ÉTÉ 24

Les années folles eurent leur moment basque, bérets, espadrilles, villas et cafés au-dessus de la plage, rencontres sexuées à géométrie et libido variables… Edouard Labrune s’est fait une spécialité de leur chronique. Dès l’été 1918, loin d’un front qui ne l’empêche pas de dormir, Picasso est à Biarritz, il s’abandonne à tous les attraits d’une mondanité cosmopolite, impatiente de démasquer son intempérance. L’après-guerre, qui fera de la vitesse sa Minerve, a déjà commencé… La côte va voir débouler les plus excentriques noceurs, la plupart n’ont pas les moyens du peintre. A Guéthary, station plus abordable, le libertin Paul-Jean Toulet a précédé la petite bande qui intéresse Labrune. Bien que sa plaquette emprunte son titre à l’auteur des Contrerimes, le sous-titre est un peu trompeur. Les jeunes licencieux dont nous suivons les folies durant l’été 1924 sont loin de tous appartenir au surréalisme naissant. Si Drieu en est l’astre, c’est qu’il brûle de ses premiers succès littéraires, qu’il a le cash, comme disaient ses maîtresses américaines, et un cœur prêt à tout vivre et partager. Au comte Georges-Clément de Swiecinski, sculpteur d’origine polonaise et auteur notamment du tombeau de Toulet, il loue dès juillet une grande maison, Lecaüts Baita (Lieu froid), qui a presque les pieds dans l’eau et dont il fera mentir le nom. Quatre mois, c’est ce qu’il estime lui falloir pour oublier Paris, gentiment dérailler et boucler son prochain livre, L’homme couvert de femmes, qu’il dédiera à Aragon par goût des contre-emplois. Cet été-là sera le dernier de leur amitié impossible. Drieu a invité d’autres compères, plus prompts au plaisir, comme Paul Chadourne, ou plus imprévisibles, comme Jacques Rigaut, que la parution de La Valise vide en septembre 1923 n’a pas poussé à la rupture, ni encore au suicide. Les joutes du désir et du plaisir ne se jouant pas en vase clos, les Clément et les Peignot, chers à Drieu, vont se mêler à leurs sorties alcoolisées et leurs aventures peu recommandables (qu’en dirait Le Monde s’il eût existé alors ?). Jacques Baron, Rimbaud affolé, et Jean-Michel Frank, qu’on ne s’attend pas à rencontrer ici, tiendront leur rang. Emmanuel Berl, dont Labrune minimise le talent, séjourne non loin, mais avec épouse et beaux-parents… En accédant aux archives de Colette Clément, Jean-Luc Bitton, le biographe de Rigaut, a singulièrement enrichi notre connaissance des frasques en tout genre de l’été 24. Baignades, baisades, Drieu ne perd pas une miette des exploits de sa petite bande. De Dada dont il fut par défi littéraire, et non par nihilisme politique, il pratique encore la verve décousue où se mêle le « percutant » qu’il doit à la guerre. Il reste comme un enregistrement de l’émulation où tous et toutes, à fond, plongent, c’est le fameux Et puis MERDE !, cadavre exquis que Drieu commet avec Rigaut et Chadourne. Aragon se tient à distance, bien qu’il avoue à Denise Lévy, la belle indifférente, quelques écarts de conduite. Drieu lui jette dans les bras Eyre de Lanux, vamp androgyne, pour laquelle sa brève passion s’est éteinte. Entre les deux hommes, les femmes alimentent une discorde qui se nourrit d’autres rivalités. Dans la fameuse rupture de 1925, qui se dessine et aura la NRF pour chambre d’échos, c’est Aragon dont on découvrira la déloyale jalousie et l’aspiration à la violence servile. Stéphane Guégan

Edouard Labrune, Les matins bleus et les nuits roses. Les surréalistes sur la côte basque (1923-1927), Arteaz, 15€. L’auteur ne prétend pas à l’érudition, évoquer lui suffit, illustrer aussi, il connaît mieux la région et l’histoire locale que son éditeur la rigueur formelle. Beaucoup de coquilles, maintes erreurs de nom, de date ou de légende, auraient pu être évitées et le seront, j’imagine, lors de la réimpression. Par ailleurs, nous ne partageons pas toutes les analyses de l’auteur, mais l’ensemble, qui va en deçà et au-delà de l’été 1924, intéresse et confirme, jusqu’au séjour et au film de Man Ray en 1926 (Emac Bakia / Foutez-moi la paix), l’implication des surréalistes dans le capitalisme international et les réseaux mondains, à rebours d’une légende persistante.

Sur Picasso, Domínguez et surréalistes en 1938, voire aussi la version anglaise de mon post du 1er mai 2020, depuis le site du musée Picasso de Barcelone : http://www.blogmuseupicassobcn.org/2020/08/jaimais-jamais/?lang=en

