ETERNEL PRINTEMPS

Le haut lyrisme français a le Canzoniere de Pétrarque dans le sang. La transfusion est aussi ancienne que pérenne, l’inspiration aussi chaste qu’impudique. Formidable alliance du pur et de l’impur qu’est l’amour total… Le pétrarquisme national remonte plus haut que Ronsard et Du Bellay et s’étend au-delà d’Apollinaire, Eluard, Aragon, Bonnefoy, puisque René de Ceccaty, tout récemment, faisait paraître une nouvelle traduction des Canti du vieux poète en y injectant une jeunesse et une sensualité dignes du romancier pasolinien qu’il est. Des choix que Ceccaty a faits en matière de vocabulaire, syntaxe et métaphore, sa longue préface, très informée, donne les raisons bien mûries. Elle s’ouvre sur une citation du Secretum, ce dialogue que Pétrarque noue avec saint Augustin et la culpabilité de ne pas avoir su rompre en pensées avec l’adorata. Ancêtre du marquis de Sade, Laure de Noves, « durable folie », n’aura donc jamais cessé d’être présente, chair et âme, au poète du Trecento. Singulier Petrarco que son entrée dans les ordres et le jeu politique n’écartèrent jamais des femmes… Mais ce drôle de moine, deux fois père, ne reste l’amant que d’une seule aux yeux de la postérité idéalisante. L’amant d’un amour non consommé, et le prisonnier volontaire d’une vie consumée à chérir ce manque. La frustration, qu’aucune piété, qu’aucun rachat même, ne sut abroger, irrigue les 366 canti de sa chaude sève. Il n’était rien qui pût éteindre ce feu, dit Pétrarque, que les yeux de Laure, le 6 avril 1327, dans une église aujourd’hui détruite d’Avignon, allumèrent en lui.

Morte, elle vit en lui, « plus que jamais présente ». Mort, il vivra par elle, impossible délivrance. Délivré de quoi, d’ailleurs ? Non du péché, mais du « poids de l’amour », dit le poète. Corruptibles sont les êtres quand la lumière divine les quitte, imputrescible la chair célébrée par la poésie, dont le pouvoir, suggère Pétrarque, est de nous accompagner au-delà des misères de l’existence. Une forme d’éternité profane, ou d’un sacré à part, tout intérieur. Dante divinise Béatrice pour leur salut mutuel, son cadet renonce à désincarner celle qui figure à jamais la perfection amoureuse. La lecture d’Augustin, qui avait tant aimé les femmes avant de les sacrifier à Dieu, ne parvint à soustraire son émule des passions humaines, impures de ne pouvoir être réciproques à l’instar de l’amour divin, selon le distinguo d’Augustin. L’éloignement charnel, écrit Ceccaty, fait partie de l’identité de Laure, un éloignement qui n’aboutit jamais à son effacement. Le poète savoure sa plaie, ne peut se résoudre à guérir, ni à mentir à Dieu. Le trouble est total, sublime, compliqué des obscurités de la poésie même. De Pétrarque, Beckett avait élu le « Qui peut dire comment, ne brûle guère ». Avant lui, les premiers modernes s’étaient ralliés à la poétique de l’ombre et du ravissement érotique à jamais différé, depuis Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Gautier jusqu’à Mallarmé, chez qui la lyre creuse le réel déceptif et le désir inassouvi jusqu’à les apparenter aux limites de l’expression poétique. Le Faune, que Manet a si bien compris et illustré en 1876, en constitue le manifeste définitif. 


