TENTATRICES

Le nu féminin et son attrait assumé fondent le bel art de Suzanne Valadon (1865-1938), de l’aveu de ses contemporains comme des historiens qui nous ont ramenés à elle. Mais ce consensus ne résiste pas à l’étude des arguments sur lesquels il s’appuie. En schématisant un peu, disons que deux moments de la sensibilité contemporaine s’opposent : dans les années 1920, les critiques les plus favorables à Valadon prisaient sa façon virile d’échapper aux stéréotypes de la peinture féminine qu’incarnait, par exemple, la joliesse néo-rocaille de Berthe Morisot. A l’inverse, au cours des années 1980-90, alors que le féminisme avait conquis une bonne part de la recherche anglo-saxonne, l’idée s’imposa que Valadon avait triomphé des codes masculins, à commencer par le fameux « mal gaze ». Selon la théorie que résume cette formule aujourd’hui étouffante, l’art occidental répondrait depuis toujours, et majoritairement, aux attentes du sexe fort, l’œuvre des femmes comprise. Les quelques réflexions qui suivent voudraient dépasser ce clivage. Il y va, au vrai, de notre incapacité à admettre l’équivoque constitutive des nus de Valadon, sa volonté d’aller vers tous les regards, de varier le genre, la libido et l’inscription sociale de ses images.

Toute réflexion sur le corpus de ses nus féminins devrait débuter par l’analyse d’Adam et Eve (1909, ill) et de La Joie de vivre, où le désir se représente successivement sous les espèces de l’initiative souriante et du voyeurisme ironique. Le premier tableau nous intéresse d’autant plus que Suzanne s’y représente, non en créature castratrice, mais en douce tentatrice. Au contraire du jeune homme (son amant dans la vie) qui hésite à violer l’interdit charnel (identifié banalement au péché originel), le double de l’artiste affiche une détermination qu’expriment son corps épanoui, la ruisselante chevelure, la toison pubienne peu masquée et le visage rayonnant de bonheur anticipé. On ne saurait être plus clair. Le souvenir y est sensible des nombreuses peintures de Lucas Cranach sur le thème, la figure d’Eve y étant affublée des signes du vice ou d’une sensualité moins coupable. Parions que la baudelairienne Valadon était consciente des ambiguïtés de l’iconographie de la Chute et des possibilités qu’elle offrait de dé-diaboliser les femmes (le mal n’a pas de sexe ou les a tous). Deux ans plus tard, La Joie de vivre, délicieuse parodie du Jugement de Pâris, insuffle le traditionnel concours de beauté d’un exhibitionnisme volontairement excessif. A l’heure du fauvisme et du cubisme souvent plus chastes, Valadon n’entendait rien retrancher à sa peinture, elle persistait à donner le beau rôle aux femmes, tantôt conductrices de leurs envies, tantôt fières de les suggérer. Redoublant d’audace, la surenchère corporelle s’accompagne parfois d’un anti-idéalisme inouïe, dont la brutalité ne fut pas sans frapper les premiers commentateurs.

Une dernière singularité mérite d’être notée : plus cette peinture leste ses protagonistes, plus elle les libère d’une assignation sociale et professionnelle nette. En plus des poseuses qui s’avouent comme telles, d’autres femmes, blondes ou brunes, le regard droit ou perdu, évoquent le monde du plaisir tarifé de façon vague. Or ce flou est décisif, il confirme la dualité dont nous parlions plus haut. Valadon se plait à maintenir les corps offerts, en rien agressifs, dans une espèce de retrait, de mystère, voire de distance infranchissable, que scelle le regard comme chez le peintre d’Olympia et d’Un bar aux Folies-Bergère. Ces compositions emboîtées, anatomiquement saturées, permettent d’introduire une ultime hypothèse. Elle concerne les artistes auxquels il est devenu usuel de comparer son approche du nu et du féminin, de Manet et Degas à Renoir et Toulouse-Lautrec. Qu’il y ait eu transmission, c’est l’évidence. Il me semble, toutefois, que l’on sous-estime le dialogue que Valadon a maintenu avec le Courbet le plus sensuel, dont les années 1910-1930 marquent une sorte de « revival » (qui marqua aussi Bonnard, Matisse et Picasso). Au-delà des transferts directs, ces deux peintres partagent un identique fascination pour l’héritage vénusien en son essence. Autrement dit, des sources classiques, Courbet et Valadon revendiquent le double mystère : le surgissement de la déesse de l’amour parmi les hommes (et les femmes), la sidération qu’elle exerce sur eux (et elles). Il est significatif que la grille postcoloniale ne parvienne pas à ignorer le rayonnement totémique de ses extraordinaires Vénus noires, version « pudica » (1919, ill.) ou plus téméraire. Le magnétisme immédiat de la sculpture grecque, voire africaine, lui semblait indépassé. Et loin de chercher à l’occulter, pas une sorte de féminisme puritain et rétrograde, Suzanne n’aura cessé d’en recharger ses nus : Aphrodite et son ascendant restaient une forme d’élection. Stéphane Guégan

