture de cette correspondance au sujet de Chassériau et de ses protecteurs, Tocqueville et Delphine de Girardin, que la comtesse traite de Béatrix parce qu’elle a jeté son dévolu sur le jeune peintre… Étonnamment, il ne semble pas qu’elle se soit reconnue elle-même, en lisant Balzac, sous les traits fielleux de Béatrix de Rochefide. Mais si ce roman breton transpose génialement les amours de Franz et Marie, il est moins conforme à la vérité qu’à la perfidie de George Sand, qui souffla le sujet à Balzac. Ce dernier, du reste, ne se montrait plus chez Marie d’Agoult depuis 1841 et le fameux dîner où le peintre du Paris moderne rencontra Ingres, de retour d’Italie.

La comtesse a presque disparu du troisième et dernier tome de la correspondance de Balzac, dû au regretté Roger Pierrot et à son digne émule Hervé Yon, les deux éditeurs de La Pléiade. Entre 1842 et 1850, celui que Baudelaire nommait « le plus grand homme de notre siècle » sans exagérer le moins du monde, le titan dont David d’Angers fit le buste olympien en 1844-45, se multiplie dangereusement. Ces années, pour nous, brillent de la publication du plus grand roman de notre littérature, Illusions perdues, que Balzac dédie à Hugo sur épreuves… La scène l’occupe beaucoup alors, elle réveille d’anciens appétits de succès, lui fait écrire à Frédérick Lemaître et à Marie Dorval, assister à la renaissance de Musset, tandis que s’élance l’entreprise éditoriale de la Comédie humaine dont les volumes s’impriment, et donnent la mesure de leur auteur unique. Géant de papier, en tous sens, Balzac fascine Gautier et de plus jeunes, Baudelaire, Champfleury et Courbet. Lui rêve de l’Académie, brigue le fauteuil de Chateaubriand, ce qui politiquement et esthétiquement avait du sens. Le quai Conti, hélas, résiste plus qu’Eve Hanska, enfin veuve, et avec laquelle Honoré sillonne l’Europe, de Russie en Italie, avant de l’épouser… Cela donne à ses lettres une teinte voyageuse et amoureuse admirable. S’il s’octroie des vacances, c’est que le besoin de recharger sa palette et ménager sa monture se fait aussi de plus en plus sentir. Mais la réclusion totale ne va pas à ce Parisien, et sa correspondance nous permet de le suivre chez la belle comtesse Merlin, cantatrice d’origine cubaine, ou chez James de Rothschild, à la table duquel il croise Liszt en 1845… A rebours de cette dispersion et de sa santé flanchante, la fermeté idéologique de Balzac traverse le régime de Juillet à son crépuscule avec le même panache. Fidèle à sa particule de fantaisie autant qu’à la monarchie et à l’Église, l’écrivain fut horrifié par les journées de février 1848. Le sac des Tuileries, qui frappa aussi Delacroix et Flaubert, glisse dans sa correspondance une vraie page de roman. Jusqu’au bout, il prit plaisir à fréquenter les milieux légitimistes et taquiner la « démagogie » d’un Hugo ou d’un Lamartine, qu’il croisait chez Delphine de Girardin. Quant aux bourgeois parvenus, aux élites ralliées, il continua à en crucifier les combines à travers romans et théâtre. Son agonie ressembla à ses livres « avec je ne sais quoi d’effaré et de terrible mêlé au réel » (Hugo). C’est à Gautier qu’il revint de le dire complètement, dès 1859, dans une plaquette mémorable. Théophile fut le destinataire de l’un des derniers billets de Balzac. Daté du 10 juin 1850, il contient le fameux codicille, « Je ne puis ni lire, ni écrire », dont seul un écrivain et un lecteur aussi prolixes que Gautier pouvait sonder le fond de désespoir. On sait que l’annonce de la mort du maître, survenu le 18 août, foudroya Gautier alors qu’il lisait, au Florian, le Journal des débats, « la seule feuille dont l’entrée soit libre dans ce pays absolutiste » qu’était la Vénétie autrichienne.