Sainte-Beuve, dont on a comparé Volupté au Secretum de l’Italien, pouvait écrire à Baudelaire, en connaissance de cause, le 20 juin 1857, que l’auteur des Fleurs du mal « perl[ait] le détail en pétrarquisant sur l’horrible ». Ciselure et ordure s’enlaçaient, comme le pur et l’impur, on y revient, aimantés par la durable folie de l’amour ou de la poésie. Marier le précieux au sensuel, voire plus, voire pire, ne faisait pas peur à l’érotomane Pierre Louÿs (1870-1925), plus Pétrone que Pétrarque. Sa vie dissolue, ses écrits pornographiques, ses photographies délicieusement perverses ne seraient que l’envers, l’expression compensatoire et vengeresse, d’une quête inassouvie de l’amour vrai… Why not ? Les rondeurs créoles de Marie de Hérédia, qu’il arracha à son ami Henri de Régnier sans le moindre scrupule, l’auraient laissé insatisfait. Deux filles de leur père, l’inédit de Louÿs qu’une récente vente aux enchères a fait resurgir pour notre bonheur malsain, ne recule devant aucune obscénité, à commencer par l’âge et le statut des protagonistes réunis par ce joyeux et inquiétant foutoir. Une vraie partie carrée. Dominique Bona, dans le livre qu’elle a consacré aux filles Hérédia, a souligné la puissance d’envoûtement de leurs « yeux noirs ». Le regard qui foudroie, où nous retrouvons Pétrarque, appartient aussi à l’arsenal de la littérature interdite. La vue du sexe, dont l’œil doit soutenir l’éclat unique, confirme les ressorts intimes de l’échange oculaire. Pierre Louÿs, ouvrant déjà la porte à Georges Bataille et Pierre Klossowski, se sert de tous les magnétismes de l’être et de toutes les ardeurs de la chair, il les inversent même, prêtant aux appâts féminins de toute nature les mots qui désignent l’appareil masculin en émoi. L’écrivain joue aussi avec ceux qu’il sait éveiller chez son lecteur et sa lectrice. L’humour enfin se glisse parmi cet emballement sodomite et saphique, manière toute sadienne de nous balloter du réel à la fiction, et réciproquement. Mais revenons à Pétrarque que Louÿs vise peut-être lorsque le père des deux « monstres de vice » sourit pesamment des trois vertus théologales en présence du professeur de morale, le narrateur à fort tempérament. 


Si Louÿs aimait à ronsardiser, – le Parnasse relayant la Pléiade à bien des égards -, Marc Pautrel préfère à cette verdeur gauloise les situations sentimentales moins tranchées. La cristallisation, ses aléas, ses ruses ou ses surprises, est son grand thème, elle fait de chacun de ses livres, hormis ceux dont Pascal et Chardin formaient le cœur, une tentative de psychologie amoureuse qui retrouve l’art français des XVIIe et XVIIIe siècles par les voies du colloque sentimental. Le narrateur, un romancier de 50 ans, rencontre une libraire, plus âgée que lui. À défaut d’écrire, son rêve, elle vend des livres anciens, du premier choix. L’éternel printemps, titre très pétrarquisant, quand on y songe, débute comme du Proust : elle n’est pas son type. Du moins, le croit-il. Quand il pousse la porte de la librairie pour la revoir, il ne sait pas très bien pourquoi, il ne s’explique pas le charme de cette femme aux cheveux gris, aux angoisses manifestes, aux évitements répétés, et qui semble avoir renoncé à plaire. L’intoxication a pourtant déjà commencé. Et la conversation, « française », précise Pautrel, manière de flirt moucheté, « jeu complexe d’approches et d’éloignements », devient vite une habitude, un besoin, une nécessité bientôt quotidienne. Les mots ne peuvent tout dévoiler, bien que le narrateur s’acharne à comprendre ce qu’ils ne disent pas. L’intimité grandit entre eux, une séduction mutuelle, à laquelle, en reine de la situation et des dérobades, elle fixe des limites, « comme un rêve qui ne supporterait pas de devenir réel, un jeu qu’il faudrait désavouer dès qu’il s’approfondit et entraîne nos corps avec lui ». « L’aventure », c’est son mot, dont rêve le jeune homme va prendre un tour inattendu, qu’on ne peut révéler ici, évidemment. Disons que l’énergie érotique des Canti de Pétrarque, toute de paradoxes, n’y est pas étrangère. Le désir, comme l’eau des fontaines provençales, trouve toujours son chemin. Stéphane Guégan 