Version réduite de ma contribution au catalogue Suzanne Valadon. Un monde à soi, sous la direction de Chiara Parisi, directrice du Centre Pompidou-Metz. L’exposition y est encore visible jusqu’au 11 septembre 2023, avant d’être montrée sous un format différent au Musée d’arts de Nantes et au Museu Nacional d’Art de Catalunya. Le 9 se tiendra à Metz une importante (et internationale) journée d’études consacrée à l’artiste qui mérite évidemment mieux que ses instrumentalisations courantes. Chiara Parisi s’en est bien gardée, comme l’atteste le catalogue de cette rétrospective qui a su trouver le ton juste. Publié par le Centre Pompidou-Metz (42€), il comprend notamment les essais de la commissaire, de Daniel Marchesseau et de Phillip Dennis Cate. Le thème du mesmérisme pictural, très usé en littérature, renforce ou appauvrit l’aura des grands tableaux, c’est selon. Plus que Valadon, Manet en est l’une des victimes ordinaires. L’héroïne londonienne de Chloë Ashby et de son Wet paint (Peinture fraîche, La Table ronde, 24€) se nomme Eve, of course. Elle va naître et renaître en quelques pages. Serveuse quand on fait sa connaissance, elle se transforme, telle Aphrodite née de l’onde amère, en modèle d’atelier, heureuse de troubler les regards quand la femme perce sous la fiction de la pose. Sa vie n’en reste pas moins des plus remuantes, incertaines, heurtées, et nécessaire son rendez-vous rituel avec Suzon, la déesse muette d’Un bar aux Folies-Bergère, la pourvoyeuse maussade des plaisirs nocturnes. Roman vif, écrit comme on écrit aujourd’hui, en se souciant moins du style que de la pulsion d’ensemble, le livre a la fraîcheur de son titre et l’âge de ses acteurs. SG

Le monde de Valadon ayant été, à bien des égards, celui de don Pablo au début du XXe siècle, je me permets d’annoncer la proche parution de Picasso. Les chefs-d’œuvre, en français et en espagnol, El Viso, 42€. La diabolisation actuelle du peintre, autant que le poids de l’historiographie stalinienne, appelait quelques correctifs. Loin du sectarisme que l’on sait, lignes de force et lignes de faiblesse se partagent ici l’analyse du grand artiste et du « bon camarade », du catholique oublié et du dernier artiste universel, au sens où l’entendaient Baudelaire et Apollinaire.

Wilde is wild

De sang irlandais et de parents singuliers, une mère séparatiste, un père luxurieux, Oscar Wilde (1854-1900) fit aussi du risque sa morale. La vie, à l’aune de quoi il jugeait la valeur de l’art, resta l’horizon de chacune de ses actions et de ses amours. Une chose était de vivre, une autre de seulement exister, clame un de ses aphorismes les plus conformes à cette hygiène du frisson permanent. Quand l’aventure se refusait à lui, l’humour et l’écriture y suppléaient. L’importance d’être constant ne prenait vraiment sens qu’au pays du sexe libre et de la littérature affranchie. Ce pays, ce n’est pas l’Angleterre victorienne. Même l’Amérique de ses tournées de jeunesse, quand il mettait en scène son dandysme excentrique et socialiste, n’avait épinglé son inversion qu’en sourdine. De janvier à décembre 1882, le conférencier de 28 ans pimenta chacune de ses interventions de saillies où brûlait son amour de Gautier, Baudelaire et Whistler, au nom desquels il affirmait à son auditoire médusé qu’il n’était ni bien, ni mal en art, ajoutant, avec William Morris, que le beau devait être partagé avec le peuple afin d’enchanter le travail manuel et son produit. Accompagné d’un domestique de couleur, comme il faut dire aujourd’hui, Wilde ne fait donc pas que le pitre. Il chapitre aussi, en vrai catholique, les Wasps sur leur foi naïve, foi en eux-mêmes, où se combinent progrès, vertu et providentialisme. Impayables sont les interviews qu’il accorde à la presse, de New York à San Francisco. A son retour, sa francité profonde l’attire à Paris où il séjourne plusieurs mois en 1883-1884.

