Le pire est l’ennemi du mal, ou les joies du foute-balle

Jean Paulhan nous manque terriblement. Son ironie de sage, ses perles de fausse huître, son sens infaillible de la justesse et de la justice, en firent une manière de Voltaire au pays des fous et des tueurs de salon. Avec sa constance de Nîmois et son espièglerie de toujours, il fut l’ami et presque l’amant d’une littérature sans cesse traînée devant les Tribunaux. Toute son œuvre, qui eut l’élégance de ne jamais souligner combien elle importait et portait, est résistance… Un exemple, pour commencer. Déjà inquiété par l’affaire d’Histoire d’O, qu’il avait préfacé en champion des corps ardents et de l’esclavage (consenti) des sens, Paulhan comparaît, le 15 décembre 1956, devant la XVIIe chambre correctionnelle. L’accusé, c’est toujours l’éditeur Jean-Jacques Pauvert ! Mais l’objet du délit a changé, c’est Sade. Pauvert et son avocat, l’étonnant Maurice Garçon, ne sauraient rejouer le procès des Fleurs du mal, un siècle après, sans l’appui de Paulhan et son aisance à contourner les pièges d’un Président qui, lui aussi, a lu Baudelaire… Puisque l’outrage aux mœurs est retenu, puisque le divin marquis est menacé de ne pouvoir quitter sa prison posthume, il en va de la défense de l’écriture imprescriptible et de son privilège à fouiller équitablement le clair-obscur des âmes et des sociétés. À la joute oratoire qu’est tout procès Paulhan apporte, ce jour-là, les ressources de sa brillante conversation et de ses innocentes mystifications. Voulant donner un poids décisif à ses premiers mots, il ne trouve rien de mieux que de s’attribuer une thèse sur Sade, jadis soutenue en Sorbonne, thèse où il aurait montré que la littérature moderne, en son entier, descendait du pornographe embastillé. Suprême ruse, Paulhan cite à la barre jusqu’au jeune Lamartine, qui ne fut pas que soupirs et suspensions. Très en verve, le patron de la NRF, sadien de la première heure, poursuit son inventaire, convoque aussi bien Baudelaire que Nietzsche et Freud, autant de plumes trempées dans le mal. Trempées, non noyées. S’il est juste, souligne Paulhan, d’attribuer à Sade le rejet d’«une philosophie un peu molle qui admettait sans réserve que l’homme était bon et qu’il suffisait de le rendre à sa nature pour que tout se passe bien», un correctif s’impose, une distinction s’affirme, où se fonde la liberté des modernes à rejeter la prédication du sens fermé. Ainsi le texte sadien échappe-t-il au sadisme sous lequel on l’écrase et l’annule. Quelles que fussent les mauvaises mœurs et pensées de Sade, le très inflammable aristocrate, ses récits endiablés, chant d’outrance et d’humour noir, rappellent qu’«il n’a jamais demandé à être suivi comme exemple».