Il devait mettre en scène ce coup du destin dans une des chroniques dramatiques que Patrick Berthier vient de recueillir dans le tome 9 de son édition complète, aussi passionnant que les précédents. L’actualité théâtrale des deux années qui précèdent le 2 décembre 1851 a beaucoup à nous apprendre sur le climat politique, justement, qui déteint sur tout. En accord avec le patron de La Presse, le centre-gauche Émile de Girardin, Gautier persifle une censure de plus en plus tatillonne, signe que la IIe République perd confiance en elle et se coupe de sa base, avant de pousser Louis-Napoléon aux extrêmes.  Théophile reste soumis au feu roulant des innombrables salles de la capitale, dont il est un des seuls chroniqueurs à couvrir le spectre entier. Point de repos dominical pour qui publie, chaque lundi, ses magnifiques colonnes, si belles à lire, si utiles à étudier aujourd’hui. En avril 1851, Gautier adresse le début de son feuilleton, respectueusement ironique, au comte Charles de Montalembert, auteur d’un projet de loi qui visait à réserver le dimanche au repos prescrit par l’Église ! Le sort des travailleurs troublait désormais moins l’ancien complice de Lacordaire que leur salut. A défaut du bois de Boulogne et des coteaux de Meudon, sa table, sa plume, ses chats et les forces vives de la scène meublaient les fins de semaine d’un Théophile enchaîné à la copie. Ce qu’il avait trouvé au théâtre des funambules sous Louis-Philippe, il le demande désormais au cirque et aux spectacles de ballon. Les danseuses espagnoles, qui font claquer l’espace, règnent toujours sur son cœur et ses souvenirs. Mais où trouver ailleurs cette énergique densité de vie ? Musset et Balzac restent, à ses yeux, la seule issue, à condition de les bien jouer. Aussi Gautier ne perd aucune occasion de réclamer un peu plus d’audace des romantiques qui dirigent désormais les salles parisiennes. Ils n’osent, ces anciens rebelles, pratiquer les changements à vue que réclame le théâtre si mobile et capricieux de Musset. Au lieu de cela, le rideau de manœuvre s’obstine à tomber, ralentir une action hachée en petits morceaux. Quand on ne toilette pas le texte, on pétrifie la parole et les corps. Balzac, qui eut tant à lutter avec les eunuques de son époque, sera mort sans avoir assisté aux représentations de son chef-d’œuvre, Mercadet, qui domine la vie théâtrale en 1851… Chacun s’y trouve flagellé, du politicien au journaliste, du soupirant veule au créancier volé, car tous sont agis par l’obsession de l’argent et l’égoïsme le plus noir. La censure grimaça mais autorisa la satire des spéculateurs parce que la forme n’en était pas trop agressive et la scène où elle se jouait peu populaire. Pour Gautier, Balzac y égalait le grand Molière. Mercadet, c’était la superbe de Don Juan allié aux chicaneries de M. Dimanche. Les bourgeois sont les nouveaux seigneurs d’un monde qui ne respecte ses lois qu’en apparence. Encore sous le choc d’articles le plus souvent négatifs, Mme Hanska écrit à Gautier : « Merci, Monsieur, merci, c’est tout ce que je puis vous dire. Merci pour lui qui vous a tant aimé – merci pour moi qui ai tant souffert. – Depuis plus de huit jours je suis abreuvée de fiel, de venin, de poison ». Balzac obligeait. Stéphane Guégan

Marie de Flavigny, comtesse d’Agoult, Correspondance générale, édition établie et annotée par Charles Dupêchez, tomes 5 (mai 1844 – 1846) et 6 (1847-1848), Honoré Champion, 120 € et 95 €.

Honoré de Balzac, Correspondance, tome III, 1842-1850, édition de Roger Pierrot et Hervé Yon, La Bibliothèque de la Pléiade, 59 €.

Théophile Gautier, Œuvres complètes. Critique théâtrale, tome IX, juillet 1850 – octobre 1851, texte établi, présenté et annoté par Patrick Berthier, Honoré Champion, 95 €.