Ils vont se révéler riches en rencontres et en lectures, amères ou électrisantes, de l’accueil froid d’Edmond de Goncourt et Verlaine à la découverte décisive d’A rebours. Mais à Dorian, sa réponse à Huysmans, on peut préférer les nouvelles que Wilde réunira en 1891, autour de son chef-d’œuvre, Lord Arthur Savile’s Crime, sublime en anglais, grandiose en français. Quarto vient de réunir aux fictions essentielles un excellent dossier, malgré quelques coquilles (Geoffroy pour Geffroy), sur Wilde et Paris. L’esthète, dès le début des années 1880, y connut le plaisir d’irriter les âmes tièdes. Gide, pour sa part, ne sera plus jamais le même après avoir croisé Wilde. Mais le meilleur et le pire étaient à venir. Ses admirateurs français se mobilisent, en effet, lors du procès qui, outre-Manche, jette Wilde dans les fers, les « sodomites » y étaient passibles des travaux forcés. A relire l’article de Paul Adam, paru en mai 1895 dans la Revue blanche avec le soutien du dessin de Lautrec, on comprend pourquoi ce dernier attacha si souvent sa main fraternelle au destin d’Oscar, présent sur l’un des panneaux de la Goulue et, bien entendu, sur le programme de Salomé… La pièce, si supérieure à la musique de Richard Strauss, déplace génialement le motif qui condamne à mort Jean-Baptiste. D’Hérodiade à sa fille, le désir du prophète migre et avoue ce qu’il est, une répétition du péché originel, sur laquelle planent pulsions sexuelles et pulsions de mort. Il fallait être Wilde pour broder sur les Évangiles et saint Augustin des dialogues aussi drôles, poétiques, mordants, moins sacrilèges que fervents. Français, en un mot. Stéphane Guégan

Oscar Wilde en Amérique. Les interviews, édition présentée, annotée et traduite de l’anglais par François Dupuigrenet Desroussilles, Bartillat, 2016, 20€ // Oscar Wilde, Rien n’est plus vrai que le beau. Œuvres choisies. Lettres, préface de Pascal Aquien, Quarto Gallimard, 29€ // Oscar Wilde, Salomé, édition de Marie-Claire Pasquier, Folio Théâtre, Gallimard, 4,30€. La Galerie Gallimard, 30-32 rue de l’Université, fait place à Wilde, of course, dans l’exposition récemment vernie Gide l’inattendu – jusqu’au 20 juillet – dont certains documents, depuis un rare portrait de Maurice Denis, justifient pleinement le titre et ce qu’il implique de disponibilité à l’imprévisible et au réel. En partenariat avec la Fondation Catherine Gide et la non moins active Fondation des Treilles, l’un des fiefs de la mémoire de la N.R.F.

AU COMMENCEMENT…

Au commencement était le jardin, hortus en latin,  garten en allemand, garden en anglais, un mot qui dans toutes les langues porte l’espoir de l’éternel printemps et d’une harmonie possible entre le monde et soi. Le jardin primitif, c’est la grotte, la caverne, mais en plein soleil, sur le fil qui sépare la verdure de sa clôture. Un lieu sacré et donc séparé, le lieu du sacré, avec ce qu’il implique, dirait Bataille, d’interdit et de transport sensuel, voire érotique… Bien qu’elle se veuille un discret hommage aux meilleurs paysagistes français, actifs à travers le monde d’aujourd’hui, l’exposition du Grand Palais envoûte comme la fresque pompéienne qui en marque le seuil, et le grand Giuseppe Penone qui suit. La peinture ne s’est jamais bornée à ouvrir une fenêtre illusoire sur le monde, elle donne réalité à ce très vieux sentiment de l’unité pré-adamique. Il est toujours salutaire de revenir aux origines de ce que les modernes et leur fatuité pensent avoir inventé : non, nous ne sommes pas les premiers à nous sentir coresponsables de la biosphère et à vouloir en transmettre la beauté native après en avoir joui. Nous nous sentons seulement plus coupables, et pour de bonnes raisons, d’avoir tant défiguré l’œuvre des Dieux ou de Dieu. Ne croyant qu’aux religions fertiles et génératrices de vie, Laurent Le Bon s’est placé résolument sur le versant solaire de son sujet. Pour ceux qui suspecteraient cette soudaine vocation jardinière d’opportunisme écolo, rappelons qu’il se fit connaître, voilà quelques années, par un livre sur le château de Courances, aux parterres duquel son exposition ouvre l’une de ses cimaises. A l’instar de l’illustre abbé Delille, le doublement vert immortel du quai Conti, il semble dire à chaque visiteur : « Un jardin, à mes yeux, est un vaste tableau. Soyez peintre. » Comme nous n’avons pas hélas le génie de Dürer, Fragonard, Delacroix, Cézanne, Caillebotte, Klimt, Picasso, Matisse, Dubuffet et bien d’autres, mieux vaut s’abandonner voluptueusement au flux de cet immense herbier qui témoigne d’une dévotion multiséculaire pour l’œuvre du vivant. On attribue aux romantiques d’avoir voulu peindre, non plus d’après, mais comme ou avec la nature. Jardins redonne à cette coopération une perspective plus longue, où le plus modeste relevé botanique voisine avec les plus majestueuses vedute. Dans cette alternance magnifiquement orchestrée des deux infinis, d’œuvres inconnues et de chefs-d’œuvre, apparaît la figure du jardinier lui-même, alter ego du peintre qui le représente en godillots crottés ou pieds nus, saint laïc d’un monde réduit à lui-même. Et si l’histoire de l’art, qui sent parfois un peu le renfermé, faisait une place à l’hortus pictor aux côtés du pictor doctus ! Laurent Le Bon nous en donne un avant-goût résolument précis et printanier.

