Svevo entre masque et manque

Raconter la vie d’Italo Svevo, qui fuit le sensationnel et ne se livra guère, n’était pas une mince affaire. Plus d’un biographe, assez téméraire pour tenter sa chance, aurait vite abandonné en cours de route. Maurizio Serra, à qui les sphinx littéraires ne font pas peur, s’est accroché au néant romanesque que constitue l’existence du bourgeois de Trieste. Il s’y est même cramponné comme à la seule réalité de ce destin désinvesti, à la clef de cet homme qui goûta, vaille que vaille, le bonheur des époux sages et même des gendres humiliés. Aux satisfactions du confort matériel que lui apportèrent un beau mariage et un emploi stable dans l’usine de sa belle-famille, à la soupape des voyages d’affaire et de rares aventures mal éclaircies, Svevo greffa donc le refuge de ses beaux livres sans lecteurs, publiés à compte d’auteur, et qu’il signa d’un pseudonyme. Il ne semble pas qu’il ait beaucoup souffert de cette apparente dichotomie. Sa correspondance nous épargne les faux déchirements de celle de Flaubert, vomissant à toute occasion les petitesses de la vie normale afin de mieux héroïser la pureté d’une écriture arrachée au vide. L’attitude courante des romanciers en dit long sur la philosophie de leurs livres. Serra insiste, à différentes reprises, sur ce qui distingue Svevo, morale et style, des deux options entre lesquelles se rangent alors ses confrères italiens, le surhomme d’annunzien et le névrotique freudien.

L’alternative du dominant et du dominé est trop simple pour ce lecteur précoce de Schopenhauer, qui a choisi de ne pas céder à un pessimisme de salon. À l’instar du protagoniste de La Conscience de Zeno, roman unique qui enchanta ses amis Valery Larbaud et Joyce, Svevo préfère les postures duelles, l’indéterminé et les questions sans réponses. L’hésitation, le doute et l’inconnu(e) plutôt que les situations figées. Au cœur de son flou psychologique, il ne loge pas la mauvaise conscience des antihéros flaubertiens, ni la nostalgie entêtante des figures proustiennes. Le peu qu’on sache de sa vie, et que Serra nous fait partager avec l’humour de son modèle, le distingue des manchots accomplis, incapables d’opinions et de coups de tête. La lecture de ce livre riche en digressions et notes subtiles nous en apprend beaucoup sur la culture familiale et l’évolution sociale de l’écrivain, nourries à la fois par l’héritage juif d’Europe centrale et l’humanisme laïc dans lequel il se forma jeune. Autant se faire une raison quant à son indifférence identitaire. Svevo se convertit au catholicisme pour épouser sa cousine mais fit savoir qu’il ne souhaitait «ni rabbins ni prêtres» à ses obsèques. Face aux inquisiteurs soupçonneux, Serra ne cherche pas à accréditer les thèses d’un antisémitisme dont Svevo aurait craint le durcissement ou adoubé les thèses. Il n’entend pas plus en faire un champion de l’irrédentisme triestin et de la cause italienne pendant la guerre de 14. Sans doute le cosmopolitisme de sa ville lui convenait-il mieux que les divisions qui naîtraient fatalement de la chute de l’Empire des Habsbourg.

De cet effondrement, fruit pourri de la Conférence de Paris, Stefan Zweig a fait l’épicentre de son œuvre ultime, laquelle se compose de livres achevés autant que de textes de conférences et de manuscrits abandonnés à leur destin aléatoire. Son suicide, au Brésil, en 1942 mit un terme brutal au nomadisme imposé par Hitler à ce juif viennois, si fier d’avoir illustré le génie de sa ville natale avant de la quitter pour Londres et les Amériques. Sept ans après sa disparition tragique, les éditions Victor Attinger firent paraître un volume de mélanges sous un titre zweiguien. Repris par Bartillat et précédé d’une ferme préface de Jacques Le Rider, Derniers messages nous atteint aujourd’hui comme une voix de l’autre monde, celui dont l’écrivain entretint la flamme chez ses auditeurs et ses lecteurs. Le sort de la grande culture européenne pouvait raisonnablement les inquiéter… Ces pages pleines d’angoisse et de nostalgie sont aussi portées par l’esprit de résistance dont Zweig était devenu le symbole avec son ami Romain Rolland et quelques irréductibles. À l’opposé des dadaïstes, dont il a nécessairement eu vent,  – ces jeunes gens faisaient tellement de bruit! – l’émule de Nietzsche ne tenait pas la haute culture cosmopolite et polyglotte, qu’il incarnait mieux que quiconque, pour responsable des guerres «bourgeoises». Aussi mettra-t-il toute son énergie, dans les années 1930, à défendre l’héritage de Vienne, fondée par les Romains, forte du souvenir des Pensées de Marc-Aurèle, et prête à rayonner de tout l’éclat des soleils momentanément éclipsés. Nul spleen dans ses Derniers messages. Stéphane Guégan

