VIES PRINCIÈRES

Les livres que nous dévorons, adolescents, diffèrent des lectures de l’enfance en ceci que l’auteur, sa personnalité, son destin et sa mort prennent une plus grande part à notre plaisir. On vibre alors de tout son être. L’empathie est totale, le bouleversement complet, et marque à jamais. Nul n’ignore que Frédéric Vitoux succomba très tôt au grand Céline, mais seuls ses amis savaient qu’il en pinçait autant pour Henry Levet (1874-1906). L’Express de Bénarès, titre où s’entrechoquent le monde moderne et l’Orient qu’il mit soudain à portée, c’est sa façon de payer ses dettes. Car nous sommes les éternels débiteurs de nos premiers émois littéraires. Levet, écrit Vitoux, est de ces écrivains qui refusent de se faire oublier et vous obligent à interroger leur étrange et durable magnétisme. D’où l’aveu final de l’Académicien : « il n’a jamais été question d’une biographie mais d’une quête plus intime que j’ai encore du mal à m’expliquer. » Un des grands charmes de son livre, sa clef de résonnance proustienne, vient assurément de ses oscillations permanentes entre le singulier Levet et les raisons qui le poussèrent à partir à sa « recherche », sans trop savoir pourquoi, sinon redire l’ancienne fascination qui le liait à cet astre du Paris décadent des années 1890. Mystère de l’enquête à accomplir, mystère de l’homme à cerner, ils s’exaltent l’un l’autre… Levet, certes, a toujours découragé les identités stables. Jehan-Rictus, autre irrégulier de la butte Montmartre, le disait « un peu baroque » ce fils unique aux origines très bourgeoises et très républicaines. À vingt ans, en 1895, croyant moins aux études et aux positions sociales qu’à la bohème confortablement transgressive,  Henri pousse les portes de la littérature par la plus petite, celle de la presse satirique. Peu bégueule, elle épouse l’humeur goguenarde de notre jeune plume, frottée de Musset, Baudelaire, Rimbaud, Jean Lorrain ou encore de Robert de Montesquiou, auquel il dédie une des pièces du Courrier français (oui, la feuille où Lautrec fit ses débuts). Devenu Henry par tropisme anglais, et dandysme voyant, Levet force aussi le trait et la provocation lorsqu’il aborde, obliquement, sa qualité d’inverti sans scrupule. L’ironie, chez le Tinan de la poésie, sert moins à voiler de pudeur la vérité de ses mœurs qu’à la démasquer en suscitant le rire gêné ou la complicité secrète.

Léon-Paul Fargue, qui devient son ami alors, le définira plus tard d’une formule qui a l’avantage de faire entendre la personne sous le personnage, les blessures de la première sous les extravagances verbales et vestimentaires du second : « Il aimait les déguisements, le flegme et la tendresse. » Deux plaquettes paraissent en 1897, encore lestées d’imitation mallarméenne et de préciosité fin-de-siècle. N’y point que l’attrait de l’Asie et d’une fantaisie ressourcée, bol d’oxygène qu’il décide, d’ailleurs, d’avaler à grandes doses. La mer l’appelle, les Indes de Kipling, de même que ce nouveau tourisme international pour qui l’aventure commence sur le pont et les hasards de cabine. La découverte de l’art khmer en est la raison officielle : notre débrouillard s’offre une tranche de vivifiante altérité aux frais de l’Etat. À son retour, il a des envies de roman décentré et de poésie décalée. À ceux qui ont vu de près de quoi étaient faites les différences ethniques et culturelles, le culte du sauvage absolu s’abolit de lui-même. Tout en participant étroitement aux hommages que la République des Lettres et Charleville rendent à Rimbaud, Levet se détache du Bateau ivre et des symbolistes. Ses Cartes postales, que vénéraient Larbaud et Morand, ouvrent le XXème siècle par leur fraîcheur d’instantanés fantasques. Pièces  courtes, sonnets peu orthodoxes, ces poèmes sont aussi riches de notations vraies que d’esprit cocasse. Du genre : « Le Brahmane, candide, lassé des épreuves / Repose vivant dans l’abstraction parfumée. » Levet s’est enfin trouvé, lui et sa fleur de « mélancolie anglo-saxonne ». Utilisant cette fois-ci la voie diplomatique, chère aux poètes peu arrimés, Levet devait repartir. Mais la maladie, qu’il croyait museler en fuyant la vieille Europe, s’était glissée dans les bagages. Il partira de la poitrine et s’éteindra, en 1906, à Menton, dans les bras inconsolables de sa mère. Commence son autre vie. Débute la veille des happy few, de Fargue et Larbaud à Jean Paulhan. Celui-ci le réédite en pleine Occupation, à la barbe des Allemands et des surréalistes qui avaient cru se débarrasser en 1920 de Levet, au temps de Littérature, comme ils s’étaient empressés d’enterrer Apollinaire, dont on ne serait pas étonné d’apprendre qu’il ait lu les Cartes postales de son aîné dès 1902. Ces deux-là ont au moins partagé le goût des bars et des cocktails américains, ce qu’immortalisa la célèbre affiche du Grillon de Jacques Villon (l’exposition inaugurale de la Cité du Vin, Bistrot, en a montré l’exemplaire de Larbaud). L’Express de Bénarès appartenait aux nombreux livres jamais écrits que compte notre histoire littéraire. On ne regrette pas, loin s’en faut, que Vitoux lui ait donné corps et l’ait conduit à quai, celui des enfants de Barnabooth que rien ne freine.