La profession de foi de Paulhan, en ce terrible hiver 1956, excusait le mensonge qu’il s’était autorisé habilement. De thèse sur Sade, en effet, il n’avait jamais été question… Mais cette petite entorse à la vérité portait la marque d’une longue hésitation. Avant que la guerre de 14 ne les diffère, les ambitions universitaires de Paulhan, trente ans déjà, étaient bien réelles, comme s’y penche le livre piquant de Charles Coustille. À l’instar de Mallarmé, Péguy, Céline et Barthes, que son essai rassemble, l’ancien élève de Louis-le-Grand eut donc la velléité de s’inscrire dans le champ du savoir institutionnel. Plus que les motifs de Paulhan, tradition paternelle, goût de l’analyse, prestige de la Sorbonne d’avant-guerre et besoins alimentaires d’enseigner, l’échec de ses visées académiques intéresse Coustille. L’ensemble des cas qu’il étudie confirme d’abord une vieille querelle, une très ancienne difficulté, puisque Le Testament de Villon s’en fait l’écho. Inconciliables semblent déjà les deux écritures, celle du savant et celle du créateur. Là où l’une se plie à des objectifs desséchants, selon une certaine vulgate, l’autre se déplie joyeusement, dirait Paulhan, en pleine conscience de ses libertés propres. Elles diffèreraient par essence, disent Segalen et Valéry en substance. Pour être le fruit des siècles et d’une mythologie croissante, la situation se complique autour de 1900, ainsi que le montrent les difficultés que Péguy et Paulhan rencontrent sur le chemin de leurs thèses, elles tiennent aux réticences du corps professoral à admettre les aspirations de la jeunesse nietzchéenne ou catholique,  en qui savoir, métaphysique et subjectivité se tissent autrement. A quoi s’ajoute l’ethnographie… Féru de Madagascar, où il a enseigné les lettres en 1908-1910, Paulhan a décidé de mieux comprendre la culture native, après s’y être immergé autant qu’il se pouvait. Il lui a été notamment permis de saisir les liens entre le mode de vie des indigènes et les différents registres de leur parole. La thèse que Paulhan tentera de mener sur les proverbes, les fameux hain-teny, devait le harceler jusqu’à la fin des années 1930, causant moments d’enthousiasme  et de découragement. Mais il en tira plus que l’article de Commerce, paru en 1925, alors que Gaston Gallimard, Jacques Rivière tragiquement disparu, lui a déjà confié la NRF.

La parenthèse malgache, au fond, ne s’est jamais refermée. Expérience coloniale, elle se devine derrière l’opposition future de Paulhan en matière de décolonisation. Expérience linguistique, elle ne quittera plus jamais l’attention permanente de Paulhan aux mécanismes poétiques du langage, à la dimension du sacré non confessionnel qu’ils manifestent et au pouvoir des mots, musique et sens, dans la relation interindividuelle. En somme, cette thèse fatalement inaboutie lui révéla l’écrivain et le grand critique qu’il serait bientôt. Grâce aux deux nouveaux volumes des Œuvres complètes de Paulhan, admirablement conduites par Bernard Baillaud, c’est le grand arbitre de la République des lettres qui est enfin rendu à lui-même dans le respect de sa méthode, toute d’écoute à la singularité des œuvres, et dans la fidélité à son esprit, quintessence de celui de la NRF. On en rappelle le principe libertaire : en dehors des préventions envers la littérature sagement mondaine ou bêtement militante, il n’est aucune règle qui ne puisse être prise en défaut, aucune doctrine qui n’ait ses exceptions et ses ridicules. Paulhan se garde bien de s’en donner, des règles, veux-je dire. L’ordre alphabétique que suit Baillaud accuse cet éclectisme raisonné sans le trahir, l’abeille de sa curiosité se plaisait à voler de fleur en fleur, peu importait la teneur du pollen. Le ton professoral donnait des aigreurs, on le sait, à l’ami de Ponge, Grenier et Jouhandeau. Ces volumes le prouvent, s’agissant du premier Barthes, marxiste camouflé en mythologue du quotidien, ou des Temps modernes, trop contents d’occuper la place laisse vacante par la NRF épurée dès 1944. Avant de se porter au secours des autres excommuniés de la Libération,  Paulhan interrogea les exclus du sérail littéraire, les oubliés, les recalés, Duranty, Vallés et Jules Renard parmi de moins illustres. Pourquoi le Panthéon national se montrait-il si exclusif ? Son cher Fénéon aimait Seurat et Gauguin du même cœur, avant de faire venir les futuristes à Paris. Enfant de sa génération plus que son père, Paulhan se moquait des antinomies scolaires et tenait presque les premiers poètes de l’esprit nouveau, des géniaux  Apollinaire  et Cendrars à Max Jacob, Reverdy et Salmon dont il parlait si bien, pour supérieurs aux surréalistes, dont il  dénonça les préciosités sentencieuses, la moralité clanique, le courage physique à éclipses et le tournant communiste. Dès 1927, dans le sillage de la récente rupture de Drieu et en accord avec Artaud, qui épinglait cette année-là le «bluff surréaliste», Paulhan, note Baillaud, eut un avant-goût des débats de l’épuration. Le terrorisme qu’exerceraient les écrivains gagnés à la police politique moscovite n’avait plus besoin que des impulsions d’un conflit clivant.

