VIL MODERNE

Belle Epoque ! Pas la nôtre et son amer cortège d’impuissance politique, d’inconséquence budgétaire et d’infamies en tous genres, la finance sans frontières ni éthique tenant le pompon. Certains journaux, ces derniers jours, ont pleuré « l’âge d’or » des années 1980, soit l’abondance de l’argent public en matière culturelle, l’oubli des déficits, la priorité à la « création », tout en flattant (pardi) les fondations du/de luxe qui, réponse au reflux, se seraient substituées à l’action de l’Etat et, pierre dans le jardin que l’on sait, de nos musées. Comme tout cela eût amusé Marc Fumaroli ! Non, la Belle Epoque qui va nous retenir, c’est celle de l’inépuisable, de l’irrésistible Jacques-Emile Blanche (1861-1942). Ce fils et petit-fils d’aliéniste trouva plus fou du côté de la République des lettres… Jacques-Emile avait déjà inscrit le Londres décadent, Barrès et Gide à l’actif de sa peinture quand Jean Cocteau, en 1912, se présenta à lui, sourire désarmant, bagout électrique et tenues interlopes. Les familles se connaissaient, la mère du jeune poète brûla les étapes. Elle était veuve, Jean à moitié orphelin : Blanche, de 27 ans son aîné, deviendrait un père de substitution, assez investi de ses devoirs envers l’enfant prodige. Leur correspondance, qui reparaît et qu’il faut avoir lue, nous apprend à les mieux connaître et les mieux situer au confluent magnétique de forces contraires. Blanche, lié de souvenir et d’admiration à Manet et Degas, s’offrit un bain de jouvence en adoptant Cocteau jusqu’à l’Occupation. Avant que Breton, Soupault, Aragon et Crevel ne le dadaïsent un peu, le portraitiste de Proust s’enticha du feu follet qui préférait Anna de Noailles à Rimbaud, et s’attardait dans la préciosité fin-de-siècle, si bien qu’une des premières lettres du mentor, qui avait croisé tant de Des Esseintes pâlichons, encourage l’auteur du Prince frivole à pratiquer un sport s’il ne veut devenir un autre Marcel. En 1912-13, Cocteau se laisse peindre justement en adepte de l’action, teintée ici de chic balnéaire ou de snobisme « arsouille ». Les premières lettres sentent la vie mondaine 1900 à plein nez, celle qui gravite autour des ballets russes, de Misia Sert ou de la géniale Edith Wharton. Cocteau, à travers Blanche, cherche à gagner la confiance de Gide et de la première NRF. A force d’insister, Henri Ghéon se dévoue et recense La Danse de Sophocle en septembre 1912, qu’il dit de « style parnassien » mais crédite, plus charitablement, d’un usage « audacieux » des mots, comparable à la poésie du crépitant André Salmon. Viennent la guerre et son moment de vérité. Cocteau, qui n’a pas le physique de l’emploi (« faiblesse de constitution », dit le livret militaire), refuse d’en tirer parti et affronte l’enfer sur divers modes, à rebours de la légende de « l’imposteur ». Evidemment, son patriotisme donnera des boutons aux universitaires. Et pourtant il faut l’entendre écrire à Blanche, le 27 août 1914, alors qu’il se trouve aux armées et que Joffre temporise : « Mais on aime la France mieux encore qu’on s’en doutait. » Très ému à l’idée que ces jeunes garçons puissent connaître le sort d’Alain-Fournier, Blanche le nomme son « cher enfant » et se rêve à ses côtés. La guerre des taupes débute. Le Blanche des Cahiers d’un artiste peut dérouler le film des événements, comme seuls les vrais écrivains en sont capables. Cocteau, que le feu a fait soudain mûrir, digère le cubisme, oublie Montesquiou et tente, quand Parade s’annonce, de convertir Blanche à Satie et Picasso. Car, désormais, « le bazar russe [l]’embête. » Le Coq et l’Arlequin, cri de guerre précisément contre le brouillard en musique et les biscuits secs de l’avant-gardisme nombriliste, jette un léger froid entre nos deux épistoliers. Mais il en fallait plus pour briser leur indéfectible affection. A la mort de Rose, l’épouse de Jacques-Emile en juin 1939, Jean déploiera son art du baume au cœur : « Cher Jacques-Emile ne suis-je pas un peu votre fils et n’ai-je pas perdu un peu ma mère ? »

Le gratin révolté qu’était le monde de l’art des beaux quartiers autour de 1900 rendit possibles maintes rencontres imprévisibles. On avalait allégrement les distances entre Paris, Londres et New York, on parlait toutes les langues. Qui du bilingue Blanche ou de Cocteau connut le premier Natalie Barney, l’Ariel aux semelles légères et aux amours intrépides que, livre après livre, les éditions Bartillat et Francesco Rapazzini nous rendent ? Parmi les tableaux de Blanche qu’on ne montre guère en exposition, il en est un, aujourd’hui perdu de vue, qui dresse Romaine Brooks en pied vers 1900, sorte de Dorian Gray au féminin. Mais Barney ne se glissa dans la vie de l’autre Américaine que bien plus tard, alors que la revue Schéhérazade, cornaquée par Cocteau et Maurice Rostand, publiaient un sonnet d’elle dès novembre 1911. Son tercet final, qui se souvient du Recueillement de Baudelaire, fait vibrer l’amoureuse impénitente : « Près de toi mon désir se consomme illusoire. / Ô mes regrets ! Combien j’éprouve encore ce mal / De rêver au bonheur auquel on ne peut croire. » En cherchant bien, on doit pouvoir trouver le nom de Cocteau parmi ceux que l’hôtesse du temple de l’Amitié a réunis dans un dessin fameux, digne de la ruche qui se recomposait à dates régulières, 20 rue Jacob, véritable académie ouverte aux diverses muses et originalités qui s’y pressaient.  Barney n’a pas laissé une chronique précise des soixante ans que dura cette transhumance sans équivalent. On se consolera en se jetant sur ses Aventures de l’esprit, qu’elle publie en 1929, comme si elle avait pressenti  que le krach serait plus spirituel qu’économique. Pour avoir usurpé une prééminence dont il était indigne, le dollar, nouvel étalon de l’argent roi, inaugurait le cycle infernal de ces « crises ». Certes, le sentiment d’enterrer un monde, en décrivant celui qui avait été le sien, relève des réflexes ordinaires. Mais l’état actuel de notre vieille Europe injecte à la lecture de Barney une dose de nostalgie que ses meilleurs chapitres, dès leur époque, ne se dissimulaient pas. Je veux parler des pages nées de son amitié pour Remy de Gourmont ou de sa fascination pour Proust, alimentée par la très proche Elisabeth de Gramont. Le « grand désir de rencontrer » in the flesh le père de la Recherche, qui lui expliquait à longueur de lettres qu’il « mourrait » chaque jour deux ou trois fois, appelait une astucieuse stratégie d’approche. Elle s’élabore à partir de 1920-21, quand Barney adresse à Proust ses Pensées d’une amazone et qu’elle reconnaît « une amie » au détour du Tendres Stocks de Paul Morand. Soutzo ou quelque patronne de Brooks, on ne sait pas… Peu importe, du reste. L’essentiel, c’est Marcel. La rencontre se fit à la température requise, 22 degrés. « L’apprêt de son plastron, son habit lui donnaient l’attitude officielle d’un mort dressé dans son cercueil. » Vivante s’il en fut, l’Américaine gardait aux disparus une place dans son cœur atlantiste. Personne ne lui en sut gré mieux que Pierre Louÿs, auquel elle resta attachée de la façon la plus touchante. Etrangement, elle rajeunit de deux ans la décision prise enfin des Etats-Unis à rejoindre les forces de l’Entente. Quand Louÿs lui parlait de « nos morts de France », elle savait qu’ils étaient aussi les siens.

Scrupule envers ses victimes, ou conscience d’une contradiction criante (« Chanter encore, quel ridicule ! », écrit le stendhalien Henri Martineau alors), la guerre de 14 aurait pu museler ou faire chuter la production poétique des Français, envoyés au front ou restés à l’arrière. Il n’en fut rien et Julia Ribeiro S. C. Thomaz en apporte de nouvelles preuves par la publication d’une thèse soutenue sous la double direction de Judith Lyon-Caen, l’auteur de La Griffe du temps, et de Laurence Campa, l’experte d’Apollinaire et Cendrars. Comme elles, leur disciple s’intéresse au choc réciproque de l’Histoire et de la Littérature, en quoi celle-ci se redéfinit « sous le feu », mais plus dans ses fonctions et ses effets que dans ses sujets et ses formes. De là un corpus élargi de façon spectaculaire à la voix des sans-voix, des sans-grade, soit les oubliés de l’histoire littéraire, poètes déclarés ou poètes enfantés par l’événement (ils étaient fort jeunes et imberbes nos poilus !). Eux aussi, et mieux peut-être que les ténors, à suivre l’argumentation du livre, ont travaillé à l’avènement d’une nouvelle conscience collective, sur les ruines de l’autre, et à forcer les limites de l’irreprésentable. S’inventer, lier, ancrer, transmettre et connaître sont les titres que Julia Ribeiro S. C. Thomaz a donnés aux principaux chapitres de son étude appuyée sur près de 700 individus. Se disant elle-même animée d’un regard d’anthropologue, elle avoue craindre le reproche de n’avoir porté qu’une attention insuffisante à la valeur des textes. C’est le danger de l’intersectionnalité, très en vogue, où finalement l’hégémonie des liens sociaux désavoue le génie individuel. Il est certes loin d’être inutile d’exhumer le tout-venant des versificateurs en uniforme ou en retrait. Les effets positifs de la scolarité propre à la IIIe République font que nos poètes inconnus se prennent en toute modestie, qui pour Lamartine, qui pour Totor. Ainsi Gabriel Bargeil : « Quel Hugo chantera les soldats de l’an seize, / Ces miracles vivants de la race française ; / Hommes aux cœurs ardents ? » Cela dit, un Abel Bonnard ne brille pas toujours par sa verve : « La guerre autour de vous est comme une folie. » Rien n’empêchait l’auteur de ne pas tant « silencier » les vrais poètes en dehors d’Apollinaire, tel Cocteau à côté d’André Salmon, ou le Drieu d’Interrogation et Fond de cantine, qui a enchanté Aragon. Drieu est absent de l’index, comme les travaux de Julien Hervier de la bibliographie. Quelles qu’en soient les raisons, elles nous privent de l’exemple d’un écrivain atypique, baudelairien et rimbaldien lui, capable de cocktails explosifs, tel l’alliage de Claudel et d’un certain futurisme, et soucieux de ne pas confondre patriotisme et nationalisme, rejet et animalisation des casques à pointe, dégoût du vieux monde et lubies utopistes.  Julia Ribeiro S. C. Thomaz promeut une conception de la poésie qui ne serait pas « luxe », et ne connaîtrait pas de « hiérarchie ». Prophétie dangereuse, et qui peut conduire à la tiédeur ou à la mort du Verbe. Stéphane Guégan