Trois peintres éminents, au moins, rapprochaient Drieu de Waldemar-George, dont la critique d’art et le parcours politique ont reconquis une attention légitime. La Fresnaye, que l’auteur de La Comédie de Charleroi a connu durant la guerre de 14, Derain et Picasso forment cet horizon commun. Par ailleurs, l’expérience du fascisme italien, avant qu’il ne s’aligne sur la politique raciale du nazisme, a largement enthousiasmé les deux hommes, jusque dans l’élan que Mussolini imprima au renouveau figuratif de l’entre-deux-guerres. Car Waldemar-George a toujours manifesté la plus grande animosité envers ce qu’il appelait « l’art pour l’art », le formalisme, l’abstraction. Lorsque Chagall retrouve en 1923 la France où il avait connu une phase cruciale de son art (1911-1914), notre homme lui ouvre plusieurs galeries et exalte une peinture qui refuse l’autonomie et l’artifice. La monographie qu’il lui consacre (Gallimard, 1928) semble sceller à jamais leur tandem. Trente-cinq ans plus tard toutefois, quand se prépare l’apothéose malrucienne du plafond de l’Opéra Garnier, le peintre se cabre à la lecture du manuscrit que son complice destine aux éditions Silvana, texte d’un album illustré, luxueux, à petit tirage, resté inédit. Il vient d’être exhumé et très bien édité par Yves Chevrefils Desbiolles (Chagall et l’Orient de l’Esprit, RMN / Mahj / Imec, 18€), puisque le volume laisse apparaître les pages et formules que le peintre a biffées ou commentées avec rage parfois. L’objet du désaccord porte essentiellement sur la culture familiale, la profonde empreinte, selon le critique, de l’hassidisme de la société juive de Vitebsk. En outre, Juif polonais d’extraction moins modeste, très assimilé, et converti au catholicisme après l’Occupation qui l’avait brisé, Waldemar-George ne cache pas où il se situe lorsqu’il décrit de façon très vivante le shtel où le jeune Moyshe Shagal resta plongé jusqu’à sa découverte de la Saint-Pétersbourg de Bakst. On oublie généralement que le souriant Chagall n’était pas homme toujours commode quant à sa carrière et ses amours. En 1964, l’évocation de la Biélorussie de son enfance ou de Bella, première muse, ne lui paraît plus indispensable, et les considérations du critique sur l’iconographie christique irrecevables. Sa censure ne disqualifiait pas le projet. Mais ce combat de solides égos en eut raison. Au risque de forcer les transitions, je dirai enfin un mot du Venise à double tour de Jean-Paul Kauffmann (Folio, Gallimard, 8€), livre qui eût passionné Waldemar-George et ne saurait laisser les fanatiques de la sérénissime hors de son charme. La double piété de l’auteur en matière religieuse et artistique y parle d’un ton toujours juste, alors qu’on sent sa ferveur souvent proche de se muer en fureur. Il y a de quoi. Car le rêve de Kauffmann, c’est de se faire ouvrir la cinquantaine d’églises fermées de Venise, ou soumises à des conditions d’ouverture si exceptionnelles qu’elles en ont découragé ou irrité plus d’un. Mission impossible ou presque, mais mission sacrée, elle accouche d’un récit haletant, drôle et nostalgique, où l’amour de l’art et du lieu fait pardonner la mansuétude de l’auteur envers le tourisme de masse et les modernes de peu de foi. « Il ne faut pas perdre l’utilité de son malheur », disait Saint Augustin. A quoi un prêtre vénitien, cité par Kauffmann admiratif, fait écho, à son insu ou pas, au sujet de l’eau qui ronge son église : « Ce mal assume la valeur permanente de notre effort. » Admirable, en effet. SG 

UN CUBISME À HAUTEUR D’HOMME

Apollinaire, le regard du poète, la récente et marquante exposition du musée de l’Orangerie, aura ramené à Paris La Conquête de l’air de La Fresnaye, après plus de 65 ans de mépris tenace… Durant cette période qui voit se figer une vision manichéenne de l’art du XXe siècle, esthétiquement, politiquement et moralement parlant, l’étude du cubisme français achève son agonie, en France surtout. Le réveil viendra du monde anglo-saxon, au cours des années 1990-2000, mais au prix des lectures inquisitoriales qui font alors les délices des campus et de certains musées. Elles ne renversèrent qu’en surface, du reste, le sacro-saint formalisme du premier XXe siècle : la guerre faite aux supposés anti-modernes changea simplement de critère et de ton. Force était désormais d’en appeler à la lapidation de ceux qui s’étaient détournés de la voie royale, avenue de tous les « progrès » chers au « camp du bien ». N’écoutant que son éthique (trompeusement) exemplaire, la « nouvelle histoire de l’art » multiplia les procès d’intention. On vit alors émerger le concept négatif de cubisme tricolore, « patriotique » pour les commentateurs les moins obtus, « nationaliste » pour les Torquemada de la gauche américaine, la plus coupée du peuple (voir We blew it de Jean-Baptiste Thoret). On connaît la suite… On sait moins combien le dressage des esprits a fait de mal à l’art français, littérature et peinture, rattrapées par une nouvelle « ère du soupçon ». Ce contexte hexagonal et international rappelé, il tient du miracle que deux publications, remarquables l’une et l’autre, ramènent la lumière sur le peintre de La Conquête de l’air. En 1947, Alfred Barr se mit en quatre pour acquérir ce chef-d’œuvre, La Fresnaye était encore « in » ! En 1996, devenue « out », la toile rejoignait les réserves du MoMA… La fin du purgatoire sonnera-t-elle bientôt ? C’est ce que laissent espérer Françoise Lucbert, Yves Chevrefils Desbiolles et Michel Charzat dans leur effort commun à rendre leur légitimité à La Fresnaye et son cubisme à hauteur d’homme.

