VIL MODERNE

Belle Epoque ! Pas la nôtre et son amer cortège d’impuissance politique, d’inconséquence budgétaire et d’infamies en tous genres, la finance sans frontières ni éthique tenant le pompon. Certains journaux, ces derniers jours, ont pleuré « l’âge d’or » des années 1980, soit l’abondance de l’argent public en matière culturelle, l’oubli des déficits, la priorité à la « création », tout en flattant (pardi) les fondations du/de luxe qui, réponse au reflux, se seraient substituées à l’action de l’Etat et, pierre dans le jardin que l’on sait, de nos musées. Comme tout cela eût amusé Marc Fumaroli ! Non, la Belle Epoque qui va nous retenir, c’est celle de l’inépuisable, de l’irrésistible Jacques-Emile Blanche (1861-1942). Ce fils et petit-fils d’aliéniste trouva plus fou du côté de la République des lettres… Jacques-Emile avait déjà inscrit le Londres décadent, Barrès et Gide à l’actif de sa peinture quand Jean Cocteau, en 1912, se présenta à lui, sourire désarmant, bagout électrique et tenues interlopes. Les familles se connaissaient, la mère du jeune poète brûla les étapes. Elle était veuve, Jean à moitié orphelin : Blanche, de 27 ans son aîné, deviendrait un père de substitution, assez investi de ses devoirs envers l’enfant prodige. Leur correspondance, qui reparaît et qu’il faut avoir lue, nous apprend à les mieux connaître et les mieux situer au confluent magnétique de forces contraires. Blanche, lié de souvenir et d’admiration à Manet et Degas, s’offrit un bain de jouvence en adoptant Cocteau jusqu’à l’Occupation. Avant que Breton, Soupault, Aragon et Crevel ne le dadaïsent un peu, le portraitiste de Proust s’enticha du feu follet qui préférait Anna de Noailles à Rimbaud, et s’attardait dans la préciosité fin-de-siècle, si bien qu’une des premières lettres du mentor, qui avait croisé tant de Des Esseintes pâlichons, encourage l’auteur du Prince frivole à pratiquer un sport s’il ne veut devenir un autre Marcel. En 1912-13, Cocteau se laisse peindre justement en adepte de l’action, teintée ici de chic balnéaire ou de snobisme « arsouille ». Les premières lettres sentent la vie mondaine 1900 à plein nez, celle qui gravite autour des ballets russes, de Misia Sert ou de la géniale Edith Wharton. Cocteau, à travers Blanche, cherche à gagner la confiance de Gide et de la première NRF. A force d’insister, Henri Ghéon se dévoue et recense La Danse de Sophocle en septembre 1912, qu’il dit de « style parnassien » mais crédite, plus charitablement, d’un usage « audacieux » des mots, comparable à la poésie du crépitant André Salmon. Viennent la guerre et son moment de vérité. Cocteau, qui n’a pas le physique de l’emploi (« faiblesse de constitution », dit le livret militaire), refuse d’en tirer parti et affronte l’enfer sur divers modes, à rebours de la légende de « l’imposteur ». Evidemment, son patriotisme donnera des boutons aux universitaires. Et pourtant il faut l’entendre écrire à Blanche, le 27 août 1914, alors qu’il se trouve aux armées et que Joffre temporise : « Mais on aime la France mieux encore qu’on s’en doutait. » Très ému à l’idée que ces jeunes garçons puissent connaître le sort d’Alain-Fournier, Blanche le nomme son « cher enfant » et se rêve à ses côtés. La guerre des taupes débute. Le Blanche des Cahiers d’un artiste peut dérouler le film des événements, comme seuls les vrais écrivains en sont capables. Cocteau, que le feu a fait soudain mûrir, digère le cubisme, oublie Montesquiou et tente, quand Parade s’annonce, de convertir Blanche à Satie et Picasso. Car, désormais, « le bazar russe [l]’embête. » Le Coq et l’Arlequin, cri de guerre précisément contre le brouillard en musique et les biscuits secs de l’avant-gardisme nombriliste, jette un léger froid entre nos deux épistoliers. Mais il en fallait plus pour briser leur indéfectible affection. A la mort de Rose, l’épouse de Jacques-Emile en juin 1939, Jean déploiera son art du baume au cœur : « Cher Jacques-Emile ne suis-je pas un peu votre fils et n’ai-je pas perdu un peu ma mère ? »