Alors que le jeune Vitoux se découvrait une passion pour Levet, Sollers déclarait sa flamme à Dominique Rolin. En janvier 1959, il va sur ses 23 ans, elle en a 45. Au-delà de la frénésie érotique, dont résonne leur correspondance enfin publiée, bien des choses et des refus les unissent, les origines bourgeoises, une solide culture, une extériorité délibérée au lobbying communiste et une commune précocité littéraire. Belge de naissance, Dominique Rolin a publié son premier roman en 1942, Les Marais, chez Gallimard. Max Jacob, avant Drancy, aura eu le temps d’en savourer la fine saveur catholique. D’autres livres lui succèderont. De Gaulle revenu aux affaires, 16 ans plus tard, Rolin incarne désormais une féminité libre qui n’a pas besoin de cracher sur les hommes pour se déclarer telle. Quant à sa voix propre dans l’échange amoureux, nous n’en percevons ici qu’un faible écho. Gallimard a préféré publier d’abord les lettres de Sollers, réservant celles de Rolin à un volume séparé. Aurait-on gagné à une correspondance croisée ? Sans doute. Mais l’avantage d’une telle séparation est de voir saillir et évoluer les préoccupations et positions de Sollers au fil des années et du climat politique. Entre 1958 et 1980, la France, le monde, les arts ont connu quelques secousses, pas toujours heureuses. À 20 ans, Sollers est déjà sur tous les fronts, fort de l’ubiquité ou de la simultanéité qu’il admire dans les romans de Virginia Woolf. Bien qu’Une curieuse solitude, son premier roman, ait été salué par Mauriac et Aragon, il ne sent pas fait pour le genre. Demanderait-il trop à l’écriture, au français qu’il déclare impuissant à rendre l’espèce de rage métaphysique où il se cherche. André Breton et son rejet des « règles admises » ou des genres trop codifiés conserve un certain prestige à ses yeux. On mesure surtout ce que la lecture de Bataille, et notamment de L’Expérience intérieure, a déposé en lui de vitalisme nietzschéen et de méfiance envers le discursif trop ordonné. On sourit, d’un autre côté, à son angélisme maoïste ou à sa haine des Pompidou. Les coups de griffe n’épargnent personne, de Malraux, qui l’a arraché aux djebels d’Algérie, à Bernard-Henri Lévy et sa science du marketing. Mais commence à se dessiner le Sollers d’après 1983, d’après Femmes, le styliste revenu à Chateaubriand, Saint-Simon ou Manet, revenu à la France (pas si moisie, au fond) qu’il affectait de détester quand il lui semblait nécessaire d’échapper à l’idiome national, voire d’échapper aux mots. La fièvre de ses lettres aura finalement triomphé des pièges de la raison.