Pétrarque, Canzoniere, nouvelle traduction et préface de René de Ceccaty, Gallimard, Poésie, 12,20€ // Pierre Louÿs, Deux filles de leur père, postface de Jean-Paul Goujon, Bartillat, 14€ // Marc Pautrel, L’Eternel printemps, Gallimard, L’Infini, 13€ // Le Canzionere de Pétrarque est le premier livre, en italien, à avoir été imprimé. Il voit le jour, en 1470, à Venise, après avoir fait le bonheur des copistes et des coquilles. L’inconsolable poète réserve le latin aux doctes et pieuses matières… Aux désordres du cœur, aux peines inguérissables, la langue vernaculaire apporte une souplesse plus féline. Ce partage des idiomes s’observe aussi chez un franciscain au-dessus de tout soupçon, Francesco Zorzi (1466-1540). On ne lui connaît qu’une passion, celle qu’il vouait à Dieu, au Christ et à l’omnipotence de l’Un dont tout dépendait et auquel tout ramenait, de la musique des astres et des sons à la lecture savante des deux Testaments. La particularité de Zorzi fut d’inclure la tradition hébraïque au champ des preuves de sa Théologie ouverte. Des Anciens d’avant la Révélation aux trois religions monothéistes, le chemin de la glose et celui de la Foi se confondaient. Or, c’est cet homme obsédé d’unité et d’harmonie que l’histoire va jeter dans les pires conflits d’une Chrétienté déjà fissurée par la prise de Constantinople. L’affaire du divorce d’Henri VIII, en prélude aux écrits de Luther, met la Papauté en terrible difficulté. Rome, saccagée en 1527 par les soudards de Charles Quint, doit se reconstruire, en tous sens. Zorzi, bien qu’il en ait, restera fidèle au Pape. Mais Venise reste son vrai port d’attache, Venise où il assiste en 1534 (et non en 1543, comme une coquille le laisse penser) à la pose de la première pierre de l’église San Francesco della Vigna. Si l’architecte en était le génial Jacopo Sansovino, le plan, trinitaire en tout, revenait au kabbaliste Zorzi. Il pouvait mourir, en paix avec lui-même, loin des fureurs qui avaient définitivement mis fin au rêve d’une Europe chrétienne unie et prête à faire front commun. SG / Verena von der Heyden-Rynsch, Le Rêveur méthodiqueFrancesco Zorzi, un franciscain kabbaliste à Venise, Gallimard, 17€.

Dernière minute ! La Vie princière de Marc Pautrel reparaît dans Folio (Gallimard, 4,90€) sous un couverture signée Van Gogh, printanière, japonaise… Voilà ce que j’en disais le 16 janvier 2018 : « Du langage, de sa puissance sur le désir et même la cristallisation amoureuse, le dernier roman de Marc Pautrel a fait son thème fugué. La Vie princière s’encadre dans les limites d’un colloque, toujours le langage… Un lieu de rêve, des orateurs en transit, l’apesanteur le dispute à l’ennui. Car les colloques, c’est tout ou rien, la comédie des vanités, le flux assommant des paroles creuses ou le bonheur de l’inattendu, de l’inentendu. Marc Pautrel, nul doute, en a maintes fois fait l’expérience. Cet écrivain de la première personne, du présent de l’indicatif, de la présence à soi, ne pratique pas l’autofiction pour se fuir. Oui, « je est un autre » ; oui, la vie peut ressembler, un bref instant, à ce qu’on imagine en faire, surtout quand l’assemblage des mots et la projection des pensées remplissent vos jours et une partie de vos nuits. Un colloque donc, international, évidemment, une Babel assourdissante quand l’anglais n’est pas votre fort. C’est le cas du narrateur. À qui parler, de quoi parler, lorsque l’idiome de la globalisation manque à votre arsenal communicatif et que vos convives, un Texan lourdingue, deux Russes bouchés, vous mettent au supplice. Il y a bien  cette jeune femme, pas jolie, mais souple, vive, rapide, une acrobate des langues, passant du français à l’italien et, bien sûr, à l’anglais, avec une assurance qui fait oublier son visage un peu fade et ses obsessions d’universitaire impatiente de retrouver le silence des bibliothèques. Son ardeur, elle la réserve d’abord au travail, une thèse dédiée au Christ dans la littérature française du XXe siècle. Vrai sujet, du reste. On n’en saura pas plus. Pour la séduire, une fois accroché, le narrateur bouscule la doxa : le génie du christianisme, lui affirme-t-il, se fonde sur l’hérésie, le paradoxe du salut par la chute, le sexe, l’interdit. Et ça marche. Jusqu’où ?  La vie princière n’est pas le royaume des illusions. » SG

Des revenants…

Parallèlement, deux oubliés de notre parnasse littéraire, deux oubliés du grand public, faut-il préciser, reviennent en librairie et nous lancent un appel pressant depuis leur purgatoire. Le chemin vers la lumière, Henri de Régnier (1864-1936) l’a parcouru à moitié. Ses Cahiers inédits, son merveilleux journal en d’autres termes, avaient causé, en 2002, une sorte d’électrochoc. Une secousse à réveiller les morts. Régnier, en l’occurrence, y apparaissait bien vivant, plus que bienveillant. La tartufferie contemporaine, on l’a vu avec le Journal de Drieu, aimerait que les écrivains fussent des anges et ne se permissent aucun écart de langage ou de pensée dans l’intimité de la confession. Le monocle bien vissé à l’œil gauche, voyez Vallotton, Régnier n’avait pas arraché le vers au métronome des Parnassiens pour s’en laisser compter en privé. Son témoignage sur l’époque est superbe de précision, de crudité et d’insolence. Les vertus de la photographie et du phonographe s’y conjuguent à merveille, comme chez Edmond de Goncourt qu’il fréquenta malgré sa répugnance pour le naturalisme décousu de ses romans. Du symbolisme au Front populaire, Régnier aura poussé une carrière d’écrivain tout à fait honorable, couronnée par l’élection académique en 1910, mais une vie sentimentalement, et peut-être sexuellement, moins heureuse. On en connaît l’un des responsables, l’érotomane très dandy qu’était Pierre Louÿs (1870-1925).