*Jacques-Emile Blanche / Jean Cocteau, Correspondance, La Table Ronde, 22€ / / Le 2 avril 2026, 12h30, Auditorium du Petit Palais, conférence de Stéphane Guégan : De l’atelier de Manet à l’amitié de Proust : le cas Blanche, dans le cadre de l’exposition Visages d’artistes // Natalie Clifford Barney, Aventures de l’esprit, Bartillat, 20€ / Julia Ribeiro S. C. Thomaz, Poésie sous le feu. Fonctions et usages poétiques dans la Grande Guerre, Honoré Champion, 48€. En 2014, la poésie en / de guerre a fait l’objet d’excellentes anthologies, glosées ici, celle d’Antoine Compagnon et de Guillaume Picon. Saluons enfin la parution d’une autre anthologie remarquable : dix-sept volumes, dûment annotés, ont été nécessaires à Charles F. Dupêchez pour éditer la correspondance d’une figure essentielle du romantisme et de l’histoire politique qu’il irrigua. Décédée il y a 150 ans comme George Sand (leur correspondance reparaît chez Bartillat), soignée par Emile Blanche à partir de 1869, Marie d’Agoult (1805-1876), qui eut le bon goût d’aimer la bonne peinture, l’audace de s’amouracher de Franz Liszt, la largesse d’esprit de fréquenter aussi Chopin, de croiser en Italie Manet, et de concentrer les aspirations du XIXe siècle avec l’aisance des salonnières du XVIIIe, est indispensable à toute bibliothèque qui se respecte. Même réduite au présent florilège, fort bien fait, elle nous éblouit de son style. Or le style, c’est la femme. SG / Marie d’Agoult, Lettres d’une femme libre, Champion classiques, Honoré Champion, 19€.

ON EN PARLE

« […] Avec l’insolence et le sens du paradoxe qui font son style et son charme, Stéphane Guégan se propose de reconsidérer la francité de Matisse en construisant son ouvrage à partir de la chronologie des pérégrinations matissiennes. On en comprend vite le but : les pas de côté extra-européens de l’artiste sont compris d’abord comme des voyages intérieurs, qui se rattachent toujours, d’une façon ou d’une autre, aux modèle du passé […]. » // Christine Gouzi, Matisse iconique, L’Objet d’art, janvier 2026

« […] Dans cet ouvrage d’une même eau distinguée, clair, érudit et pédagogique, Guégan s’attache cette fois à Henri Matisse et aux créations du maître de Cimiez envisagées au regard des migrations […]. » // Paul Ardenne, Art Press, janvier 2026

Stéphane Guégan, Matisse sans frontières, Gallimard, 45€.

A PARAÎTRE EN AVRIL 2026

Caniches, épagneuls, setters anglais, bassets et même teckels : la liste des chiens qui habitent et animent l’œuvre de Pierre Bonnard semble inépuisable.

Ils furent les compagnons de sa vie jusqu’au tout dernier jour, et le nerf de sa peinture. Ménagerie intime et invention plastique, poétique, n’ont jamais été aussi soudées.

St. Guégan, Bonnard et ses chiens, Norma, 24 €, collection Amigos Forever, dirigée par Martin Bethenod.

A RÉÉCOUTER // Mortes et enjouées, les asperges d’Édouard Manet // Paul Audi et Stéphane Guégan dans Allons-y voir !, l’émission de Patrick Boucheron.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/allons-y-voir/mortes-et-enjouees-les-asperges-d-edouard-manet-9989174

Le Manet génial de Georges Bataille (Skira, 1955), livre qui n’est pas sans défauts, mais qu’on tient pour parole d’évangile, a servi de caution à un certain aveuglement philosophique (Michel Foucault) ou sociologique (Pierre Bourdieu). Dans son dernier essai, Le Vrai du Beau (Flammarion, 2026, 23€), entièrement tourné vers les motifs de la présence et du sujet tels que la peinture les constitue avec ses moyens propres, Paul Audi engage une conversation autrement féconde avec le précédent de Bataille, lequel se voulait une réponse non dite aux Voix du silence de Malraux (Gallimard, 1951) et à la mythologie de la peinture pure. De très belles pages y sont consacrées à Manet et Matisse, aussi éclairantes que le surgissement de l’Agnus Dei de Francisco de Zurbarán, petit rappel de ce que le peintre du chemin de croix de Vence entendait par la « vraie » vocation de la peinture moderne : traduire « le sentiment pour ainsi dire religieux » de la vie. SG

J’AIMAIS JAMAIS

Nick de Morgoli, Picasso avec l’objet surréaliste
Jamais d’Óscar Domínguez,
Paris, 1947

On est Dada ou pas. Le hasard n’appartenant à personne, pas plus que le privilège de l’absurde, je me saisis d’un livre en me masquant les yeux, c’est de saison. Les Propos amorphes de Jacques Rigaut… j’aurais pu heurter pire en laissant flotter ma main, gantée, sur les rayonnages de la bibliothèqueJe lis l’incipit aussitôt, ivre d’impatience : « Grimpé sur mon piano, je suis l’Antéchrist coiffé d’un entonnoir de gramophone. » Du bon Rigaut, l’ami crucifié de Drieu la Rochelle, qui faisaient tous deux leurs délices de Rimbaud. Dada peut mener à Dada, la preuve (1). Le texte, un des rares de ce poète sans œuvre, paraît en juillet 1920… C’est l’époque où se perfectionne chez les plasticiens, par paresse, satire ou caprice fertile, le détournement des objets usuels, et leur conversion en reliquaires de la sainte et idéale inutilité. Il y a toujours, chez les nihilistes, des désirs de sanctification qui s’ignorent. Dada ne fut pas avare de ces transferts de valeur et de ces jeux de formes, comme on parle de jeux de mots. Breton et sa bande y virent une manière d’être freudiens à bon compte. D’autres maîtres à penser et subjuguer armèrent l’humour dadaïste, Alfred Jarry, par exemple… Dans un petit bijou éditorial, qui accompagne une exposition empêchée par le virus – et qu’il nous tarde de voir à Barcelone –, Emmanuel Guigon et Georges Sebbag se font les fins explorateurs des usages poétiques du gramophone antérieurs à celui qui enflamma, en janvier 1938, l’Exposition internationale du surréalisme : j’ai nommé le Jamais d’Óscar Domínguez (2). Jarry appartient, de fait, aux avant-courriers, et peut-être aux sources oubliées, de cet étrange ready-made aménagé, et surtout, comme on verra, triplement féminisé. Phonographes et gramophones ne pouvaient que passionner l’auteur du Surmâle et stimuler son tropisme abyssal des associations sexuées (3). Jarry croise en 1889 ces petites machines à reproduire le son et surtout la voix humaine : l’Exposition universelle fit connaître à ses millions de visiteurs l’invention d’Edison. Personne n’en crut ses oreilles. Mais seul Jarry en humanise aussitôt les mécanismes, accessoires et rondeurs coulissantes jusqu’à y verser, dans un texte étonnant, la possibilité de dire plus directement la relation amoureuse et charnelle. Lorsque le disque noir se mit à tourner au rythme des nouvelles avant-gardes du XXe siècle, il amplifia le potentiel érotique de cette magie sonore. Rigaut, érotomane très sensible à l’objet, s’en saisit ici et là, sa plume noire en main. De même, le très combustible Óscar Domínguez (il se suicidera comme Rigaut) conquiert les surréalistes, dès 1934-36, avec ses assemblages « objectifs », aussi drôles que sadiques, chics aussi, parfaits, en somme (4).