*Maurizio Serra, Italo Svevo ou l’Antivie, Grasset, 22€

*Stefan Zweig, Derniers messages, Bartillat, 21€

Haro sur le Grand Siècle

Marc Fumaroli n’a pas son pareil pour secouer les certitudes de l’histoire culturelle et rafraîchir notre vision de ce que l’on appelait encore, avant la réforme des programmes scolaires, l’âge classique. Son inutilité semble aujourd’hui une évidence à la plupart des enseignants. Au lieu de s’en attrister une fois de plus, on notera que le mépris des vieilles humanités, poussé à ce degré d’intolérance, rappelle les débats qui avaient agité le monde savant sous Louis XIV et Louis XV, et auxquels nous ramène avec science et humour le dernier ouvrage de Fumaroli. Les trois préfaces qu’il agrège, livres en soi, en forment un quatrième dont l’interrogation principale touche à l’exercice même de la littérature et des arts sous les derniers Bourbons de droit divin. Qu’en est-il en effet de «l’indépendance libérale d’un Montaigne» quand l’absolutisme monarchique exerce sur ses sujets une autorité plus implacable que le rejet janséniste du libre arbitre? Le Sablier renversé, beau titre, qui fait songer à Gautier et Baudelaire, se situe volontairement à la croisée de la réflexion politique, de l’anthropologie chrétienne et de la guerre du goût. La querelle des anciens et des modernes, déclenchée par Perrault en 1687 sous un déluge de flagornerie courtisane, et entretenue tout au long du XVIIIe siècle par l’anticomanie ambiante, ne résume qu’en apparence le propos de Fumaroli. La vraie question qu’il pose, si actuelle, recoupe davantage l’équilibre des pouvoirs et des devoirs dans la société civile.

On ne pouvait pas mieux l’aborder qu’en partant du génial Gracián. L’Homme de cour est le titre fallacieux sous lequel parut, dans une traduction flottante, le grand livre épigrammatique du jésuite espagnol. Autour du roi soleil, les représentants de l’ordre ignacien jouissent alors d’une faveur certaine. C’est qu’ils ont poli leurs griffes avec le même opportunisme qu’Amelot le texte de Gracián, toilettage qui lui valut de devenir un best-seller et un bréviaire de stratégie laïque jusqu’à Guy Debord. Pourtant, L’Art de la prudence, si l’on revient au titre originel, ne prêche aucunement la diabolisation du collectif ni le sacrifice de sa dignité aux «ambiguïtés du monde temporel» et aux ajustements qu’elles imposent. On conçoit qu’une telle discipline, nourrie de Sénèque, ait pu susciter l’enthousiasme de certains penseurs, Bayle entre autres, irrités par l’abaissement des écrivains pensionnés par le roi. Au titre des contre-pouvoirs, qui inaugurent les Lumières, Fumaroli place aussi très haut la société lettrée des salons, souvent féminins, dont la liberté d’esprit et de corps fait le bonheur des Historiettes de Tallemant des Réaux. Leur rôle, après la Régence et la crise de la culture rocaille, sera d’autant plus crucial que le gouvernement royal, courant après le prestige perdu de Louis XIV, entendra ramener les arts dans l’orbite du « grand goût » et de la morale en acte. Mais ce dressage « romain » n’épuise pas la richesse du XVIIIe siècle, comme Fumaroli le souligne, en conclusion, avec soulagement.