Au commencement était l’utopie… Pissarro, en dehors de l’album des Turpitudes sociales, adopta et manifesta une forme d’anarchisme plutôt douce. Malgré des revenus modestes, que le succès arrondit à partir des années 1880-1890 (ses prix restent toutefois bien plus bas alors que ceux de Monet), il n’avait jamais laissé son épouse s’occuper seule de la cuisine et de leurs nombreux enfants. La domesticité bourgeoise, fût-ce à la campagne, exige quelques petites mains. Plus proche de Proudhon que des poseurs de bombes, Pissarro se méfiait même des peintres explosifs, il préféra cultiver, à tous égards, son jardin… Gauguin en fit les frais, il est vrai que le catholicisme du peintre de Pont-Aven et de Tahiti répugnait au libertaire athée. L’exposition du Luxembourg, qui bénéficie de l’expertise de Richard Brettell et Joachim Pissarro, se penche sur les vingt dernières années de son existence (1884-1903), qui eurent Eragny pour épicentre bucolique, années d’abord secouées par l’insurrection pointilliste, avant que le drapeau noir ne fasse couler le sang… Cas unique, Pissarro fut de toutes les expositions impressionnistes, jusqu’à l’ultime, en 1886, où Seurat et Signac, frottés eux aussi d’anarchisme, prirent le pouvoir au grand dam de Monet, Renoir, Sisley et Caillebotte. Le peintre, son fils Lucien, et leurs jeunes amis provoquèrent le départ des anciens et lancèrent à grands fracas la cause du néo-impressionnisme. A 56 ans, Pissarro père n’avait écouté que « la crise » – c’est son mot – qui emportait à nouveau ses pinceaux. Contrôle extrême  de la composition, mélange optique et harmonie des complémentaires : la rupture avec l’impressionnisme « romantique » était consommée. Rupture éphémère… Ébranlé par la mort précoce de Seurat et  vendant mal ses tableaux néo, Pissarro se rendit à l’évidence dès 1891 : « Je crois que tu as raison, écrit-il à Lucien, c’est fini le pointillé. » Il n’avait accepté que trop longtemps de « refroidir la sensation ». Sa peinture libérée pouvait recommencer. L’exposition du Luxembourg en suit les ultimes rebonds.