Save the date /// Retrouvez Gautier, Fracasse, Charles Dantzig et votre serviteur sur France Culture, dimanche 25 février, dans l’émission Personnages en personne

Et lire aussi…

Étaient-elles faites pour se rencontrer et, plus encore, s’apprécier? Tout séparait, au fond, Marie d’Agoult et Hortense Allart, l’origine sociale, les opinions politiques, le rapport à l’écriture et le rapport au sexe. Puisque l’Italie les avait réunies en pleine fugue de la comtesse, Charles Dupêchez s’est senti autorisé à écrire leur biographie croisée. Il a fort bien fait, son livre possède l’esprit, la concision, la liberté de ton de ces deux femmes qui eurent l’intelligence de ne pas confondre leur libération avec le rejet de la société, le mépris des hommes et de ce qu’il faut bien appeler la nature, n’en déplaise aux assommantes suffragettes américaines ou américanisées.  D’extraction bourgeoise et tôt orpheline, Hortense (1801-1879) apprit vite à user de ses charmes et de sa plume. Elle était de ces femmes qui ont plus de chien que de beauté. Chateaubriand, dont elle fut la dernière maîtresse, la trouvait agitée et froide dans l’alcôve. L’enchanteur vieillissant avait-il su mettre en émoi cette femme de presque trente ans ? L’histoire ne le dit pas, elle dit, en revanche, que la menue Allart eut maints amants (dont Sainte-Beuve) apparemment conquis par son amour de l’amour. Sa religion en ce domaine consistait à suggérer aux femmes de disposer des hommes comme ceux-ci disposaient des femmes. Elle récusait la nécessité d’être vierge au moment du mariage et préconisait l’éducation poussée des demoiselles. Le temps du servage marital était fini. Quant au reste, elle s’opposa aux excès du démocratisme moderne avec la ferveur qu’elle mettait à dénoncer les leurres du romanesque à deux sous. Un sacré bout de femme. Plus qu’une confidente, la comtesse d’Agoult trouva auprès d’elle une émulation  saine et durable. Ce livre ne saurait être mieux venu. SG / Charles Dupêchez, Hortense et Marie. Une si belle amitié 1838-1876, Flammarion, 21,90€.

Simultanément au tome IX des Chroniques dramatiques, Honoré Champion fait paraître le tome I des Contes et Nouvelles de Théophile Gautier, au sommaire duquel se trouvent quelques-uns de ses meilleurs récits fantastiques, de La Cafetière à Omphale, des Jeunes France à Fortunio, la perle se trouvant être, hommage crypté à Balzac, La Morte amoureuse. De part et d’autre de Mademoiselle de Maupin (1835), le jeune romantique à crinière léonine s’est donc plu à pratiquer la forme courte, qui est aux cycles de poème ce que représente le sonnet, une manière de quintessence. Cette concentration de forme s’ajuste parfaitement au climat hoffmannien des premiers contes où le surnaturel s’immisce à petits pas et projette son trouble sur le lecteur. L’espace et le temps semblent aspirés par les désirs ou les inquiétudes des personnages, qui basculent soudain dans un autre temps et un autre espace, avant d’être rappelés, mais changés, à la vie normale. Le sommeil, la danse, l’ivresse ouvrent des portes sur un au-delà pré-freudien. Le romantisme dit le réel en saisissant l’imagination. Et le fantastique est autant l’occasion que la métaphore idéale d’une démarche qui refuse de réduire la fiction à un genre ou une lecture unique. C’est, du moins, la position de Gautier, comme Anne Geisler le note au sujet des Jeunes France. Loin d’être la simple parodie des extravagances 1830, comme on continue à l’écrire, le volume rend impossible toute catégorisation traditionnelle. Le thème de l’amour s’y révèle riche en harmoniques aussi dérangeantes. À sa manière, Gautier égratigne « la sainte institution du mariage », objet des attaques d’une Hortense Allart ou d’une Marie d’Agoult. L’attrait de la bigamie, traité de façon goguenarde, prendra un tour plus dramatique dans Laquelle des deux ? et Fortunio. De façon plus noire, La Morte amoureuse, où la chasteté des prêtres est décrite comme une torture masochiste, confronte le lecteur au choix du héros, partagé entre le désir et le renoncement, la castration volontaire et l’appel du diable. Avec Alain Montandon, on y goûtera la réécriture d’un XVIIIe siècle auquel se rattache Gautier, celui de Manon Lascaut ou de La Religieuse. Plus généralement, comme les éditeurs y insistent tous, le jeu référentiel, aux antipodes du mythe romantique d’une création pure de tout emprunt, se déploie en pleine et consciente liberté. SG // Théophile Gautier, Œuvres complètes. Contes et nouvelles, tome I, texte établi, présenté et annoté par Alain Montandon, Anne Geisler-Szmulewicz, Françoise Court-Pérez et François Brunet, Honoré Champion, 120 €.