Le gratin révolté qu’était le monde de l’art des beaux quartiers autour de 1900 rendit possibles maintes rencontres imprévisibles. On avalait allégrement les distances entre Paris, Londres et New York, on parlait toutes les langues. Qui du bilingue Blanche ou de Cocteau connut le premier Natalie Barney, l’Ariel aux semelles légères et aux amours intrépides que, livre après livre, les éditions Bartillat et Francesco Rapazzini nous rendent ? Parmi les tableaux de Blanche qu’on ne montre guère en exposition, il en est un, aujourd’hui perdu de vue, qui dresse Romaine Brooks en pied vers 1900, sorte de Dorian Gray au féminin. Mais Barney ne se glissa dans la vie de l’autre Américaine que bien plus tard, alors que la revue Schéhérazade, cornaquée par Cocteau et Maurice Rostand, publiaient un sonnet d’elle dès novembre 1911. Son tercet final, qui se souvient du Recueillement de Baudelaire, fait vibrer l’amoureuse impénitente : « Près de toi mon désir se consomme illusoire. / Ô mes regrets ! Combien j’éprouve encore ce mal / De rêver au bonheur auquel on ne peut croire. » En cherchant bien, on doit pouvoir trouver le nom de Cocteau parmi ceux que l’hôtesse du temple de l’Amitié a réunis dans un dessin fameux, digne de la ruche qui se recomposait à dates régulières, 20 rue Jacob, véritable académie ouverte aux diverses muses et originalités qui s’y pressaient.  Barney n’a pas laissé une chronique précise des soixante ans que dura cette transhumance sans équivalent. On se consolera en se jetant sur ses Aventures de l’esprit, qu’elle publie en 1929, comme si elle avait pressenti  que le krach serait plus spirituel qu’économique. Pour avoir usurpé une prééminence dont il était indigne, le dollar, nouvel étalon de l’argent roi, inaugurait le cycle infernal de ces « crises ». Certes, le sentiment d’enterrer un monde, en décrivant celui qui avait été le sien, relève des réflexes ordinaires. Mais l’état actuel de notre vieille Europe injecte à la lecture de Barney une dose de nostalgie que ses meilleurs chapitres, dès leur époque, ne se dissimulaient pas. Je veux parler des pages nées de son amitié pour Remy de Gourmont ou de sa fascination pour Proust, alimentée par la très proche Elisabeth de Gramont. Le « grand désir de rencontrer » in the flesh le père de la Recherche, qui lui expliquait à longueur de lettres qu’il « mourrait » chaque jour deux ou trois fois, appelait une astucieuse stratégie d’approche. Elle s’élabore à partir de 1920-21, quand Barney adresse à Proust ses Pensées d’une amazone et qu’elle reconnaît « une amie » au détour du Tendres Stocks de Paul Morand. Soutzo ou quelque patronne de Brooks, on ne sait pas… Peu importe, du reste. L’essentiel, c’est Marcel. La rencontre se fit à la température requise, 22 degrés. « L’apprêt de son plastron, son habit lui donnaient l’attitude officielle d’un mort dressé dans son cercueil. » Vivante s’il en fut, l’Américaine gardait aux disparus une place dans son cœur atlantiste. Personne ne lui en sut gré mieux que Pierre Louÿs, auquel elle resta attachée de la façon la plus touchante. Etrangement, elle rajeunit de deux ans la décision prise enfin des Etats-Unis à rejoindre les forces de l’Entente. Quand Louÿs lui parlait de « nos morts de France », elle savait qu’ils étaient aussi les siens.