Du langage, de sa puissance sur le désir et même la cristallisation amoureuse, le dernier roman de Marc Pautrel a fait son thème fugué. Je lui emprunte le beau titre de cette chronique, qui rappelle ce que le bonheur possède toujours d’aristocratique. La Vie princière s’encadre dans les limites d’un colloque, toujours le langage… Un lieu de rêve, des orateurs en transit, l’apesanteur le dispute à l’ennui. Car les colloques, c’est tout ou rien, la comédie des vanités, le flux assommant des paroles creuses ou le bonheur de l’inattendu, de l’inentendu. Marc Pautrel, nul doute, en a maintes fois fait l’expérience. Cet écrivain de la première personne, du présent de l’indicatif, de la présence à soi, ne pratique pas l’autofiction pour se fuir. Oui, « je est un autre » ; oui, la vie peut ressembler, un bref instant, à ce qu’on imagine en faire, surtout quand l’assemblage des mots et la projection des pensées remplissent vos jours et une partie de vos nuits. Un colloque donc, international, évidemment, une Babel assourdissante quand l’anglais n’est pas votre fort. C’est le cas du narrateur. À qui parler, de quoi parler, lorsque l’idiome de la globalisation manque à votre arsenal communicatif et que vos convives, un Texan lourdingue, deux Russes bouchés, vous mettent au supplice. Il y a bien  cette jeune femme, pas jolie, mais souple, vive, rapide, une acrobate des langues, passant du français à l’italien et, bien sûr, à l’anglais, avec une assurance qui fait oublier son visage un peu fade et ses obsessions d’universitaire impatiente de retrouver le silence des bibliothèques. Son ardeur, elle la réserve d’abord au travail, une thèse dédiée au Christ dans la littérature française du XXème siècle. Vrai sujet, du reste. On n’en saura pas plus. Pour la séduire, une fois accroché, le narrateur bouscule la doxa, le génie du christianisme, lui affirme-t-il, se fonde sur l’hérésie, le paradoxe du salut par la chute, le sexe, l’interdit. Et ça marche. Jusqu’où ?  La vie princière n’est pas le royaume des illusions.

Stéphane Guégan

Le dernier gentilhomme des Lettres françaises….

Être aimé, Proust y aspira maladivement dès Condorcet, le comte Robert, au temps de sa splendeur, trouvait suffisant « d’être vu ». Quand l’âge commença à altérer son beau masque de vrai Montesquiou, sa prestance de seigneur d’Artagnan, il préféra l’objectif manipulable des photographes à la parade de ses atours. L’image a toujours été consubstantielle à son être. A rebours de l’actuelle valetaille des « people », Robert ne pose pas, méprise le banal, il fait de la vie un spectacle permanent, jusqu’à dissiper toute frontière entre son existence et la fiction dont il l’enveloppe. Philippe Thiébaut, l’un des meilleurs connaisseurs de celui qui se voulait le plus Montesquiou des Montesquiou, a eu l’idée, bonne idée, de confronter aux souvenirs du gentilhomme de la décadence les innombrables photographies à travers lesquelles il s’est persuadé d’avoir réalisé son rêve d’esthète et d’aristocrate à plein temps, hors du temps. D’un côté, des extraits des Pas Effacés, où Thiébaut à justement reconnu le modèle du journal d’Amiel ; de l’autre, quelques-uns des plus beaux clichés d’Ego Imago, titre sous lequel, tout narcissisme assumé, le comte Robert recueillit et organisa sa mémoire photographique. Sa chambre claire. Né en 1855, mort en 1921,  véritable Dorian Gray croqué par Boldini, Whistler ou La Gandara, il fut l’homme de deux siècles, comme Chateaubriand avant lui, le passeur d’une civilisation qui entrerait dans la clandestinité après 1914. Du reste, et Thiébaut l’établit, le désir de se raconter cristallise pendant la guerre. Son entourage craignait d’y être cruellement épinglé ou éreinté. Au contraire, noblesse oblige, l’introspection prévalut. Les Pas effacés, Ego Imago, c’est sa Recherche, sa  réponse aux caricatures, à Huysmans, Lorrain, Rostand et même Proust. Face à la mort, le comte Robert gardait ses gants et mettait les formes. Dans le très beau livre qu’elle a consacré à Robert et Marcel, Elisabeth de Clermont-Tonnerre jugeait unique la boulimie photographique de Montesquiou, ne trouvant d’exemple comparable « chez aucune professionnelle beauté. Il n’y a guère que Mme de Castiglione qui posa autant de fois devant les objectifs ». À quoi Thiébaut ajouterait que ces images furent plus qu’un miroir complaisant, la matière mnémonique d’un homme qui finit par se pencher sur ses épais albums comme sur un film plutôt réussi de cape et d’épée (Robert de Montesquiou, Ego Imago, présentation et édition de Philippe Thiébaut, La Bibliothèque des Arts, 49€). SG

