BORDEAUX FOR EVER

Le dernier Sollers, Beauté, nous ramène dans sa ville, ce qui est une première justification de son titre. L’écriture en constitue une autre, ce qui ne surprendra que les déserteurs de la langue française et de sa littérature. Le Bordelais « se débrouille avec les mots », comme le dit de lui le narrateur de Beauté. Philippe Sollers se confond-il avec ce drôle de moraliste, aussi sensible aux femmes, aux arts qu’au déluge de laideurs qui accablent l’époque? La question, bien sûr, passionnera les spécialistes de l’auto-fiction et les docteurs en narratologie. On sait que la glose universitaire et journalistique adore ce genre de décorticage. Je ne sais pas si Beauté est un roman ou un délicieux bouquet d’impressions et de rêveries aspirées par une fiction qui aurait le charme de l’aléatoire. Ce que je sais, c’est que Beauté écrase la fausse monnaie de bien des romans de la rentrée et hume merveilleusement l’air du temps, veulerie politique, harcèlement médiatique, obscénité télévisuelle, communautarisme de tout genre et retour des guerres de religion. Comme Sollers le rappelle, en catholique conséquent, notre beau pays a récemment vu un vieux prêtre égorgé en pleine messe, comme on s’acharne ailleurs sur les vestiges antiques… La beauté horripilerait-elle les réformateurs musclés du genre humain ?

À part ça, le moral des troupes est bon et le salut de la France assuré. Dans ce monde qui s’enfonce dans la terreur, la charia, le mensonge des élites, le populisme et les réseaux sociaux, à quoi rime cet éloge de la beauté ? À quoi bon Pindare, Bach, Hölderlin, Manet, Picasso, Céline, Bataille, Heidegger, Genet ? Et pourquoi nous entretenir de cette jeune pianiste italienne, Lisa, qui caresse son clavier aussi bien que l’homme de ses pensées ? Pourquoi revenir à Bordeaux et déclarer sa flamme à Aliénor d’Aquitaine, afin de lui redonner vie ? C’est que Sollers assume son élitisme égotiste et son hédonisme de mauvais aloi. Non, la beauté ne sauvera pas le monde… Avez-vous remarqué comment ce poncif éculé, courageuse réponse à la barbarie, a envahi le bavardage actuel ? Non, la beauté est seulement un don des Dieux. Sollers en est si convaincu qu’il lit déjà au fronton de toutes les mairies du pays cette formule de Pindare : « Les mortels doivent tout ce qui les charme au Génie. » Entre Egine et Bordeaux, l’auteur des Voyageurs du temps fait donc vagabonder la beauté aussi librement qu’elle le peut encore entre un passé imprescriptible et un présent capable encore de l’enivrer.

Comme Baudelaire, notre maître en tout, Sollers place le vin au plus haut des voluptés de l’existence. Évidemment, la promotion du divin nectar ne prend jamais un Bordelais au dépourvu. Au détour de Beauté, il se souvient qu’il est né près des vignes, sacrées entre toutes, de Haut-Brion. Il nous rappelle aussi que Samuel Pepys, cher à Jean-Marie Rouart, se régalait du Ho-Bryan que servaient les tavernes de Londres. Et l’avis d’un érotomane aussi raffiné, fût-il anglais, vaut caution de qualité… Ne quittons pas si vite le vin et les cafés, il se trouve que Sollers et quelques autres, Jean-Didier Vincent, Pascal Ory et le rédacteur de ces lignes, ont été associés à l’exposition inaugurale de la Cité du vin, Bistrot ! De Baudelaire à Picasso. Cafés, bistrots et cabarets, il est vrai, constituent le cœur de notre civilisation : une certaine façon d’être au monde s’y concentre. De tout temps, les artistes et les écrivains en ont colonisé le lieu et observé la faune. Cet effet de miroir culmine entre Baudelaire et Aragon, Manet et Picasso, Degas et Otto Dix, Masson et le jeune Rothko, mais il surgit avant et se prolonge jusqu’à nous. L’exposition de la Cité du vin confronte la peinture à la photographie, le cinéma à la littérature, et se détourne résolument des récits courants de la modernité. Périphérique au temps de Diderot, plus présent chez Daumier, le thème du café explose à partir des années 1860-1870, tant il colle à la génération qui a lu Baudelaire. Le cubisme et le surréalisme, au XXe siècle,  ne sont pas les seuls à s’emparer du sujet et à lui faire avouer sa part de rêve. Explorant le large éventail des situations que le café abrite et stimule, du buveur solitaire à la scène de drague, de l’exclusivité masculine à la revendication féminine, Bistrot ! questionne enfin ce que les artistes ont cherché à dire d’eux. Le visiteur, à son tour, s’y laissera entraîner vers lui-même. Stéphane Guégan