Leur correspondance, qui paraît sous l’enseigne des excellentes éditions Bartillat et le contrôle érudit de Jean-Paul Goujon, bruisse d’un drame amoureux singulier et de silences aussi complices qu’humiliants. Au départ, l’admiration du cadet se dit sans réserve : Régnier, après Verlaine et Mallarmé, est « évidemment le poète attendu ». Nous sommes en 1890, au moment où le symbolisme, mot valise, entre dans sa phase de consécration et se donne bientôt des tribunes solides, des Entretiens politiques et littéraires à la Revue blanche, en passant par Le Mercure de France. Les premiers recueils de Régnier, des minces Lendemains (1885) aux Poèmes anciens et romanesques (1890), ont fait connaître et presque imposé un ton hautain et mystérieux d’une grande souplesse métrique. La supposée mélancolie de l’aristo désœuvré (et longtemps désargenté, du reste) est loin d’en être la seule corde à vibrer. Louÿs voit donc un maître en Régnier avant de le traiter en rival. La pomme de discorde possède les rondeurs créoles de Marie de Hérédia, dont le double jeu semble évident. Elle prend donc Régnier pour mari en 1895 et Louÿs pour amant, après deux ans d’un mariage blanc…

L’adultère est consommé à l’automne 1897. Régnier, qui sait tout, se recroqueville sous la carapace du chevalier blessé au cœur et du roman à clés. Son masochisme laisse tout de même un peu rêveur… Si l’intrigue amoureuse ne dure que deux ans et se pimente de toute l’imaginative perversité des deux amants, Régnier et Louÿs n’en continuent pas moins à se croiser et à s’écrire. Leurs échanges, plus secs après le drame, ouvrent une fenêtre précieuse sur la vie littéraire et artistique de la Belle Epoque, qui revit plus largement dans la correspondance de Régnier et Francis Vielé-Griffin durant les années 1883-1900. Rien, il est vrai, avant la rupture finale, ne vint entraver cette relation née sur les bancs du lycée Stanislas. La valeur de ces lettres est largement amplifiée par la présentation et l’annotation, savante et sensible, de Pierre Lachasse, auquel rien de cette fin-de-siècle n’est étranger, même la peinture du temps, sur laquelle Régnier jette un œil dont l’histoire de l’art patentée ne s’est pas assez occupée. La réception de Moreau et Puvis, Whistler et Gauguin, devrait tenir compte de ses avis et indiscrétions, voire des images au milieu desquelles il écrivait. Bref, il est peu de meilleur accès au milieu artistique de la IIIe République, en son versant anti-naturaliste, voire anti-démocratique. Car Régnier et Vielé-Griffin, boulangistes à la fin des années 1880, sympathisent de loin avec l’anarchie de la décade suivante. L’Eloge de Ravachol, en juillet 1892, de leur ami Paul Adam, pose le tueur en saint patron des humiliés. Contre la gueuse et ses zélateurs, Zola en tête, le camp symboliste pratique de temps à autre un jeu dangereux. Le grand Félix Fénéon, leur ami, de même. Doit-on pour autant classer Régnier et Vielé-Griffin parmi les contempteurs affolés de la République et des fils d’Israël ? Non, répondent ces lettres passionnantes… Ce qu’on nomme l’antisémitisme de la fin du XIXe siècle, période pendant laquelle il se durcit, exige désormais une lecture plus nuancée, moins dépendante de la future barbarie nazie qu’attentive à l’attitude très contrastée des « intellectuels » français avant et après l’affaire Dreyfus. Si Régnier et Vielé-Griffin s’autorisent des paroles dures au sujet de Catulle Mendès, poète et personnage peu recommandables en vérité (Gautier avait déjà percé à jour le premier mari de sa fille Judith), ils conservent à Bernard Lazare toute leur estime et amitié. Ils abordent, du reste, la littérature du temps, esthétique et sociabilité, avec la même indifférence aux codes de bonne conduite. D’où la saveur de leurs remarques sur Mallarmé, Moréas ou Ghil, leur défense du vers libre, et cette sorte d’anarchie de droite qui les protège contre les ridicules du clan.