*Frédéric Vitoux, de l’Académie française, L’Express de Bénarès. À la recherche d’Henry J.-M. Levet, Fayard, 19€ //

**Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rolin 1958-1980, édition présentée et annotée par Frans de Haes, Gallimard, 21€. Sur le moment Pompidou, lire l’excellent roman de Philippe Le Guillou, Les Années insulaires, maintenant en Folio Gallimard, 7,70€.

***Marc Pautrel, La Vie princière, L’Infini, Gallimard, 10,50€

THEO, TISSOT, MANET, MAJO

manet-l-acteur-tragiqueA première vue, les années 1844-1847 n’ont pas marqué d’un éclat particulier notre vie théâtrale. Nul choc, hors des fureurs d’antan. Lors de la deuxième reprise d’Hernani, en mars 1845, le calme règne : «C’est maintenant une pièce classique», écrit Théophile Gautier, privé du chahut de ses vingt ans. 1843, au contraire, fait date : après l’échec tout relatif des Burgraves, Hugo renonce à écrire de nouveaux drames, et se contente d’encaisser le bénéfice des anciens ou de pousser quelques ingénues. Quant au succès tout relatif, lui aussi, de la médiocre Lucrèce de Ponsard, cette année-là, il continue à accréditer l’idée d’une agonie du romantisme en cette fin de la monarchie de Juillet, qui voit le jeune Baudelaire appeler à un sursaut. Mais «l’avènement du neuf», écrit-il en 1845, ne se fera pas au prix d’un iconoclasme aveugle ! Gautier, dont Baudelaire dévore le moindre article alors, développe une conception semblable de la modernité, une modernité inclusive, et non exclusive du romantisme, une modernité annonciatrice du Manet de L’Acteur tragique (ci-dessus). J’en veux pour preuve ses chroniques théâtrales, luxueusement et doctement éditées par les éditions Champion, dans le cadre des Œuvres complètes de l’écrivain. Les deux derniers volumes parus sont le meilleur démenti qui se puisse apporter au supposé «crépuscule du romantisme» et à la légendaire monotonie dont le règne désormais contesté de Louis-Philippe aurait été le moment. Ils vérifient, au contraire, la richesse oubliée de ces années de mutation. Coup d’œil et audace de pensée, Gautier reste le témoin unique de ce que la scène parisienne offrait de plus stimulant. Du feu roulant des salles de spectacle, qui vont de l’actuelle Comédie-Française aux Funambules, il tire un feu d’artifice. Que Jules Janin paraît terne et sournois en comparaison ! Tandis que le prince flétri du boulevard enregistre ses mauvaises aigreurs, Gautier brosse vivement la chose, autant qu’il la dissèque. Bonnes et exécrables pièces revivent sous sa verve, et la magie scénique, si rebelle à la plume, se répand à travers ces milliers de pages. La fougue de Théo ne mollit pas. C’est qu’il ne consent, ni ne concède, quoi qu’on en ait dit, malgré les facilités plus ou moins digestes de la production courante, vaudevilles, mélodrames, comédies trop bordées ou pire.

