AGENTS DOUBLES

L’opposition au Second Empire, dès 1853, prit des formes diverses. L’une d’elle commandait de se tenir à distance du régime, mais de le contester en trompant la censure des journaux et de la librairie. Faut-il s’étonner que la comtesse d’Agoult, dont L’Histoire de la Révolution de 1848 achève alors sa course éditoriale, ait choisi la stigmatisation indirecte tout en ouvrant son salon aux nostalgiques de Marianne et aux orléanistes modérés que le choc politique a transformés en dissidents ? Représentante avouée du « sexe docte », dont elle fait l’apologie à travers celle de la Hollande qui tint tête à l’Espagne des Habsbourg, la comtesse, séparée du comte et de Liszt, déliée, dirait Nathalie Heinich, entretient l’attention de quelques célébrités des arts, Vigny comme Ingres, caresse le fade Ponsard, mais s’attache surtout la gauche impatiente de remonter sur scène, Eugène Pelletan, qui voit en elle la femme de demain, Victor Schœlcher, qui lui parle de sa traduction de La Case de l’Oncle Tom, et Jules Simon, fort prévenant aussi. On aperçoit le jeune Ernest Renan se pousser à ses côtés, et on lit les missives de la fidèle, mais moins démocrate Hortense Allart, qui taquine Marie, à raison, sur les erreurs de 1848.

Bref, les lettres croisées de 1853-1855, en plus des informations relatives aux trois enfants qu’elle a donnés au musicien assez odieux des Années de pèlerinage, dessinent un monde en difficile recomposition, monde qu’incarne assez bien Emile de Girardin, magnat sous surveillance. Le patron de La Presse, autant que son ami Hugo, avait fait campagne pour Louis-Napoléon Bonaparte en vue de l’élection de décembre 1848, il en est désormais devenu l’ennemi. Cela vaut à son journal des avertissements réguliers et cela explique l’attitude de l’un de ses critiques les plus proches, Théophile Gautier. Avril 1855, pour celui-ci, marque la fin d’une collaboration de presque vingt ans, et le début d’une autre, au sein du Moniteur universel. S’il faut parler du « ralliement ostensible » (Patrick Berthier) de Gautier à l’Empire, il importe de prêter la plus fine attention aux modalités de son exercice, à ce que j’ai appelé dans le catalogue d’une exposition passionnante qui vient d’ouvrir au Palais Fesch d’Ajaccio (Un soir chez la princesse Mathilde), sa pratique d’agent double. Berthier, éditant ses chroniques dramatiques des années 1854-1855 avec le soin admirable qu’on lui connaît, se montre sensible aux acrobaties de Gautier. Sa connaissance parfaite du théâtre romantique lui fait dénicher la moindre allusion à Victor Hugo, le proscrit, auquel Théophile reste lié et dont il soutient, plus ouvertement, les complices… Paul Meurice, dont les pièces sont trop oubliées, est du cercle de Totor. Quand meurt Delphine de Girardin, Théo, qu’elle appelait son éléphant, verse des larmes sincères sur elle dans une nécrologie comme on en lit plus, il enterre une amie, une plume et un monde où Hugo et Lamartine régnaient, bref une diplomatie des lettres et de l’esprit, dirait Marc Fumaroli, dont il fait son deuil avec un fracas significatif. D’autres ombres circulent parmi les recensions théâtrales du Gautier des années 1854-1855, textes uniques pour l’historien, car aptes à lui fournir des lumières variées sur toutes sortes de choses et toutes sortes de gens. Ainsi, au-delà des traces de la révolution romantique qui active sa nostalgie (Dumas, Bocage…), la vie présente, l’actualité, porte sans cesse ses chroniques vers l’inattendu, du suicide de Nerval à ces Espagnol(e)s qui durent fasciner le jeune Manet, alors élève de Couture. Les planches parisiennes, sur lesquelles se dressent des posadas imaginaires, font déjà tournoyer Lola de Valence et ses « jupes noires brodées de grands bouquets de fleurs ». Gautier reste un peintre souverain et un cœur large. Stéphane Guégan