Issaiev, « Au Salon des
surréalistes », Le Rire, 4 février
1938 : « Tu t’es trompé, ça doit être
le Salon des Arts… déménagés. »

Depuis le milieu des années 1920, le public des manifestations du groupe s’est beaucoup gentrifié, ce que la doxa a toujours du mal à admettre, fidèle qu’elle est à cette idée que Breton et les siens méprisaient l’argent et la société qui les faisaient vivre. Or ces preux chevaliers de la subversion souveraine vivaient essentiellement du négoce en tableaux et en objets coloniaux, gagne-pain fort honorable, comme Simone Kahn aimait à le rappeler. La première épouse de Breton, qui ne sortait pas du ruisseau, les avaient vus à l’œuvre nos rêveurs aux mains blanches. Le joyeux foutoir de l’exposition de 1938, Galerie des Beaux-Arts (propriété de Georges Wildenstein), fut un sommet de fantaisie et de mondanité ; et la presse, comme le montrent Guigon et Sebagg, plébiscita le soin avec lequel Duchamp, Man Ray, Max Ernst, Dalí et Paalen orchestrèrent les 500 œuvres et documents réunis, répandus à profusion entre les feuilles mortes du sol et les sacs de charbon qui noircissaient le plafond (5). A minima, on le voit, la scénographie singeait les mauvais nuages qui allaient s’amoncelant au-dessus de la tête des contemporains. Cela ne contamina guère la bonne humeur des échotiers de tous bords. Commençons par les plus autorisés. Le peintre André Lhote, pigiste à Ce soir, – le quotidien communiste d’Aragon -, n’a pas détesté cette exposition pourtant peu faite pour ses lecteurs, et il se dit « envoûté » par le Jamais de Domínguez, « où une main caresse des seins tournoyants à l’ombre d’un pavillon engloutissant un corps de femme ». Pas très lutte des classes, tout ça, ni très catholique… Du reste, à scruter l’inauguration sous l’œil plus que caustique de Voilà, le show de 1938 pêchait dans d’autres eaux que la rouge Volga : « Le Tout-Paris du snobisme faisandé, de la pédérastie d’art, des bars de lesbiennes et des apéritifs d’avant-garde papotait dans une manière de musée Grévin pour vieux étudiants tristes. » Etre belle, publication sexiste, on le pressent, saluait aussi, caricature à l’appui, le Tout-Paris : il avait si bien répondu à «l’appel des surréalistes». L’objet de Domínguez, plus affriolant que jamais, trône au premier plan de l’illustration. Idem dans Le Rire, plus vulgaire (notre photo). Le meilleur est pour la fin : dans Marianne, hebdomadaire culturel centre gauche que dirige un féal de Drieu, Emmanuel Berl, Maurice Henry, ancien du Grand jeu et proche des surréalistes, signe une notule à la Fénéon : « Sur un gramophone tout blanc, l’ombre d’une main caresse sans relâche des seins de plâtre : c’est un objet de Dominguez, bien réel, sans trompe-l’œil. On ne sait plus où commence l’imaginaire. » Le bon fantastique depuis Hoffmann réclame ce genre de porosité inquiétante.

Óscar Domínguez, Jamais,
Exposition internationale du surréalisme,
Paris, 1938

Oui, Jamais est un vrai gramophone Pathé 1906 métamorphosé par la paire de jambes gainées de soie qu’aspire le pavillon, à qui s’ajoutent la main substituée au pick-up et la paire de seins en rotation sous ses caresses insistantes. L’ensemble, très effusif, était revêtu d’une teinte virginale qui contrebalançait cliniquement cette arabesque soufflante de membra dijecta. Le pavillon ressemble moins à l’entonnoir de Rigaud qu’à une jupe de femme, il indexe moins la folie que l’élan irrépressible de deux êtres l’un vers l’autre. Évidemment, la caresse renvoie plutôt à l’auto-érotisme. Inconsciemment, osons le mot, Jamais hésiterait entre l’onirisme et l’onanisme. Au-delà du Nevermore de Poe, Mallarmé et Manet, le titre fait plus probablement résonner un petit air de romances à deux sous, le genre qui ravissait Lautrec, Jarry, toute la phalange de la Revue blanche, Satie, Apollinaire, Max Jacob, les cubistes… Guigon et Sebbag ont documenté cette piste en relisant Mont de piété de Breton, le livre de 1919, époque où le poète mettait Ingres et Derain (l’auteur du frontispice) au-dessus de tout. On y trouve une pièce faisant référence au serment des amants, « à jamais » inséparables. C’était l’époque où notre Ariel ne savait pas trop y faire avec les dames (Simone en témoignera). De surcroît, dans Anicet, le roman d’Aragon qui jette un masque transparent sur certaines figures du moment – Anicet où la recension de Drieu (NRF, juillet 1921) verra un acte dadaïste de liquidation encore empêtré dans l’idéalisme qu’il est supposé renverser –, André Breton est baptisé Baptiste Ajamais. On y croise aussi Max Jacob, Cocteau et Picasso assez naïvement grimés. Coïncidence amusante, scoop même, Guigon et Sebbag viennent de remettre la main sur Jamais, qu’on croyait perdu, et de découvrir que Don Pablo en devint le propriétaire peu de temps après l’exposition de 1938… Picasso, d’ailleurs, y avait exposé deux tableaux de figures, dont une célèbre et tonique étreinte. Domínguez et lui, à jamais soudés, creusaient le même sillon. Stéphane Guégan

(1) Au sujet de Dada versus surréalisme, voir « Lâchez tout », Moderne, 11 août 2014 /// (2) Emmanuel Guigon et Georges Sebbag, Jamais. Óscar Domínguez et Pablo Picasso, Musée Picasso Barcelone éditions (à paraître). Le musée a fait restaurer cet objet enfin exhumé, propriété de Catherine Hutin, il le présentera en contrepoint à un bel ensemble de bijoux de Picasso, autre sujet neuf, autre exposition empêchée. /// (3) Quant à Jarry, Bonnard, l’Eros et l’esprit Revue blanche autour de 1900, voir ma réédition à paraître du sublime Parallèlement de Verlaine, édition Vollard (Hazan, octobre 2020). Voir aussi : « Jarry entre amis », Moderne, 16 mars 2014 /// (4) Voir Didier Ottinger (dir.), Dictionnaire de l’objet surréaliste, Gallimard / Musée national d’art moderne-Centre Pompidou, 2013 /// (5) Sur l’impensé commercial de l’entreprise surréaliste et les pudeurs idéalisantes de l’histoire de l’art, voir ma cursive mise au point (« Apothéose inutile ») dans L’Art en péril. Cent œuvres dans la tourmente 1933-1953, Hazan, 2015, p. 44-45.

QUE FAIRE ?

À chaque remontée de sources fiables, le mythe du surréalisme s’effrite un peu plus. On en connaît les ressorts et le récit trop indiscutés. Il était une fois quelques preux chevaliers de la poésie pure et de l’image onirique, désintéressés en tout, unis par l’idéal, vague mais prometteur, d’une subversion totale des valeurs dites bourgeoises. Patrie, famille, religion, argent, nous vous haïssons : la formule est à peine caricaturale. André Breton et les siens se greffent d’abord sur l’agitation Dada sans brusquer les parrains utiles, Paul Valéry ou Jacques Doucet. Ces jeunes gens en colère, ces vrais poètes des turbulences intimes, la guerre de 14 les a secoués, moins Breton et Eluard toutefois qu’Aragon et Drieu la Rochelle, plus exposés aux orages d’acier. Jusqu’en juillet 1925 et sa fameuse rupture, occasion d’une fanfaronnade d’Aragon, Drieu aura communié dans « la virulence destructrice » (Julien Hervier) des surréalistes, préalable à une hypothétique reconstruction. C’est le propre des nihilismes, ceux notamment des fils de famille, que d’enchaîner l’avenir du monde aux vertus purificatrices du feu rédempteur. La troisième partie de Gilles, en 1939, renverra, ironie et signe à la fois, à L’Apocalypse de Jean (1). Avant de se rapprocher du PCF et de Moscou, faute originelle dont Breton mettra près de 30 ans à se laver (1936-1966), les surréalistes «manifestent», ils sèment en chœur le désordre et multiplient les meurtres, et autres cadavres, symboliques. C’est le temps de la bohème, inquiète, inquiétante, si l’on veut, entre-deux économique et stratégique qui, on le sait, ne peut durer éternellement. Le surréalisme vient après tant d’autres sécessions provisoires, et bénéficiaires, du monde de l’art !

Mais la révolte de quelques poètes extrêmes, en dehors de tout parti, pouvait-elle accoucher d’une révolution ? Comment tirer des mots une force agissante ? La correspondance Eluard-Breton, véritable bombe à maints égards, est traversée par quelques hantises de cette sorte, et par leurs conséquences édifiantes (2). Glissons sur la préciosité postromantique des premières lettres qui s’étale avec la candeur d’une toile Marie Laurencin, peintre dont Breton était alors friand et proche. Le 7 mars 1919, il écrit ainsi à Eluard : «Vraiment je goûte fort l’accent de vos poèmes, la même note claire dans ceux-ci.» Mais vit-on de poésie et d’eau fraîches à 23-24 ans ? Puisque travailler, c’est déroger, une économie de substitution s’est vite mise en place. Plus que Breton, qui feint de mépriser ses parents sans rompre tout de même, Paul Eluard jouit des subsides familiaux. La vente des tableaux et des fétiches, mot qui désigne souvent l’art africain dont ils font commerce, occasionne aussi des rentrées non négligeables. Les manuscrits aussi, qu’un temps Breton et Aragon, avec le soutien de Drieu, ont rabattus vers Doucet… Certes, en matière de négoce surréaliste, l’argent sale, ou jugé tel, reste proscrit. Quant à la définition du vil pécule, elle varie selon les hommes et les contextes. Breton se jette ainsi sur l’opportunité des ventes Kahnweiler, suite à la saisie inique de son stock pendant la 1re Guerre mondiale, mais dénonce avec la plus extrême vigueur, en 1926, la contribution géniale de Miró et Max Ernst au Roméo et Juliette des Ballets russes.