book-08532836Son profond dégoût des tragédies contemporaines, caricatures bavardes et bâtardes de ce qu’elles prétendent continuer, aurait pu l’écarter du mouvement de faveur qui pousse le clan romantique à brandir le théâtre grec contre les faux émules de Corneille. Censé lui-même traduire L’Orestie d’Eschyle, et capable de la sentir brûler sous la glace des Burgraves, Gautier est fasciné par ces tentatives de restitution qui annoncent l’archéologisme du XXe siècle. L’Antigone de Meurice et Vacquerie, adaptée de Sophocle avec un soin filial, enchante autant le vieil Ingres que l’ancien Jeune-France. Idéalement, comme le dira Roland Barthes, il faut jouer les Grecs comme ils l’eussent fait eux-mêmes. Gautier en est convaincu qui soutient un Hippolyte Lucas, scrupuleux serviteur d’Aristophane et d’Euripide. Distinguer la «traduction» de la «réécriture» affadie, ce fut bien l’un des enjeux des années 1844-1847 et de la nouvelle flambée shakespearienne, la plus forte depuis les années 1820 et le pamphlet de Stendhal que l’on sait. La réapparition des acteurs anglais, de même, excite fortement la nostalgie du premier romantisme dont Baudelaire, plus que tous, forge le mythe. Pour Gautier, pareilles occasions de ferrailler avec les éteignoirs professionnels sont pain béni. Shakespeare n’a pas fini de symboliser ces «beautés choquantes» dont les Français ont horreur et dont Le Roi Lear et Hamlet abondent. Meurice, encore lui, et Alexandre Dumas donnent au second drame, en septembre 1846, une allure rêveuse et sanglante qui venge la pièce danoise des adaptations frileuses, tristement infidèles, que la France avait produites depuis la fin du XVIIIe siècle. Dumas, collectionneur de Delacroix, et Rouvière, principal interprète de la pièce et élève du peintre, s’étaient donc gardés de franciser le prince noir et son espèce de folie mortifère. Gautier y souscrit et rappelle qu’il a toujours préféré les traductions de Letourneur aux inutiles périphrases de Ducis. Passant des Nuées d’Aristophane au Roi Lear avec une aisance diabolique, incarnation née du drame moderne dont Manet fixera le souvenir à sa mort (ci-dessus), Rouvière imprime à tout le meilleur du romantisme 1830, un «sentiment pittoresque» qui fait tableau et donne la vie.

book-08532987L’acteur imprévisible appartenait à la famille des génies capables de transcender le plus atroce navet, à l’instar d’un Frédérick Lemaître ou d’une Rachel. Les chroniques théâtrales de 1844-1847 résonnent de la gloire de ces dieux de la rampe, ils en photographient surtout le jeu en termes précis. Sans le superbe feuilleton que Gautier consacre aux Chiffonniers de Paris, pièce abracadabrante et socialisante du singulier Félix Pyat, serions-nous capables de rapprocher le «sublime» Frédérick de certains poèmes urbains des Fleurs du Mal et des parias de Manet? D’un volume à l’autre, Rachel ne quitte jamais non plus l’attention du critique. Il avait pris sous son aile, dès décembre 1840, la protégée de Delphine de Girardin. La jeune Juive n’avait pas vingt ans (1). Une carrière fulgurante commençait. Cinq ans plus tard, bien que de santé très fragile, elle domine le Théâtre-Français et mène la vie dure à ses directeurs par ses prétentions financières, ses caprices et ses absences. Gautier ne pouvait nier «son implacable férocité tragique». Mais il avait compris que le succès de la nouvelle diva, seule apte à électriser Racine, Corneille et leurs épigones oubliés, réduirait la place des modernes sur les planches les plus prestigieuses de la capitale. Aussi l’enjoint-il à servir Hugo, Vigny, Dumas, ou l’aider à inscrire enfin Balzac et Musset au répertoire, d’autant que l’alexandrin convient mal au souffle court de Rachel et devient prose dans sa bouche aux contractions expressives. La sauvagerie d’autodidacte et l’altérité ethnique dont elle portait fièrement les signes, du reste, étaient loin de déplaire à Gautier. Les années 1844-1847 ne sont pas seulement celles où le poète voyageur se sera rendu en Algérie et intéressé aux portraits de «peaux rouges» de Catlin, proches du primitivisme d’un Fenimore Cooper, elles le confrontent à d’autres manifestations d’une énergie qu’on disait «populaire» par nostalgie des «sources vitales de l’inspiration», danseuses espagnoles, spectacles équestres, cirque ou pantomime. Dans son mémorable Portrait de l’artiste en saltimbanque, publié en 1970 par les soins de Gaëtan Picon et Skira, Jean Starobinski fut le premier à réévaluer les textes de Gautier, et notamment son fameux Shakespeare aux Funambules de 1842, après le Prévert des Enfants du Paradis. La mort de Deburau, génial Pierrot, aurait pu porter un coup fatal au genre, elle en accélère, au contraire, la renaissance avec l’aide des jeunes écrivains. Champfleury, l’ami de Baudelaire et Courbet, est l’un des plus actifs à pratiquer l’écriture du silence. L’auteur de Chien-Caillou et de Pierrot pendu peut compter, en 1847-1848, sur l’appui de Gautier, plus ouvert au «réalisme» qu’on ne le croit, et plus soucieux d’ouverture au présent. Gavarni, moderne absolu et autre invité du feuilleton théâtral, en scelle aussi le sens profond. Stéphane Guégan