Marie de Flavigny, comtesse d’Agoult, Correspondance générale, tome VIII : 1853-1855, édition établie et annotée par Charles F. Dupêchez, Honoré Champion Editeur, 2019, 90€ ; Théophile Gautier, Œuvres complètes. Critique théâtrale, tome XII, mai 1854-août 1855, texte établi, présenté et annoté par Patrick Berthier, Honoré Champion Editeur, 2019, 78€. En s’embarquant pour Venise, afin d’y retrouver l’étonnante Sisi sous la conduite très enlevée d’Amable de Fournoux, nous ne quittons pas Marie et Théophile, liés différemment à la République de Saint-Marc instaurée par Daniele Manin en 1848… Comtesse rouge, la première fréquente l’exilé ; quant à l’Italia de Gautier, l’un des plus beaux livres sur la Sérénissime (1852), il contient maintes piques envers l’Autriche à laquelle Bonaparte avait cédé Venise, avant de la lui reprendre au temps du Royaume d’Italie, présence française éphémère. Le risque est certain, à l’automne 1856, que prennent Sisi et son auguste époux, l’empereur François-Joseph de s’y rendre en grande pompe. Les Autrichiens n’ont jamais été aussi indésirables dans la cité du lion : le froid de l’accueil, en ville et à la Fenice, en aurait découragé de plus chevronnés. Le très jeune couple affronte l’adversité et le danger de s’exposer aux attentats. Sisi, en particulier, que son mari et la vie vont tromper, devait y revenir, la dernière fois coïncidant avec l’inaugurale Biennale de 1895 (ce n’était pas encore devenu le parc Walt Disney de la bien-pensance et du bluff esthétique). Le livre d’Amable de Fournoux, aussi vénitien de cœur que son auteur, mêle la saga de l’impératrice aux heures plus ou moins sombres de la ville, et paraît alors que les appartements du Palais royal, agrégés au musée Correr, ont retrouvé leur lustre. Les dons du Comité français pour la sauvegarde de Venise ont rendu possible ce sauvetage inespéré, eu égard à la situation de la ville. SG / Amable de Fournoux, Sisi et Venise, Editions de Fallois, 20€ (en librairie le 21 août).

FÉMININ PLURIEL

Sans Liszt connaîtrait-on la comtesse d’Agoult, se demandait Charles Dupêchez en 1990 ? Leurs amours tumultueuses et le déclassement qu’avait encouru l’intrépide Marie en « suivant » son beau pianiste étaient, il y a 25 ans, plus célèbres que les écrits de la frondeuse. L’oubli se construit, aiment à dire les féministes, selon qui la mémoire littéraire réserve  préférablement ses trous aux écrivains du beau sexe. Sans s’effacer, Marie d’Agoult (1805-1876) vit certes son étoile posthume pâlir au cours du premier XXe siècle. Mais ce fut le sort commun de tout un pan de notre romantisme, que de bons esprits dirent alors moins profond que le romantisme allemand ou moins touchant que le romantisme anglais. Pour nous avoir écartés d’une part de nous-mêmes, cette absurde hiérarchie n’eut pas raison du meilleur de Marie d’Agoult. On continua à consulter ses Mémoires et son livre décisif sur la révolution de 1848, dont elle fut une partisane ardente sur le mode lamartinien, on commença aussi à comprendre que sa correspondance, objet d’abord d’un culte familial, jetait une lumière nette sur l’époque où cette grande dame des lettres régna, les années 1830-1850, qui se trouvent être l’un des plus hauts moments de l’art français. Comme nombreux furent les écrivains, les peintres et les penseurs politiques à fréquenter son salon, elle donna à sa plume le tour souvent indiscret et drôle de la conversation. Aragon aurait dit qu’elle pratiquait un « français vivant », celui de son ami Drieu, qu’il opposait à la « langue morte » de Gide. Dans ses lettres, la comtesse ne parle pas seulement à ses destinataires choisis, elle nous parle, elle s’adresse aux lecteurs futurs de cet autre journal intime et mondain qu’est sa correspondance. Quatre volumes de ce monument sont parus. Les éditions Honoré Champion et Charles Dupêchez, seule maison et seul érudit capables de porter l’entreprise, nous en offrent deux autres. Ils courent ensemble du printemps 1844 à l’hiver 1848, qui vit l’élection massive de Louis-Napoléon Bonaparte et la fin des illusions pour Marie et ce qu’elle appelait, d’un mot qu’elle avait raison de ne pas aimer, le parti humanitaire.