Scrupule envers ses victimes, ou conscience d’une contradiction criante (« Chanter encore, quel ridicule ! », écrit le stendhalien Henri Martineau alors), la guerre de 14 aurait pu museler ou faire chuter la production poétique des Français, envoyés au front ou restés à l’arrière. Il n’en fut rien et Julia Ribeiro S. C. Thomaz en apporte de nouvelles preuves par la publication d’une thèse soutenue sous la double direction de Judith Lyon-Caen, l’auteur de La Griffe du temps, et de Laurence Campa, l’experte d’Apollinaire et Cendrars. Comme elles, leur disciple s’intéresse au choc réciproque de l’Histoire et de la Littérature, en quoi celle-ci se redéfinit « sous le feu », mais plus dans ses fonctions et ses effets que dans ses sujets et ses formes. De là un corpus élargi de façon spectaculaire à la voix des sans-voix, des sans-grade, soit les oubliés de l’histoire littéraire, poètes déclarés ou poètes enfantés par l’événement (ils étaient fort jeunes et imberbes nos poilus !). Eux aussi, et mieux peut-être que les ténors, à suivre l’argumentation du livre, ont travaillé à l’avènement d’une nouvelle conscience collective, sur les ruines de l’autre, et à forcer les limites de l’irreprésentable. S’inventer, lier, ancrer, transmettre et connaître sont les titres que Julia Ribeiro S. C. Thomaz a donnés aux principaux chapitres de son étude appuyée sur près de 700 individus. Se disant elle-même animée d’un regard d’anthropologue, elle avoue craindre le reproche de n’avoir porté qu’une attention insuffisante à la valeur des textes. C’est le danger de l’intersectionnalité, très en vogue, où finalement l’hégémonie des liens sociaux désavoue le génie individuel. Il est certes loin d’être inutile d’exhumer le tout-venant des versificateurs en uniforme ou en retrait. Les effets positifs de la scolarité propre à la IIIe République font que nos poètes inconnus se prennent en toute modestie, qui pour Lamartine, qui pour Totor. Ainsi Gabriel Bargeil : « Quel Hugo chantera les soldats de l’an seize, / Ces miracles vivants de la race française ; / Hommes aux cœurs ardents ? » Cela dit, un Abel Bonnard ne brille pas toujours par sa verve : « La guerre autour de vous est comme une folie. » Rien n’empêchait l’auteur de ne pas tant « silencier » les vrais poètes en dehors d’Apollinaire, tel Cocteau à côté d’André Salmon, ou le Drieu d’Interrogation et Fond de cantine, qui a enchanté Aragon. Drieu est absent de l’index, comme les travaux de Julien Hervier de la bibliographie. Quelles qu’en soient les raisons, elles nous privent de l’exemple d’un écrivain atypique, baudelairien et rimbaldien lui, capable de cocktails explosifs, tel l’alliage de Claudel et d’un certain futurisme, et soucieux de ne pas confondre patriotisme et nationalisme, rejet et animalisation des casques à pointe, dégoût du vieux monde et lubies utopistes.  Julia Ribeiro S. C. Thomaz promeut une conception de la poésie qui ne serait pas « luxe », et ne connaîtrait pas de « hiérarchie ». Prophétie dangereuse, et qui peut conduire à la tiédeur ou à la mort du Verbe. Stéphane Guégan

*Jacques-Emile Blanche / Jean Cocteau, Correspondance, La Table Ronde, 22€ / / Le 2 avril 2026, 12h30, Auditorium du Petit Palais, conférence de Stéphane Guégan : De l’atelier de Manet à l’amitié de Proust : le cas Blanche, dans le cadre de l’exposition Visages d’artistes // Natalie Clifford Barney, Aventures de l’esprit, Bartillat, 20€ / Julia Ribeiro S. C. Thomaz, Poésie sous le feu. Fonctions et usages poétiques dans la Grande Guerre, Honoré Champion, 48€. En 2014, la poésie en / de guerre a fait l’objet d’excellentes anthologies, glosées ici, celle d’Antoine Compagnon et de Guillaume Picon. Saluons enfin la parution d’une autre anthologie remarquable : dix-sept volumes, dûment annotés, ont été nécessaires à Charles F. Dupêchez pour éditer la correspondance d’une figure essentielle du romantisme et de l’histoire politique qu’il irrigua. Décédée il y a 150 ans comme George Sand (leur correspondance reparaît chez Bartillat), soignée par Emile Blanche à partir de 1869, Marie d’Agoult (1805-1876), qui eut le bon goût d’aimer la bonne peinture, l’audace de s’amouracher de Franz Liszt, la largesse d’esprit de fréquenter aussi Chopin, de croiser en Italie Manet, et de concentrer les aspirations du XIXe siècle avec l’aisance des salonnières du XVIIIe, est indispensable à toute bibliothèque qui se respecte. Même réduite au présent florilège, fort bien fait, elle nous éblouit de son style. Or le style, c’est la femme. SG / Marie d’Agoult, Lettres d’une femme libre, Champion classiques, Honoré Champion, 19€.