Les deux premiers ont dirigé un collectif, le troisième a signé une monographie : ensemble, ils rafraîchissent, corrigent, complètent ce que nos pauvres manuels et clercs aiment à dire du proscrit. Des correspondances largement inédites (Cocteau, Georges de Miré, André Mare, Lotiron, Léonce Rosenberg) irriguent cette relance de l’analyse vers la réalité de l’histoire. Auteur d’un Derain riche en trouvailles et rectifications de toutes sortes, Charzat aborde La Fresnaye avec la même volonté de dissiper les fausses évidences et de vider les vieux abcès. Elles et ils poursuivaient le disciple émancipé de Maurice Denis, le peintre du Cuirassier et de Jeanne d’Arc, le soldat volontaire de l’été 1914, le gazé de 1915, le combattant du Chemin des Dames, l’ami de Drieu et de Cocteau, le complice d’André Mare, le contributeur de Montjoie, l’illustrateur de Claudel et Rimbaud, le défenseur de Satie à l’heure de Parade, le guerrier brisé enfin qui, entre 1921 et 1925, fit éclater au grand jour son homosexualité et son désir de réincarner le langage des formes, ultime défi à ses poumons en compote, à la mort lente et sûre qui l’emportait à 40 ans. Clairement, il eût été facile d’héroïser ou sur-dramatiser le récit d’un tel destin ! Charzat, tête politique, grand amoureux de peinture, grand dénicheur de documents, inlassable limier auprès des survivants, répugne à l’ostentation, écrit net et reste sensible à l’ambivalence d’un artiste qui s’est peu aimé, se dit sujet au spleen, en lecteur racé de Baudelaire, et abandonna souvent aux autres le soin de sa carrière. Le contraire de Picasso, en somme. Et pourtant La Fresnaye aura eu lui aussi toutes les cartes en main, croisé le personnel entier de l’avant-garde parisienne, et sut éveiller l’admiration pourtant chatouilleuse d’un Apollinaire. Le mérite de Charzat est de ne jamais oublier l’homme en parlant du peintre. Du premier, il importait de réévaluer le poids des origines et l’ethos patricien, comme de ne pas tomber dans le panneau du réac à particule. Car les indices d’un républicanisme de droite, chrétien et patriote, ouvert au monde moderne et non replié sur quelque nostalgie ruraliste, existent. Ils ne se dérobent qu’à ceux qui ne veulent pas les voir.

On comparera, sur ce point, les différences d’approche de Charzat, son souci des faits et de la nuance, et de David Cottington, dans le collectif des P.U.R., article révélateur des simplifications propres aux « cultural studies ». Ce serait si simple de pouvoir classer La Fresnaye, et ses amis de la N.R.F., sous la bannière de L’Action Française ! Il lisait le journal de Maurras avant et après la guerre, comme une belle photographie inédite l’atteste. La belle affaire ! Et Proust ? Et Berl ? Et son ami Drieu ? Marcel, qu’on ne soupçonnera pas d’antisémitisme, disait que l’A.F. était le meilleur journal du temps, le seul ayant du style. Un autre des lieux communs qui s’agrippent à La Fresnaye, connexe à l’ombre de l’extrême-droite, renvoie au bellicisme aveugle qui aurait été le sien dès son Cuirassier géricaldien et cézannien de 1911 (photo 4). Apollinaire en est l’involontaire responsable, qui écrivait au moment du Salon des Indépendants : « Cet artiste aborde la peinture militaire avec une franchise et des moyens tout neufs. C’est là un des beaux envois du Salon. Il faut que M. de La Fresnaye aborde maintenant de grandes compositions. Mais qu’eût été Gros sans les batailles de l’Empire ? La Fresnaye se doit de souhaiter une guerre ». L’ironie du poète n’explique pas la pirouette finale à elle seule : L’Intransigeant où parurent ces lignes martiales ne cachait pas son patriotisme, la pointe du poète n’était sans doute pas étrangère aux tensions accrues entre la France et l’Allemagne. Or, s’il milite à sa façon pour une France forte, active, sportive, jeune, La Fresnaye obéit moins aux sirènes de la « revanche », comme l’écrit Charzat trop vite, qu’à la nécessité d’être « prêt » en cas de nouveau conflit. Tous les observateurs du temps, et le grand Péguy le premier, n’ignorent pas que le Reich soumet ses populations depuis 1870 à une discipline militaire dès l’école primaire et perfectionne son armement. En outre, le différentiel de natalité inquiète aussi, il n’attendra pas le Drieu de Mesure de la France (1922) pour être pointé du doigt.

Si La Fresnaye, proche alors des frères Duchamp, d’Apollinaire et de Roger Allard, expose son Artillerie aux Indépendants de 1912, non sans montrer un intérêt certain pour les futuristes italiens, ses Baigneurs du Salon d’Automne (couverture de Charzat) revisitent Manet et Bazille sous les espèces d’un cubisme harmonieux, plus proche de Léger que de Picasso. Il se dégage de ce nouveau Déjeuner sur l’herbe un sentiment de sève juvénile, plus saine que combative, qui appartient en propre à La Fresnaye. Au Salon d’automne de 1913, Apollinaire célèbre La Conquête de l’air de La Fresnaye, dont la palette n’a jamais été si lumineuse et l’espace si volatile. Cette toile, « lucidement composée et distinguée », écrit-il, manifeste « un souci bien héroïque aujourd’hui de ne pas chercher à nous étonner ». Parce qu’une montgolfière y flotte au même souffle que le drapeau national, la perle du MoMA prête malgré elle aux lectures réductrices, en écho au livre de Kenneth Silver (1989). Dans le collectif Lucbert / Chevrefils Desbiolles, Laura Morowitz en dégage, au contraire, la dimension pacifiste. La maîtrise du ciel, «mère des progrès de l’avenir», donnera aux Français la possibilité de faire taire les armes, telle était l’opinion exprimée par certains contemporains, qu’on le veuille ou non… Mais la guerre venue, l’homme bien-né qu’est La Fresnaye ne veut s’y soustraire alors que son état de santé l’en dispensait. Il ne cachera pas ses sarcasmes envers les planqués et autres embusqués, Delaunay symbolisant cette avant-garde qui fit machine arrière. Ces deux publications en apprennent beaucoup sur les états de services admirables de La Fresnaye, décoré à plusieurs reprises dès avant 1918. Il cessa de peindre jusqu’à l’été 1917. Étrangement, ses aquarelles et dessins du front, d’un cubisme ludique, exorcisent le danger et les cadavres avec un détachement qui annonce le Thomas l’imposteur de l’ami Cocteau, livre qu’il a lu et aimé. Ce sont, du reste, Cocteau et Drieu qui allaient le mieux parler du dernier La Fresnaye. Affaibli par la tuberculose et broyé par la guerre, le peintre se montre soucieux de retourner dans la course tant bien que mal en 1919. Charzat, à cet égard, ne discute pas assez la notion de « retour à l’ordre » qui colle mal à sa sortie volontaire mais inventive du cubisme. De même que Satie l’emporte sur Debussy dans son cœur, La Fresnaye fait alors parler plus ouvertement son admiration précoce pour Ingres, Géricault ou le maniérisme italien. Quelque chose se dit enfin. Nus masculins, palefreniers et bouviers, chevaux obscènes, ils ont l’ardeur et la valeur d’une révélation libératrice, désespérée. Le moribond allait se survivre cinq ans, à Grasse, et mourir après avoir donné à la peinture quelques-uns de ses autoportraits les plus déchirants. Stéphane Guégan