Il fut un temps où l’on n’écrivait guère par vocation sacrée ni obsession d’être publié. Écrire revenait à parler, à converser autrement, librement, à prolonger sa vie plus qu’à la grimer ou la flatter, sans égards pour les bienséances et la censure qu’imposait la chose imprimée. Pour s’être plus que d’autres méfié des servitudes et des risques du livre, Tallemant des Réaux (1619-1682) fut un auteur tardif. On parle bien de bombe à retardement… Il n’a rejoint le cercle des classiques confirmés, ou fréquentables, qu’en 1960, grâce aux bons soins d’Antoine Adam, sourd aux préventions esthétiques et morales qui s’étaient accumulées sur le manuscrit des Historiettes. Cet éminent professeur de la vieille Sorbonne, bon connaisseur du Fracasse de Gautier, cédait volontiers au magnétisme de la littérature Louis XIII. Verdeur de vue et style brutal, souci du détail et mépris de la composition, réalisme en un mot, Tallemant préfère regarder de près que juger de haut. Comme il se fiche de bien écrire, il excelle à brosser son époque telle qu’il l’a vécue. D’autres, dès avant Voltaire, peindront le Grand siècle avec les couleurs guindées d’un mythe toujours vivace. Le témoignage de Tallemant en sape par avance les fondations, la rhétorique, l’hypocrisie, la veulerie ancillaire et la fausse majesté. Dans son admirable préface, vrai morceau de littérature libertine, au sens que le premier XVIIe donnait à ce mot, Michel Jeanneret examine une à une les audaces de cette chronique déniaisée d’un temps qu’on découvre moins corseté, et moins fermé au mouvement brownien des sociétés modernes. Parce qu’elles en recueillent l’écume, récits, intrigues et confessions intimes, les Historiettes épousent le parti et la verve des élites lettrées où le talent l’emportait sur la naissance, le fait et l’effet sur les cachoteries assommantes. Mme de Rambouillet, Mme de Scudéry et Ninon de Lenclos furent les muses d’une fronde des esprits affranchis et des mœurs déliées. Imagine-t-on aujourd’hui une plume capable de s’amuser des plus hauts personnages de l’État comme Tallemant et ses amies le faisaient d’Henri IV, de Richelieu et de Louis XIII ? Verbe et parole découvrent les joies de l’escrime. C’est l’autre cour, celle qui mène à Rétif, aux romantiques et aux Hussards. Nimier assouplissait ses épées en lisant le cardinal de Retz, l’ami de Tallemant… Il fut enterré, belle sortie, non loin de Molière qu’il tenait pour le génie de son siècle. Stéphane Guégan

*Marc Fumaroli, Le Sablier renversé. Des Modernes aux Anciens, Gallimard, collection Tel, 22€

*Tallemant des Réaux, Historiettes, choix et présentation de Michel Jeanneret, Gallimard, Folio classique, 12,50€.

Une vie de rêve ?

Pour quelqu’un qui s’est tant reproché son impuissance à écrire et sa paresse incurable, Thadée Klossowski de Rola tient plutôt bien sa plume. Elégance, constance, aucune suffisance, autant de vertus dont il eût été criminel de priver le public. Ce journal retrouvé des années 1965-1977, avec des trous et des entailles qui s’expliquent au fil des pages, fuit la complaisance et les trémolos de l’écriture intime. Le stylo de Thadée Klossowski ne bave pas. On ne joue pas les Musset quand on est si bien né. Sa douleur à rester sec sur la page blanche sonne juste, de même que son émerveillement à peine contrit devant ceux qui ont triomphé du livre impossible. Larbaud, Proust et Rilke, un ami de sa grand-mère, lui font les gros yeux. Alors ce bouquin, c’est pour quand ? Grand frère affectueux, Maurice Blanchot, que Rola a raison de préférer au gauchisme ambiant, lui conseille de ne pas abuser des caprices de Joubert, cet écrivain sans livre. On le voit, on l’entend surtout, notre diariste choisit bien ses lectures. A-t-il aussi bien choisi ses amis ? Car cette Vie rêvée, c’est une vie réelle, traversée de rêves. Par définition, certains ne se réalisent pas. Mais c’est leur rôle de ne nous faire croire le contraire. Car les aspirations littéraires du jeune homme ne freinent guère ses ardeurs.