Il faut croire que le mécénat d’Étienne de Beaumont depuis le Mercure de Satie et Picasso, spectacle encensé par Aragon en juin 1924, signifiait désormais l’horreur insoutenable et mercantile de la classe dominante. En cette affaire, du reste, moins inconséquent que Breton, Eluard lui rappelle que les tableaux de Miró et d’Ernst se vendent dans les galeries associées au surréalisme et que leur clientèle touche, à regret, évidemment, au snobisme parisien le plus huppé ! La pire des difficultés qu’affronte le groupe, en effet, découle du divorce entre leur image sociale et leur programme politique. Car, au milieu des années 20, la ligne s’est durcie : Breton et Eluard font leurs délices du «merveilleux livre de Trotski sur Lénine», portrait sans ombre, servile, du chantre de la dictature du prolétariat. Le concept issu de Marx traîne déjà dans les numéros de La Révolution surréaliste, il sera le credo du Surréalisme au service de la Révolution, la revue suivante (1930-1933). Au petit jeu du grand remplacement, Aragon et Eluard dévoilent leur face la plus sombre. Mais il aura fallu la publication des correspondances de Breton pour préciser les positions de chacun, autant dire leur degré de lucidité ou d’irresponsabilité au regard de la situation mondiale des années 1930. Face à Moscou et ses divers bras armés, comme l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) dont Breton a caressé l’ambition de diriger la revue en gestation jusqu’au début 1933 (ce sera Commune), nos deux amis ont longtemps louvoyé. Dès mars 1932, le ralliement définitif et tapageur d’Aragon à Staline rend plus problématique la situation d’ensemble. Eluard, qui a co-rédigé la brochure contre le traître passé à l’Est (Paillasse), se berce encore des chances du surréalisme au pays des soviets, puis cède aux même sirènes autoritaires et esthétiques qu’Aragon…

Breton, de son côté, lit avec stupeur en octobre 1936 le télégramme qu’un certain nombre de personnalités des arts, d’Eluard à Picasso et Giacometti, ont envoyé à Maxime Litvinov, afin de saluer le geste de la Russie en faveur des antifranquistes espagnols et des livraisons d’armes dont elle avait brisé l’embargo. On sait aujourd’hui ce qu’il en fut de la mainmise de Staline sur le conflit en cours. Breton ne peut tolérer qu’à l’heure des procès de Moscou ces écrivains et peintres «engagés» congratulent l’U.R.S.S. «pour avoir sauvegardé les principes indestructibles de la justice, de la dignité et de la paix».  Eluard, que la terreur moscovite ne trouble pas (il l’écrit à Gala en moquant Breton), publie Novembre rouge dans L’Humanité du 17 décembre. C’en est presque fini d’une amitié qui va continuer à s’effilocher jusqu’aux accords de Munich. Concernant Hitler justement, leur correspondance ne brille pas par sa clairvoyance, bien que Breton soupçonne un fond de pensée racialiste derrière l’attrait que Dali avoue ressentir envers le IIIe Reich. Cette nouvelle dictature, pour Eluard, n’est que l’acmé d’un patriotisme et d’un conservatisme aggravés. Hors les paroles incantatoires ou le piège stalinien, ni l’un, ni l’autre n’envisage une riposte cohérente et efficace au nazisme, contrairement à un Blanchot (3), un Paulhan et même un Drieu. Il faut donc revenir à lui.

En prélude à Gilles, dont Gallimard édite en décembre 1939 le volume partiellement censuré pour satire du personnel politique et des surréalistes, l’auteur du Feu follet, qui croit son heure venue, s’autorise deux prépublications : dès l’été qui glisse vers la guerre, la première partie de son grand roman se lit dans La Revue de Paris. Mais Drieu, misant sur les effets d’annonce comme de miroir, offre simultanément aux futurs lecteurs de Gilles le début de son épilogue. Paru dans Gringoire, ce dernier coup de sonde avait été passablement oublié, Pierre-Guillaume de Roux vient d’en faire un petit livre incisif avec la complicité de Jean-Baptiste Baronian et Frédéric Saenen (4). A travers Le Faux Belge, qui se donne des allures de longue nouvelle, à la fois tributaire et détachée du livre à paraître, Drieu ménage le suspens. Car les feuilletons de Gringoire sont loin de mettre un point final au récit à venir. Entre les chapitres liminaires de Gilles et l’ultime pirouette de son héros éponyme, le raccourci se voulait fulgurant : le rescapé des tranchées et des années folles, où il avait lié son destin, ses dégoûts et ses furies à ceux de Caël (Breton) et Galant (Aragon), passait de la moderne Babylone à l’Espagne du rachat. Entretemps, Gilles est devenu Walter. Se réclamant des rexistes belges et non des phalangistes, il faut y insister, l’homme de Charleroi replonge au cœur des conflits qui scellent le sort de l’Europe.

Terrain de chasse de Mussolini et d’Hitler, l’Espagne de 1936-1937 fut peut-être davantage le laboratoire du stalinisme, qui jugule les forces antifranquistes avec l’approbation du PCF, tout en peaufinant l’illusion que la Russie soviétique constitue le seul rempart du fascisme international. On a tort de réduire la guerre d’Espagne au seul clivage des partisans et des ennemis de Franco. Plus fin, car plus informé, très hostile aux communistes et à leur emprise déjà tentaculaire, Drieu a approché la guerre, à Séville, en août 1936.  Deux articles, à chaud, répondent au choc, et au sentiment que cette guerre échappe à ceux qui pensent la conduire. «Ce qui meurt en Espagne», écrit Drieu dans la NRF, c’est le projet d’une Europe fière de sa civilisation chrétienne et conservant à chaque pays sa souveraineté, capable enfin de tenir son rang entre la Russie et l’Amérique. Depuis 2020 et le chaos présent, on appréciera… Le Faux Belge, comme son titre l’indique à l’été 1939, c’est la ronde des masques et le drame d’une cécité collective. C’est la coda inachevée de Gilles, bien plus catholique et européenne que nazie, n’en déplaise aux historiens et à leur lecture idéologiquement et bêtement prédéterminée. Andreu et Grover nous ont dit combien Drieu a remanié son texte, durant l’hiver 1938-1939, pour éradiquer toute concession possible à la germanophilie que le pacte Molotov-Ribbentrop va lui rendre plus odieuse (5). L’une des figures essentielles du Faux Belge se nomme Cohen, c’est un rouge en mission… Or Walter et lui se montrent d’une loyauté réciproque exemplaire. S’éloigne le simplisme de la «panoplie raciste» (Jacques Lecarme) qui colle encore au mari de Colette Jéramec. Le Faux Belge est une vraie réussite.

Stéphane Guégan

Verbatim / Dans sa dédicace de Gilles à Beloukia (Christiane Renault), Drieu écrit fin 1939 : «souhaitons que ce livre ressemble un peu aux peintures que nous avons aimées ensemble, à ces forts paysages lyriques, apparemment excessifs, mais d’abord bien vus et bien observés de Van Gogh, avec dans les coins certaines délicatesses risquées de Manet.»

(1) Quant aux avatars du texte de Jean, voir notre recension de D.H Lawrence, Apocalypse, Pierre-Guillaume de Roux, 2019, in La Revue des deux mondes, décembre-janvier, 2019-20.

(2) André Breton et Paul Eluard, Correspondance 1919-1938, présentée et éditée par Etienne-Alain Hubert, Gallimard, 2019, 32€. Sur Picasso et Eluard, voir notre contribution (Tendre miroir ?) au catalogue de l’exposition Pablo Picasso / Paul Eluard. Une amitié sublime, Museu Picasso de Barcelone, jusqu’au 15 mars 2020, puis Musée Picasso de Paris, dans une version différente (en contrepoint au très attendu Picasso poète).

(3) Nous avons rappelé ici même combien l’anti-hitlérisme maurrassien du jeune Maurice Blanchot s’était montré plus précoce, net et efficace que celui des surréalistes. Il se trouve que l’étonnant Paul Lévy (1876-1960), grand homme de presse de l’entre-deux-guerres, avant d’être frappé par les lois anti-juives de Vichy, abrita une bonne partie de ses articles dans ses journaux. Il se trouve qu’il avait réagi vivement, le 4 juillet 1925, dans le Journal littéraire dont il assurait la direction, à l’ignominieuse Lettre ouverte à M. Paul Claudel des surréalistes. Les termes de Paul Lévy, où il retourne la critique du nationalisme en xénophobie de l’intérieur, déplurent à Breton («dégoûtant article») et Eluard, lequel écrit, le 7 juillet 1925 : «Évidemment, sa patrie, son temple et son argent paieront pour lui, mais si l’on pouvait l’égorger rapidement et sans bruit, quelle bonne petite fête intime !»

(4) Pierre Drieu la Rochelle, Le Faux Belge. Nouvelle, édition établie par Jean-Baptiste Baronian et Frédéric Saenen, Pierre-Guillaume de Roux, 2020, 16,50€. Frédéric Saenen est l’auteur de l’excellent Drieu la Rochelle face à son œuvre, Infolio, 2015.(5) Le pacte germano-soviétique (août 1939) envenime davantage les relations d’Aragon, aligné sur la politique lamentable du faux retrait stalinien, et Drieu. Lequel s’est vu attaquer ad hominem par la presse communiste, notamment celle du premier (Ce soir), dans les années 1930. À rebours de Drieu, Aragon bénéficie aujourd’hui d’un crédit remarquable auprès des universitaires et des journalistes, voire de ses biographes récents, crédit qui appelle pourtant un certain nombre de correctifs quant à son bilan littéraire, son parcours politique et certains écarts de conduite dès avant la Libération. Une certaine bienveillance (voir, par exemple, les notices AEARBretonDrieuEluard) caractérise ainsi l’ambitieux Dictionnaire Aragon qu’ont dirigé Nathalie Piégay et Josette Pintueles pour le compte des éditions Honoré Champion (2019, 130€). Mais il se trouve suffisamment d’entrées moins sujettes à caution pour justifier la lecture de ce massif placé sous le constat suivant : «Peu d’œuvres (que celles d’Aragon) manifestent une sensibilité aussi vive à la contradiction et à la diversité du réel, à l’infini du monde concret auquel il faut donner forme, à la pluralité des voix et des consciences […].»