Sous l’Occupation, l’attitude de Paulhan fut exemplaire en ceci qu’il joua sur deux tableaux sans jamais excuser l’un par l’autre : les Lettres françaises clandestines et le Comité National des Écrivains, d’un côté; la participation active à la vie littéraire, éditoriale et artistique, de l’autre. Y eut-il patriote mieux à même d’évaluer l’attitude des écrivains, de la presse, de leur éventuel ralliement à la Révolution nationale ou au parti de l’Allemagne ? De leur degré de culpabilité au-delà des circonstances ? Réfractaire à la pensée globale, fléau de notre triste époque et de sa relation malade au passé, Paulhan s’insurge, dès la fin 1944, contre ce qu’il appelle, en avril 1948, « la fâcheuse tendance de quelques écrivains contemporains à se transformer en policiers supplémentaires » (De la paille et du grain, Gallimard).  Ces écrivains, ces « purs » qui avaient pour beaucoup participé du trouble des années noires, il les nomme dans l’extraordinaire Lettre aux Directeurs de la Résistance (Éditions de Minuit, 1952), ce sont Vercors, Aragon, Eluard et Sartre, qu’il n’aime décidément pas. Que la Libération ait trop souvent tourné à la « Revanche » et confondu les responsabilités individuelles si difficiles à établir dans une criminalisation généralisée, Jacques Boncompain en a donné de nouvelles preuves, en 2016, avec son étonnant Dictionnaire de l’épuration. Enfin sont documentées les enquêtes et radiations auxquelles se livra la Société des Gens de Lettres qui, en marge du CNL sous obédience communiste, entendait « laver son linge sale en famille » et se dota d’un comité distinct. La richesse de l’ouvrage, plus paulhanien que gaulliste, est inouïe et devrait faire son chemin parmi les recherches à venir. La masse étourdissante  des témoignages de première main inexploités jette maints éclairages sur les conditions d’exercice de la littérature et de la presse après juin 1940. Si certains, tel André Thérive, répondent de leurs écrits en invoquant l’impératif de montrer une France «aucunement abattue par la défaite, au point de vue artistique et intellectuel», si un Cocteau se souvient des avanies que lui valurent son homosexualité et son usage soutenu des stupéfiants en ces temps de vertu retrouvée, la réponse de Chardonne, le 8 mars 1945, sidère malgré les précautions d’usage qui s’imposent au lecteur d’aujourd’hui. Le voyageur de Weimar ne s’attarde pas sur ses sympathies sincères pour l’Allemagne victorieuse et l’Europe anticapitaliste qu’elle promettait, on le comprend. Il énumère, en revanche, ses protections et son souci de les étendre aux écrivains qui ne pensaient pas nécessairement comme lui, en usant de l’Institut allemand et de Karl Epting pour neutraliser la Gestapo. Ainsi Chardonne dit s’être interposé deux fois en faveur de Duhamel, trois fois en faveur de Mauriac : « Deux fois je suis intervenu pour Marcel Arland et, d’une manière presque continuelle pour Paulhan, qui dirigeait un journal clandestin, ce que nul n’ignorait. » Sans parler de Max Jacob, délaissé par Picasso, et du mari de Colette qu’il fit libérer, chose documentée, il aurait aussi protégé Malraux et Aragon… La réécriture des années sombres, en ses ramifications inattendues, n’est pas achevée. Stéphane Guégan

Verbatim

« Je pense que la littérature apprend toujours à celui qui la fait à se voir lui-même et à voir le monde d’une façon plus précise et plus complète qu’il ne le faisait jusque-là. » (1965)

« Pour le reste, l’on a pu faire à Brasillach plus d’une critique. Il faut avouer qu’il a gardé un sens admirable de la formule, et du raccourci. Anarchique et scolaire, pouvait-on mieux dire ? C’est à la fois l’extrême indépendance, l’extrême discipline ; la hardiesse, mais la modération ; la liberté, mais l’obéissance. Si la NRF n’est pas encore digne d’un tel éloge, elle s’efforcera de le mériter. »‘ (1938)

Sur Drieu, Paulhan et leur correspondance (Claire Paulhan, 2017), voire Stéphane Guégan, « À Drieu ne plaise », Revue des deux mondes, avril 2108

*Charles Coustille, Antithèses. Mallarmé, Péguy, Paulhan, Céline, Barthes, Gallimard, Bibliothèque des Idées, 24€.