Au commencement était Rodin… Anselm Kiefer en aime les corps déchiquetés et amoureusement recomposés, il en connaît aussi l’enfer, ces dessins luxurieux que le maître ne montrait qu’aux initiés et aux femmes qu’il voulait faire rougir et séduire. Il a lu également le grand livre de Rilke, que les Éditions de Paris ont la bonne idée de rééditer à prix modique. Bref, Kiefer était mûr pour accepter l’invitation du musée Rodin, depuis peu rafraîchi de façon spectaculaire. Encore fallut-il d’abord convaincre l’éminent artiste de lire ce chef-d’œuvre oublié que sont Les Cathédrales de France, seul livre que le sculpteur ait majoritairement écrit et religieusement publié en 1914. Le rêve secret de Véronique Mattiussi a toujours été de le mettre au centre d’une exposition. C’est chose faite et le résultat a peut-être dépassé ses désirs les plus fous. Car Kiefer s’est pris au jeu. Qui sait si le bombardement de la cathédrale de Reims, qui traumatisa tant d’artistes en cette même année 1914, ne travaille pas les grands tableaux de la première salle, ils sentent la pierre brûlée, le fer et le verre fondus… Leur souffle chaud saisit, avant que la section suivante ne nous ramène à des passions incendiaires plus sympathiques, l’Éros à travers lequel Rodin pensait le gothique et, plus largement, l’esthétique. Le moins qu’on puisse dire est que le désir domine la plupart des « livres » récents de Kiefer, bien étudiés par le catalogue. L’hommage qu’ils rendent aux dessins les plus lestes de Rodin crève les yeux. Kiefer adhère résolument au sculpteur des convulsions humaines, où le pulsionnel secoue formes et lignes autant qu’il éclaire dans sa lumière crue la vérité multiple de la vie. Les titres parlent, qui renvoient à des  lectures entre lesquelles parvient à se dégager une belle unité d’inspiration.  Rien pourtant ne semblait devoir relier Les Cathédrales de Rodin, Le Bleu du ciel de Bataille (dédié à André Masson) et Les Falaises de marbre de Jünger. Mais Kiefer, en vrai lecteur, ne demande pas aux écrivains de  simples prétextes à divaguer au cœur de ses propres obsessions. Il fait émerger le sens profond des livres qu’il fait siens. Comme le Masson du Con d’Irène, s’électrisant  au souvenir des illustrateurs de Sade, ses Cathédrales de papier réconcilient l’architecture et  l’étreinte,  la peau et la pierre, l’arcade et l’échine, le sacré et sa profanation imaginaire. Il y a acte d’écriture, transformation du texte lu en nouvelle partition. Les cathédrales de Rodin reprennent corps et retrouvent leur lumière d’avant-guerre…

Stéphane Guégan

*Jardins, Grand Palais, jusqu’au 24 juillet. Catalogue sous la direction de Laurent Le Bon, éditions de la RMN – Grand Palais, 49€.

**Kiefer / Rodin, Musée Rodin, jusqu’au 22 octobre 2017. Catalogue sous la direction de Véronique Mattiussi, Gallimard / Musée Rodin, 35€.

***Pissarro à Eragny. La nature retrouvée, Musée du Luxembroug, jusqu’au 9 juillet 2017. Catalogue sous la direction de Richard Brettell et Joachim Pissarro, éditions de la RMN – Grand Palais, 35€.

Au commencement était Dieu / Jan Blanc est le jeune doyen de la Faculté des lettres de l’université de Genève, où il enseigne l’histoire de l’art de la période moderne. Ses travaux portent sur la peinture néerlandaise et britannique des XVIIe et XVIIIe siècles. Dans la collection des Phares, il est déjà l’auteur de Vermeer : la fabrique de la gloire, dont il a été parlé en grand bien ici. Si ce livre s’intéressait aux éclipses de la renommée, Van Gogh. Ni Dieu, ni maître (Citadelles & Mazenod, 189€) s’intéresse aux éclipses de la foi. D’après Jan Blanc, la peinture du Hollandais est profondément marquée par « l’affirmation de son incroyance ». Ce fils de pasteur, ce pasteur avorté, brièvement tenté par l’évangélisation du Borinage belge, aurait donc accepté la douloureuse hypothèse que Dieu pourrait ne pas exister et cherché, en dehors de l’institution ecclésiale, dans l’homme et dans l’art, les preuves du divin. La correspondance de Van Gogh témoigne constamment des oscillations du peintre entre morale athée et déisme éclairé. Selon l’auteur, Van Gogh serait à rapprocher des apôtres de la révolution sociale et des négateurs de la métaphysique postkantienne. Mais que gagne-t-on à pousser Van Gogh sous la lumière de Marx et de Nietzsche ? La question se pose assez vite au lecteur. Car Jan Blanc reconnaît que l’incroyance de Van Gogh n’était ni systématique, ni militante, et qu’elle le porta à fonder, à travers sa peinture, « une existence éthique ». On sait Van Gogh, d’un autre côté, pétri de Millet, Michelet, Hugo et Renan. Mais avaient-ils eux aussi complètement rompu avec le catholicisme ? Privilégiant la composante spirituelle inhérente à l’humanisme de Van  Gogh, le livre minore ou ignore des aspects de sa personnalité et de son cheminement dont il est dommage de frustrer le lecteur. Il en va ainsi de la sexualité du peintre, des liens qu’il noua avec le milieu de la prostitution, il en va aussi de l’argent et de l’intérêt que l’artiste a toujours attaché au marché de la peinture moderne. Ne nous attardons pas sur les pages les plus contestables, comme celles consacrées à l’atelier de Cormon où le Hollandais continua ses classes après s’être installé à Paris, et venons-en aux vertus de cette synthèse écrite de façon nerveuse, qui épouse la peinture plus qu’elle ne colle aux documents. Jan Blanc a l’habitude de manier les idées et la théorie de l’art, cela se sent et renforce ses analyses. Il n’oublie pas, en outre, l’ascendance néerlandaise de l’artiste, ce qui le ramène à son domaine de spécialité et permet des comparaisons indéniablement justes. SG