COC(TEAU) ET L’ARLEQUIN

S’agissant de Cocteau et de ses turbulentes, mais fécondes, relations avec Picasso, les spécialistes du peintre ont été d’une rare malveillance et d’une sévère cécité, hormis André Fermigier et, bien sûr, John Richardson, le meilleur d’entre eux. Ce dernier m’a avoué que le peintre starisé, au début des années 1950, ne manquait aucune occasion de se montrer cruel envers l’écrivain et le taquinait, sans légèreté particulière, sur les amitiés allemandes qu’il avait entretenues durant l’Occupation, comme si sa propre attitude avait été indemne de l’ambiguïté des temps, comme s’il s’était autant démené que Cocteau pour arracher Max Jacob à Drancy… Mais la cruauté de Picasso, ses souffre-douleur l’ont dit et redit, était marque d’amitié et philtre d’amour. Il ne couvrait de miel que ceux, hommes et femmes, pour lesquels il n’avait qu’indifférence ou mépris. L’attention, l’affection de Don Pablo se payait au prix fort. Cocteau, vitalisme plus que masochisme, accepta d’endurer, entre Parade et son épée d’académicien, un demi-siècle de caprices et d’avanies…  Leur correspondance, décisive et enfin disponible, nous jette dans la complexité passionnelle d’une association, ou d’une corrida, trop souvent caricaturée par la vulgate, stalinienne ou pas, des aficionados. Aucun des grands récits de la geste picassienne ne manque, en effet, d’égratigner « le bouffon de la cour », voir « l’enfant gâté d’une chapelle pédérastico-mondaine », pour le dire comme d’aucuns, qui s’empressent d’ajouter, avec autant de finesse, que Picasso reprochait à Cocteau « ses faiblesses envers l’Occupant ». Un dernier grief, après les ballets russes et les fritz, qui fait le bonheur des experts, c’est le fameux « rappel à l’ordre » des années 1920, dont Cocteau, auteur du livre qui fixa la formule, aurait inoculé le poison à ce moderniste inoxydable qu’était Picasso ! Ces trois chefs d’accusation, il faut les avoir en tête si l’on veut faire une lecture complète, fertile, de la correspondance des deux hommes.

Elle accroît, tout d’abord, notre connaissance des débuts de leur amitié, que le jeune Cocteau, proche de Stravinsky et d’Apollinaire en 1913-1914, précipite dès l’été suivant. Le patriotisme français n’étant pas le fort du peintre, le jeune poète, gagnant lui le front en 1915, abandonne vite l’illusion d’amener Picasso à agir. A défaut de lui faire signer « le manifeste des peintres espagnols de France », il encourage la mutation stylistique en cours. Double, elle tire le cubisme picassien vers la fantaisie, la couleur, les nouveaux thèmes dont il avait besoin, ou explore les voies d’un ingrisme repensé. Contrairement à Lhote et d’autres, que Cocteau s’amuse à voir brûler ce qu’ils avaient adoré, Picasso ne renie rien. Avec Cocteau à ses côtés, il se donne les chances d’un regain d’invention. Parade, dont une exposition récente du Capodimonte de Naples a révélé des sources et clefs oubliées, leur fut un nouveau Sacre du printemps, Satie apportant à ses complices la haine des rutilances inutiles et une manière de cocasserie foraine. La scène, jusqu’au Train bleu, offre à leur fantaisie commune un espace de rêve. Parallèlement, les textes de Cocteau se multiplient, prose et poésie, qui clament la supériorité de Picasso sur Matisse, Derain ou Bonnard. Ceux qui douteraient de l’intérêt qu’y prête le peintre couronné n’ont qu’à lire la correspondance. En 1926, elle confirme la conduite « unfair » de Picasso lorsque paraît la fausse interview de L’Intransigeant, suite de propos calomnieux, forgés par les surréalistes dont Cocteau est la « bête noire ». Le poète pouvait admettre de Picabia et de Breton certaines bassesses, il digéra moins bien les silences de Picasso. Les lettres vont carrément s’espacer entre l’incident de 1926 et la guerre. De temps à autre, Cocteau s’attaque à ceux qui s’interposent entre Picasso et lui, tels les « amis du Minotaure ». Sous l’Occupation, les deux hommes renouent pour ainsi dire, ce qu’il faudrait davantage gloser. En présence de Dora Maar, Eluard, Jean Marais et même Léonce Rosenberg, ils se voient, ils s’écrivent aussi, reprise qui nous vaut des compléments d’information au regard du précieux Journal de Cocteau. L’Ode à Breker, fruit d’une amitié d’avant-guerre et d’une stratégie qui profita aux proches du poète, a trop longtemps servi d’arbre expiatoire, un de ceux qui nous masquent la forêt des réalités oubliées.

Stéphane Guégan

Picasso/Cocteau, Correspondance 1915-1963, Pierre Caizergues et Ioannis Kontaxopoulos (éd.), Gallimard/Musée national Picasso-Paris, 2018, 35€

7 télégrammes de Picasso !!!

La cuisine chez Picasso, la cuisine de Picasso : c’est tout un, nous dit Emmanuel Guigon, le patron très actif du musée Picasso de Barcelone, où se voit une délicieuse exposition, délicieuse au nez et à l’œil, sur les rapports nourrissants du culinaire et de l’image en ces processus de digestion et de transformation du réel. Neuf salles nous emmènent par la main jusqu’à l’imaginaire du déjeuner sur l’herbe, Manet ayant mordu à la vie, comme Picasso, de toutes les dents d’un appétit féroce. Les réunions de café et la communion auratique du restaurant ouvrent la marche. Els Quatre Gats, lieu inaugural, déborde son mythe. Picasso, exilé en France, n’aura de cesse d’en retrouver l’ambiance, la nourriture plus inventive qu’abondante, le théâtre des sens ; il y parviendra sous l’Occupation, au bien nommé Catalan, que tient un homme du cru. C’est là qu’il déjeunera avec Eluard ou Prévert, Dora, puis Françoise… Entretemps, du vin aura coulé dans les verres. Du vin et de l’absinthe, comme le rappelle la salle cubiste, où la chose réelle sert parfois à se représenter elle-même dans l’écart qu’est toute poésie. Les ustensiles, et l’air d’éternité qui se loge au creux des casseroles et de la vieille céramique, ce fut l’une des grandes affaires de Picasso. A l’identique, il est des légumes, des viandes et des fruits de mer, qui le peignent à leur tour. Picasso, homme et œuvre, appelle l’artichaut, la tête de mouton et les poulpes balançant, plus ou moins gonflés, entre Éros et Thanatos. Les notes de boucherie, poissonnerie et primeurs, qu’il a conservées religieusement, méritaient d’être exposées, elles sont les traces d’une foi qu’il décida de transmettre. SG / La Cuisine de Picasso, Musée Picasso, Barcelone, jusqu’au 30 septembre, catalogue sous la dir. d’Emmanuel Guigon, La Fábrica, 39€.

**Pour la première exposition du musée qu’elle dirige désormais, Claudine Grammont réussit à étonner avec un sujet qui semblait impropre à le faire. Est-il terrain plus labouré, plus convenu, que ce que Picasso et Matisse se doivent sans toujours l’avoir avoué (Picasso surtout) ? Deux expositions, il y a une quinzaine d’années, avaient fait, en apparence, le tour de la « question », pour user d’un mot aujourd’hui atrocement répandu. Il restait beaucoup à dire pourtant, à dire et à délier. Toute lecture croisée dessine des frontières là où la porosité devrait régner. En les ramenant dans l’espace physique, mental et sexué de l’atelier, Claudine Grammont rend les deux peintres à leur passion irremplaçable, implacable, du modèle féminin ; et l’exposition niçoise, brassant les médiums et bravant les poncifs, se dote d’une dramaturgie proche des tensions et des tentations de « la séance de pose ». Une vraie flamme parcourt les salles, entretenue par le trouble qu’elles mettent en scène, soutenue par les sortilèges du motif, aux prises avec le pinceau prédateur. Le rapport faunesque aux femmes serait apanage picassien ! Niaiserie, évidemment. A rebours d’une tendance lourde de l’historiographie matissienne, il est ici fait justice du mythe d’un peintre aux seuls signes attaché. Un peintre plus mallarméen que baudelairien (voir notre réédition des Fleurs du Mal illustré par Matisse sous l’Occupation, Hazan, 2017). La vie s’exalte, exulte même, aux détours multipliés des corps qui s’abandonnent ou convulsent, regards, chevelures et courbures dans le souvenir affiché de la Vénus callipyge et de toutes ces poitrines qui se laissèrent peindre. L’odalisque moderne est promesse d’étreinte, comme l’art, en son versant solaire, reste promesse de bonheur. SG / Matisse et Picasso. La Comédie du modèle, Musée Matisse, Nice, jusqu’au 29 septembre. Catalogue sous la direction de Claudine Grammont, LIENART, 34€.

***André Breton rencontre Picasso et Picabia presque simultanément. Tout se noue entre novembre 1918 et décembre 1919. Entretemps, Au Sans pareil fait paraître son Mont de piété, riche de ses sages sonnets et de deux dessins de Derain. Sainte trinité… Mais c’est à Picabia, le plus Dada, le futur complice de Littérature, que Breton et Soupault demandent les portraits destinés à orner leurs Champs magnétiques en juin 1920.  Livre génial, il est bien là, sous vitrine, au musée Granet, et l’on y verra la clef de l’éblouissante exposition Picasso / Picabia que Bruno Ely et Aurélie Verdier ont déployée sur deux étages. Il fallait bien cela pour débrouiller l’histoire de ce tandem et des attractions mutuelles dont il fut tissé. Parce que Picabia, art et idéologie, est supposé s’être très mal conduit dès la fin des années 1920 et s’être compromis sous l’Occupation, l’idée d’une telle comparaison semblait à jamais frappée d’impossibilité. Merci donc à Aix et au programme Picasso – Méditerranée de Laurent Le Bon d’avoir repoussé les bornes du licite. On saura gré, de plus, aux commissaires de pas avoir organisé leur propos autour de la compétition que certains s’attendent peut-être à voir s’agiter et s’aiguiser dans les salles. Que nous importe de savoir qui, de ces deux peintres quasi contemporains et presque espagnols à égalité, fut le plus « radical », le plus « moderne » ou le plus apte à ironiser sur les propres mécanismes de son art et les attentes de son public. Au contraire, l’accrochage, fidèle au magnétisme que l’on a dit, distribue images et documents selon des convergences esthétiques et biographiques oubliées, du ludisme iconoclaste et agressif  aux mondanités de la côte d’azur des années folles, depuis les espagnolades ingrisantes aux baisers voraces que l’on sait (deux moments du parcours à couper le souffle). En chemin, le visiteur se réapproprie les autres termes du dialogue, fait de leur même amour pour le mauvais goût, les matières clinquantes, la carte postale sentimentale recyclée et les désirs inapaisables. Les années de l’Occupation auraient pu être prudemment écartées, c’est mal connaître l’audace des commissaires. Une leçon. SG / Picasso/Picabia. La peinture au défi, Musée Granet, Aix, jusqu’au 23 septembre, catalogue sous la direction d’Aurélie Verdier, Somogy, 35€.