*Philippe Sollers, Beauté, Gallimard, 16€

**Bistrot ! De Baudelaire à Picasso, Cité des vins, Bordeaux, du 17 mars au 21 juin. Catalogue, Cité du Vin / Gallimard, 29 €, avec les contributions de Laurence Chesneau-Dupin,  Pascal Ory, Philippe Sollers, Antoine de Baecque, Florence Valdès-Forain, Frédéric Vitoux, de l’Académie française, Jean-Didier Vincent, Claudine Grammont, Véronique Lemoine, Stéphane Guégan et un avant-propos du prince Robert de Luxembourg.

Bordeaux toujours

Quand on interroge Allan Massie, de nom normand et de sang écossais, sur ses maîtres en matière de roman noir, il répond aussitôt Simenon… La classe ! Cela se comprend, du reste, dès les premières pages de Printemps noir à Bordeaux (Death in Bordeaux) qui nous ouvre l’appétit avec un crime bien sordide, sexuellement troublant, et l’apparition d’un flic comme on les aime, un Maigret du Sud-Ouest, pas facile à détourner de l’enquête qu’il a décidé de mener jusqu’au bout malgré les pressions de toutes sortes. La victime atrocement mutilée fait partie de ces citoyens que le préfet préfère ne pas voir trop longtemps entre les pattes de la police et de la presse… C’est le genre d’affaires qu’il faut classer avant que ne se déchaînent les effets collatéraux.  Mais Lannes, qui n’a rien à voir avec le maréchal, n’en est pas moins un gars droit, un soldat de la profession, un commissaire à principes : « Il ne devrait pas être permis qu’une mort pareille reste impunie. Le meurtre est toujours une chose vile, mais le meurtre qui traduit un mépris de la victime est insupportable. » En outre, Gaston Chambolley, la victime en question, est loin d’être inconnu de Lannes. Au sortir de la guerre de 14, dont sa hanche bancale a conservé le souvenir, il a fait son droit avec cet ancien avocat, homosexuel notoire, fin lettré et critique à ses heures. Autant dire que les pistes à explorer sont plutôt nombreuses et que Lannes va y croiser du lourd. Comme si le mystère n’était pas assez noir, les figures interrogées pas assez glauques, les Allemands débarquent en juin 40. L’Occupation agite aussitôt les cercles de l’Enfer sur lesquels Balzac, autre auteur que Massie idolâtre, asseyait l’Urbs moderne. Bordeaux, au Nord de la Ligne de démarcation, va en franchir d’autres rapidement. S’il s’autorise à durcir parfois l’antisémitisme des Français, Massie n’écrase jamais la complexité de l’histoire sous le simplisme de notre triste époque. Le bon Lannes lui aurait tiré les oreilles autrement (Allan Massie, Printemps noir à Bordeaux, De Fallois, 22€). SG