TANT DE NOBLESSE…

9782841005901Il y a ceux qui vénèrent Jean de Tinan (1874-1898), et ceux qui l’ignorent. Mais rien ne vous force à les fréquenter… Si vous appartenez à la première catégorie, par contre, c’est votre fête. Merci donc aux éditions Bartillat, pourvoyeuses régulières de ce genre de bienfaits. La biographie de Jean-Paul Goujon en est un. Fruit de trente ans de patiente et amoureuse enquête, elle alterne la tendre ironie de son modèle et l’érudition dont ce spécialiste de Léon-Paul Fargue, de Pierre Louÿs et des Heredia père et fille sait s’entourer. Evoquer ces quelques écrivains et poètes, plus ou moins ternis par notre belle époque, c’est déjà dessiner la constellation d’une autre fin-de-siècle. Le symbolisme des lys et le naturalisme des parias, loupes inversées d’une même myopie, n’en seraient plus les seules paroles légitimes. Mort à l’âge où il commençait à exister, au dire d’un Mallarmé ou d’un Jean Lorrain, Tinan, en quatre années de météorique carrière, a fait bouger les lignes et les mentalités plus que la mémoire littéraire, toujours un peu cléricale, ne veut l’entendre. Le père de Jean, un baron morphinomane assez curieux, sema les premières graines de décadence, malgré la réputation d’ours obtus que lui a faite son fils. Jean-Paul Goujon nous dépeint pittoresquement ce vieux maniaque, ami du grand Rops, fou des livres comme sa progéniture unique sera folle des femmes ou plutôt, dirait Baudelaire, des «filles». Jean de Tinan, Valmont et Werther du boulevard, noie le deuil de l’Unique entre les cuisses de mille prostituées, ces fleurs un peu pâles du Paris de Toulouse-Lautrec (l’un des illustrateurs du jeune débauché). Cette dispersion fut aussi la chance de son style, tout d’humour anglais, de verve sarcastique, d’instantanés photographiques et d’attention sensible à ces papillons de nuit câline. Tinan parle du sexe en connaisseur, il en parle aussi en observateur d’une bourgeoisie incapable de marier le sentiment et la chair par puritaine horreur de ses propres élans. A la génération suivante, Drieu fera de cette impuissance, mot cher à Tinan, le nerf de ses romans cruels.

220px-Jean_de_Tinan_par_Henry_BatailleMais le cadet ouvre aussi la voie au fantaisisme joyeux ou scabreux dont Apollinaire sera le plus génial héritier. En lisant Jean-Paul Goujon, on se dit qu’il manque une catégorie à nos manuels où ranger ceux qui s’exemptèrent du terrible esprit de sérieux propre à l’essor des «intellectuels» sur fond d’affaire Dreyfus (Tinan et Louÿs ne furent pas de ses partisans). Ouvrons Penses-tu réussir… !, son livre le plus abouti, pour sentir vibrer la phrase et surprendre l’écrivain affranchi en pleine irruption dans son propre texte : « Et Vallonges arriva au d’Harcourt, tourna lentement le coin de la place de la Sorbonne, jouissant, dans la lumière crue, des allées et venues, des toilettes claires, des figures jeunes, des boissons voyantes, de l’odeur de femme, de fumée et d’alcool, du perpétuel rire de cette foule…». Et le héros narrateur de se demander «comment faire grouiller des choses comme cela dans un roman». Guy Ducrey, en 1999, avait très bien repéré les «jeux narratifs» internes au récit et leur «façon de refléter le mécanisme même de la création tandis qu’elle se constitue». L’influence du Gide des Cahiers d’André Walter (1891) n’a pas échappé à Jean-Paul Goujon, bien que Tinan n’ait pas été payé de retour. Gide n’aime guère cette littérature-là et pousse Ghéon à stigmatiser la furie existentielle où Tinan ne saurait attirer que ceux qui font rimer Cythère avec éther.