*Jean Paulhan, Œuvres complètes IV, Critique littéraire, I et II, édition de Bernard Baillaud, Gallimard, 39,50€ et 39,50€. On y relira, entre mille autres, les pages consacrées à Roger Martin du Gard (1881-1958), homme de deux conflits aux blessures profondes (voir ses admirables Écritures de guerre, Gallimard, 2014), héritier de Duranty en pleine modernité, humble et délicat serviteur du roman comme acceptation stoïcienne de la vie.  Peu importe qu’il écrive bien ou mal, dit Paulhan, ses personnages existent, persistent dans la mémoire. C’est que le pessimisme absolu de sa comédie humaine se tempère d’une bonté intangible, si préférable aux douteuses morales du siècle. Presque oublié depuis 1928, car non réuni aux Œuvres complètes de La Pléiade, Noizemont-Les-Vierges situe sur cette ligne l’évocation mordorée de souvenirs d’enfance. Dernier été de la vie heureuse, les années 1890, avant la fin des grandes vacances, avant le nouveau siècle, ses menaces et son horreur… À la demande pressante d’un drôle d’éditeur belge, le romancier de Jean Barois met en musique des notes intimes, rédigées sous l’uniforme alors que s’éternisent la guerre de 14 et les lendemains de l’armistice, ce cap générationnel. La marche réglée des vieilles provinces, la tendresse voilée des aïeux, la grand-mère aveugle aux mille bibelots et photos, les jeux, les effrois et les sensations antérieurs à l’adolescence, tout y est exprimé en maître. Noizemont, c’est-à-dire Clermont-de-l’Oise du côté d’Amiens et de Beauvais, ce fut sa maison du Temps, son Combray. Du reste, le sourire aux lèvres, Roger Martin du Gard lance p. 79 un clin d’œil crypté à Proust, devenu l’étalon des fantômes chéris et des paradis perdus. Il fait aussi allusion, plus troublant, à la gravure qu’on avait accrochée au dessus de son petit lit, on y voyait « un beau jeune homme à demi-nu » happé par un énorme requin, « semblable aux sangsues du bassin ». Les amateurs auront reconnu la reproduction d’une toile fameuse de l’Américain Copley. Le monde des adultes se faisait les dents. SG / Roger Martin du Gard, Noizemont-Les-Vierges, édition établie, annotée et introduite par Thierry Gillyboeuf, Éditions Claire Paulhan, 16€

*Jacques Boncompain, Dictionnaire de l’épuration des gens de lettres 1939-1949 « Mort aux confrères ! », préface de Henri-Christian Giraud, Honoré Champion Éditeur, 2016, 70€. Signalons enfin le vaste et très utile travail de synthèse de deux historiens français, partisans d’une histoire « genrée » et sensibles (trop ?) à l’historiographie anglo-saxonne, François Rouquet et Fabrice Virgili, Les Françaises, les Français et l’Épuration. De 1940 à nos jours (Folio Histoire, Gallimard, 11,90€), non pour les couacs de la chronologie finale : nulle mention de Brasillach fusillé le 6 février 1945, nulle mention des deux livres de Paulhan en réaction à la répression excessive des écrivains, etc. On rappellera aussi que Drieu ne s’est pas auto-épuré, le 15 mars 1945, « en prison » ! Reconnaissant que les premiers moments de la Libération donnèrent souvent carrière à toute sortes d’excès et de fureurs inacceptables, déni de justice paradoxal dont les femmes tondues et mises à nu par centaines restent le symbole glorieux, ils apportent surtout du neuf au sujet des premiers pas de la grande Epuration, qui eut notamment pour théâtre les terres libérées d’un empire d’Afrique qu’on souhaitait, de De Gaulle aux communistes, maintenir dans le giron français. Excellentes, du reste, sont les pages sur le procès et la liquidation de Pierre Pucheu, vitrines et même générales médiatisées des grands châtiments à venir. SG