Françoise Lucbert, Yves Chevrefils Desbiolles (dir.), Par-delà le cubisme. Etudes sur Roger de La Fresnaye, suivies de correspondances de l’artiste, Presses Universitaire de Rennes, 29€.

Michel Charzat, Roger de La Fresnaye. Une peinture libre comme l’air, suivi des lettres inédites de La Fresnaye à Cocteau, Hazan, 45€. Une coquille p. 157 fait dire à La Fresnaye qu’il trouvait son élève Courmes « pas intelligent ». Il faut lire « peu intelligent », comme l’atteste la lettre que le peintre adresse à Cocteau, le 23 juillet 1921. Par ailleurs, les mentions de Drieu ne sont pas toutes indexées.

Car c’est moi que je peins…

Adolphe avait un double, il s’appelait Benjamin Constant, qu’en deux siècles il cannibalisa. On lit moins, fait regrettable, l’auteur que sa géniale créature. Qui se souvient, hormis Pierre Nora et Marcel Gauchet,  de celui que Jean-Marie Roulin nomme « le chef charismatique de l’opposition libérale sous la Restauration », du sage pour qui les « libertés individuelles » avaient davantage de prix que la nature des régimes qui gouvernèrent la France post-révolutionnaire. Et ce n’était pas déchoir que d’aider Napoléon, durant les Cent jours, à corriger sa propre folie dictatoriale, dont Constant fit pourtant les frais très tôt, de même que sa chère Germaine de Staël ! Une fois le trône des Capétiens rétabli, il aime à crosser les ultras du moment, moins nos souverains restaurés que la clique rétrograde qui précipita leur sortie définitive de l’histoire. Tenus entre 1804 et 1816, et comme jetés entre deux âges, les Journaux intimes de Constant ne constituent pas le laboratoire bavard de la sublime concision d’Adolphe. Vouée à dire « le manque », comme le note Jean-Marie Roulin dans son éblouissante introduction, l’écriture diariste ne s’étend pas sur les causes, politiques, religieuses, financières, sexuelles, d’une inquiétude où s’imprime le sceau des modernes, hommes sans foi autre qu’eux-mêmes. S’il écrit Adolphe pour se renflouer et faire fondre la froide Juliette Récamier, il combat, dans l’entre-soi dégraissé de son inventaire quotidien, ces illusions qui mènent le siècle au désastre, le recul de la transcendance chrétienne, le progressisme laïc, l’indifférence au destin collectif de la France. Bien avant Péguy, Drieu et Bernanos, qui l’ont évidemment lu, ce séducteur, cet amoureux de la vie « quand même », distingue le sacré et la croyance de ses formes sacerdotales. Le Christ n’avait pas vocation à servir la cause des nantis en endormant le peuple et la nation la plus éclairée d’Europe. Un vrai libéral, oui, face aux contradictions du moi et aux affres du renversement démocratique. SG// Benjamin Constant, Journaux intimes, nouvelle édition de Jean-Marie Roulin, Gallimard, Folio classique, 11,90€.

La peinture est trompeuse, disait Pascal. La peinture de soi, plus encore… C’est même son plaisir, plus que sa limite, tant il est vrai que la sincérité absolue, en la matière, appelle l’aveu de son impossibilité, voire celui de l’affabulation fictionnelle… Biographe de Chamfort et Cocteau, romancier avoué de sa propre vie, Claude Arnaud était bien placé pour explorer la fascination que les écrivains occidentaux, depuis Saint-Augustin, entretiennent avec leur personne, publique ou privée. Charité bien partagée ne commençant pas nécessairement par soi-même, l’écrivain a toujours pratiqué le portrait des autres. Les plus méchants, Retz, Saint-Simon et Proust, scrutent les effets du temps sur ceux qui se pensaient moins mortels que les autres. Ils sont payés de retour… Car où que porte son miroir, la littérature tend à dévoiler et parfois dénuder celui qui écrit : « Qui dit je en moi ? demande volontiers l’écrivain français du XXe siècle, sans pouvoir toujours répondre… » Est-ce la marque de notre narcissisme affolé, d’un vide existentiel que rien ne peut plus remplir, sinon la fable d’un surmoi désormais confondu avec un moi en souffrance ou en représentation permanente ? Non, évidemment. Barthes, qui passe pour le pape du moderne, doutait de nos privilèges exclusifs en matière d’invention littéraire et d’autobiographie à nu. La bibliothèque de Claude Arnaud, cœur large, est meublée de plusieurs siècles de confessions explicites ou latentes, de portraits crachés ou cachés. On se régale, épaulé par les multiples commentaires dont il truffe ce vaste montage d’extraits, à parcourir en tous sens cette superbe galerie d’ancêtres rêvés, où l’ère des Précieuses et des moralistes au scalpel acéré se taillent la part du lion. « L’ère du soupçon »,  à partir des années 1950, a failli nous priver de ces portraits et autoportraits plus vrais qu’en peinture. C’était mal connaître les écrivains et leur incorrigible besoin de croire en eux ou de médire des autres, d’affronter la vie sur son terrain, et la mort en ses terribles coups de pinceau. SG // Claude Arnaud, Portraits crachés. Un trésor littéraire de Montaigne à Houellebecq, Robert Laffont, Bouquins, 32€.