ON EN PARLE

« […] Avec l’insolence et le sens du paradoxe qui font son style et son charme, Stéphane Guégan se propose de reconsidérer la francité de Matisse en construisant son ouvrage à partir de la chronologie des pérégrinations matissiennes. On en comprend vite le but : les pas de côté extra-européens de l’artiste sont compris d’abord comme des voyages intérieurs, qui se rattachent toujours, d’une façon ou d’une autre, aux modèle du passé […]. » // Christine Gouzi, Matisse iconique, L’Objet d’art, janvier 2026

« […] Dans cet ouvrage d’une même eau distinguée, clair, érudit et pédagogique, Guégan s’attache cette fois à Henri Matisse et aux créations du maître de Cimiez envisagées au regard des migrations […]. » // Paul Ardenne, Art Press, janvier 2026

Stéphane Guégan, Matisse sans frontières, Gallimard, 45€.

A PARAÎTRE EN AVRIL 2026

Caniches, épagneuls, setters anglais, bassets et même teckels : la liste des chiens qui habitent et animent l’œuvre de Pierre Bonnard semble inépuisable.

Ils furent les compagnons de sa vie jusqu’au tout dernier jour, et le nerf de sa peinture. Ménagerie intime et invention plastique, poétique, n’ont jamais été aussi soudées.

St. Guégan, Bonnard et ses chiens, Norma, 24 €, collection Amigos Forever, dirigée par Martin Bethenod.

A RÉÉCOUTER // Mortes et enjouées, les asperges d’Édouard Manet // Paul Audi et Stéphane Guégan dans Allons-y voir !, l’émission de Patrick Boucheron.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/allons-y-voir/mortes-et-enjouees-les-asperges-d-edouard-manet-9989174

Le Manet génial de Georges Bataille (Skira, 1955), livre qui n’est pas sans défauts, mais qu’on tient pour parole d’évangile, a servi de caution à un certain aveuglement philosophique (Michel Foucault) ou sociologique (Pierre Bourdieu). Dans son dernier essai, Le Vrai du Beau (Flammarion, 2026, 23€), entièrement tourné vers les motifs de la présence et du sujet tels que la peinture les constitue avec ses moyens propres, Paul Audi engage une conversation autrement féconde avec le précédent de Bataille, lequel se voulait une réponse non dite aux Voix du silence de Malraux (Gallimard, 1951) et à la mythologie de la peinture pure. De très belles pages y sont consacrées à Manet et Matisse, aussi éclairantes que le surgissement de l’Agnus Dei de Francisco de Zurbarán, petit rappel de ce que le peintre du chemin de croix de Vence entendait par la « vraie » vocation de la peinture moderne : traduire « le sentiment pour ainsi dire religieux » de la vie. SG