« De tous les auteurs du XIXe siècle, Alfred de Musset est le seul, sans doute, dont le théâtre reste vraiment vivant de nos jours », écrit Simon Jeune, en 1990, au seuil de ce qui reste la meilleure édition en la matière (La Pléiade, Gallimard). En tête de l’essai qu’il vient de consacrer au sujet, Sylvain Ledda, grand expert du théâtre romantique, écrit plus généreusement : « Avec Victor Hugo, Musset est le seul dramaturge de l’ère romantique à susciter la curiosité durable des metteurs en scène. » La curiosité de notre pauvre époque se cognant vite à ses limites, nos planches sont plutôt chiches envers Balzac, Gozlan, Gautier, voire Scribe. Le génial Dumas père s’en sort mieux. Musset, du reste, mérite sa survie parmi nous. Le lire ou l’entendre, c’est l’adopter. Nul besoin même d’adapter à la scène ces pièces et proverbes qui ne furent pas écrits pour. Ses mots, dit Ledda, ont un tel pouvoir évocateur qu’ils peignent espace, intrigues et caractères hors de toute représentation matérielle. Musset invente, dès 1832, et après qu’on eut sifflé sa Nuit vénitienne, le spectacle chez soi… Les salles, les loges, le public, les directeurs, sont à sa merci. Son théâtre imaginaire, qu’on a cru longtemps impossible à jouer, postule les changements à vue et refuse d’interrompre une scène quand un personnage y entre. La vie est mobile, la vie est une, dira Gautier, le théâtre doit l’être… Ledda nous rappelle la fièvre des commencements. Né coiffé, un père spécialiste de Rousseau, un aïeul proche de Carmontelle, l’adolescent lit Shakespeare, Schiller, Goethe, se forme tôt à la pratique des comédies de salon. Hugo, Dumas et Vigny électrisent ses vingt ans. 1830 ! Le drame, historique ou moderne, demande un art des ficelles et des carcasses qui répugne à sa fantaisie et son goût des mélanges. Ledda parle bien de la diversité générique qui règne dans chaque pièce, comme de la porosité psychologique qui trouble les personnages. Ses grands thèmes sont connus, la perte de l’innocence, la force de l’amitié, la fragilité ou la cécité de l’amour, l’illusion politique, l’incurable besoin de plaire. On ne badine pas avec Musset. Le libertinage fut le masque d’une vision déniaisée des femmes et des hommes. Éternel. SG // Sylvain Ledda, Le Théâtre d’Alfred de Musset, Ides et Calendes, 10€.

GÉNIE DU DÉSORDRE

Gautier, Borel, Dumas, trois frénétiques de premier ordre, et de la première heure. Que le romantisme procède bien d’une nouvelle « manière de sentir », et donc d’être et de créer, selon la formule de Baudelaire, la flambée de 1830 continue à nous en infliger la confirmation définitive, dérangeante et décapante. Pour la jeunesse qui eut vingt ans lors de la révolution de juillet, le « bourgeois » ventru et glabre, son parfait symétrique et repoussoir, symbolise moins un état social qu’un état mental, moins un désir de loi que le renoncement à la loi du désir… L’oubli de ce distinguo a égaré un grand nombre des commentateurs de l’art et de la littérature du premier XIXème siècle, victimes des anachronismes et réductionnismes d’une sociologie brutale. Nos révoltés, sans exception ou presque, sortaient de bonnes familles, firent de bonnes études, écrivaient le latin, n’eurent pas à fronder l’interdit familial et ne connurent la misère, pas tous, qu’au temps de la sainte bohème. En politique, quand la fantaisie les prenait d’agiter le drapeau rouge et le souvenir glacé de Saint-Just, la provocation et l’ironie l’emportaient, très souvent, sur les convictions montagnardes. 1793, avant que Victor Hugo ne l’idéalise, n’eut pas le lustre de 1789… Loin de moi l’intention de nier le républicanisme de certains, sincère et parfois virulent sous Louis-Philippe, plus conséquent que l’actuelle agitation de nos gavroches illuminés. Mais, par dévotion à Marianne, les chevelus et barbus de 1830 mirent eux-mêmes une limite sérieuse à leur urgence de refaire le monde ou de « changer la vie ».