(1) Une des tendances de l’historiographie actuelle, en matière de littérature ou de peinture, consiste à accuser le XIXe siècle d’antisémitisme à tout propos. Tendance aussi fâcheuse que peu soucieuse de nuance et de contextualisation. Pour avoir laissé entendre, en 1844, que le silence de son cher Rossini serait dû à «l’invasion des tribus israélites», Meyerbeer et Fromental Halévy en tête, Gautier n’échappe plus aux procès rétroactifs. On oublie, ce faisant, qu’il a constamment soutenu ces musiciens dans la mesure de leur talent, qu’il noua des liens très forts avec l’éditeur Michel Lévy et que la judéité de Rachel et de sa famille lui semblait, sur scène, le contraire d’un obstacle : «La tragédie grecque a été admirablement jouée par la famille juive», écrit-il au sujet de Phèdre en novembre 1846. En outre, il ne lui avait pas échappé que La Juive d’Halévy, paradoxe apparent, n’était pas étrangère à la vision voltairienne des fils de Juda enfermés dans leur foi. La Juive de Constantine, son propre drame algérien en 1846, montre que Gautier ne vise que l’intolérance communautaire quand il y a lieu de la mettre à nu.

*Théophile Gautier, Œuvres complètes. Section VI. Critique théâtrale. Tome V septembre 1844-1845, textes établis, présentés et annotés par Patrick Berthier avec la collaboration de Claudine Lacoste-Veysseyre, Honoré Champion, 140 €

*Théophile Gautier, Œuvres complètes. Section VI. Critique théâtrale. Tome VI. 1846-juin 1847, textes établis, présentés et annotés par Patrick Berthier avec la collaboration de François Brunet, Honoré Champion, 180 €.