Ils (s’)écrivaient…

Une lettre d’écrivain n’est pas un acte d’écriture comme les autres. Et quand le destinataire se trouve être aussi un homme ou une femme de plume, l’affaire se complique terriblement. Quatre livres indispensables en apportent la preuve, traversés qu’ils sont par la même fascination du pouvoir des mots et ce qu’on peut leur fait jouer. De Gide à Kerouac, en passant par Paulhan et Beckett, ces correspondances se construisent sur la fiction qu’elles fondent. Puis, un beau jour, les faux-semblants se délitent et le verbe, en sa vérité foncière, reprend alors ses droits. Gide, donc, le grand Gide, grand surtout par son Journal et ses innombrables lettres, deux espaces imaginaires où le moi s’autorise toutes les poses, sincérité comprise. Gide et Francis Jammes, qu’Eugène Rouart rapprocha, commencèrent à s’écrire au temps héroïque du symbolisme mallarméen, qu’ils tirèrent à eux sans trop tarder, le premier vers un nietzschéisme homo-érotique, l’autre vers une humilité mi-chrétienne, mi-virgilienne assez fade. «Par quel concours de circonstances deux tempéraments d’apparence aussi opposées que les leurs purent se rencontrer et s’accrocher avec la violence et la loyauté qui caractérisa leur amitié?», se demandait à juste titre Robert Mallet, en mars 1948, lors de la première parution de cette correspondance riche en éclats et brisures. À Jean Amrouche, un an plus tard, Gide pourra dire sans surprise: «Nous nous jouions un personnage l’un vis-à-vis de l’autre.» Toute relation épistolaire ajoute à sa valeur mémorielle un jeu de miroirs, qui en fait l’autre saveur pour qui sait s’y mouvoir. Le volume de Mallet courait jusqu’en 1938 et comprenait 280 lettres. La nouvelle édition y ajoute 260 inédits, de sorte qu’il a fallu se résoudre à deux volumes. Qui s’en plaindra, tant y sont admirables l’annotation et l’introduction de Pierre Lachasse et Pierre Masson? Couvrant les années 1890, celles qui voient les deux jeunes écrivains s’éloigner de l’hermétisme précieux, le premier tome alterne le fusionnel et le fractionnel. La passion est surtout du côté de Jammes, sur qui Gide fait l’effet d’un cœur pur aux dons illimités. Fut-il assez naïf pour ne rien soupçonner des mœurs intimes de son ami lorsqu’ils séjournèrent à Biskra en 1896, où Gide avait déjà ses habitudes? Quoi qu’il en soi, ses doutes ne se déclarent qu’à la lecture de Paludes… Mais la foi de Jammes a tant de ressources! Sa lecture catholique des Nourritures, sacrificielle de La Porte étroite fait sourire. On pourra encore longtemps débattre des raisons de sa colère, trouble ou rejet, elle éclate lorsqu’il découvre L’Immoraliste, et explose avec Les Caves du Vatican. Il ne restera alors plus grand-chose de leur passion de papier où l’amitié et sa comédie eurent leurs parts.