L’existence est là, il faut la croquer avant qu’elle ne file. Du libertin, le beau Thadée a le physique plus que le foie, il en possède surtout le vocabulaire, le verbe bref, il dit piner quand il n’y pas lieu d’en dire plus. Les antécédents, il est vrai, sont chargés. Fils cadet de Balthus, neveu de Pierre Klossowski, voilà qu’on le jette dans les papiers de Georges Bataille à titre de baptême parisien. L’édition des Œuvres complètes du maître, disparu en 1962, entre en chantier au moment où Vie rêvée débute. Le premier volume paraîtra en 1970 avec une préface de Michel Foucault, qui canonise à jamais le « retour à Bataille ». Évidemment, Thadée va approcher celui qui fut l’un des maîtres à penser de l’après-68. Foucault est l’une des étoiles, pas nécessairement la plus présente, de sa constellation. C’est qu’elle se confond avec le cénacle accidenté et mêlé des proches d’Yves Saint-Laurent. Si Bataille meurt en 1962, le jeune couturier renait cette année-là. La puissance du soleil, pensait Louis XIV, se vérifie à sa force d’attraction et à son feu roulant. Oui, la vie était belle autour d’«Yves et Pierre», pour le dire comme Thadée Klossowski, belle parce que destructrice, dangereuse, ondoyante. Toujours sans le sou, le jeune homme flotte au gré des aventures, des boîtes, des bars, des villes et d’un monde que l’avion rend plus perméable à l’imprévu et à l’instant. Certes il n’y a pas que des stars dans ce cercle d’amis abonnés à la vitesse. Pour un Brando et un Warhol, croqués en peintre ingresque, on croise aussi pas mal de figures plus modestes, qui n’avaient à offrir que leur fièvre ou leur disponibilité déchirantes. Loulou de la Falaise fut l’un de ces papillons de nuit obsédés de lumière interdite. Thadée l’a aimée aussi pour ça. Les rêves sont faits de ça. Stéphane Guégan

*Thadée Klossowski de Rola, Vie rêvée, Grasset, 22 €.

À Debord toute !

Le sport favori des romantiques de 1830 consistait à vitupérer contre le bourgeois, la vie étroite, les filles inaccessibles et le règne de la marchandise. La publicité avait déjà envahi les journaux et le monde du spectacle attirait à lui la société en son entier, riches et pauvres. De temps en temps, ces derniers protestaient contre leur condition, dressaient des barricades et se faisaient tuer. Il y avait même quelques poètes et quelques peintres pour faire le coup de feu à leurs côtés. Rien donc n’empêche de penser que le romantisme et ses cénacles frondeurs furent le moule des séditions bourgeoises, qui vinrent après lui, jusqu’aux virulences du surréalisme et des situationnistes. Chaque génération a droit à son chahut. C’est, au fond, très sain, vaguement efficace en politique et parfois plus riche en dividendes artistiques. Concernant Debord et sa bande, peu nombreuse, à bien compter, les vrais créateurs n’étaient pas légion. Les films du maître, s’ils annoncent la vogue encore très actuelle du détournement et confirment une fascination bien naturelle pour les pin-up, témoignent surtout d’un goût très sûr en matière cinéphilique. Nicholas Ray et Les Enfants du Paradis renvoyaient à un culte déjà bien établi. Le petit livre noir qu’Actes Sud consacre au sujet vaut surtout par les sources visuelles de Debord qu’il documente avec soin.