La bonne année Camus

L’encre des souvenirs ne convient pas toujours au portrait des grands écrivains. Soit elle idéalise, soit elle noircit, plus que nécessaire. Le livre de Baptiste-Marrey, essai biographique au désordre sympathique, évite globalement le double écueil des hommages posthumes. Concernant Camus et sa stature de révolté ou de justicier infaillible, ce n’est pas une vertu négligeable que d’être resté au plus près d’un homme que l’auteur a bien connu entre 1953 et le trop fameux accident de janvier 1960. Baptiste-Marrey, écrivain et homme de théâtre, ne fut pas un ami du premier cercle, plutôt une relation suivie de loin en loin, comme Camus les entretenait autour de lui alors que son temps était dévoré par toutes sortes de tâches, servitudes et exigences. Le Nobel, en 1957, ne couronne pas seulement un romancier remarquable, un rénovateur de la tragédie antique et un essayiste aussi batailleur que le journaliste qui, vingt ans plus tôt, avait pris fait et cause pour une Algérie plus intelligemment française… Le Prix, qui rendit Sartre assez vert, marque l’acmé d’une carrière rondement menée. D’ordinaire, on la fait débuter à la parution de L’Étranger et du Mythe de Sisyphe en 1942, ces deux livres centrés sur les marges sombres de la raison et la nécessité métaphysique de se rendre meilleur, en connaissance de cause. À cet égard, venant après ses premiers déboires avec le PC et ses premiers succès d’écrivain NRF, l’expérience de la Résistance va le faire mûrir définitivement sous l’Occupation.

À l’instar de Sartre, qui gère au mieux coup d’éclats et écriture clandestine, Camus pratique alors la double parole. Il entame ses collaborations à Combat en mars 1944 avec un incipit digne de celui de L’Étranger: «On ne ment jamais inutilement.» Le philosophe hétérodoxe y affronte la question de la vérité ou plus exactement du mensonge d’État, que distille alors à haute dose la propagande délirante du moment. Si la vérité échappe par essence à toute saisie humaine, mentir, abuser et s’abuser par croyance ou idéologie est le propre des hommes. Camus est un sage à l’ancienne. Contre Onfray et son Camus mâtiné de nietzschéisme new look, on donnera raison à Baptiste-Marrey et à Raphaël Enthoven, préfacier d’un Quarto qui préfère rapprocher notre philosophe de Spinoza que de Rousseau. Il y a en tout athée un peu conséquent, surtout s’il est de culture européenne, voire méditerranéenne, un chrétien qui sommeille. Chez les hommes nés au soleil de l’Afrique du Nord et à l’ombre des Anciens, Sophocle, saint Augustin et Montaigne coexistent et protègent des moralistes de la séparation. Je suis sûr que Camus a lu le Journal de Delacroix –information inédite, sauf erreur, de Baptiste-Marrey– à la lumière de son propre fond judéo-chrétien. Elle le guidera justement au cœur du marécage de l’après-guerre quand lui-même en appelle à une sévérité impitoyable envers les collabos, appellation dont il sait pourtant l’élasticité dangereuse et paradoxale. Pour avoir donné des articles à Combat, il ne roule pas les mécaniques et affirme d’emblée que d’autres prirent bien plus de risques que lui. Camus n’était pas le saint dont cette année anniversaire a parfois repeint l’auréole, il était mieux que cela, un homme en règle avec lui-même, ou qui tendait à l’être, selon une éthique plus proche de Gracián (cher à Delacroix) que de la désespérante noirceur d’un La Rochefoucauld.