Son cœur d’aristocrate chrétienne et libérale brûlait donc pour tous les hommes. Réconciliant en elle la banque allemande et la gentry française désargentée, Marie de Flavigny voit le jour au lendemain du Sacre de Napoléon Ier. À 22 ans, sans qu’elle ait son mot à dire, elle est mariée au comte Charles d’Agoult, auquel elle donnera, sans amour, deux filles qu’elle aimera éperdument. La différence d’âge s’aggrave des différences de goût. Marie tend au romantisme sa jeunesse bafouée et trouve chez les premières héroïnes  de George Sand, libres de vivre et d’aimer comme bon leur semble, de dangereux miroirs à ses frustrations. Liszt surgit en décembre 1832. Sa jeunesse, son génie, sa beauté se font adorer dès la première rencontre. Après deux années de rencontres clandestines, Marie lui abandonne tout, son mari, sa fille Claire et les convenances de son milieu. Sand, complice d’abord, jalouse ensuite, lui fera payer cher l’escapade italienne où les tournées du pianiste virtuose, en plus du besoin de s’éloigner de Paris, entraînent les amants vite légendaires. À travers leur couple improbable se réalisait le romantisme des unions impossibles, des couples byroniens, au mépris de la morale commune… L’idylle pouvait-elle durer, résister au priapisme et au narcissisme de Liszt ? Elle dura près de six ans et connut une lente et douloureuse agonie jusqu’en 1844. En mai, la rupture était consommée et Marie séparée des trois enfants nés de sa folie. Leur éducation ramenait le bourreau des claviers et des cœurs à ses pusillanimités petites- bourgeoises. Mais la reine déchue n’est pas nue. Elle a repris pied dès son retour, fin 1839, en France. Dans cette reconstruction de soi, tenir un salon est déterminant. Marie d’Agoult l’affirme à l’un de ses plus chers confidents, le peintre Lehmann, élève d’Ingres et le portraitiste des amants (notre ill.). Il faut que l’Europe sache que se réunit chez elle la fine fleur de la création française et que s’y discute le sort du pays. Car la revenante soutient Lamartine, ennemi déclaré du gouvernement de plus en plus conservateur de Louis-Philippe. Ayant vite rompu avec Sand, dont la rivalité l’avait aidée à se donner une identité littéraire, Marie ne cache pas ses réserves à l’endroit du « socialisme » de George et de « la sacristie poudreuse du culte Leroux ».

Ingres, Marie d’Agoult et sa fille Claire, 1849

Elle sait aussi, en parfaite femme du monde, ne pas parler politique aux plus fidèles de ses correspondants et visiteurs, Vigny en particulier. Elle parvient même, par amitié, à souffrir le conservatisme de la singulière Hortense Allart, qui n’admet de liberté qu’en matière de sexe, et de féminisme qu’en termes de mœurs. Agir en homme, tel est l’idéal. Dans ses échanges avec Michelet, Proudhon, Buloz ou le très pressant Girardin, Marie affiche un aplomb qui fait notre bonheur. Quant au sien, il est difficile de s’en faire une idée précise : la neurasthénie menace cette femme brisée, et le souvenir obsessionnel de Liszt semble cacher ou justifier une vie amoureuse en berne. Reste l’écriture, où elle excelle et se raconte. Daniel Stern, nom éloquent de plume, ne publie pas que de l’autofiction. Outre ses positions politiques, d’un républicanisme modéré, il faudrait gloser davantage ses choix littéraires, notamment son goût de Stendhal, de La Chartreuse notamment, dont elle partage l’admiration de Balzac. Le Salon de peinture, de même, la passionne. Marie est du parti d’Ingres, qui a laissé un portrait délicieusement patricien de son champion en jupons. Concernant le génial Chassériau, rival de Lehmann, on la sent partagée entre réflexes claniques et inclinaisons profondes. Marie avait croisé à Rome le portraitiste de Lacordaire, elle suit de près l’affaire du décor de l’escalier de la Cour des Comptes. A cet égard, l’histoire de l’art n’a pas tiré tout le parti possible de la lecture de cette correspondance au sujet de Chassériau et de ses protecteurs, Tocqueville et Delphine de Girardin, que la comtesse traite de Béatrix parce qu’elle a jeté son dévolu sur le jeune peintre… Étonnamment, il ne semble pas qu’elle se soit reconnue elle-même, en lisant Balzac, sous les traits fielleux de Béatrix de Rochefide. Mais si ce roman breton transpose génialement les amours de Franz et Marie, il est moins conforme à la vérité qu’à la perfidie de George Sand, qui souffla le sujet à Balzac. Ce dernier, du reste, ne se montrait plus chez Marie d’Agoult depuis 1841 et le fameux dîner où le peintre du Paris moderne rencontra Ingres, de retour d’Italie.