Se mettre en devoir de déniaiser le commun des mortels, de l’arracher au spectaculaire généralisé dont il est devenu la victime insoucieuse, le protéger du poulet aux hormones comme du sourire de Mao, justifiait-il qu’on substituât «au bonheur de la consommation […] le désastre et l’insatisfaction» ? Pas sûr… L’art de déplaire, semble-t-il, plaisait à Debord. Il en datait l’acmé en 1952. Or cette date, si elle vibre d’un éclat particulier dans la biographie de notre grincheux incurable, a valeur d’époque. Plus qu’aux déterminismes familiaux, plus qu’à sa croisade contre un «milieu asservi aux contraintes sociales de représentation», Debord nous semble surtout obéir au climat effervescent de l’après-guerre, qui fait le lit d’un renouveau dadaïste et de l’abstraction lyrique dans les arts plastiques. Or, comme y insistent l’exposition de la BNF et son catalogue, l’auteur de La Société du spectacle était lié au monde des galeries, d’une rive l’autre, par inclination et alliance. En 1952, un homme résumait pour lui la nouvelle peinture, c’était Michel Tapié, petit neveu de Toulouse-Lautrec, complice de Dubuffet et de Georges Mathieu, introducteur de Pollock en France. Le seul vrai créateur qui ait côtoyé Debord, nul hasard, ce fut Asger Jorn, un des sauvages barbouilleurs du groupe Cobra. Certes il en fallait plus pour détruire le vieux monde, qui ne déteste pas qu’on lui tire les oreilles de temps en temps. Laissons aux derniers debordiens le ridicule de leur nihilisme inutile et penchons-nous, à la BNF, sur les archives du maître, entrées à grands frais dans les collections nationales. On n’a pas fini d’en éplucher les trésors de toutes sortes et les éclairages cruciaux qu’ils jettent sur les belles années qui enveloppèrent mai 68 et sa révolution des cœurs. Stéphane Guégan

*Fabien Danesi, Fabrice Flahutez et Emmanuel Guy, La Fabrique du cinéma de Guy Debord, Actes Sud, 29€.

*Laurence Le Bras et Emmanuel Guy (dir.), Guy Debord. Un art de la guerre, BNF/Gallimard, 39€.

La horde phallique

Les années 1980, aux USA surtout, auront vu triompher le jeunisme et l’humanitarisme, deux sources inépuisables de l’imagerie angélique. Côté cinéma américain, c’est le tunnel. La New wave, le hip-hop et la house music remplacent alors le punk sur la scène new-yorkaise… Saisie par une frénésie néo-pop ou néo-primitiviste, quand ce n’est pas le cocktail des deux, la jeune peinture étale sa haine du mauvais blanc, son rejet de toute autorité et son dégoût du nucléaire, son mépris pour Reagan et son horreur de l’argent sale, avant de passer aux affaires, of course. Plus encore que son ami Basquiat et que la flopée d’obscurs tâcherons emportés par la vague, Keith Haring incarne ce moment binaire et s’en fait l’ambassadeur, de Paris à Tokyo, à la faveur d’une transparence idéogrammatique aussi efficace que son carnet d’adresses. Une peinture en érection permanente, qui fait du phallus triomphant son signe identitaire. Signe ? Rien de plus volontairement «plat» que sa peinture. Nulle épaisseur, des formes cernées façon Fernand Léger, des messages ciselés, entre agression drôle et impact maximum. Bref, l’esprit BD hérité de son père, qui n’avait rien d’un castrateur.

Dès les premières salles de cette passionnante rétrospective, vous balancez entre l’agacement et la curiosité. Commençons par l’agacement. Formé à la sémiotique, admirateur des Truisms de Jenny Holzer et du cut-up cher à Burroughs, le chevalier des causes sociétales n’abuse pas de l’esprit de finesse. Du reste, son passionnant Journal contient quelques preuves accablantes de sa philanthropie blessée ou de la haine de soi, du blanc en soi, qu’il affecte. On y apprend d’abord que le jeune homme fut transporté de bonheur durant neuf heures, en mai 1977, à Disneyland. Le 14 octobre 1978, à propos de l’éthique du métier : «Le public a besoin d’art et il est de la responsabilité de celui qui se proclame “artiste” de comprendre que le public a besoin de l’art, et de ne pas faire de l’art bourgeois pour les privilégiés en ignorant les masses. […] L’art peut avoir une influence positive sur une société d’individus.» Plus loin, et plus inquiétant : «Le médium est l’instrument du message.» Cet instrument fait rêver. Il y a mieux, très Foucault : «La plupart du mal sur terre est fait au nom du bien (au nom de la religion, d’un prophète factice, d’artistes débiles, d’hommes politiques, de businessmen). Le concept entier de business n’est qu’un synonyme de contrôle. Le contrôle de la pensée, du corps et de l’esprit.» Or nous sommes alors en 1987 et Keith Haring vient d’ouvrir le fameux Pop Shop dans Soho. Si ligne il y a, elle passe entre l’art et le fric, que le révolté  franchit en prenant le risque de flétrir son image. Mais Warhol, son surmoi, pousse à la roue. Ce sont les années du Concorde et du Ritz en baskets. Sur cette dérive, on lira le catalogue de l’exposition Pop Life (Tate, 2009), radical. Alors que reste-t-il de cette peinture ? Son horror vacui, son détournement des poncifs modernistes et l’énergie même de sa petite entreprise. Une vibration plus qu’un frisson. Stéphane Guégan