a43317ee-65df-11e0-8182-85c0d127e78aVie parisienne (suite) // «Il connaît parfaitement les modes ; c’est lui qui les fait; – et ses personnages ont toujours la toilette qui convient.» En ce printemps 1845, au détour d’une de ses recensions théâtrales, Gautier désigne en Gavarni le crayon du jour, le moderne exclusif, celui qui traque le saillant sous ce quotidien, invisible parce que banal, que nous ne voyons pas ou plus. Gavarni expose nos yeux au bel aujourd’hui, pensent inséparablement Gautier et Baudelaire ; il ouvre aussi la voie à Manet, Degas, Tissot, trois des acteurs essentiels de la modernité des années 1860, trois peintres dont la recherche actuelle tend à préciser les liens avec les sphères de la mode et de la mondanité, autant de poupées emboîtables sous le Second Empire. L’excellent séminaire que Philippe Thiébaut anime à l’INHA autour de ces questions m’a récemment permis de revenir à James Tissot (1836-1902). Je le remercie également d’avoir rendu possible la consultation de cette revue essentielle que fut La Vie parisienne, dont même la bibliothèque nationale ne possède pas une série complète. En attendant l’occasion d’en dire plus, je voudrais faire un petit ajout et deux sérieux correctifs à ce que j’ai déjà pu écrire de Tissot dans le catalogue de L’Impressionniste et la mode (Paris, New York, Chicago, 2013) et ma petite synthèse de 2012 (Skira). Si le scrupule vestimentaire fascine dès les reconstitutions historiques qui firent connaître le peintre nantais vers 1860, petits tableaux bichonnés où passent le souvenir d’Holbein et l’ingrisme de sa formation, l’attrait de la mode, et son usage comme métaphore du Moderne, s’imposent à partir de 1864 et du Portrait de Mlle L.L. (Orsay). Depuis quatre ans, Tissot fréquente Degas, Whistler et s’intéresse à la peinture de Millais, autant d’artistes avec lesquels il partage un japonisme attesté et une certaine dilection pour Carpaccio et Bellini. Vie et noblesse, c’est ce que Degas et lui apprécient chez les maîtres d’un Quattrocento tourné vers la vie réelle.

James_Tissot_-_Portrait_of_the_Marquis_and_Marchioness_of_Miramon_and_their_children_-_Google_Art_ProjectLors du Salon de 1866, qui vaut une médaille à Tissot, Gautier enregistre la double direction qu’a prise sa peinture : «M.Tissot imite tantôt Leys, tantôt Alfred Stevens, selon qu’il traite un sujet moyen âge ou un sujet moderne, et cependant il est bien lui-même et parfaitement reconnaissable sous ses deux aspects. […] Une femme à l’église ressemble à une vieille peinture de l’école allemande, et la Confession pourrait être gravée en vignette pour la Vie parisienne.» Homme des doubles postulations, comme le dirait Baudelaire (qui fut proche des frères Stevens), le désormais fashionable Tissot ne déparerait donc pas, au dire de Gautier, la presse de mode. La consultation de La Vie parisienne le confirme. Quelques mois avant le Salon de 1866, Tissot avait fait admirer son superbe Portrait du marquis et de la marquise de Miramon (ci-dessus) sur les murs du Cercle de l’Union artistique, 12 rue de Choiseul, «réunion de gens de monde et d’artistes qui ont toujours vécu en parfait accord», écrivait Gaston Jollivet en 1927 (1). En 2013, je citais l’entrefilet mitigé que Léon Lagrange, plume de la Gazette des Beaux-Arts, avait consacré au tableau d’Orsay. Mais La Vie parisienne lui fit bien meilleur accueil. La toile a certes des défauts aux yeux du scripteur anonyme, il préfère pourtant s’en tenir à ses «rares qualités»: «dans le style d’abord beaucoup d’élégance et de naïveté, et dans la coloration une harmonie grise d’une extrême douceur, sans que personnages ou accessoires manquent de vigueur. (2)» Tissot est des nôtres.