On le comprend mieux au fil des éditoriaux et articles qu’il donna à Combat jusqu’en 1947. Folio essais en a repris la matière, précédemment publiée dans les Cahiers Albert Camus et La Pléiade. Tirant son titre du Mein Kampf de Hitler, comme le rappelle Y.M. Ajchenbaum dans son bel essai sur cette feuille incandescente, Combat est une émanation de la Résistance et donc un acte patriotique autant qu’un geste politique. L’un et l’autre étaient animés par l’espoir de faire sortir de la guerre une société révolutionnée, affranchie de la logique des partis et des puissances de l’argent. Honneur, liberté et justice, telles sont les couleurs de leur drapeau. L’équipe de Combat balance entre le socialisme, le communisme et la social-démocratie, qui deviendra le credo de Camus dans les années de L’Express. Au printemps 44, sa radicalité reste entière, car elle ne s’est pas encore frottée aux illusions de l’épuration et au rouleau-compresseur de Moscou. D’autres, plus lucides, résistent à cette nouvelle terreur blanche, repeinte en rouge. Parmi ces consciences fermes que Camus affronte dès la fin 1944, il y a, nous le savons, un vieux catholique bordelais un peu tordu. Il n’était pas dans les habitudes de Mauriac de s’en laisser compter par les improbables substituts de la justice divine.

Aux appétits sanglants des Fouquier-Thinville du jour, Aragon ou Sartre, il oppose «sa loi de charité», bien moins expéditive. Il faudra du temps à Camus, d’abord hostile au moindre fléchissement, pour qu’il saisisse que l’erreur n’est pas toujours un crime. N’était-ce pas de cela qu’était mort Meursault, l’impossibilité de faire admettre ses motifs, de se faire entendre des hommes qui l’avaient condamné par avance? Le Camus de Combat, lié par la ligne de son journal à la loi du talion, entre en contradiction avec une part de lui-même. La querelle des lettres, saine tradition, s’emballe… Mauriac, aux anges, s’adressera toujours avec respect à «notre jeune maître qui a des clartés de tout». Du reste, c’est le cadet qui rend les armes, une première fois, le 30 août 1945. «Le mot d’épuration était déjà assez pénible en lui-même, énonce brutalement son édito. La chose est devenue odieuse.» Trois ans plus tard, il reviendra sur cette controverse et la conclura d’un mot admirable: « M. François Mauriac avait raison contre moi.» Son différend avec Le Figaro le confirmait dans «l’utilité du dialogue croyant-incroyant». La dignité de l’homme, la grande affaire de Camus, «Augustin avant la conversion», pouvait donc s’accommoder de la religion, lui tendre une main amicale à défaut de lui prêter sa foi. Ses ennemis n’auront de cesse de lui couper les ailes ou de l’excommunier. La guerre froide fut aussi une guerre de religion.

Baptiste-Marrey rencontre Camus peu avant Pâques 1953, au sortir de la polémique qui a opposé l’auteur de L’Homme révolté à tous ceux qui s’y sentaient insultés. André Breton ne pouvait digérer la remise en cause du surréalisme comme sortie du réel, Sartre l’appel à la mesure des Grecs en politique. Le pestiféré, c’est toujours l’autre. Baptiste-Marrey a vingt-cinq ans, Camus quarante. La maladie sérieuse de l’aîné et l’admiration béate du cadet les font se rencontrer à Cabris, au-dessus de Grasse, où leurs poumons de tubars sont supposés se regonfler. Drôles de convalescents. Ils s’enflamment à la moindre belle qui passe, suivent l’actualité du foot, fument comme des pompiers. Paris et ses coups bas blessent moins à cette hauteur, d’autant plus que le magnétique Pierre Herbart se montre de temps en temps. On cause littérature, théâtre et politique entre apostats du communisme, devant lequel les «autres» s’inclinent avec une discipline consciemment aveugle. Cabris cabriole et rigole par haine des pensées noires. Mais le témoignage de Baptiste-Marrey serait suspect s’il n’était traversé que de bonne humeur et de bons mots. Camus paie ses dettes, au cours des années 50, aux faux-semblants de son image publique. Être le Juste de son époque, ou le Don Juan de la chronique littéraire (voir les saletés de Beauvoir à ce sujet), c’est parfois lourd à porter, et même étouffant quand sa propre femme sombre dans une dépression dont on se sait la cause. Baptiste-Marrey salue en lui un étrange composé de Pascal (l’égarement criminel) et de Mademoiselle de Lespinasse (il faut aimer avec excès). À Tipasa, entre la mer et les ruines romaines sœurs du soleil, une stèle miraculeusement épargnée cite en lettres capitales les Noces de 1939 : «Je comprends ici ce qu’on appelle Gloire : le droit d’aimer sans mesure.» Notre Nathanael augustinien vient d’avoir cent ans. Stéphane Guégan