Camus et Casarès se sont autant aimés qu’Albert et Maria. Passion de chair, passion sur les planches, passion de s’écrire, passion de se lire, le feu consume d’abord la frontière entre art et vie… On ne saurait trouver plus dévastateur, nous disent ces 1200 pages de confidences à haute combustion. Le théâtre, sous la botte, les avait fait se frôler, la Libération opère la fusion. Elle va durer… En classique, en physique, Camus admire cette unité de l’âme, du cœur et du corps que rien en semble pouvoir briser. De 1944 à 1959, il y eut pourtant d’autres femmes. Mais l’attrait de Maria semble pouvoir survivre à ces rivales de quelques semaines, mois ou années. Elles ne sont pas les seules à vouloir s’arracher le Bogart de l’après-guerre (une part de la détestation et des coups bas de Sartre le moscovite viennent de là). Sans parler du Nobel, qui sera la cerise de trop, les causes d’agacement de Jean-Paul abondent. Cette correspondance longtemps attendue des fans de Camus, longtemps fantasmée, tient ses promesses au-delà de sa troublante verve sentimentale. L’actualité politique, si cruciale en ces années qui allaient affaiblir à jamais la France, y compte moins que l’activité théâtrale où les deux amants, les deux stars de l’après-guerre se multiplient. D’une lettre à l’autre, on croise le génial Marcel Herrand (le Lacenaire des Enfants du Paradis), Jean-Louis Barrault, Jean Vilar, Breton, Mauriac en pleine forme, le vieux Gide, dont « la manie du beau langage » ne suffit pas à dissiper la fascination qu’il exerce sur Camus…  Ailleurs, voilà les Gallimard, au grand complet, ce cher Herbart, Picasso, qui joue les bons samaritains sous l’œil du PCF, et même Renoir, qui eut tant de mal à reprendre place après son exil américain. Un comble ! Camus rêve de lui confier l’adaptation de L’Étranger et la feinte innocence de Gérard Philipe. Trois bombes en un film ! Pour notre malheur, elles n’éclateront pas. SG // Albert Camus et Maria Casarès, Correspondance 1944-1959, avant-propos de Catherine Camus, Gallimard, 32,50€.

Lorsque paraît la première édition de Roue libre, en 1971, Pierre Alechinsky n’a pas cinquante ans, et COBRA, déferlante septentrionale d’énergie rageuse, n’existe plus depuis vingt ans… Mais les vrais artistes de ce temps n’attendaient pas de blanchir pour regarder le chemin parcouru et nous aider à évaluer leur rôle historique en ouvrant la boîte des souvenirs. La collection de Gaëtan Picon et Albert Skira, Les sentiers de la création, avait été conçue à cet effet, devenir une mémoire esthétique du contemporain, puisée à ses sources encore vives, pas très loin du journal intime. Aux créateurs déjà menacés par la tyrannie de l’éphémère des Trente glorieuses, ils offraient la possibilité de brosser une manière d’autoportrait, fragmenté en autant d’éclats, textes et images, qu’ils le souhaitaient. Encore fallait-il se prêter à l’archéologie des désirs qui président à la naissance des images… Au commencent, pour COBRA, n’est pas le verbe, ni le verbiage. La roue d’Alechinsky ne saurait être celle du paon, il ne (se) peint pas pour la galerie, dirait Mauriac, qui préférait la crudité de Benjamin Constant à la théâtralité gidienne. Elle n’est pas non plus la roue d’un progrès inéluctable des arts et des hommes. On dira plutôt que tout, chez Alechinsky, s’enroule et s’emmêle, hommes, femmes, enfants, somptueuse calligraphie ou rêves entrevus, selon la loi des cercles électifs. Ils s’apparentent à la métaphysique enjouée de Sengaï, ou sexuée de Giacometti et Proust. Il faut relire ce magnifique livre sous sa peau neuve, mais conforme à l’esprit de l’après-mai, en écho à la double dispersion des surréalistes et du Paris de Baltard, et à l’écoute des ondes persistantes d’Apollinaire et d’une Asie hors carte. L’atelier d’André Breton, ce palimpseste des palimpsestes, lui sert d’incipit, le New York de Walasse Ting d’échappée belle. Comment s’étonner, après ça, que la roue tourne encore dans le sillage qu’elle se donne ? SG // Pierre Alechinsky, Roue libre, Gallimard, Art et Artistes, 24,50€.

On les croit endormis, ils se réveillent sans crier gare : les souvenirs sont chose indomptable, qu’on préfère les fuir ou tente de les ranimer. Ce n’est pas le seul mystère qui aura entraîné Modiano vers le Paris des années 1960, son apprentissage un peu chaotique de l’âge adulte (il est né en 1945), ses amours et ses lectures de jeunesse, quand la vie ne s’est pas encore coupée de l’imprévu. Malgré les bombes de l’OAS et le bruit assourdissant des gourous antigaullistes, le narrateur se rend alors disponible à toutes sortes de rencontres, dont il ne sait plus très bien, cinquante ans plus tard, si elles eurent lieu ou s’il les rêve en poète de l’incertain. Du passé revisité à la fiction assumée, la pente est glissante. Et qui d’autre que Modiano aujourd’hui en use mieux et jette ainsi son lecteur dans le trouble où il prend plaisir à s’égarer lui-même ? Tout journal intime contient un roman qui s’ignore. Le contraire se vérifie si la fiction ne cède pas au vide nombriliste et généralement sinistre de l’autofiction. La force des Souvenirs dormants, l’une des rares réussites de ce fade automne littéraire, leur vient d’une indistinction générique savoureuse, par quoi l’enquête se prolonge en récit diabolique, et la recherche d’un moi défunt en réflexion sur « l’éternel retour ». Peu importe qu’il ait eu jeune un goût pour l’occultisme et les théories pré-freudiennes du rêve, Modiano enveloppe ses chers fantômes, êtres de chair ou lieux perdus, d’ondes magnétiques dans la meilleure tradition du Spirite de Gautier. Surnaturel ou fatales attractions d’individus qui se cherchent, de corps et d’âmes qui se trouvent, se perdent et se retrouvent ? Comme le narrateur aime à le répéter, nous n’avons pas besoin d’explications… La vraie littérature non plus. SG // Patrick Modiano, Souvenirs dormants, Gallimard, 14,50€. Il en existe une version lue (par Christian Gonon) dans la collection Écoutez lire, Gallimard, 18,90€.