****En d’autres mains que celles d’Olivier Le Bihan, l’exposition Picasso. L’atelier du minotaure se serait sans doute contentée de feuilleter et célébrer la revue bien connue de Tériade et Skira (13 livraisons entre 1933 et 1939), chant du cygne d’un certain surréalisme. On sait que Picasso, avec la complicité de Breton et des siens, se fit attribuer la couverture du numéro inaugural, à la barbe de Masson et Bataille, les inventeurs pourtant d’un titre supposé traduire la valeur oraculaire des vieux mythes dans un présent menacé… Mais, à Evian, nulle exclusive. Le Masson de Sacrifices et Picasso cohabitent dans les espaces agréablement labyrinthiques de la scénographie. Les deux artistes, férus d’art « ancien », se savaient les débiteurs d’une tradition venue des Grecs et de Pompéi. Le Bihan pousse plus loin la collecte des sources. La modernité, signe du vide autour duquel elle se constitua, a toujours joué les archéologues, c’est vrai de Canova, de l’étonnant Peytavin, davidien hors-norme, comme de Gustave Moreau. Au XXe siècle, le monstre à tête de taureau, fruit des ébats contre-nature de l’épouse de Minos, hante le théâtre et l’opéra, comme au bon temps du roi soleil. Mais la victoire des forces de la nuit se fait désormais plus impérieuse. Picasso fait courir son hybride priapique au milieu d’une obscure concurrence qui rêve, comme lui, des surmâles de Jarry et d’Apollinaire. Dans le genre, la plus belle surprise reste la tapisserie de Marc Saint-Sens, tissée en 1942-1943, où l’excès phallique sert l’allégorie patriotique. Thésée s’y jette sur le minotaure et lui plonge, en pleine encolure, le glaive de la future Libération. En écho aux violences crues de Picasso et Masson des années 1930, voilà qui fait réfléchir à leur sous-texte politique, comme au temps de David. SG / Picasso. L’atelier du minotaure, Evian, Palais Lumière, jusqu’au 7 octobre, catalogue sous la dir. d’Olivier Le Bihan, Somogy, 35€.

*****La ville de Vallauris s’est mise en quatre afin de fêter, elle aussi, le méditerranéen Picasso. N’en est-il pas citoyen d’honneur depuis 1956 ? Tiens, c’est l’année de la boucherie de Prague. On sait que le camarade Pablo broncha à peine quand les tanks soviétiques nettoyèrent la ville de ses séditieux. Leur écrasement, surtout, n’allait-il pas profiter aux ennemis de Moscou ? Chacun sa conception de la liberté, n’est-ce-pas ? Le catalogue de cette exposition nous dit que Picasso trouva la sienne, fin 1944, au sein du PCF. Étrange façon de voir ce ralliement stratégique, ce n’est pas la mienne. Quoi qu’il en soit, cette modeste ville de potiers et d’ouvriers italiens convenait mieux que le château d’Antibes, où il avait réalisé en 1946 sa matissienne et païenne Joie de vivre, pour accréditer la thèse d’un peintre acquis à la cause des prolétaires et au grand dessein stalinien. Le prix de ce compagnonnage, nous le connaissons, et cette exposition, en choisissant d’occuper quatre lieux différents, le met très bien en évidence. Comment ignorer le transitoire, mais fâcheux, fléchissement de la peinture picassienne, écartelée trop souvent qu’elle est alors entre la mièvrerie familiale et les images à message, des terrifiants Massacres de Corée à la chapelle de la Pax sovietica (merci à Mirò et Matisse quant au vocabulaire plastique !) ? Il y a le reste, par chance. Moins soumises aux pressions du parti et aux pannes d’inspiration, sculpture et céramique profitent encore de  sa sève créatrice et sa faculté de faire feu de tout objet. Le vrai « terrain d’expérimentations », pour le dire avec Diana Picasso, s’ouvre au-delà de l’assujettissement idéologique, au plus près du réel et de la fantaisie royale de Don Pablo. SG / Picasso. Les années Vallauris (1948-1955), Vallauris, 4 lieux, jusqu’au 22 octobre, catalogue sous la direction d’Anne Dopfer et de Johanne Lindskog, RMN éditions, 39€.

******Le deuxième livre de Romy Golan, mais le premier à être traduit, est largement préférable au trop manichéen Modernity and Nostalgia (1995). Il en reproduit pourtant, à maints endroits, la tendance à catégoriser les situations et les artistes d’un mot, bien sûr, tranchant. Sont ainsi qualifiés de « réactionnaires » un certain nombre d’acteurs, sans que le lecteur sache si la régression est d’ordre esthétique ou politique. Quand l’ire de l’auteur s’abat sur Louis Hautecœur, qui fut directeur des Beaux-Arts sous Vichy, et Waldemar George, critique d’art juif qui s’enflamma pour le fascisme italien avant que Mussolini ne s’aligne sur le racisme d’état d’Hitler, on réalise que Golan pratique un certain amalgame. Disons rapidement qu’on doit à Hautecœur la modernisation du musée du Luxembourg dans les années 1920, que le musée d’art moderne des années sombres montrait Tanguy, Picabia et Léger, ou que Waldemar George enfin fut l’un des critiques les plus géniaux de Miró après 1930. La lecture de Muralnomad (titre emprunté au néologisme par lequel Le Corbusier désignait la tapisserie) n’en est pas moins fort instructive quant à la relance du décor mural dans les années 1930, en Italie (très bien étudiée par l’auteur) et France, en Allemagne et Russie. Concernant ces deux derniers totalitarismes, Golan analyse finement l’emploi massif que la propagande fait alors du photomontage, qui devait dominer certains des pavillons de l’Exposition Universelle de 1937. Mais on ne la suivra pas dans son analyse de Guernica, qui serait tributaire de ces fresques photographiques à fragmentation et focalisation spectaculaires. Ne vaudrait-il pas mieux appliquer à la tragédie basque de Picasso ce que Golan dit de Lurçat ? En d’autres termes, Guernica, au-delà du gris des médias d’actualité, nous semble redevable des scènes médiévales d’apocalypse, voire de la tradition murale catalane, si chère à Miro, l’ami de Picasso. SG // Romy Golan, Muralnomad. Le paradoxe de l’image murale en Europe (1927-1957), Macula, 44€.

*******Roland Dumas, qu’aucune audace n’inquiète, a déjà parlé. En 2014, il m’avait reçu et confié quelques éléments sur la « restitution » de Guernica à l’Espagne post-franquiste (on comprendra, plus loin, la raison des guillemets). Au micro de Thierry Savatier, grand expert de la Présidente (oui, la « très chère » de Baudelaire) et de Courbet, venu le questionner sur L’Origine du monde, Lacan et le cache génial de Masson, il s’est bien davantage ouvert. Un livre entier est né de cette rencontre. Tout n’y est pas neuf, en raison, notamment, des publications antérieures de Roland Dumas. Mais le temps que s’accordent les auteurs est propice aux nuances et aux hésitations. L’ancien avocat de Pablo et de Jacqueline, entré dans leur intimité après les révélations de Françoise Gilot, n’hésite pas se dire partagé, ou à le faire comprendre en virtuose des silences éloquents, quant aux choix de son ancien client en matière familiale ou politique. On l’aimerait plus disert au sujet des calamiteuses années communistes, sur lesquelles on lira Gertje Utley plutôt que Pierre Daix. Pourquoi ignorer, par exemple, que le décor de Vallauris, en sa composante nord-coréenne, relève de la pire propagande anti-américaine (et de la pire peinture) ? La guerre d’Algérie, qui plaça le PCF devant ses contradictions, le FLN et la défense de Diego Masson, le fils d’André, nous valent, de sa part, des remarques autrement plus nettes. Savatier sait l’écouter, il sait aussi relancer et rappeler que les faits sont têtus. Du soin que le chercheur prit à le préparer vient la cohérence du livre. Se vérifie enfin son sens critique du document. La preuve la plus éclatante en est fournie par l’annexe et la discussion serrée des « papiers » du dossier Guernica. Se pourrait-il que la République espagnole n’eût aucun droit de propriété sur le tableau qui n’aurait pas été « commandé » au peintre, ni payé ? Se pourrait-il que l’Espagne, après la mort de Franco (1975), eût forgé les preuves du contraire ? Garant de la volonté de Picasso, Roland Dumas ne parle pas de « restitution », mais de « transfert ». Et donc de don. Comme Savatier l’écrit, après avoir peut-être levé un sacré lièvre, à suivre… SG / Roland Dumas et Thierry Savatier, Picasso. Ce volcan jamais éteint, Bartillat, 20€.

UN CUBISME À HAUTEUR D’HOMME

Apollinaire, le regard du poète, la récente et marquante exposition du musée de l’Orangerie, aura ramené à Paris La Conquête de l’air de La Fresnaye, après plus de 65 ans de mépris tenace… Durant cette période qui voit se figer une vision manichéenne de l’art du XXe siècle, esthétiquement, politiquement et moralement parlant, l’étude du cubisme français achève son agonie, en France surtout. Le réveil viendra du monde anglo-saxon, au cours des années 1990-2000, mais au prix des lectures inquisitoriales qui font alors les délices des campus et de certains musées. Elles ne renversèrent qu’en surface, du reste, le sacro-saint formalisme du premier XXe siècle : la guerre faite aux supposés anti-modernes changea simplement de critère et de ton. Force était désormais d’en appeler à la lapidation de ceux qui s’étaient détournés de la voie royale, avenue de tous les « progrès » chers au « camp du bien ». N’écoutant que son éthique (trompeusement) exemplaire, la « nouvelle histoire de l’art » multiplia les procès d’intention. On vit alors émerger le concept négatif de cubisme tricolore, « patriotique » pour les commentateurs les moins obtus, « nationaliste » pour les Torquemada de la gauche américaine, la plus coupée du peuple (voir We blew it de Jean-Baptiste Thoret). On connaît la suite… On sait moins combien le dressage des esprits a fait de mal à l’art français, littérature et peinture, rattrapées par une nouvelle « ère du soupçon ». Ce contexte hexagonal et international rappelé, il tient du miracle que deux publications, remarquables l’une et l’autre, ramènent la lumière sur le peintre de La Conquête de l’air. En 1947, Alfred Barr se mit en quatre pour acquérir ce chef-d’œuvre, La Fresnaye était encore « in » ! En 1996, devenue « out », la toile rejoignait les réserves du MoMA… La fin du purgatoire sonnera-t-elle bientôt ? C’est ce que laissent espérer Françoise Lucbert, Yves Chevrefils Desbiolles et Michel Charzat dans leur effort commun à rendre leur légitimité à La Fresnaye et son cubisme à hauteur d’homme.