*Baptiste-Marrey, Albert Camus, un portrait, Fayard, 16€. Voir, quant à la passion du foot et à sa philosophie exigeante, Abel-Paul Pitous, Mon cher Albert. Lettre à Albert Camus, Gallimard, Hors-Série littérature, 11,50€

*Albert Camus, À Combat. Éditoriaux et articles (1944-1947), Folio essais, Gallimard, 10,50€. On en prolongera la lecture avec la nouvelle édition de l’essai essentiel d’Yves-Marc Ajchenbaum, Combat 1941-1974. Une utopie de la Résistance, une aventure de presse, Folio Histoire, 9,40€. Ou comment le journalisme d’après-guerre fut pour Camus le levier d’une action à la fois inscrite, circonscrite, et désinvestie du goût de l’absolu. Rien ne saurait blanchir la violence des hommes, pas plus les nécessités d’un moment que l’idéal d’une société sans classes.

*Albert Camus, Œuvres, préface de Raphaël Enthoven, Quarto, Gallimard, 29€

*Albert Camus, Le Premier homme, illustrations de José Muñoz, Futoropolis / Gallimard, 26,60. De la voiture qui tua Camus, le 4 janvier 1960, on retira son corps fracassé et sa serviette intacte. N’étant pas du genre oisif, il voyageait toujours avec de quoi lire et écrire. Le Gai Savoir de Nietzsche, belle fatalité mais stèle inattendue, l’aura donc épaulé jusqu’au bout. La serviette contenait aussi ce qui reste le dernier roman de Camus par la force des choses. Cette ébauche de récit autobiographique, à peine trois chapitres de matière brute, avait déjà un titre. On n’imagine pas Camus mettre en branle son écriture serrée et tendue sans avoir un titre en tête, une sorte de portique grec, de fronton mystérieux. Le Premier homme se savait-il promis à l’inachèvement  retrouvé des fragments antiques? À la magie d’un temps toujours continué? On a suffisamment brodé sur les derniers mois de Camus pour charger la barque… Ce «dernier» roman n’en aspire pas moins à sortir de l’ornière du temps, en remontant aux origines de la colonisation algérienne à travers l’un de ses acteurs de l’ombre, le propre père de l’écrivain, et en se situant par avance au-delà de l’Indépendance désormais inéluctable, rupture brutale dont Camus fut l’un des rares intellectuels à prévoir les dégâts bilatéraux. Les pionniers de l’Algérie française avaient été principalement des pauvres, des réprouvés et des repris de justice conduits à l’exil commun des parias. Camus ne les juge pas de haut, du haut des discours anachroniques de la décolonisation ou de la bonne conscience anti-raciale, qu’a longtemps incarnés le Saint-Just de Columbia (Edward Saïd, courage inouï, cracha sur l’auteur de La Peste longtemps après sa mort). L’Algérie du Premier homme est celle du retour au pays, du retour à soi, du deuil solaire, des Grecs, en somme. Sa lumière africaine, José Muñoz l’a réinventée, lui donnant l’aspect paradoxal du noir le plus noir, du trait le plus tranchant, de l’éclat le plus dur. Hors du temps, comme le grand art. SG

PS // Deux albums enfin nous immergent parmi les images de Camus, liées au roman familial et à ses voyages, de la patrie indéracinable (Tipasa, Sienne, les Cyclades) à Prague et New York. Voir Catherine Camus, Le Monde en partage. Itinéraires d’Albert Camus, Gallimard, 35€ et le catalogue de l’exposition du centenaire, Albert Camus, citoyen du monde, Gallimard, 29€.