ANNÉES 30, LE RETOUR

9782757210710_humblot_1907-1962_2016-1Les meilleurs bilans en histoire de l’art ont une durée de vie qui n’excède pas 20/30 ans, après quoi le droit d’inventaire devrait s’appliquer à nouveau. Encore faut-il trouver de bonnes et patientes volontés ! On croit, par exemple, tout savoir sur la figuration de l’entre-deux-guerres depuis les années 1970-1980. Illusion, pourtant, et qu’il est urgent de dissiper… Or la grande paresse des vingtièmistes français n’a d’égale que leur cruelle absence de curiosité. Rien de comparable chez nous au formidable élan qui anime la recherche américaine en faveur du réalisme des années 30. De même qu’il ne se réduit pas outre-Atlantique à Edward Hopper, Grant Wood et Benton, comme vient de le rappeler la remarquable exposition du musée de l’Orangerie, « nos réalismes » débordent l’étiage des noms les plus publiés. Prenez Robert Humblot, que la Galerie Bernheim-Jeune a remis sous nos yeux sans que la presse d’art mainstream en ait parlé. Elle a eu tort, of course, mais vous aurez raison de vous jeter sur la publication qui accompagnait l’accrochage réparateur. Humblot, certes, est loin de s’être effacé de toutes les mémoires. Pour peu que vous vous intéressiez à l’école française du premier XXe siècle, le nom des Forces Nouvelles devrait vous être familier. Avec d’autres, Jannot, Lasne, Pellan, Rohner et Tal Coat, Humblot plongea sa belle insolence dans le ventre mou de l’académisme du temps. L’académisme ? Les avatars fatigués du post-impressionnisme, du nabisme, du fauvisme, du cubisme et même du surréalisme, qui eut aussi ses suiveurs inutiles et ses chromos.

9782754108270-001-G« Six jeunes peintres […] ont compris que le temps des escamotages […] était révolu », proclame Henri Héraut, lors de la première exposition de groupe, en avril 1935, Galerie Billiet-Vorms. J’ai dit ailleurs en quoi cette réaction n’avait rien de conservatrice (L’Art en péril, Hazan, 2016). On peut peindre grave sans renoncer à ce que la vie à de plus dramatique ou de plus intense. Sur fond de guerre d’Espagne et d’agitprop communiste, Humblot réinvente la peinture d’histoire et le nu sous la double étoile des peintres français du XVIIe siècle et du Quattrocento le plus sévère. D’autres alliances, plus modernes, pimentaient ce revival pur de tout pastiche. Lydia Harambourg voit bien ce que Picasso et Masson ont apporté de frénésie et d’inquiétude au groupe des Forces Nouvelles. En présence des Paysans de 1943, l’appel des Le Nain ne lui a pas échappé non plus. Quant à la somptueuse série de natures mortes de 1944, un genre que la défaite de 1940 et l’espoir de la Libération ont galvanisé, elle relie Humblot à Manet et Bazille. Ce que ce livre exhume aussi, c’est la pointe de saine grivoiserie qui titille l’artiste dès la fin de la guerre. On le verra jusqu’au début des années 1960 frayer dans les eaux, plutôt chaudes, de Balthus et Bernard Buffet. L’autre très bonne surprise du moment nous vient de Lyon et de l’éminente publication de Jean-Christophe Stuccilli sur Jean Martin, un peintre du cru, qui fit cause commune avec les Forces Nouvelles et les chrétiens du groupe Témoignage avant d’incarner, sous l’Occupation, une forme de Résistance que l’on pourrait croire aujourd’hui, par excès de manichéisme, plutôt paradoxale…

jean-martin-peintre-de-la-realiteÀ l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, Humblot avait été l’élève de Lucien Simon, le meilleur représentant de la Bande noire. À Lyon, mais issu des quartiers ouvriers, Martin connaît d’abord le destin des autodidactes, ces innocents aux mains avides. À 15 ans, il est embauché par Noilly-Prat où il restera 15 ans… Nous sommes en 1926. L’année suivante, une exposition d’art belge le retourne. Permeke et son expressionnisme plébéien vont déterminer durablement sa peinture, réaliste à la manière aussi de Memling, Grünewald ou du dernier La Fresnaye, celui du Bouvier aux mains si parlantes. Une coïncidence historique, en profondeur, recharge de sens et d’urgence l’art le plus cruel, le passé le plus synchrone. On en verra la confirmation dans la rencontre qu’Henri Héraut favorise entre Martin et Forces Nouvelles. Une exposition générationnelle les réunit en 1938. C’est Humblot vers lequel Martin se sent le plus attiré. L’indécence de leurs nus les rapproche, de même que l’impératif de témoigner. La précision d’analyse de Stuccilli nous fait reconnaître ici une allusion aux déserteurs de la Wehrmacht, là un écho tragique à l’exil des Juifs de zone libre fin 1942. Martin n’était pas du genre à plier sous les boches. En contact avec la Résistance active et l’édition frondeuse, il ne fuit pas l’action des Jeune France, née du souhait qu’eut Vichy de galvaniser les nouvelles générations. Le cas de Martin confirme que le patriotisme prit des routes et des détours complexes après juin 40… A nous de les apprécier ! Humblot, dès 1936, et Martin, neuf ans plus tard, à l’heure de la reconstruction et du débat sur le nouvel art catholique, ont inspiré sympathie et respect au grand critique Waldemar-George (1893-1970), toujours incandescent dès qu’il se sera agi de promouvoir les « valeurs de l’esprit », et les « valeurs humaines », contre le formalisme. l’abstraction ou le primitivisme anti-occidental.