Les deux premiers ont dirigé un collectif, le troisième a signé une monographie : ensemble, ils rafraîchissent, corrigent, complètent ce que nos pauvres manuels et clercs aiment à dire du proscrit. Des correspondances largement inédites (Cocteau, Georges de Miré, André Mare, Lotiron, Léonce Rosenberg) irriguent cette relance de l’analyse vers la réalité de l’histoire. Auteur d’un Derain riche en trouvailles et rectifications de toutes sortes, Charzat aborde La Fresnaye avec la même volonté de dissiper les fausses évidences et de vider les vieux abcès. Elles et ils poursuivaient le disciple émancipé de Maurice Denis, le peintre du Cuirassier et de Jeanne d’Arc, le soldat volontaire de l’été 1914, le gazé de 1915, le combattant du Chemin des Dames, l’ami de Drieu et de Cocteau, le complice d’André Mare, le contributeur de Montjoie, l’illustrateur de Claudel et Rimbaud, le défenseur de Satie à l’heure de Parade, le guerrier brisé enfin qui, entre 1921 et 1925, fit éclater au grand jour son homosexualité et son désir de réincarner le langage des formes, ultime défi à ses poumons en compote, à la mort lente et sûre qui l’emportait à 40 ans. Clairement, il eût été facile d’héroïser ou sur-dramatiser le récit d’un tel destin ! Charzat, tête politique, grand amoureux de peinture, grand dénicheur de documents, inlassable limier auprès des survivants, répugne à l’ostentation, écrit net et reste sensible à l’ambivalence d’un artiste qui s’est peu aimé, se dit sujet au spleen, en lecteur racé de Baudelaire, et abandonna souvent aux autres le soin de sa carrière. Le contraire de Picasso, en somme. Et pourtant La Fresnaye aura eu lui aussi toutes les cartes en main, croisé le personnel entier de l’avant-garde parisienne, et sut éveiller l’admiration pourtant chatouilleuse d’un Apollinaire. Le mérite de Charzat est de ne jamais oublier l’homme en parlant du peintre. Du premier, il importait de réévaluer le poids des origines et l’ethos patricien, comme de ne pas tomber dans le panneau du réac à particule. Car les indices d’un républicanisme de droite, chrétien et patriote, ouvert au monde moderne et non replié sur quelque nostalgie ruraliste, existent. Ils ne se dérobent qu’à ceux qui ne veulent pas les voir.

On comparera, sur ce point, les différences d’approche de Charzat, son souci des faits et de la nuance, et de David Cottington, dans le collectif des P.U.R., article révélateur des simplifications propres aux « cultural studies ». Ce serait si simple de pouvoir classer La Fresnaye, et ses amis de la N.R.F., sous la bannière de L’Action Française ! Il lisait le journal de Maurras avant et après la guerre, comme une belle photographie inédite l’atteste. La belle affaire ! Et Proust ? Et Berl ? Et son ami Drieu ? Marcel, qu’on ne soupçonnera pas d’antisémitisme, disait que l’A.F. était le meilleur journal du temps, le seul ayant du style. Un autre des lieux communs qui s’agrippent à La Fresnaye, connexe à l’ombre de l’extrême-droite, renvoie au bellicisme aveugle qui aurait été le sien dès son Cuirassier géricaldien et cézannien de 1911 (photo 4). Apollinaire en est l’involontaire responsable, qui écrivait au moment du Salon des Indépendants : « Cet artiste aborde la peinture militaire avec une franchise et des moyens tout neufs. C’est là un des beaux envois du Salon. Il faut que M. de La Fresnaye aborde maintenant de grandes compositions. Mais qu’eût été Gros sans les batailles de l’Empire ? La Fresnaye se doit de souhaiter une guerre ». L’ironie du poète n’explique pas la pirouette finale à elle seule : L’Intransigeant où parurent ces lignes martiales ne cachait pas son patriotisme, la pointe du poète n’était sans doute pas étrangère aux tensions accrues entre la France et l’Allemagne. Or, s’il milite à sa façon pour une France forte, active, sportive, jeune, La Fresnaye obéit moins aux sirènes de la « revanche », comme l’écrit Charzat trop vite, qu’à la nécessité d’être « prêt » en cas de nouveau conflit. Tous les observateurs du temps, et le grand Péguy le premier, n’ignorent pas que le Reich soumet ses populations depuis 1870 à une discipline militaire dès l’école primaire et perfectionne son armement. En outre, le différentiel de natalité inquiète aussi, il n’attendra pas le Drieu de Mesure de la France (1922) pour être pointé du doigt.

Si La Fresnaye, proche alors des frères Duchamp, d’Apollinaire et de Roger Allard, expose son Artillerie aux Indépendants de 1912, non sans montrer un intérêt certain pour les futuristes italiens, ses Baigneurs du Salon d’Automne (couverture de Charzat) revisitent Manet et Bazille sous les espèces d’un cubisme harmonieux, plus proche de Léger que de Picasso. Il se dégage de ce nouveau Déjeuner sur l’herbe un sentiment de sève juvénile, plus saine que combative, qui appartient en propre à La Fresnaye. Au Salon d’automne de 1913, Apollinaire célèbre La Conquête de l’air de La Fresnaye, dont la palette n’a jamais été si lumineuse et l’espace si volatile. Cette toile, « lucidement composée et distinguée », écrit-il, manifeste « un souci bien héroïque aujourd’hui de ne pas chercher à nous étonner ». Parce qu’une montgolfière y flotte au même souffle que le drapeau national, la perle du MoMA prête malgré elle aux lectures réductrices, en écho au livre de Kenneth Silver (1989). Dans le collectif Lucbert / Chevrefils Desbiolles, Laura Morowitz en dégage, au contraire, la dimension pacifiste. La maîtrise du ciel, «mère des progrès de l’avenir», donnera aux Français la possibilité de faire taire les armes, telle était l’opinion exprimée par certains contemporains, qu’on le veuille ou non… Mais la guerre venue, l’homme bien-né qu’est La Fresnaye ne veut s’y soustraire alors que son état de santé l’en dispensait. Il ne cachera pas ses sarcasmes envers les planqués et autres embusqués, Delaunay symbolisant cette avant-garde qui fit machine arrière. Ces deux publications en apprennent beaucoup sur les états de services admirables de La Fresnaye, décoré à plusieurs reprises dès avant 1918. Il cessa de peindre jusqu’à l’été 1917. Étrangement, ses aquarelles et dessins du front, d’un cubisme ludique, exorcisent le danger et les cadavres avec un détachement qui annonce le Thomas l’imposteur de l’ami Cocteau, livre qu’il a lu et aimé. Ce sont, du reste, Cocteau et Drieu qui allaient le mieux parler du dernier La Fresnaye. Affaibli par la tuberculose et broyé par la guerre, le peintre se montre soucieux de retourner dans la course tant bien que mal en 1919. Charzat, à cet égard, ne discute pas assez la notion de « retour à l’ordre » qui colle mal à sa sortie volontaire mais inventive du cubisme. De même que Satie l’emporte sur Debussy dans son cœur, La Fresnaye fait alors parler plus ouvertement son admiration précoce pour Ingres, Géricault ou le maniérisme italien. Quelque chose se dit enfin. Nus masculins, palefreniers et bouviers, chevaux obscènes, ils ont l’ardeur et la valeur d’une révélation libératrice, désespérée. Le moribond allait se survivre cinq ans, à Grasse, et mourir après avoir donné à la peinture quelques-uns de ses autoportraits les plus déchirants. Stéphane Guégan

Françoise Lucbert, Yves Chevrefils Desbiolles (dir.), Par-delà le cubisme. Etudes sur Roger de La Fresnaye, suivies de correspondances de l’artiste, Presses Universitaire de Rennes, 29€.

Michel Charzat, Roger de La Fresnaye. Une peinture libre comme l’air, suivi des lettres inédites de La Fresnaye à Cocteau, Hazan, 45€. Une coquille p. 157 fait dire à La Fresnaye qu’il trouvait son élève Courmes « pas intelligent ». Il faut lire « peu intelligent », comme l’atteste la lettre que le peintre adresse à Cocteau, le 23 juillet 1921. Par ailleurs, les mentions de Drieu ne sont pas toutes indexées.