Nazisme encore

Les biographes d’Adolf Hitler (1889-1945) avaient jusque-là considéré qu’il n’était pas nécessaire de parler longuement de sa personne, soit qu’on jugeât cette façon de faire de l’histoire marquée par un psychologisme ou un intentionalisme périmés, soit qu’on estimât la tâche impossible. Ian Kershaw s’était concentré sur l’exercice du pouvoir, comme si la gouvernance d’un dictateur pouvait rester étanche à l’homme même. On aura deviné que Volker Ullrich ne se serait pas lancé dans l’entreprise gigantesque et décisive dont paraît le tome 1, en deux volumes, s’il partageait les préventions de ses prédécesseurs. Du reste, Thomas Mann nous en avertit dès 1930 : « [Hitler] est une catastrophe ; ce n’est pas une raison pour trouver inintéressant son caractère et son destin. » L’erreur des biographes, confirme Ullrich, fut de déduire de son comportement souvent indéchiffrable, ou apparemment délirant, un manque d’intelligence ou de stratégie. On confond ainsi son art du masque, que Chaplin a parfaitement saisi, et les ressorts plus sombres de son comportement. Il serait si simple d’en faire un simple psychopathe sans vision du monde, ni vie privée. Ceux qui l’ont approché et dépeint le mieux, de Speer à Leni Riefenstahl, ont évoqué l’étrange alliance de fanatisme monstrueux et de charme autrichien, tandis que Goebbels a insisté sur les blocages de sa sexualité et Hess sur ses bouffées d’infantilisme. Un bon portrait de lui, à l’instar de celui que brossent Ullrich et sa connaissance abyssale des sources, appelle donc d’infinies nuances. On retiendra que Hitler a menti sur ses origines, qui ne furent pas modestes, et peu souligné l’importance des années qui précédèrent la guerre de 14. Dans la Vienne de Malher, dont il approuve l’interprétation de Wagner, le jeune homme ne cède pas à l’antisémitisme et au pangermanisme qui se développent alors. S’il préfère déjà Makart et Böcklin à Klimt et à l’expressionnisme, son rejet des modernes n’est pas encore systématique. La bohème l’attire, elle plaît à son étrange flottement que ne rompt pas la mort de la mère adorée. Si l’Académie des Beaux-Arts n’a pas voulu de lui, la guerre « l’arrache à une existence solitaire qui tournait à vide ». Mein Kampf, à juste titre, a héroïsé le tournant de 14-18, expérience de la discipline et du dépassement de soi couronnée par une croix de guerre de 1ère classe. La possibilité d’un ordre viril va naître sur les décombres de la défaite et l’engagement nationaliste qu’elle radicalise. Dix ans séparent le putsch raté de 1923 de la prise du pouvoir par les nazis. L’union mystique du Führer et du peuple allemand ne connaîtra plus dès lors de limites. Même radicalisation de la « politique juive » jusqu’à ce qu’une nouvelle guerre permette de justifier des moyens d’éradication toujours plus extrêmes. À la veille de la Pologne, Hitler avait « dupé et roulé chaque fois les puissances occidentales ». Se faisant passer pour un homme de paix, il préparait la guerre totale. Elle le perdra, lui et son rêve objectif d’une Allemagne vengée du naufrage de 1918 (Volker Ullrich, Adolf Hitler. Une biographie, tome 1, Gallimard, 59€). SG

Selon l’idéologie nationale-socialiste, l’art ne saurait se contenter d’une fonction périphérique ou ancillaire. L’artiste décontaminé occupe, au contraire, le centre du dispositif racial, spirituel et guerrier qui fonde la pensée du Reich millénaire. Dans un livre qui fit date (1996), et que nous rend Folio classique, Eric Michaud avait brillamment éclairé le rôle cardinal qu’Hitler assignait à l’art au-delà des options esthétiques d’un régime riche en créateurs frustrés et avortés, du moderniste Goebbels au plus conservateur Alfred Rosenberg, sans parler du Führer lui-même. Tous estimaient urgent, impératif de libérer « l’âme allemande » étouffée par le Traité de Versailles. Cette religion nationale ne pouvait  trouver meilleure forme de réalisation et d’émulation que l’art régénéré, antonyme de ce que l’on sait… Michaud ne craignait pas d’appliquer le célèbre motto de Stendhal aux visées eschatologiques des nazis, qui entendaient faire de l’art allemand une « promesse de bonheur » adressée à la race allemande. Idéalement conçue comme l’expression du Volkgeist, à la faveur d’un hégélianisme ramené aux dimensions de l’horizon ethnique qui le pervertissait, la forme artistique est fondatrice d’Histoire, dira Heidegger au plus fort de son adhésion au parti de la renaissance germanique. Les limites vulgaires de la simple propagande étaient, en toute rigueur, dépassées. Mais il appartenait aussi à Michaud de nous montrer  que le régime, à mesure qu’il exigeait des sacrifices de plus en plus grands au peuple qu’il était supposé servir, eut aussi recours aux images et aux médias modernes pour tremper les âmes et tromper les cœurs (Eric Michaud, Un art de l’éternité. L’image et le temps du national-socialisme, Gallimard, Folio Histoire, 7,70€). SG