La vie bien réglée de Régnier devait croiser l’existence dissolue de Pierre Benoit, notre second revenant, entre les deux guerres. D’un côté, l’esthète au verbe rare et aux tirages confidentiels ; de l’autre, le romancier au style coulant et aux ventes torrentielles. A lire Gérard de Cortanze, on comprend pourquoi ces extrêmes ont pu se rejoindre. Que Régnier soit le premier éditeur de L’Atlantide en 1919, donnant ainsi son imprimatur à Benoit avant que ce dernier ne se rapproche de la sulfureuse Marie (Gérard d’Houville en littérature), qui s’en souvient aujourd’hui ? Et ce fut encore Régnier, en novembre 1932, qui reçut son protégé sous la coupole d’un coup de menton. Discours calibré. En fervent proustien, Régnier sait bien qu’il y a roman et roman. Accabler Benoit de lauriers inutiles eût été de mauvais goût. Il lui suffit de saluer un vrai conteur, qui « sait amuser, intéresser, passionner ». De l’habileté de Benoit à trousser un récit, peindre un paysage, agir sur le sablier du destin et l’érotique secrète de ses lecteurs, faire vivre en somme le lieu et le temps de l’action plus que ses personnages stéréotypés, ce sont les écrivains d’aujourd’hui qui parlent le mieux, notamment Frédéric Vitoux et Adrien Goetz, auxquels Albin Michel et le Livre de Poche ont demandé de préfacer une flopée de rééditions. Parmi elles, deux de ses plus grandes réussites, Mademoiselle de la Ferté, bluette sadique sur fond de désolation landaise, et L’Atlantide, qui avait tellement enchanté le jeune Aragon qu’il trouva le moyen de faire rééditer ce roman algérien, dans la presse communiste, dès que la France fut libérée de la botte allemande. Etonnant…

Nous touchons là un des « motifs » qui ont longtemps retardé le « retour » de Benoit. Fin 1944, il eut en effet à répondre de sa conduite sous l’Occupation. Accusé d’avoir manifesté sa foi maréchaliste et fait paraître certains de ses romans dans la presse de la collaboration, sans parler de ses attaches avec une certaine mondanité très compromise, ni de ses contacts avec Otto Abetz et Karl Epting, l’amant de Florence Gould passa quelques mois en prison avant que les comités d’épuration ne lui pardonnent ses « petites fautes ». Passionnante quant à l’écrivain d’avant-guerre, ses débuts de poète parnassien et maurrassien, son goût œcuménique pour Delacroix, Hugo et Barrès, son priapisme cosmopolite, sa modernité paradoxale, son sionisme de terrain, la biographie alerte de Cortanze, trop rapide parfois, refuse l’évidence et attribue à son héros un moment de résistance dont Benoit ne s’est guère prévalu. Etrange. Partisan du rapprochement franco-allemand dès avant 1939, cet homme sans frontières eut le cœur à droite. Pourquoi l’ignorer ?

Stéphane Guégan

 

Pierre Louÿs / Henri de Régnier, Correspondance (1890-1913), édition établie, présentée et annotée par Jean-Paul Goujon, Bartillat, 29 €. Le même éditeur nous a également rendu la fameuse Altana de Régnier, sa plus belle lettre d’amour à la Sérénissime (édition établie par Patrick Besnier, 20 €).

 

Henri de Régnier / Francis Vielé-Griffin, Correspondance (1883-1900), édition établie, présentée et annotée par Pierre Lachasse, Honoré Champion, 199,50 €.

 

Pierre Benoit, Koenigsmark (6,60 €), L’Atlantide (6,60 €) et Le Roi Lépreux (6,10 €), trois volumes préfacés par Adrien Goetz, Livre de Poche.

 

Pierre Benoit, Mademoiselle de la Ferté (19 €), La Châtelaine du Liban (19 €) et Axelle (19 €), trois volumes préfacés par Frédéric Vitoux, de l’Académie française, Eric-Emmanuel Schmitt et Amélie Nothomb, Albin Michel.

 

Gérard de Cortanze, Pierre Benoit. Le romancier paradoxal, Albin Michel, 25 €.