La comtesse a presque disparu du troisième et dernier tome de la correspondance de Balzac, dû au regretté Roger Pierrot et à son digne émule Hervé Yon, les deux éditeurs de La Pléiade. Entre 1842 et 1850, celui que Baudelaire nommait « le plus grand homme de notre siècle » sans exagérer le moins du monde, le titan dont David d’Angers fit le buste olympien en 1844-45, se multiplie dangereusement. Ces années, pour nous, brillent de la publication du plus grand roman de notre littérature, Illusions perdues, que Balzac dédie à Hugo sur épreuves… La scène l’occupe beaucoup alors, elle réveille d’anciens appétits de succès, lui fait écrire à Frédérick Lemaître et à Marie Dorval, assister à la renaissance de Musset, tandis que s’élance l’entreprise éditoriale de la Comédie humaine dont les volumes s’impriment, et donnent la mesure de leur auteur unique. Géant de papier, en tous sens, Balzac fascine Gautier et de plus jeunes, Baudelaire, Champfleury et Courbet. Lui rêve de l’Académie, brigue le fauteuil de Chateaubriand, ce qui politiquement et esthétiquement avait du sens. Le quai Conti, hélas, résiste plus qu’Eve Hanska, enfin veuve, et avec laquelle Honoré sillonne l’Europe, de Russie en Italie, avant de l’épouser… Cela donne à ses lettres une teinte voyageuse et amoureuse admirable. S’il s’octroie des vacances, c’est que le besoin de recharger sa palette et ménager sa monture se fait aussi de plus en plus sentir. Mais la réclusion totale ne va pas à ce Parisien, et sa correspondance nous permet de le suivre chez la belle comtesse Merlin, cantatrice d’origine cubaine, ou chez James de Rothschild, à la table duquel il croise Liszt en 1845… A rebours de cette dispersion et de sa santé flanchante, la fermeté idéologique de Balzac traverse le régime de Juillet à son crépuscule avec le même panache. Fidèle à sa particule de fantaisie autant qu’à la monarchie et à l’Église, l’écrivain fut horrifié par les journées de février 1848. Le sac des Tuileries, qui frappa aussi Delacroix et Flaubert, glisse dans sa correspondance une vraie page de roman. Jusqu’au bout, il prit plaisir à fréquenter les milieux légitimistes et taquiner la « démagogie » d’un Hugo ou d’un Lamartine, qu’il croisait chez Delphine de Girardin. Quant aux bourgeois parvenus, aux élites ralliées, il continua à en crucifier les combines à travers romans et théâtre. Son agonie ressembla à ses livres « avec je ne sais quoi d’effaré et de terrible mêlé au réel » (Hugo). C’est à Gautier qu’il revint de le dire complètement, dès 1859, dans une plaquette mémorable. Théophile fut le destinataire de l’un des derniers billets de Balzac. Daté du 10 juin 1850, il contient le fameux codicille, « Je ne puis ni lire, ni écrire », dont seul un écrivain et un lecteur aussi prolixes que Gautier pouvait sonder le fond de désespoir. On sait que l’annonce de la mort du maître, survenu le 18 août, foudroya Gautier alors qu’il lisait, au Florian, le Journal des débats, « la seule feuille dont l’entrée soit libre dans ce pays absolutiste » qu’était la Vénétie autrichienne.

Il devait mettre en scène ce coup du destin dans une des chroniques dramatiques que Patrick Berthier vient de recueillir dans le tome 9 de son édition complète, aussi passionnant que les précédents. L’actualité théâtrale des deux années qui précèdent le 2 décembre 1851 a beaucoup à nous apprendre sur le climat politique, justement, qui déteint sur tout. En accord avec le patron de La Presse, le centre-gauche Émile de Girardin, Gautier persifle une censure de plus en plus tatillonne, signe que la IIe République perd confiance en elle et se coupe de sa base, avant de pousser Louis-Napoléon aux extrêmes.  Théophile reste soumis au feu roulant des innombrables salles de la capitale, dont il est un des seuls chroniqueurs à couvrir le spectre entier. Point de repos dominical pour qui publie, chaque lundi, ses magnifiques colonnes, si belles à lire, si utiles à étudier aujourd’hui. En avril 1851, Gautier adresse le début de son feuilleton, respectueusement ironique, au comte Charles de Montalembert, auteur d’un projet de loi qui visait à réserver le dimanche au repos prescrit par l’Église ! Le sort des travailleurs troublait désormais moins l’ancien complice de Lacordaire que leur salut. A défaut du bois de Boulogne et des coteaux de Meudon, sa table, sa plume, ses chats et les forces vives de la scène meublaient les fins de semaine d’un Théophile enchaîné à la copie. Ce qu’il avait trouvé au théâtre des funambules sous Louis-Philippe, il le demande désormais au cirque et aux spectacles de ballon. Les danseuses espagnoles, qui font claquer l’espace, règnent toujours sur son cœur et ses souvenirs. Mais où trouver ailleurs cette énergique densité de vie ? Musset et Balzac restent, à ses yeux, la seule issue, à condition de les bien jouer. Aussi Gautier ne perd aucune occasion de réclamer un peu plus d’audace des romantiques qui dirigent désormais les salles parisiennes. Ils n’osent, ces anciens rebelles, pratiquer les changements à vue que réclame le théâtre si mobile et capricieux de Musset. Au lieu de cela, le rideau de manœuvre s’obstine à tomber, ralentir une action hachée en petits morceaux. Quand on ne toilette pas le texte, on pétrifie la parole et les corps. Balzac, qui eut tant à lutter avec les eunuques de son époque, sera mort sans avoir assisté aux représentations de son chef-d’œuvre, Mercadet, qui domine la vie théâtrale en 1851… Chacun s’y trouve flagellé, du politicien au journaliste, du soupirant veule au créancier volé, car tous sont agis par l’obsession de l’argent et l’égoïsme le plus noir. La censure grimaça mais autorisa la satire des spéculateurs parce que la forme n’en était pas trop agressive et la scène où elle se jouait peu populaire. Pour Gautier, Balzac y égalait le grand Molière. Mercadet, c’était la superbe de Don Juan allié aux chicaneries de M. Dimanche. Les bourgeois sont les nouveaux seigneurs d’un monde qui ne respecte ses lois qu’en apparence. Encore sous le choc d’articles le plus souvent négatifs, Mme Hanska écrit à Gautier : « Merci, Monsieur, merci, c’est tout ce que je puis vous dire. Merci pour lui qui vous a tant aimé – merci pour moi qui ai tant souffert. – Depuis plus de huit jours je suis abreuvée de fiel, de venin, de poison ». Balzac obligeait. Stéphane Guégan