72056Sans doute aurait-il eu du mal à y entraîner le réputé très chaste Albert Samain (1858-1900) dont il déclarait pourtant aimer la poésie. Était-ce concession clanique à l’une des têtes de proue du Mercure de France ? Tinan, si proche fût-il de Vallette et Rachilde, n’était pas homme à farder ses dégoûts… La possibilité nous est enfin donnée de juger sur pièce puisque Samain, au complet, revient en librairie. A enrichir et polir cette édition inespérée, Christophe Carrère a mis sa science rare de la poésie parnassienne et symboliste. Sortir Samain de l’oubli, la tâche tenait de l’impossible… De leur propre difficulté à le classer, certains avaient autrefois conclu à la molle indécision du poète, tout juste bon à être mis en musique par le gentil Fauré et coupable d’avoir assuré au Mercure des rentes jusqu’à la guerre. Gustave Kahn, qu’Apollinaire avait raison d’éreinter, et Charles Derennes ont forgé de vilains mots, qui les peignent, sur ce «lyrique pour sous-préfètes». Car Samain, à le saisir aujourd’hui dans sa presque fraîcheur, sait faire oublier ce qu’il doit au Verlaine des Fêtes galantes, au Vigny du Dieu absent et au Hugo des petites légendes, voire à ceux que Christophe Carrère appelle les créoles du Parnasse, Leconte de Lisle et Heredia. Quand Samain y aurait trop cédé à sa nature d’âme navrée et de poète vierge, Au Jardin de l’infante (1893), son recueil le plus inaltérable, nous toucherait encore par cette espèce d’émotion filtrée, moins retenue que pénétrante. Le volume s’était placé lui-même sous la triple autorité de Mallarmé, Gautier («L’incorruptible orgueil de ne servir à rien») et, ici et là, Baudelaire. Cela n’a pas échappé au très inflammable Lorrain, toujours lui. Luxure, notamment, érigeait la volupté et les chimères en solides ennemis de l’Ennui… Dans le recueil qui suivra, Aux flancs du vase (1898), Samain rejoint le néo-grec de Louÿs et de Tinan, quoique sans folâtrer autant. Le pittoresque antique y baigne dans «une atmosphère de rêve» afin d’écarter «la réalité trop directe». C’est la Grèce de Chénier qu’il réinvente avec une égale sincérité.

otto_visuel_affiche_retroucheLancé par François Coppée, Samain fut aussi un de ces albatros blessés de la fonction publique qui parviennent, de temps à autre, à se hisser parmi les heureux de la terre. Ainsi en novembre 1897, invité par Robert de Montesquiou à l’Opéra pour assister aux Maîtres chanteurs, est-il présenté à Maurice Barrès et à Elisabeth de Greffulhe. Double étincelle qu’il décrit lui-même à sa sœur : «L’Opéra présentait un coup d’œil vraiment féérique! Tout le balcon en grande tenue de parade, épaules nues, diamants, perles, fleurs, tout ce que le snobisme met en mouvement pour les grands soirs de Wagner. […] J’avais ainsi réuni tous les éléments d’une vraie et exceptionnelle fête, et j’avoue qu’à me carrer dans mon fauteuil, en jetant les yeux sur l’éblouissant spectacle de la salle, je me trouvais très bien.» Les épaules de la comtesse Greffulhe et son interminable nuque, sous le crayon prédateur de Helleu ou l’œil de Paul Nadar, sont parvenues jusqu’à nous, accompagnées de la légende proustienne que l’on sait. L’exposition du musée Galliera ne cherche pas à dissiper ces visions dorées, qui appartiennent bien au personnage et à l’ascendant qu’elle exerça sur le Tout-Paris dont le petit Marcel eut tant de mal à se faire accepter. Nous confronter au sublime textile de Worth, Fortuny et Babani égratigne moins le mythe qu’il ne l’explicite. Face à la réalité de ses accessoires, on comprend mieux les rouages de la haute mondanité. Arrière-petite fille de Madame Tallien et donc de lointaine lignée espagnole, Montesquiou-Fezensac par sa mère et donc parente du poète des Hortensias bleus, la comtesse Greffulhe portait avec grâce une lourde hérédité. Elle s’autorisait même un petit air d’exotisme très charmant. En princesse sûre de ses effets et consciente de ses limites, elle demanda aux plus grands couturiers de gommer ce que sa beauté avait d’imparfait et ce que la photographie ne pouvait toujours masquer. Sa ligne naturellement superbe se confond désormais avec la sophistication de ses fournisseurs et son maintien de reine. Elle aura vécu en héroïne de Carpaccio et de Titien comme la duchesse de Berry, autre reine de et à la mode, avait vécu en héroïne de Walter Scott. L’éclat qu’Elisabeth donna à sa vie sociale, à ses accointances politiques de gauche (au grand dam de Léon Daudet) et à son mécénat (elle soutient Le Centaure de Tinan) compensait un destin d’épouse bafouée. Pour nous, plus que pour elle, indifférente qu’elle semble avoir été à La Recherche, Proust l’a vengée des «désordres» du mari en chargeant le duc de Guermantes et ses indélicatesses sues de tous. Longtemps dissoute dans la beauté de ses robes, semées de fleurs et d’or, et captive de la légende dont elle se para pour séduire la vie, cette «figure décorative», selon le mot incorrect d’Emile Henriot, n’en était pas une. Avec la belle exposition d’Olivier Saillard et son très élégant catalogue, une page se tourne.