Car c’est moi que je peins…

Adolphe avait un double, il s’appelait Benjamin Constant, qu’en deux siècles il cannibalisa. On lit moins, fait regrettable, l’auteur que sa géniale créature. Qui se souvient, hormis Pierre Nora et Marcel Gauchet,  de celui que Jean-Marie Roulin nomme « le chef charismatique de l’opposition libérale sous la Restauration », du sage pour qui les « libertés individuelles » avaient davantage de prix que la nature des régimes qui gouvernèrent la France post-révolutionnaire. Et ce n’était pas déchoir que d’aider Napoléon, durant les Cent jours, à corriger sa propre folie dictatoriale, dont Constant fit pourtant les frais très tôt, de même que sa chère Germaine de Staël ! Une fois le trône des Capétiens rétabli, il aime à crosser les ultras du moment, moins nos souverains restaurés que la clique rétrograde qui précipita leur sortie définitive de l’histoire. Tenus entre 1804 et 1816, et comme jetés entre deux âges, les Journaux intimes de Constant ne constituent pas le laboratoire bavard de la sublime concision d’Adolphe. Vouée à dire « le manque », comme le note Jean-Marie Roulin dans son éblouissante introduction, l’écriture diariste ne s’étend pas sur les causes, politiques, religieuses, financières, sexuelles, d’une inquiétude où s’imprime le sceau des modernes, hommes sans foi autre qu’eux-mêmes. S’il écrit Adolphe pour se renflouer et faire fondre la froide Juliette Récamier, il combat, dans l’entre-soi dégraissé de son inventaire quotidien, ces illusions qui mènent le siècle au désastre, le recul de la transcendance chrétienne, le progressisme laïc, l’indifférence au destin collectif de la France. Bien avant Péguy, Drieu et Bernanos, qui l’ont évidemment lu, ce séducteur, cet amoureux de la vie « quand même », distingue le sacré et la croyance de ses formes sacerdotales. Le Christ n’avait pas vocation à servir la cause des nantis en endormant le peuple et la nation la plus éclairée d’Europe. Un vrai libéral, oui, face aux contradictions du moi et aux affres du renversement démocratique. SG// Benjamin Constant, Journaux intimes, nouvelle édition de Jean-Marie Roulin, Gallimard, Folio classique, 11,90€.

La peinture est trompeuse, disait Pascal. La peinture de soi, plus encore… C’est même son plaisir, plus que sa limite, tant il est vrai que la sincérité absolue, en la matière, appelle l’aveu de son impossibilité, voire celui de l’affabulation fictionnelle… Biographe de Chamfort et Cocteau, romancier avoué de sa propre vie, Claude Arnaud était bien placé pour explorer la fascination que les écrivains occidentaux, depuis Saint-Augustin, entretiennent avec leur personne, publique ou privée. Charité bien partagée ne commençant pas nécessairement par soi-même, l’écrivain a toujours pratiqué le portrait des autres. Les plus méchants, Retz, Saint-Simon et Proust, scrutent les effets du temps sur ceux qui se pensaient moins mortels que les autres. Ils sont payés de retour… Car où que porte son miroir, la littérature tend à dévoiler et parfois dénuder celui qui écrit : « Qui dit je en moi ? demande volontiers l’écrivain français du XXe siècle, sans pouvoir toujours répondre… » Est-ce la marque de notre narcissisme affolé, d’un vide existentiel que rien ne peut plus remplir, sinon la fable d’un surmoi désormais confondu avec un moi en souffrance ou en représentation permanente ? Non, évidemment. Barthes, qui passe pour le pape du moderne, doutait de nos privilèges exclusifs en matière d’invention littéraire et d’autobiographie à nu. La bibliothèque de Claude Arnaud, cœur large, est meublée de plusieurs siècles de confessions explicites ou latentes, de portraits crachés ou cachés. On se régale, épaulé par les multiples commentaires dont il truffe ce vaste montage d’extraits, à parcourir en tous sens cette superbe galerie d’ancêtres rêvés, où l’ère des Précieuses et des moralistes au scalpel acéré se taillent la part du lion. « L’ère du soupçon »,  à partir des années 1950, a failli nous priver de ces portraits et autoportraits plus vrais qu’en peinture. C’était mal connaître les écrivains et leur incorrigible besoin de croire en eux ou de médire des autres, d’affronter la vie sur son terrain, et la mort en ses terribles coups de pinceau. SG // Claude Arnaud, Portraits crachés. Un trésor littéraire de Montaigne à Houellebecq, Robert Laffont, Bouquins, 32€.

Camus et Casarès se sont autant aimés qu’Albert et Maria. Passion de chair, passion sur les planches, passion de s’écrire, passion de se lire, le feu consume d’abord la frontière entre art et vie… On ne saurait trouver plus dévastateur, nous disent ces 1200 pages de confidences à haute combustion. Le théâtre, sous la botte, les avait fait se frôler, la Libération opère la fusion. Elle va durer… En classique, en physique, Camus admire cette unité de l’âme, du cœur et du corps que rien en semble pouvoir briser. De 1944 à 1959, il y eut pourtant d’autres femmes. Mais l’attrait de Maria semble pouvoir survivre à ces rivales de quelques semaines, mois ou années. Elles ne sont pas les seules à vouloir s’arracher le Bogart de l’après-guerre (une part de la détestation et des coups bas de Sartre le moscovite viennent de là). Sans parler du Nobel, qui sera la cerise de trop, les causes d’agacement de Jean-Paul abondent. Cette correspondance longtemps attendue des fans de Camus, longtemps fantasmée, tient ses promesses au-delà de sa troublante verve sentimentale. L’actualité politique, si cruciale en ces années qui allaient affaiblir à jamais la France, y compte moins que l’activité théâtrale où les deux amants, les deux stars de l’après-guerre se multiplient. D’une lettre à l’autre, on croise le génial Marcel Herrand (le Lacenaire des Enfants du Paradis), Jean-Louis Barrault, Jean Vilar, Breton, Mauriac en pleine forme, le vieux Gide, dont « la manie du beau langage » ne suffit pas à dissiper la fascination qu’il exerce sur Camus…  Ailleurs, voilà les Gallimard, au grand complet, ce cher Herbart, Picasso, qui joue les bons samaritains sous l’œil du PCF, et même Renoir, qui eut tant de mal à reprendre place après son exil américain. Un comble ! Camus rêve de lui confier l’adaptation de L’Étranger et la feinte innocence de Gérard Philipe. Trois bombes en un film ! Pour notre malheur, elles n’éclateront pas. SG // Albert Camus et Maria Casarès, Correspondance 1944-1959, avant-propos de Catherine Camus, Gallimard, 32,50€.

Lorsque paraît la première édition de Roue libre, en 1971, Pierre Alechinsky n’a pas cinquante ans, et COBRA, déferlante septentrionale d’énergie rageuse, n’existe plus depuis vingt ans… Mais les vrais artistes de ce temps n’attendaient pas de blanchir pour regarder le chemin parcouru et nous aider à évaluer leur rôle historique en ouvrant la boîte des souvenirs. La collection de Gaëtan Picon et Albert Skira, Les sentiers de la création, avait été conçue à cet effet, devenir une mémoire esthétique du contemporain, puisée à ses sources encore vives, pas très loin du journal intime. Aux créateurs déjà menacés par la tyrannie de l’éphémère des Trente glorieuses, ils offraient la possibilité de brosser une manière d’autoportrait, fragmenté en autant d’éclats, textes et images, qu’ils le souhaitaient. Encore fallait-il se prêter à l’archéologie des désirs qui président à la naissance des images… Au commencent, pour COBRA, n’est pas le verbe, ni le verbiage. La roue d’Alechinsky ne saurait être celle du paon, il ne (se) peint pas pour la galerie, dirait Mauriac, qui préférait la crudité de Benjamin Constant à la théâtralité gidienne. Elle n’est pas non plus la roue d’un progrès inéluctable des arts et des hommes. On dira plutôt que tout, chez Alechinsky, s’enroule et s’emmêle, hommes, femmes, enfants, somptueuse calligraphie ou rêves entrevus, selon la loi des cercles électifs. Ils s’apparentent à la métaphysique enjouée de Sengaï, ou sexuée de Giacometti et Proust. Il faut relire ce magnifique livre sous sa peau neuve, mais conforme à l’esprit de l’après-mai, en écho à la double dispersion des surréalistes et du Paris de Baltard, et à l’écoute des ondes persistantes d’Apollinaire et d’une Asie hors carte. L’atelier d’André Breton, ce palimpseste des palimpsestes, lui sert d’incipit, le New York de Walasse Ting d’échappée belle. Comment s’étonner, après ça, que la roue tourne encore dans le sillage qu’elle se donne ? SG // Pierre Alechinsky, Roue libre, Gallimard, Art et Artistes, 24,50€.

On les croit endormis, ils se réveillent sans crier gare : les souvenirs sont chose indomptable, qu’on préfère les fuir ou tente de les ranimer. Ce n’est pas le seul mystère qui aura entraîné Modiano vers le Paris des années 1960, son apprentissage un peu chaotique de l’âge adulte (il est né en 1945), ses amours et ses lectures de jeunesse, quand la vie ne s’est pas encore coupée de l’imprévu. Malgré les bombes de l’OAS et le bruit assourdissant des gourous antigaullistes, le narrateur se rend alors disponible à toutes sortes de rencontres, dont il ne sait plus très bien, cinquante ans plus tard, si elles eurent lieu ou s’il les rêve en poète de l’incertain. Du passé revisité à la fiction assumée, la pente est glissante. Et qui d’autre que Modiano aujourd’hui en use mieux et jette ainsi son lecteur dans le trouble où il prend plaisir à s’égarer lui-même ? Tout journal intime contient un roman qui s’ignore. Le contraire se vérifie si la fiction ne cède pas au vide nombriliste et généralement sinistre de l’autofiction. La force des Souvenirs dormants, l’une des rares réussites de ce fade automne littéraire, leur vient d’une indistinction générique savoureuse, par quoi l’enquête se prolonge en récit diabolique, et la recherche d’un moi défunt en réflexion sur « l’éternel retour ». Peu importe qu’il ait eu jeune un goût pour l’occultisme et les théories pré-freudiennes du rêve, Modiano enveloppe ses chers fantômes, êtres de chair ou lieux perdus, d’ondes magnétiques dans la meilleure tradition du Spirite de Gautier. Surnaturel ou fatales attractions d’individus qui se cherchent, de corps et d’âmes qui se trouvent, se perdent et se retrouvent ? Comme le narrateur aime à le répéter, nous n’avons pas besoin d’explications… La vraie littérature non plus. SG // Patrick Modiano, Souvenirs dormants, Gallimard, 14,50€. Il en existe une version lue (par Christian Gonon) dans la collection Écoutez lire, Gallimard, 18,90€.