Marie de Flavigny, comtesse d’Agoult, Correspondance générale, édition établie et annotée par Charles Dupêchez, tomes 5 (mai 1844 – 1846) et 6 (1847-1848), Honoré Champion, 120 € et 95 €.

Honoré de Balzac, Correspondance, tome III, 1842-1850, édition de Roger Pierrot et Hervé Yon, La Bibliothèque de la Pléiade, 59 €.

Théophile Gautier, Œuvres complètes. Critique théâtrale, tome IX, juillet 1850 – octobre 1851, texte établi, présenté et annoté par Patrick Berthier, Honoré Champion, 95 €.

Save the date /// Retrouvez Gautier, Fracasse, Charles Dantzig et votre serviteur sur France Culture, dimanche 25 février, dans l’émission Personnages en personne

Et lire aussi…

Étaient-elles faites pour se rencontrer et, plus encore, s’apprécier? Tout séparait, au fond, Marie d’Agoult et Hortense Allart, l’origine sociale, les opinions politiques, le rapport à l’écriture et le rapport au sexe. Puisque l’Italie les avait réunies en pleine fugue de la comtesse, Charles Dupêchez s’est senti autorisé à écrire leur biographie croisée. Il a fort bien fait, son livre possède l’esprit, la concision, la liberté de ton de ces deux femmes qui eurent l’intelligence de ne pas confondre leur libération avec le rejet de la société, le mépris des hommes et de ce qu’il faut bien appeler la nature, n’en déplaise aux assommantes suffragettes américaines ou américanisées.  D’extraction bourgeoise et tôt orpheline, Hortense (1801-1879) apprit vite à user de ses charmes et de sa plume. Elle était de ces femmes qui ont plus de chien que de beauté. Chateaubriand, dont elle fut la dernière maîtresse, la trouvait agitée et froide dans l’alcôve. L’enchanteur vieillissant avait-il su mettre en émoi cette femme de presque trente ans ? L’histoire ne le dit pas, elle dit, en revanche, que la menue Allart eut maints amants (dont Sainte-Beuve) apparemment conquis par son amour de l’amour. Sa religion en ce domaine consistait à suggérer aux femmes de disposer des hommes comme ceux-ci disposaient des femmes. Elle récusait la nécessité d’être vierge au moment du mariage et préconisait l’éducation poussée des demoiselles. Le temps du servage marital était fini. Quant au reste, elle s’opposa aux excès du démocratisme moderne avec la ferveur qu’elle mettait à dénoncer les leurres du romanesque à deux sous. Un sacré bout de femme. Plus qu’une confidente, la comtesse d’Agoult trouva auprès d’elle une émulation  saine et durable. Ce livre ne saurait être mieux venu. SG / Charles Dupêchez, Hortense et Marie. Une si belle amitié 1838-1876, Flammarion, 21,90€.