Stéphane Guégan

9782841005895*Jean-Paul Goujon, Jean de Tinan, Editions Bartillat, 28€. Le même auteur vient d’éditer une part substantielle du Journal intime de l’écrivain. Document inédit, document essentiel, il peut se lire de deux façons au moins. S’y déroule, en effet, la chronique vivante des  20 ans d’un jeune homme déjà voué aux lettres et à la mort, comme le dira Colette. Durant l’été 1893, l’aveu était tombé: «Je peux vivre intensément puisque je dois mourir jeune.» La seconde approche privilégiera le laboratoire des romans à venir qu’est l’écriture diariste. En effet, de multiples passages, maints transferts littéraux se tissent entre la confidence du viveur et le ciselage du prosateur. Avant Céline, il lui paraît indispensable de conserver la musique même d’un monde où les jeux de l’amour et du hasard s’élèvent, devant nos yeux, à la hauteur des mythes que ce néo-grec occasionnel maîtrisait autant que son cher Louÿs (Jean de Tinan, Journal intime, 1894-1895, édition établie par Jean-Paul Goujon, Bartillat, 28€).

**Albert Samain, Œuvres poétiques complètes, édition de Christophe Carrère, Classiques Garnier, 79€

9782081312586FS***Olivier Saillard (dir.), La Mode retrouvée. Les robes trésors de la comtesse Greffulhe, Palais Galliera / Paris Musées, 37€. Nul n’ignore l’espèce de délire dont Proust fut saisi chaque fois que la divine entra, miracle du Faubourg Saint-Germain, dans son champ visuel. Mais faut-il croire sur parole la correspondance de Proust, la tenir pour une matière biographique transparente ? La lecture qu’en propose Jérôme Picon l’a fait entrer dans l’ère du doute et du double. Pour travailler sur l’écrivain depuis une vingtaine d’années, et avoir pris la mesure des métamorphoses du texte que livrent brouillons, carnets et épreuves corrigées, Picon ne voit aucune raison de séparer la masse épistolaire des pièges de la fiction (Marcel Proust. Une vie à s’écrire, Flammarion, 26€). Il s’agirait ici moins de simple duplicité que de multiplicité volontaire dont son inversion et sa judéité ne seraient pas les seuls ressorts. Ainsi s’est imposée à Picon l’idée d’un autre récit biographique, d’un récit biographique travaillé par l’autre en permanence et en profondeur. L’écriture est aussi ferme que la thèse, aussi plastique que ce qui l’anime. «Je ne suis qu’un corps neutre», avouait le lycéen Proust en septembre 1888 à l’un de ses camarades. Ce neutre n’est pas celui d’une libido indécise, elle ne l’était pas. Ce neutre, dit Picon, le destine à jouer et se jouer, écrire pour s’écrire, comme on renaîtrait chaque jour : «Je voudrais me donner la comédie.» Celle des autres devait aussi le passionner très tôt, du jeu littéraire au jeu mondain. Au début des années 1890, frôlements ou rencontres, le jeune Marcel, que Tinan croise, touche timidement au monde des revues, prise chez Samain, Fernand Gregh et Henri de Régnier la poésie qui se refuse à sa plume mais court sa prose, comme le rappellent ses indispensables Chroniques, à nouveau disponibles (L’Imaginaire / Gallimard, 8,50€). Chaque théâtre, quel qu’il fût, le requérait, l’exaltait, avant que l’écriture seule ne satisfasse son besoin d’ubiquité. Mais l’on sait que cette réclusion ne fut jamais totale. Aurait-il été autrement l’un des meilleurs témoins du Paris de la guerre de 14 ? SG