260px-Edouard_Manet_082Le Cercle de l’Union artistique et son exposition de mars 1866 réservent d’autres surprises. En rouvrant La Vie parisienne, nous apprenons que Manet y accrocha ce qui semble bien être le magistral Portrait de jeune homme en majo (Met, New York), vedette du Salon des refusés. Sauf erreur, nous l’ignorions. «On dit que le grand Espagnol de M. Manet est le portrait de son frère, écrit La Vie parisienne. Il est librement posé et brossé. Pourquoi a-t-on refusé ce tableau, il y a deux ans, aux Champs-Elysées? Bon ou mauvais, il témoigne d’une aspiration vers la grande peinture, et c’est quelque chose aujourd’hui. (3)» Il est fort probable que, toujours conscient des attentes propres à chaque espace d’exposition, Manet ait choisi un tableau plein de dandysme hispanique bien fait pour plaire au Cercle de la rue de Choiseul, dont La Vie parisienne condense l’ethos et les goûts. Ce Cercle émancipé, à en juger par ses statuts, tenait le milieu entre le club mondain et la société d’émulation esthétique. Son comité d’administration associait le beau monde aux artistes, le vicomte de Ganay et le marquis du Lau à Fromentin et Gautier. Ce dernier préside la Commission de littérature, où siègent Fromentin, Charles Haas, le prince Alphonse de Polignac et, last but not least, le marquis de Miramon. Parmi les membres de la Commission de peinture et de sculpture, on retrouve Fromentin, Gautier, Haas, Ganay, le marquis de Lau, auxquels se joint le comte Albert de Balleroy, un proche de Manet… Se retissent ainsi des liens de sociabilité et de sensibilité mal connus et qui éclairent d’un jour neuf la commande du Cercle de la rue royale (Orsay), que Tissot peint en 1866-1867 et où devaient se regrouper autour de Miramon quelques-uns des noms précités. On ajoutera qu’Edmond de Polignac, figure éminente du portrait collectif et prince que Proust chérira, appartient aussi au Cercle de l’union artistique puisqu’il partage la vice-présidence de la Commission de musique avec Félicien David, un proche de Gautier… Quant à Haas, qu’on dit trop vite marginalisé par «antisémitisme» dans le tableau de Tissot, il avait été adoubé par La Vie parisienne, laquelle annonça en fanfare sa nomination aux fonctions d’inspecteur des Beaux-Arts en février 1870 (4). C’était, à plusieurs titres, gratifier le collectionneur (d’Holbein, notamment) et l’homme de réseaux actifs, entre art et banque : «Les relations intimes que M. Haas s’est toujours plu à entretenir avec presque tous les artistes modernes, sont d’ailleurs un sûr garant pour eux de trouver en lui la sympathie la plus éclairée. (5)» Très mêlées étaient les élites du Second Empire. SG

(1) Gaston Jollivet, Souvenirs de la vie de plaisir sous le Second Empire, Tallandier, 1927

(2) Anonyme, « Choses et autres », La Vie parisienne, 3 mars 1866, p. 124.

(3) Idem. L’auteur ajoute : « M. Manet embrasse d’un coup d’œil puissant l’ensemble d’un personnage, et c’est le seul peintre aujourd’hui qui ait aussi évidemment cette qualité ; de là vient que, sans être ce qu’on appelle un dessinateur, il attache bien des bras et des jambes à un corps ; de là vient que, sans être un grand peintre, il a des hardiesses d’exécution souvent heureuses. Poussé par son impression à peindre largement et du premier coup, il réussit dans les parties les plus simples, dans les vêtements, par exemple, où sa brosse a du champ ; il brille moins dans la facture des têtes, où pour dessiner et modeler par la simple juxtaposition des tons, il faut… il faut, ne vous déplaise, être M. Velazquez !… »

(4) Jean-Yves Tadié, dans son beau livre sur Proust et Freud (Le Lac inconnu, Gallimard, 2012), Jean-Paul et Raphaël Enthoven, dans leur Dictionnaire amoureux de Proust (Plon, 2013), sont catégoriques: Tissot n’a pas conféré à Charles Haas, modèle du Swann de La Recherche, un rang égal aux autres figures de la gentry parisienne qu’il fait parader, très chics, à l’étage noble de l’hôtel Coislin. Présent et «exclu» à la fois, le Juif Haas ferait tache parmi les Gentils et le peintre n’aurait exprimé que l’antisémitisme, la judéophobie à tout le moins, du milieu qu’il avait à peindre. On rappellera que la toile fit l’objet d’une commande collective, et que rien ne semble laisser penser que Charles Haas ait peiné à rejoindre le club de la rue Royale. Dans la toile d’Orsay, il porte seul les valeurs du vrai dandysme (Proust évoquera ses chapeaux de chez Delion) et anime toute la scène depuis la porte-fenêtre d’où il surgit, comme au théâtre… Le vrai Parisien, c’est lui.

(5) Anonyme, « Choses et autres », La Vie Parisienne, 5 février 1870, p. 113.