Keith Haring, the Political Line, Paris Musées, 320p., 34€.

– Keith Haring, Journal, Paris, Flammarion, 2012, 424p., 26€

Pop Life: Art in a Material World, Tate Publishing, 2009

Fantômes de quoi, de qui ?

Concernant le ou plutôt les génocides arméniens, la Turquie ne veut rien entendre. Quant au reste du monde… Après les massacres de 1894-1896, contre une partie de leur camp (les Arméniens n’étaient-ils pas d’affreux capitalistes ?), Péguy et Jaurès eurent beau dénoncer le nettoyage ethnique et les spoliations, on préféra ne pas trop froisser le pouvoir ottoman. Par la suite, sous l’effet d’une lecture radicale de la révolution française, les partisans d’un nationalisme intégral devaient réclamer une disparition complète des populations chrétiennes du sol sacré. Il fallut des observateurs anglo-saxons pour s’émouvoir du sort des populations persécutées, voire saignées à mort. Aujourd’hui le contexte religieux surchauffé rend plus douteuse la reconnaissance des faits, et l’émergence d’une vision élargie du problème. Récemment encore on a tué à Istanbul un intellectuel porteur d’une parole autre que le discours officiel, récemment encore la France a été le théâtre d’affrontement sur la nécessité ou pas d’étendre la loi Gayssot au cas arménien. Une belle pagaille, beaucoup de non-dit. Mais nier l’évidence, c’est aussi nier une réalité turque, nier les traces qu’ont laissées là-bas les événements, les déportations et la grande boucherie de 1915 en particulier. Sauf à la cantonner au culte des débris d’un passé innocent, l’archéologie peut aussi se pencher sur d’autres vestiges, destins oubliés, mémoires enfouies et silences brisés.

L’enquête de Laure Marchand et Guillaume Perrier, respectivement journalistes au Figaro et au Monde, a cela d’admirable qu’elle refuse le langage de l’acrimonie vengeresse et préfère le terrain au ressassement victimaire. Leur livre alerte donne envie immédiatement de les suivre sur les routes de « l’Arménie historique », très loin de ses frontières actuelles… Dans ces villes et villages où les Arméniens furent nombreux et souvent prospères – la jalousie, nous apprend la Bible, est le levain éternel de la violence des hommes –, ils ont poussé les témoins à parler, traqué le moindre fantôme, déniché des restes d’églises ou de four à pain, le souvenir des déportés ou des convertis de force. Ce long travail d’exhumation montre notamment que la logique purificatrice ne s’est pas abattue de même manière sur toutes ses victimes. Le livre enregistre ainsi le phénomène récent de ces femmes et de ces hommes, turcs en apparence et parfaitement intégrés, qui révèlent leurs origines arméniennes et, à l’occasion, se reconvertissent. Il s’agit la plupart du temps d’enfants, confiés ou confisqués, de parents morts ou déportés. Certes, et ce livre ne manque pas de le rappeler, les Turcs ne se sont pas tous conduits en fanatiques sanguinaires. Il est même des régions, comme celle du Dersim, où les structures tribales ont longtemps résisté aux « politiques d’assimilation de la république turque ». Mais ce qui frappe le plus dans ces pages fouillées et émouvantes, c’est le sentiment d’une cohabitation possible des communautés, même si le mot est sans doute trop fort pour désigner ces Arméniens, minoritaires et d’autant plus courageux, qui vivent en Turquie. Il faut croire que leur situation leur semble propre encore à changer, comme Taner Akçam en fait le vœu dans sa préface : «Laure Marchand et Guillaume Perrier partent en quête d’une existence réduite à l’inexistence. Nous présentant un miroir, ils nous montrent les traces de ce qui n’existe plus et nous rappellent que, tant que nous [serons] […] prisonniers de nos hallucinations et de nos rêves, nous ne pourrons trouver la paix et le calme.» Stéphane Guégan

*Laure Marchand, Guillaume Perrier, La Turquie et le fantôme arménien, préface de Taner Akçam, Actes Sud / Solin, 2013, 23€

Flaubert l’énorme !