Simultanément au tome IX des Chroniques dramatiques, Honoré Champion fait paraître le tome I des Contes et Nouvelles de Théophile Gautier, au sommaire duquel se trouvent quelques-uns de ses meilleurs récits fantastiques, de La Cafetière à Omphale, des Jeunes France à Fortunio, la perle se trouvant être, hommage crypté à Balzac, La Morte amoureuse. De part et d’autre de Mademoiselle de Maupin (1835), le jeune romantique à crinière léonine s’est donc plu à pratiquer la forme courte, qui est aux cycles de poème ce que représente le sonnet, une manière de quintessence. Cette concentration de forme s’ajuste parfaitement au climat hoffmannien des premiers contes où le surnaturel s’immisce à petits pas et projette son trouble sur le lecteur. L’espace et le temps semblent aspirés par les désirs ou les inquiétudes des personnages, qui basculent soudain dans un autre temps et un autre espace, avant d’être rappelés, mais changés, à la vie normale. Le sommeil, la danse, l’ivresse ouvrent des portes sur un au-delà pré-freudien. Le romantisme dit le réel en saisissant l’imagination. Et le fantastique est autant l’occasion que la métaphore idéale d’une démarche qui refuse de réduire la fiction à un genre ou une lecture unique. C’est, du moins, la position de Gautier, comme Anne Geisler le note au sujet des Jeunes France. Loin d’être la simple parodie des extravagances 1830, comme on continue à l’écrire, le volume rend impossible toute catégorisation traditionnelle. Le thème de l’amour s’y révèle riche en harmoniques aussi dérangeantes. À sa manière, Gautier égratigne « la sainte institution du mariage », objet des attaques d’une Hortense Allart ou d’une Marie d’Agoult. L’attrait de la bigamie, traité de façon goguenarde, prendra un tour plus dramatique dans Laquelle des deux ? et Fortunio. De façon plus noire, La Morte amoureuse, où la chasteté des prêtres est décrite comme une torture masochiste, confronte le lecteur au choix du héros, partagé entre le désir et le renoncement, la castration volontaire et l’appel du diable. Avec Alain Montandon, on y goûtera la réécriture d’un XVIIIe siècle auquel se rattache Gautier, celui de Manon Lascaut ou de La Religieuse. Plus généralement, comme les éditeurs y insistent tous, le jeu référentiel, aux antipodes du mythe romantique d’une création pure de tout emprunt, se déploie en pleine et consciente liberté. SG // Théophile Gautier, Œuvres complètes. Contes et nouvelles, tome I, texte établi, présenté et annoté par Alain Montandon, Anne Geisler-Szmulewicz, Françoise Court-Pérez et François Brunet, Honoré Champion, 120 €.

« De tous les auteurs du XIXe siècle, Alfred de Musset est le seul, sans doute, dont le théâtre reste vraiment vivant de nos jours », écrit Simon Jeune, en 1990, au seuil de ce qui reste la meilleure édition en la matière (La Pléiade, Gallimard). En tête de l’essai qu’il vient de consacrer au sujet, Sylvain Ledda, grand expert du théâtre romantique, écrit plus généreusement : « Avec Victor Hugo, Musset est le seul dramaturge de l’ère romantique à susciter la curiosité durable des metteurs en scène. » La curiosité de notre pauvre époque se cognant vite à ses limites, nos planches sont plutôt chiches envers Balzac, Gozlan, Gautier, voire Scribe. Le génial Dumas père s’en sort mieux. Musset, du reste, mérite sa survie parmi nous. Le lire ou l’entendre, c’est l’adopter. Nul besoin même d’adapter à la scène ces pièces et proverbes qui ne furent pas écrits pour. Ses mots, dit Ledda, ont un tel pouvoir évocateur qu’ils peignent espace, intrigues et caractères hors de toute représentation matérielle. Musset invente, dès 1832, et après qu’on eut sifflé sa Nuit vénitienne, le spectacle chez soi… Les salles, les loges, le public, les directeurs, sont à sa merci. Son théâtre imaginaire, qu’on a cru longtemps impossible à jouer, postule les changements à vue et refuse d’interrompre une scène quand un personnage y entre. La vie est mobile, la vie est une, dira Gautier, le théâtre doit l’être… Ledda nous rappelle la fièvre des commencements. Né coiffé, un père spécialiste de Rousseau, un aïeul proche de Carmontelle, l’adolescent lit Shakespeare, Schiller, Goethe, se forme tôt à la pratique des comédies de salon. Hugo, Dumas et Vigny électrisent ses vingt ans. 1830 ! Le drame, historique ou moderne, demande un art des ficelles et des carcasses qui répugne à sa fantaisie et son goût des mélanges. Ledda parle bien de la diversité générique qui règne dans chaque pièce, comme de la porosité psychologique qui trouble les personnages. Ses grands thèmes sont connus, la perte de l’innocence, la force de l’amitié, la fragilité ou la cécité de l’amour, l’illusion politique, l’incurable besoin de plaire. On ne badine pas avec Musset. Le libertinage fut le masque d’une vision déniaisée des femmes et des hommes. Éternel. SG // Sylvain Ledda, Le Théâtre d’Alfred de Musset, Ides et Calendes, 10€.