1472462160Cet Antimoderne de toujours, chantre précoce de l’identité malheureuse, a multiplié les causes, comme à plaisir, de la détestation et de la proscription dont il fut longtemps l’objet. Au temps de ma jeunesse, il ne faisait pas bon citer positivement ce Juif qu’on disait antisémite et fasciste parce qu’il n’avait pas chanté les vertus de l’École de Paris et qu’il avait claironné celles de Benito Mussolini et de sa conception latine de l’art comme transformateur social. La vieille Rome et le jeune christianisme, que le Quattrocento avait mariés, lui paraissaient constituer, vers 1930, un socle assez solide pour justifier la foi en un réalisme identitaire et universaliste à égalité. Je ne résume ici qu’à grands traits l’essai subtil et téméraire que vient de lui consacrer Yves Chevrefils Desbiolles, dont certains connaissent les travaux sur la presse d’art du premier XXe siècle. Nous voilà enfin armés pour comprendre l’homme et son parcours apparemment contradictoires. Car Waldemar-George, sous ses allures et vitupérations de prêtre réactionnaire, n’a pas taillé ses idées, et son obstination néo-humaniste, dans la soutane de Camille Mauclair et autres ténors de l’art aryanisé. Ils le lui rappelèrent sous l’Occupation…  Après la Libération, d’autres voix s’indignent, à gauche cette fois-ci. Quoi ! lui, le survivant, le Juif écarté du Paris des années sombres, comment peut-il soutenir Derain et Despiau, dénoncer le culte de l’informel et de l’inhumain avec des accents vichystes, et défendre Édouard Pignon et Augustin Rouart plutôt que le camarade Picasso ? C’était mal connaître son courage et son refus des lynchages hâtifs. Faisant de la « négation de l’homme » et de la barbarie de salon les fléaux majeurs de l’art moderne, Waldemar-George est passé de la religion communiste à la conversion catholique, et de Roger de La Fresnaye à Cobra, par fidélité à soi. Yves Chevrefils Desbiolles invoque, au contraire, la fameuse « haine de soi », clef trompeuse, me semble-t-il, de sa judéité, ni confessionnelle, ni communautariste : « Je ne cherche pas le Juif par-delà l’homme, écrivait-il en 1929. Je cherche l’homme par delà le Juif. » Il tint parole.

Stéphane Guégan

*Lydia Harambourg et Brigitte Humblot, Humblot (1907-1962), Somogy Éditions d’Art, 39€

*Jean-Christophe Stuccilli, Jean Martin (1911-1996). Peintre de la réalité, Somogy Éditions d’Art, 39€

rn_spengler_homme-et-technique-610x1024*Yves Chevrefils Desbiolles, Waldemar-George. Cinq portraits pour un siècle paradoxal. Essai et anthologie, Presses Universitaires de Rennes, 24€. Comme il est rappelé ici, Waldemar-George, au sortir de la guerre de 14, nourrit de Spengler et de Nietzsche sa vision pessimiste, c’est-à-dire lucide, d’un Occident en décadence et de la toute puissance des machines, génératrice d’une domination des hommes qui s’accomplirait sous couvert de la seule domination de la nature. Spengler publie L’Homme et la technique en 1931, peu de temps avant de dire son fait au nazisme (grosse différence avec Heidegger) et de tirer sa révérence. La lecture de Montaigne et Nietzsche l’avait vacciné contre l’euphorie progressiste et technocratique des modernes. Il observe avec le plus grand intérêt la naissance du sentiment écologique, le naufrage programmé du monde colonial et prédit ses conséquences à brève échéance. Que n’a-t-il parlé du retour (inversé) des guerres de religion, autre véhicule du loup prédateur ? (Oswald Spengler, L’Homme et la technique. Contribution à une philosophie de la vie, RN Éditions, 18,90€)

VIVE LES DICOS !

url
Soutine, Maternité, 1942. Coll. part.

Notre vision de l’art du premier XXe est encore lestée de lourds aprioris et de terribles oublis. Michel Charzat, dont la biographie de Derain est très attendue, le vérifiait, il y a peu,  dans son excellent Jeune peinture française 1910-1940 (Hazan, 2010). Même constat si l’on se tourne vers le dictionnaire que consacre Nadine Nieszawer aux artistes juifs de l’école de Paris, actifs donc entre la révolution fauve de 1905 et les débuts de la si mal nommée drôle de guerre… Nous les avons oubliés, pour beaucoup, ces hommes et ces femmes que recense son précieux volume. L’une des raisons de l’amnésie, Claude Lanzmann la rappelle en préface, ce fut la disparition de près de 40% d’entre eux, entre 1941 et 1944, à la suite de leur déportation. La mort va vite, disaient les romantiques, et la mémoire n’est pas moins prompte à se déliter. En dehors de Modigliani, Chagall, Lipchitz, Zadkine, Pascin, Kisling ou Marcoussis, un amateur respectable peine aujourd’hui à citer d’autres noms. Sait-on qui étaient ce Kikoïne et ce Kremègne, restés en France sous l’Occupation et épargnés par la shoah, sans lesquels pourtant le génie de Soutine, leur ami, se comprend moins?