Sur Eichmann, Arendt se trompe… À dire vrai, l’un des plus fanatiques partisans de Hitler et de la solution finale se sera joué de tout le monde, Juifs compris, lors du fameux procès de Jérusalem. En 1961, la servilité absolue et l’irresponsabilité qu’il invoque emportent l’adhésion… Le Jugement dernier attendra pour celui qu’on tient pour un pathétique et docile fonctionnaire du mal. Au-delà du cas Eichmann, cette défaite de la vérité faussait  l’intelligence historique du phénomène dont il était une des très exactes incarnations. L’étude qu’il consacre au procès et au double aveuglement de 1961 appartient aux meilleures pages du nouveau livre de Johann Chapoutot, dont nous avons déjà plébiscité les travaux sur le nazisme. Le danger des recueils d’articles ne s’y fait jamais sentir, tant ils nous ramènent tous à la « révolution culturelle » qui leur donne sens. Hitler a toujours proposé plus qu’un simple changement de gouvernance à sa « communauté ethnique ». Dès 1919, sa conviction est claire. L’Allemagne ne se « réveillera » de sa récente défaite et de son abaissement séculaire (1648 : traité de Westphalie) qu’au terme d’un retour sur soi. Cela s’appelle, en toute rigueur, une révolution et celle qu’Hitler propose d’accomplir prend en charge l’Allemagne en son entier, corps et âmes. Rien ne doit échapper au déterminisme du sang et du sol. Du droit romain (honni) à l’universalisme de Kant (perverti), de l’art (apollinien et galvanisateur) à l’expansion orientale (présentée comme une opération d’hygiène salutaire), la biologisation idéologique s’active sur tous les fronts. La démarche de Chapoutot frappe chaque fois par sa clarté, son information et sa cohérence. Rappelons toutefois que le thème du ghetto et du foyer d’infection est loin d’être une invention nazie. Il était devenu un topos au XIXe siècle, même sous la plume d’observateurs juifs. Qu’ils n’aient pu imaginer l’usage qu’on ferait de leurs descriptions, cela est aussi indéniable que la radicalisation inhumaine à laquelle la « naturalisation » du politique allait conduire sur les « terres de sang » (Johann Chapoulot, La Révolution culturelle nazie, Gallimard, 21€). SG

Tueries interactives

Dans le Paris de l’après-guerre, la question du mal occupe grandement les intellectuels. C’est l’heure des comptes. Auschwitz, Hiroshima, etc. Que faire des meurtres de masse ? Sartre et Bataille ne sont pas les seuls alors à sonder l’innommable. Il est intéressant de voir Leiris, qui avait eu des sympathies pour le communisme, mettre alors Hitler et Staline sur le même plan. C’est aujourd’hui la position de Timothy Snyder, qui en chiffre et déchiffre autrement le triste bilan. Terres de sang, ces territoires martyrisés qui vont de la Pologne à la Russie occidentale, nous confronte à l’horreur, celle des régimes les plus destructeurs du XXe siècle avant la Chine de Mao : la Russie de Staline et l’Allemagne de Hitler. À sa parution aux États-Unis, l’ouvrage a provoqué quelques vagues tant il bouscule la vision courante du second conflit mondial. C’est, d’abord, que Snyder articule de façon étroite communisme et nazisme dans l’escalade de la violence qui fit 14 millions de morts entre 1933 et 1945, uniquement sur les « terres de sang », parmi les civils ou les prisonniers militaires. Cadavres qui s’ajoutent aux victimes directes du conflit armé lui-même. En conséquence, l’Holocauste se voit intégrer à une perspective historique sensiblement élargie.

L’élimination des Juifs d’Europe, pour le dire comme Hitler et Himmler, ne peut plus être pensée isolément des massacres à grande échelle qu’a connus cette période. Entre l’affamement des millions d’Ukrainiens sacrifiés à la nouvelle économie socialiste et celui des prisonniers de guerre soviétique après l’invasion de la Russie par la Wehrmacht, il se sera écoulé moins de dix ans. Au total, près de 8 millions d’individus furent supprimés avant que la mise en œuvre de la Solution finale n’ajoute ses martyrs à la liste noire. On le sait, jusqu’en 1941, les nazis pensèrent à déporter massivement les différentes populations juives hors de cette Europe qu’ils souhaitaient germaniser. Dès avant son accession au pouvoir, Hitler avait promis de nouvelles terres aux Allemands, un Empire comparable, voire supérieur à ceux de la France et de l’Angleterre. La conquête de la Pologne et l’annexion de la Russie devenaient d’indispensables prémices. Mais il lui fallut vite admettre que Staline, inquiété à l’Est par les Japonais, avait les dents aussi longues en matière de frontières naturelles. Ce qui rend le livre de Snyder si neuf, et sa lecture si fascinante, c’est sa manière d’entrelacer ces deux ambitions et leurs logiques sanguinaires. Si l’antisémitisme est bien l’un des fondements du programme nazi dès les années 1920, s’il donne une assise à la vision raciale, antilibérale et anticapitaliste de Hitler, il ne saurait faire oublier la politique ethnique de Staline et leur commun impérialisme.