L’AMOUR, TOUJOURS

product_9782070197187_195x320Délicieusement cruelle, adorablement perverse, suprêmement croqueuse, la garce ressemble parfois aux grands livres qu’elle a inspirés. Ces récits mal famés, Jean-Marie Rouart les connaît, les adule et leur a fait une place royale parmi ses « passions littéraires ». On se souvient du beau volume qu’il a dédié, chez Robert Laffont, en 2016, aux écrivains qui, de Rabelais à Drieu la Rochelle, de Lawrence à Jack London, ou encore d’Aragon à Michel Déon, « enchantent la vie ». Le héros de son dernier roman a bien du mal, lui, à enflammer la sienne. La revue d’art qu’il dirige, ou qui le dirige, avec un sens très aigu des compromissions monnayables, ne l’a pas protégé des usures du temps, et encore moins des sursauts de sa virilité déclinante. Au contraire, les feux de l’amour le rongent et le narguent. Il se sent affreusement seul, tragiquement vieux. Dans la rue, au café, en avion, les corps, jusque-là disponibles, se ferment aux appels de sa libido en détresse. L’inconnue n’a plus de visage, la passante ne trace plus qu’un sillon de douleur… Écoutons cet exilé du désir, cet orphelin du sexe, et son brame au seuil de l’aventure où le jettent ses ardeurs inapaisées : «Je venais de franchir la plus dangereuse des frontières. J’abordais ce temps glacé que le printemps n’égaie plus. A quoi bon les rencontres quand les yeux des femmes ne s’allument plus ? » Le narrateur d’Une jeunesse perdue se confondant avec son protagoniste central, l’envie m’a pris de poser quelques questions à l’auteur. Rendez-vous au Bistrot de Paris, chez l’ami Jean-Gabriel. « Se soustraire à l’amour physique, c’est renoncer à vivre… On renonce toujours trop tôt, n’est-ce pas ? » Rouart acquiesce: « Mon histoire est celle d’un homme qui paie une femme, c’est un grand classique. J’y ajoute une variante : il ne sait pas qu’il a affaire à une courtisane, une professionnelle de l’Est. J’y ajoute aussi une bonne dose d’humour. Une jeunesse perdue, c’est un peu L’Ange bleu avec le sourire. » A moi, d’acquiescer et de préciser : « Votre héros en quête du grand frisson suit de plus hauts modèles, Chateaubriand et Hortense Allart, ou votre cher Valéry et la terrible Jeanne Voilier. Pourtant il dégringole plus vite de l’illusion à l’abjection, du rêve au cauchemar… »  A ces noms, Rouart s’anime de plus belle : « Chateaubriand, Valéry, Nabokov, bien sûr… Plutôt la souffrance que la mort, le chagrin que le rien, disait Faulkner… Je vais peut-être donner à mes lecteurs l’impression de piétiner la pureté qu’on associe d’ordinaire aux élans du cœur. Mais les relations entre la passion et l’argent m’ont toujours fasciné. L’amour a toujours un prix. Et le plus cher, c’est le mariage. » Nouveau sourire. Tout en laissant parler nos assiettes, nous passons au crible les raffinements de sa Lilith, les amnésies de la critique d’art et l’air du temps, plutôt chargé… Puis je quitte Rouart en lui disant qu’Une jeunesse perdue est sans doute son meilleur roman depuis Avant-guerre !