Furtivement emporté par la fièvre des lendemains révolutionnaires, Théophile Gautier incarna surtout l’aspiration aux libertés imprescriptibles, celles de l’âme, du corps et de l’art. Ses premiers livres, Albertus, Les Jeunes-France, Maupin et La Comédie de la mort, dessinèrent vite au-dessus de sa crinière une auréole d’extravagance et d’outrance qu’il conforta jusqu’à sa mort, malgré le poids des ans et des concessions, au point d’embarrasser la critique littéraire, de son vivant, et les comptables de sa gloire posthume. De ce double tribunal, Aurélia Cervoni vient d’éplucher et d’analyser les jugements. Son sens de la synthèse et de la formule ne la quitte jamais au fil des pages, malgré ce qu’eurent de répétitif et de borné les censeurs de celui que nous appelons le « bon Théo », alors qu’il passait pour l’apôtre d’une éthique du plaisir et d’une esthétique de l’abus. Gautier aura toujours scandalisé pour de mauvaises raisons, la gratuité flamboyante qu’on reproche à l’hernaniste, au gilet rouge, et la froideur immorale ou indifférente qu’on déplore à partir d’Émaux et camées. La presse, souvent de gauche, commença par flétrir l’émule de Byron, l’empoisonneur de la saine jeunesse, le chantre des noceurs orgiaques, avant de conspuer l’impassible Parnassien. Les temps changent, de Louis-Philippe à Napoléon III, pas les arguments, ni le fiel des journaux « responsables », incapables d’admettre que la littérature puisse chanter autre chose que les bonheurs du vivre-ensemble. Guidée par les rares pourfendeurs de cette doxa, Barbey d’Aurevilly et Baudelaire essentiellement, Aurélia Cervoni nous oblige à en penser les résonances ou les résurgences. Notre époque, comme le vertueux Céline de Taguieff l’atteste, s’honore à nouveau de faire barrage à la « mauvaise » littérature. On disait de Gautier, faute de saisir sa hantise d’une humanité déchue, qu’il manquait de profondeur, de sens métaphysique et donc d’utilité sociale. L’art pour l’art, la liberté de parole au pilori ! Nous y sommes revenus. Le livre d’Aurélia Cervoni, on l’a compris, vient à sa date.

Moindre écrivain que Gautier et Nerval, ses complices du Petit Cénacle, Pétrus Borel a pris sa revanche au XXème siècle. On aime à citer, à son crédit, les témoignages d’admiration de Tzara, Breton et Eluard. Aussi louangeurs soient-ils, ils ne sauraient nous aveugler sur la réelle valeur de Borel et la mythologie nihiliste qu’il alimenta involontairement. Du reste, les surréalistes valorisèrent davantage le parcours vertigineux du « lycanthrope », en gommant l’épisode algérien final, que son œuvre stricto sensu. Certes, il faut lire ou relire la poésie bizarre et éructante de Borel, ses romans gothiques, céder à leur force d’entraînement et à leur humour macabre, savourer le goût qui s’y prononce des situations les plus noires et des sensations les plus fortes, où abondent les motifs et les poncifs du frénétisme 1830. Mais l’écrivain véritable qu’il fut, assurément, n’en sort pas toujours vainqueur. L’excès tuant l’excès, on se lasse par endroits des convulsions de style un peu forcées, de son acharnement à paraître plus byronien ou shakespearien que tous ses amis réunis. Borel avait tâté de l’architecture, fréquenté les peintres, fait sa cour à Nodier et Hugo, bataillé au théâtre, pratiqué le naturisme, et appelé à l’insurrection permanente, en raison de son « besoin d’une somme énorme de liberté ». Ne réservant pas le rouge à ses pourpoints, il s’affilia aux républicains de l’ombre sous la Monarchie de juillet et fut surveillé par la police du roi, qui le suspectait de sodomie et de sédition, comme le rappelle Michel Brix dans le volume très soigné des éditions du Sandre. Ce spécialiste du romantisme sait de quoi il parle et tente, de bonne foi, une réévaluation de Borel. Au passage, il réexamine une lettre de Gautier fraîchement exhumée, qu’on croyait adressée à Nerval et datée de 1836. Borel en serait le destinataire et 1838 le bon millésime. Plausible. Mais ce faisant, Brix affaiblit la thèse qui voudrait que Gautier, devenu l’homme incontournable de La Presse d’Émile de Girardin, eût alors préféré se faire oublier de Borel par prudence politique…