url-1Il est des figures plus effacées encore parmi les 178 que retient ce dictionnaire du réveil. On pourrait même y ajouter quelques ombres perdues tant les limites de l’École de Paris sont floues. Si les notices varient en longueur et en acuité, sujettes qu’elles sont à l’état de la recherche, l’introduction aurait pu être plus nourrie. Les travaux de Jean-Louis Andral, Sophie Krebs, Romy Golan, Dominique Jarrassé et Yves Chevrefils Desbiolles nous ont rendus plus exigeants qu’à l’époque où le sujet restait prisonnier d’une détestable nostalgie, comme tout ce qui touchait aux «Montparnos» de l’entre-deux-guerres. Baptisée par Roger Allard, et non par André Warnod, à rebours de ce que laisse entendre Nadide Nieszawer, l’école de Paris se trouve rattrapée, dès 1923-1925, par les tensions dont elle n’est qu’en partie responsable. Critiques et artistes se déchirent alors sur l’existence d’un art proprement juif, idée défendue alors par les milieux israélites les plus réceptifs à la cause sioniste. Ils ne craignent pas d’invoquer la vérité de la race contre ceux qui en doutent. Kisling, refusant leur définition ethnique de l’art, partageait également les grandes réserves d’Adolphe Basler, Vauxcelles (né Louis Mayer) et Waldemar George, juifs comme lui, à l’égard des excès de cette Ecole de Paris et de ses prétentions à incarner à soi seule l’art français.

1415009760La ligne de partage passe donc à l’intérieur de la communauté israélite et donne du grain à moudre à ceux qui dénoncent déjà «l’art juif», tel Fritz René Vanderpyl, cette école «envahissante» qui ne serait que laideur, saleté, obscénité et «matière anti-française». Le futur auteur de L’Art sans patrie (Mercure de France, 1942) laisse déjà entendre combien les secousses de 1923-1925 vont peser sur les clivages de l’Occupation et les rendre beaucoup plus complexes qu’on ne le dit généralement par manichéisme. Le Dictionnaire de la critique d’art à Paris 1890-1969, né de la patience scrupuleuse de Claude Schvalberg et d’une cinquantaine de spécialistes, évoque quelques-uns des acteurs du débat. Alors que le judaïsme combatif de Gustave Kahn est bien analysé, il n’est pas fait mention des sarcasmes de Basler au sujet de «l’esprit exalté des nationalistes juifs». La notice relative à l’étonnant Waldemar George, au contraire, souligne avec justesse le paradoxe apparent de ce juif polonais qui chanta à la fois la judéité tragique de «l’instinctif» Soutine et (un temps) les vertus du fascisme italien. Au sujet de la presse de la collaboration, qui n’a pas été occultée ou caricaturée, on peut regretter que Rebatet n’ait pas sa place là où Jean-Marc Campagne et  Camille Mauclair (parfaite notice de Pierre Vaisse) ont la leur. Ce ne sont évidemment que d’infimes réserves, cet admirable instrument de travail est appelé à durer et nourrir plusieurs générations d’étudiants en histoire de l’art et en littérature. Longtemps la profession de critique, en effet, a été servie par nos meilleures plumes et l’ambition de faire coller les mots à l’image. La période couverte ici, entre le symbolisme et la fin du ministère Malraux, de Féneon et Apollinaire à  Georges Limbour  et  Jean Paulhan, ne déroge pas à cet ancien mariage de la plume et du pinceau. Ces années, par ailleurs, ont vu les meilleurs peintres, Matisse et Picabia comme Masson et Dubuffet, défendre directement leurs positions et leurs passions. Rien de cela n’échappe au dictionnaire de Schvalberg qui abonde en données bibliographiques et en annexes plus utiles les unes que les autres. Sa richesse inépuisable va jusqu’à introduire une information très poussée sur les galeries, l’édition d’art et même les principales collections à travers lesquelles se diffusa bien plus que les éternelles interrogations sur la modernité et ses disputes. Stéphane Guégan

*Nadine Nieszawer (dir.), Artistes juifs de l’école de Paris 1905-1939, Somogy-Editions d’art, 49€

*Claude Schvalberg, Dictionnaire de la critique d’art à Paris 1890-1969, préface de Jean-Paul Bouillon, Presses Universitaires de Rennes, 39€

*Sabrina Dubbeld (dir.), Juana Muller (1911-1952). Destin d’une femme sculpteur, Somogy, 29€

url-2Très dynamique sous l’Occupation, à Lyon comme à Paris, le groupe Témoignage plaidait l’alliance de l’art moderne et d’une spiritualité renouvelée, reconquise sur le matérialisme moderne, et appelait à la revalorisation des vertus de l’artisanat traditionnel, seul rempart au quotidien déshumanisé. S’il n’était né en 1936, nos censeurs actuels y dénonceraient illico la main agissante de Vichy… On sait, ou plutôt on admet mieux aujourd’hui les liens qui unissent le Front populaire à certains aspects du programme de la révolution nationale. Aucune raison, du reste, ne permet de dire que les artistes de ce collectif encore peu connu partageaient les mêmes options politiques : Jean Bertholle, auquel le musée de Dijon a rendu un bel hommage récemment, Gleizes, les sculpteurs Etienne-Martin et Stahly exposaient donc aux côtés de Jean Le Moal, personnalité intéressante, homme de gauche, resté fidèle à lui-même après avoir rejoint La Jeune France au lendemain de la débâcle. Son épouse, Juana Muller, n’était qu’un nom, elle redevient une artiste à part entière grâce à la présente publication. Cette jolie Chilienne, débarquée en France peu de temps avant l’Exposition de 1937, fut tour à tour la disciple de Zadkine et de Brancusi qui la chérirent tous deux. Mais il serait peu courtois et malvenu de la réduire à cette double tutelle. Son rare corpus respire le goût des matières douces à la main, pierre et bois, et des formes massives, élémentaires, investies, drôles parfois, mais toujours « fermes sur leurs bases », disait Henri-Pierre Roché. Une belle redécouverte. SG