Dans la mesure où ce conflit d’intérêts eut pour théâtre les territoires qui vont de la Pologne à la Russie occidentale, et l’Estonie à l’Ukraine, ces « terres de sang » ont payé le prix fort de la « complicité belligérante » dont François Furet a parlé le premier. Il désignait ainsi le tragique chevauchement des communistes et des nazis en Europe centrale, au gré des succès et des échecs militaires… Cette série de carnages alternés débuta donc en Ukraine au début des années 1930. Alors que la Grande Dépression peut faire penser au déclin durable du monde occidental, Staline lance son programme de collectivisation agricole. Le blé étatisé, et vendu au reste du monde, sera le levier de l’essor industriel dont la Russie a besoin pour devenir une puissance militaire moderne. À ce miracle nécessaire, il faut tout sacrifier et notamment les koulaks ukrainiens, religieux de plus, et soupçonnés de vouloir retarder l’avènement du « meilleur des mondes ». Après la confiscation des terres et des récoltes, la faim peut tuer. La police aussi. Résultat, quatre millions de morts. Et des intellectuels qui, tel Koestler, préfèrent se taire. Et une communauté internationale, alertée pourtant par de rares journalistes anglo-saxons, qui feint de ne pas comprendre. L’Europe a alors les yeux braqués sur Hitler et ses premières mesures. Le premier camp de concentration ouvre en 1933, on y entasse les « asociaux », non les juifs allemands, qui ne représentent guère que 1 % de la population entière. Staline, dieu du camouflage et des stratégies de bascule, va largement exploiter l’aura démocratique qu’il tire du Front populaire et de l’Espagne républicaine. À l’inverse, Hitler montre du doigt l’Ukraine, « grenier » dont il rêve, réduit aux famines médiévales par la faute des bolcheviques et donc de la juiverie internationale. Son idéologie nauséabonde, on le voit, s’adaptait très vite à la  situation. A preuve, le nouveau chancelier savait fort bien que Staline avait placé des Juifs zélés parmi les cadres du redoutable NKVD, son principal instrument dans l’éradication des minorités nationales suspectes et donc coupables d’être des ennemis de l’intérieur. Comme l’écrit Snyder, les Polonais et les Lettons d’Union soviétique ont alors autant, sinon plus, souffert que les Juifs, qui émigrèrent en masse, quand les assassinats et les envois au Goulag se multiplièrent de façon monstrueuse. En 1939, la Grande Terreur avait déjà fait 250 000 morts. Staline le Georgien purifiait la Russie comme Hitler l’Allemagne. Ils avaient tout pour s’entendre, momentanément. Les accords de Munich en septembre 1938 firent le reste : la Tchécoslovaquie découpée, le dépècement de la Pologne pouvait commencer.

Après avoir cherché à la dresser contre Staline, Hitler proposa de la partager avec lui. La diplomatie allemande ne s’embarrasse d’aucun scrupule, elle va vite ; le Reich ne saurait retarder l’accomplissement des prophéties de son messie. La blitzkrieg donc. La façon dont l’aviation de Hitler écrasa Varsovie de bombes ne peut se comparer à rien dans les annales de la barbarie humaine. France et Angleterre, entrées en guerre aussitôt, n’interviennent pas : la Pologne, insiste Timothy Snyder, va concentrer l’horreur des terres de sang. Et elle souffre, autre malheur, de sous-représentation chez les historiens du second conflit mondial. Hitler avait demandé explicitement à ses soldats de fermer leur cœur à la pitié. Une fois le pays envahi, la SS et la police suivront le conseil de façon exemplaire. C’est que la Pologne leur réserve une surprise de taille : les Juifs, 20 % de la population, y forment des communautés religieuses beaucoup moins assimilées que partout ailleurs. Si la campagne militaire a permis les premières tueries, l’occupation allemande soulève d’autres problèmes. D’autant plus que Staline, qui a envahi l’Est de l’ex-Pologne, refuse d’accueillir ces « indésirables ». À défaut de les expédier à Madagascar ou en Palestine, on généralise alors le principe des ghettos, sur lesquels les Juifs asservis n’ont qu’un contrôle partiel, artificiel.