Si curieux qu’il soit aussi, l’attelage que formèrent Bloch et Paulhan ressemble au précédent par les différences et les dissensions qu’il eut à constamment vaincre. De même âge, ayant fait ainsi l’expérience de la guerre de 14-18 à trente ans, le second avec plus de vaillance et moins de scrupule idéologique que le premier, ils se croisent, à l’été 1920, dans les bureaux de la N.R.F, dont Paulhan vient d’être nommé secrétaire général. Il en prendra la direction, comme on sait, en février 1925, à la mort de Rivière. À cette date, l’ancien camarade d’Aragon, Soupault, Breton et Éluard a mis un peu d’air entre les surréalistes et lui. En comparaison, le parcours de Bloch révèle assez vite un goût de l’action collective et de la violence révolutionnaire, qui devaient l’amener à accepter le pire, ce qu’il appela lui-même, en 1932, «l’impérialisme prolétarien» de Staline… N’avait-il pas commencé par s’intéresser aux futuristes, puis admirer Mussolini, leur version socialiste, dans les années 1920? En combinant Marx, Whitman et Romain Rolland, cet intellectuel juif pouvait déjà, dix ans plus tôt, plaire à Gide par l’accent vitaliste de ses premiers romans et contes. Du choix de Moscou, progressif, douloureux mais finalement assumé, devait découler l’irréparable. Cette passionnante correspondance, et son annotation magistrale, en déroule le film; si elle se tend à partir de 1932, les raisons n’en sont pas seulement politiques. Bloch, qui n’a pas encore renoncé à être un romancier en vue estime être maltraité par la N.R.F et donc par Paulhan. Sa vanité d’auteur blessé va trouver dans les combats à venir une compensation dangereuse, et l’exposer à de meilleurs stratèges que lui, Aragon en premier lieu. Une certaine méfiance va donc s’installer entre Bloch et Paulhan malgré l’estime qu’ils s’inspirent l’un l’autre, et au-delà de l’affection qu’ils se porteront toujours. La mobilisation antifasciste, à partir de 1933, et la brève entente cordiale qu’engendre le Front Populaire retardent une déchirure qu’on sent pourtant inéluctable. Les premiers signes sérieux se dessinent, fin 1936, après la parution du Retour de l’URSS de Gide, derrière laquelle se regroupe la N.R.F. Tandis qu’elle condamne le «communisme à la moscovite» (Crémieux), Bloch campe sur la rive opposée et accepte, début 1937, de codiriger Ce soir avec Aragon. Un quotidien à sensation, genre Ici-Paris, mais qui prend ses ordres à l’Est de la Vistule. Durant l’été qui suivra les exécrables «accords de Munich», et comme regonflé par le recul criminel des vieilles démocraties, Bloch adhère au PCF… Juste à temps pour vivre l’horreur du Pacte germano-soviétique et, plus que jamais, la division de soi. C’est donc le moment de vérité entre lui et Paulhan, pour qui rester alors communiste est odieux et «purement indéfendable». Mais le patron de la N.R.F avait le cœur assez grand pour y conserver son stalinien d’ami, exilé à Moscou entre mars 1941 et la fin 1944. La famille de Bloch fut en partie décimée par les nazis, terribles pertes que ses «camarades» allaient, pardi, exploiter à l’heure de l’épuration.

Indiscutable, inaliénable fut la fibre française du jeune Beckett, qui endura les «années noires» sur le sol élu et se mêla à la nébuleuse de la résistance intellectuelle. Sa correspondance confirme, s’il était besoin, son attachement au pays de Baudelaire, Rimbaud, Gide et Proust, quatre de ses auteurs de prédilection. Mais il en est beaucoup d’autres. Rien, à dire vrai, ne lui échappe au cours des années 1920-1930, d’Éluard et Breton qu’il traduit, à Malraux, Céline et Sartre dont La Nausée (livre repêché par Paulhan de façon épique) fut évidemment une lecture décisive dans sa vision décapante de l’humanité moderne. Aussi faut-il saluer, plus que la presse ne l’a fait chez nous, l’événement que constitue la parution française de ces milliers de lettres. Notre verbomoteur de génie en aura griffées tant qu’il ne faudra pas moins de quatre gros volumes de 800 pages pour les absorber. Deux ont déjà vu le jour en Angleterre, et la traduction du premier laisse déjà pantois (la richesse inouïe de l’appareil scientifique y est pour quelque chose). En raison de réticences qu’il ne m’appartient pas de discuter, mais qui relèvent apparemment d’une conception qu’on dira anti-beuvienne de la pureté littéraire, les éditions de Minuit ont préféré ne pas donner suite au projet des experts anglo-saxons de Beckett, selon lesquels il serait vain de ne conserver du corpus épistolaire que ce qui a trait à l’œuvre. Qu’ils soient bénis! Car notre plaisir vient aussi de la façon inimitable qu’a l’écrivain irlandais à se faire entendre et traduire joyeusement ses idées, ses sensations, son corps et ses humeurs les plus intimes, lorsqu’il parle de littérature, de peinture et de l’état d’une Europe déjà prisonnière de l’étau fasciste. L’ombre des grands hommes, à commencer par celle de Joyce, son mentor, n’aura pas refroidi une ardeur insatiable, tonique, à tout embrasser de son temps. Surprise, le Dublinois (si l’on ose dire) n’a rien à voir avec la déprime métaphysique, doxa existentialiste, qui s’attache à ses basques. Beckett a le savoir gai, et le goût juste. Quant à son œil! C’est l’autre surprise. Ce qu’on appelle l’histoire de l’art devrait se pencher sur son cas et ne pas réduire le musée de Beckett au gentil Bram Van Velde et aux affaires de Peggy Guggenheim. Passons vite sur les anciens, qu’il maîtrise au point de convoiter un poste à la National Gallery de Londres. On lui pardonnera quelques jugements hâtifs sur Titien et Rubens au regard de sa curiosité très ouverte en matière de peinture contemporaine. Picasso et Masson plutôt que Dalí, bravo. C’est à croire qu’il voyage dans l’Allemagne d’Hitler par passion pour l’art dégénéré. Puisque les modernes sont dans les «caves», il se fait ouvrir les réserves de la honte, voit les collectionneurs ou les artistes surveillés par les cerbères de la race supérieure et s’amuse de Furtwängler, si génial mais si bien en cour. Le premier volume s’interrompt en juin 1940, la lettre s’adresse à Van Velde et sa compagne. Beckett y parle des fenêtres bleuies en raison du black-out imposé aux Parisiens. Toute la vision du réel en est troublée. «On croit choisir une chose, et c’est toujours soi qu’on choisit, un soi qu’on ne connaissait pas si on a de la chance.» Beckett n’avait pas besoin de lumière blanche pour papillonner et philosopher.