9782221196168Heureuse coïncidence, Laffont republie le Renaudot de 1983, avec Le Cavalier blessé, Le Scandale, Les Feux du pouvoir, La Blessure de Georges Aslo, sous un titre un peu racoleur. Il est vrai que Rouart aime à frotter ses fictions aux jeux de l’amour et du pouvoir, toile d’araignée infinie où ses romans tissent leurs propres pièges. L’Eros et l’Etat sont deux des sources d’inspiration les mieux établies de son œuvre romanesque, que Philippe Tesson retraverse en tête de ce nouveau Bouquins. Il y décèle, après Jean d’Ormesson, l’héritage d’Aragon et Drieu, peut-être les auteurs préférés de Rouart, et ceux qui l’ont définitivement initié à la complexité de la machine humaine. Au fond de l’homme, nous dit-il, il y a le refus d’être trompé par la vie, l’aspiration à vivre ses désirs les plus secrets, à exercer une sorte de droit de conquête. Mais tous les ambitieux dont Rouart observe l’agitation brownienne ne se ressemblent pas. Comment confondre l’aristocratie et la valetaille ? L’appétit du pouvoir, dès La Blessure de Georges Aslo, offre le spectacle dégradant des mesquineries d’antichambre. On croit oublier la femme qui vous échappe en se saisissant des miettes de l’autorité publique. Mais la chimère se venge et vous renvoie au crime de votre existence fausse. En général, la volonté d’arriver, voire l’arrivisme, n’est pas l’ami de l’écrivain pour rien, ils s’échangent cette faculté d’invention et cette énergie destructrice qui valent toutes les séances de psychanalyse. Rouart, moraliste sans raideur, s’en émeut et s’en amuse selon la sympathie qu’il accorde à tel ou tel des intrigants nés de sa plume. Leurs actes plus ou moins coupables se laissent emporter par la grande histoire, de Napoléon à De Gaulle, autre force d’entrainement aux effets variables… Le lecteur insatiable qu’est Rouart tient la résurrection du passé pour l’un des charmes de la littérature, et s’y attelle. Sa plus grande réussite, à cet égard, sa reste Avant-guerre, loué en son temps par Michel Mohrt, qui n’ignorait rien de la guerre civile, où l’Occupation allemande précipita la France, et des amitiés qu’elle brisa. Ne se privant d’aucune des libertés du romancier, Rouart empruntait aux destins de Pucheu, Emmanuel Berl et d’Astier de La Vigerie de quoi brosser vivement le drame de cette époque et redonner ses vraies couleurs à une tragédie encore mal comprise. Dans Guerre et Paix, Tolstoï est de tous les côtés à la fois. L’ambiguïté, l’ambivalence, tel sont les privilèges du roman, et du roman d’amour, sur l’historien. Stéphane Guégan

*Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, Une jeunesse perdue, Gallimard, 19€

Jean-Marie Rouart, Les Romans de l’amour et du pouvoir, préface de Philippe Tesson, Bouquins, Robert Laffont, 30€.

9782851971821_1_75Henri Raczymow (dir.), Maurice Sachs, Les Cahiers de L’Herne, 35€ /  Dans Ces amis qui enchantent la vie (Robert Laffont, 2016), Rouart a regroupé trois écrivains sous la catégorie des Voyeurs, pervers, nymphomanes. Entre Samuel Pepys et Anaïs Nin, Maurice Sachs s’y trouve en bonne compagnie. L’habitude est plutôt de le traiter en épigone de Gide et Cocteau, en progéniture malodorante de la veulerie et de l’abjection, ou en proxénète d’une gloire imméritée. Les clercs en robe de chambre, distributeurs de bons points et de certificats de vertu, flétrissent ou vomissent son parcours singulier de juif collabo, d’homo à femmes, de séminariste défroqué, de noceur apatride. Qu’il écrive mieux qu’eux malgré tout ça, et inspire plus d’intérêt, voire de connivence, ils préfèrent l’oublier… Pour le dire comme Henri Raczymow, qui connaît bien l’animal et dirige ce nouveau Cahier de L’Herne, Sachs nous attire trop souvent par sa seule « part d’ombre ». Elle fascine, il est vrai, à juste titre, et nous rappelle, s’il était besoin, le trouble d’une époque dont « Maurice, la tante » a épousé les excès, les risques et les équivoques. Ça commence avant la défaite, du reste. C’est la richesse de cette publication, dont il faut saluer le courage et le sérieux, que de nous plonger dans un entre-deux-guerres différent de celui des manuels scolaires. Les années folles, en tous sens, ont mauvaise presse. Critique d’art occasionnel, mais pointu (son article sur Soutine vaut celui de Drieu), grand éditeur à sa façon (Max Jacob, Cocteau, De Chirico), viveur magnifique (Le Bœuf, etc.), Sachs, à cheval sur deux continents, joua de ses charmes et de ses dons avec une effronterie qui n’avait d’égal que la sympathie et la passion qu’il ne cessa d’inspirer. L’immoraliste du père Gide, que Sachs démasqua au premier coup d’œil, c’était lui. Un grand nombre de lettres, souvent inédites, et d’un style admirable, recomposent l’autre facette du personnage, le séducteur avide d’être aimé, ou souffrant de ne pas l’être assez, insistant même pour l’être davantage. Son côté Proust… Cela déplaisait, indisposait. En 1936, dans L’Action française, Marcel Jouhandeau crucifie le « flatteur » au nom d’un antisémitisme qu’il dit patriotique. La même année, Gaston Gallimard bombarde Sachs directeur des collections Détective et Catholique. Il avait flairé chez l’auteur du futur Sabbat une âme blessée et un grand écrivain. En novembre ou décembre 1942, quelques semaines avant de quitter la France pour l’Allemagne nazie, Maurice lui dira encore son affection et sa gratitude. Sont-ce des pratiques de voyou ? SG