L’attention que porte Snyder à « l’économie de l’apocalypse » nous vaut les pages les plus terribles de son livre. Les portes de l’enfer s’ouvrirent le 22 juin 1941, quand la Wehrmacht franchit la ligne Molotov-Ribentrop. « Ce fut le début d’une indescriptible calamité », écrit encore Snyder. Les chiffres, trop abstraits, ne disent que l’ampleur du bain de sang : 20 millions de morts. Pour moitié, ils résultèrent des combats acharnés et des villes assiégées ; pour l’autre, ce fut la moisson atroce des soldats soviétiques affamés et des juifs gazés ou éliminés en déportation. La Pologne s’était couverte dès 1940 de camps de concentration ; les usines de la mort devaient suivre, un an plus tard, après le choix génocidaire. S’enlisant en Russie, s’inquiétant du front de l’ouest après l’entrée en guerre des USA, Hitler fit de l’extermination des Juifs sa victoire de substitution. La résistance polonaise, qu’on pense au grand Karski, fit bientôt savoir aux alliés le sort que les nazis réservaient à ses compatriotes, juifs ou pas. Snyder s’attarde peu sur cette passivité. Il clôt son livre sur le point aveugle qui le justifie : aucun événement du passé, fût-il le plus odieux, le moins explicable, « n’est au-delà de la compréhension historique ». Terres de sang imposent une nouvelle lecture de « la géographie humaine » des politiques totalitaires.

Cette question concerne aussi les flux, militaires et civils, que met en scène le dernier livre de Ian Kershaw avec un même souci de la documentation de première main. Son récit des ultimes mois de la seconde guerre mondiale, oscillant entre l’horreur et la stupeur, se déroule comme si l’auteur en ignorait l’issue. Du refus de tout finalisme, le livre tire un double avantage : il donne plus de poids à la folle résistance que les Allemands opposèrent sur tous les fronts, il permet de penser autrement les causes de ce combat désespéré. Car ces causes sont multiples. Au gré des archives qui s’ouvrent ici et là, la chute de l’Allemagne nazie est devenue susceptible d’analyses moins globalisantes. Encore fallait-il rompre avec l’idée d’une population de fanatiques, adhérant en bloc et jusqu’au bout au programme impérialiste et raciste que Hitler lui avait fixé dès 1933. Fidèles au führer, obsédés par l’humiliation de 1918, les Allemands auraient refusé de capituler, au nom du grand sacrifice. Le crépuscule des dieux… L’enquête de Kershaw, exemplaire et tragiquement vivante, ne cède rien à Wagner.

Entre juillet 1944 et mai 1945, il est mort 350 000 Allemands par mois. Comment expliquer un tel carnage si l’on écarte la thèse du suicide collectif ? Après avoir rappelé comment l’attentat manqué de Stauffenberg et la survie miraculeuse de Hitler galvanisèrent le pays, Kershaw s’intéresse à ce qui permit le prolongement de combats dont une partie des Allemands souhaitaient l’arrêt rapide. Point de « guerre totale » sans un effort industriel arraché à l’impossible : Speer en fut l’acteur essentiel. Tandis qu’il se démenait pour réorganiser la production d’armement en gérant les pénuries de toutes sortes, les autres princes du régime, de Himmler à Bormann, parachevaient les mécanismes indispensables à l’embrigadement définitif du pays. « On ne saurait surestimer le rôle de la terreur », écrit Kershaw. Mais il était d’autres terreurs que celles exercées par le parti nazi et la Waffen-SS, d’autres violences que celles qui s’abattirent sur les camps de concentration évacués à la hâte. D’Ouest en Est, la barbarie des hommes se déchaînait. Meurtres et viols, spécialité russe, furent aussi commis par les Français dans la région de Stuttgart… Et peut-on oublier la façon dont l’aviation alliée détruisit Dresde et d’autres villes bondées de réfugiés ? Kershaw fait aussi la part de la loyauté et de la stratégie du haut commandement, qui jouait l’Amérique contre Staline. Mais, selon l’historien, cette hécatombe différée confirmerait les effets durables de la « domination charismatique » de Hitler sur les mentalités. Ce n’est pas le point le plus convaincant de son admirable chronique. Stéphane Guégan

Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, 32 €

Ian Kershaw, La Fin. Allemagne 1944-1945, Le Seuil, 28 €.