De l’autre côte de l’Atlantique, la jeunesse s’agite aussi, c’est de bonne guerre. Fin 1943 ou plutôt début 1944, Kerouac et Ginsberg, le catholique hétéro et le juif inverti, ont une sorte de coup de foudre sur le campus de Columbia. Et ils n’ont pas que le feu aux fesses… Bird et Miles Davis révolutionnent le jazz, ils vont rectifier la littérature dans la pleine connaissance de qu’elle avait été ou de ce qu’elle est de part et d’autre de l’océan. Il n’y pas que l’alcool et la benzédrine dans leur vie, il y a les livres et la peinture (plus présente, il est vrai, sous la plume de Ginsberg, qui a fréquenté pas mal de pinceaux et croisé l’historien de l’art Meyer Shapiro, dont Jack se moque à l’occasion). Le temps n’est donc plus où leur supposé iconoclasme faisait loi, où il fallait taire ce qu’On the road doit à Proust ou Joyce, et la poésie de Ginsberg à Dante. Leur correspondance s’ouvre sur une paraphrase de Shakespeare, adressé par le premier, vingt-deux ans, au second, dix-sept. La flamme n’a pas d’âge… Dès que la légende se fige, légende à laquelle Kerouac ne voulut jamais prendre part, lui le plus français de tous, le plus hostile aux beatniks et à la contre-culture des années 60, les lettres sont là pour dénoncer les mythes qui font marcher le petit commerce. Alors que les films les plus navrants s’accumulent sur eux, et que les écrans d’Hollywood nous dépeignent un Neal Cassidy atrocement bouffon et dévirilisé, la seule parade est de revenir au texte, au «flow» insensé (la fameuse et fausse oralité célinienne saisie à sa source) qui abolit toute frontière entre leurs livres et leur ferveur épistolaire. Du reste, Kerouac et Ginsberg ont plutôt bien conservé les traces de leur dialogue écrit, dont les années 1950 forment le moment de plus haute intensité et poésie. Et quand il est fait mention de « la Joan Anderson de Neal», lettre miraculée qu’on vient d’exhumer, on comprend que cette littérature avait conscience de s’être inventée, forme et fond, au feu de ses missives superbement baroques. Stéphane Guégan

*André Gide/Francis Jammes, Correspondance tome 1 1893-1899, édition établie et annotée par Pierre Lachasse et Pierre Masson, introduction de Pierre Lachasse, Gallimard, 28€

*Jean-Richard Bloch/Jean Paulhan, Correspondance 1920-1946, édition établie, préfacée et annotée par Bernard Leuilliot, Editions Claire Paulhan, 36€

*Samuel Beckett, Lettres, tome I, 1929-1940, édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck, Gallimard, 55€

*Jack Kerouac/Allen Ginsberg, Correspondance, 1944-1969, édition établie par Bill Morgan et David Stanford, traduit de l’anglais (hors les passages en français savoureux !) par Nicolas Richard, Gallimard, 29€