Les frénétiques n’ont pas cantonné leur enthousiasme de jeunes farfelus à Hugo, celui de Han d’Islande, des Orientales et d’Hernani. Alexandre Dumas fut l’autre dieu de leurs planches idéales. On devrait le jouer davantage sur les nôtres, comme Gautier s’égosilla à le réclamer toute sa vie. Outre Anthony, figure identitaire de toute une génération, sorte de James Dean des passions fatales, Kean ramasse génialement le climat et les ardeurs de ce début, fort turbulent, des années 1830. Il y avait tout de même beaucoup d’audace à vouloir faire du comédien anglais, mort en 1833, après avoir été un Hamlet, un Othello, un Roméo ou un Richard III exceptionnel, le personnage d’une pièce qui entendait rivaliser, elle aussi, avec le modèle shakespearien et profiter de sa vogue. Le pire, c’est que Kean y parvient à merveille, alternant le cocasse et le lyrisme amoureux, et dévoilant le métier de l’acteur dans la tension qui sépare le don de soi, sous les feux de la rampe, à la solitude du verbe, une fois le rideau tombé. Durant l’été 1836, Frédérick Lemaître en fit l’un de ses rôles les plus explosifs et réflexifs. Car Dumas mêle le drame à la comédie, et hisse le génie au-dessus des privilèges, mais ne gomme rien de sa réalité. Comme l’écrit Sylvain Ledda, « il dissèque les tourments de l’incarnation, scrute avec humour et profondeur le conflit entre l’Art et la Vie ». En effet, on s’y amuse beaucoup, jamais au détriment pourtant de la tragédie qui se joue sur une scène en perpétuel dédoublement. Avant que Sartre n’en signe une adaptation, Jacques Prévert, celui de l’Occupation, y trouva de quoi nourrir le scénario des Enfants du Paradis. Le reste, il l’emprunta aux chroniques de Gautier. Imparable. Stéphane Guégan

*Aurélia Cervoni, Théophile Gautier devant la critique 1830-1872, Classiques Garnier, 56€

**Pétrus Borel, Œuvres poétiques et romanesques, textes choisis et présentés par Michel Brix, Éditions du Sandre, 45€.

***Alexandre Dumas, Kean, édition de Sylvain Ledda, Gallimard, Folio Théâtre, 6,60€.

Et aussi… Depuis les romantiques, qui en firent un frère de rires et de larmes, on ne lit plus Rabelais de la même façon. Sans doute, par amour, par accord du cœur et des sens, l’ont-ils trop peint à leur semblance. Qu’on pense au beau portrait de Delacroix et ses éclats de sensualité heureuse, qu’on se tourne vers Daumier et son Louis-Philippe-Gargantua se goinfrant des biens du peuple, ou qu’on pense à Gustave Doré, aussi glouton que le texte qu’il choisit d’illustrer en sa complexité amusante et savante. Gautier lui-même, dans la chaleur du souvenir, devait décrire le Petit Cénacle comme une abbaye de Thélème enfin reconquise. On pourrait pousser plus loin la reconnaissance des filiations. Le lecteur qui le souhaiterait n’aura qu’a ouvrir ce volume riche de mille informations, livrées avec esprit et érudition, alliance rare, voire surprenante ici. Rabelais, au gré des traverses qu’aime à emprunter Marie-Madeleine Fragonard, y retrouve le chemin d’une Renaissance royale, farcesque, peu bégueule, très française jusque dans ses italianismes et sa catholicité éclairée. Le texte n’a rien perdu à être un peu adapté. Mais ni traduction, ni trahison : le génie d’un écrivain-monde et d’une prose sublime qui « attend un lecteur à sa mesure » ou à sa démesure, c’est selon. SG / François Rabelais, Les Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel, édition publiée sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard, Gallimard Quarto, 32,00€.