Côté mots, il n’y avait guère moins conciliant. Écrire le français, avoir du style, oublier sa petite personne et ses petites misères, se faire «énorme» par la plume et l’encre la plus noire, c’était tuer le bourgeois en soi et rire des «bassesses» qui accablent l’âge démocratique. Contrairement à ce que l’on répète, les romantiques de 1830, et Flaubert se réclamait d’eux, ont moins haï la sainte égalité républicaine que ses effets d’éteignoir et sa noblesse sans cesse bafouée. L’Éducation sentimentale se comprend depuis Sade, lecture constante de Flaubert et source d’éternelles vérités sur le sexe, la société et le «principe de délicatesse». Gustave en bombardait les frères Goncourt, toujours bon public quand il s’agissait de vomir une époque sans cachet. Il est certes plus facile de jouer les Don Quichotte en brûlant ses rentes. Sa croisade n’en reste pas moins admirable, pourvu qu’on la préserve des lectures freudo-marxistes héritées de Sartre. Michel Winock démontre combien il a raté Flaubert dans son Idiot de la famille, indigeste logorrhée qui n’a de réjouissant que sa composante autobiographique. Quand on décrit la vie d’un écrivain, il faut s’oublier davantage. Mais cette condition était-elle à la portée du flic de la conscience bourgeoise ?

L’indifférence de Flaubert aux tares et aux crimes de sa classe ne pouvait qu’en être le symptôme le plus criant… Michel Winock, mieux inspiré, n’enferme pas Flaubert dans les frustrations d’un cadet de famille et les contradictions d’un affameur du peuple. Sa définition du bonheur, celle que l’écrivain confie à Louise Colet en août 1853, dessine une ambivalence assumée : «vivre en bourgeois et penser en demi-dieu». Avec Tocqueville qu’il a lu, Flaubert est l’un des rares penseurs conséquents de l’«homo democraticus» toujours prêt à faire nombre. Quand Caroline, sa nièce chérie, fut en âge de se marier, il la laissa devant une question ouverte : «La vie humaine se nourrit d’autre chose que d’idées politiques et de sentiments exaltés. Mais si d’autre part l’existence bourgeoise vous fait crever d’ennui, à quoi se résoudre?» On tire aisément une figure de mélancolique incurable de la correspondance de Flaubert. C’est parce qu’on la lit trop vite, de même qu’on néglige le témoignage de ceux qui l’ont vu s’ébrouer après le succès fracassant de Madame Bovary, des frères Goncourt et Gautier à Baudelaire et Banville. Sans donner à l’entourage du viking aux yeux bleus l’importance qu’on pouvait attendre d’une nouvelle biographie, ni faire revivre complètement les débats qui entourèrent l’émergence du réalisme ou du naturalisme, Michel Winock n’assigne pas son grand homme au gueuloir de Croisset et au culte de l’art pur. De son milieu familial, qui n’avait rien de castrateur, à ses multiples histoires d’amour, de sa Normandie natale, qui n’avait rien d’un trou, à l’Orient de toutes les licences, on le voit se mêler au siècle sans s’y fondre. Sa haine de tout autoritarisme, qui s’amollit un peu sous les caresses de la princesse Mathilde, comme son dégoût de la littérature positive sont communs au jeune homme hugolien et au maître du roman neutre, faussement impersonnel. Flaubert est un tout, énorme. Stéphane Guégan

*Michel Winock, Flaubert, Paris, Gallimard, 2013, 25€.

Picasso, vous savez…

8 avril 1973, il y a 40 ans à cette minute précise, mort de Picasso. Personne ne pouvait y croire, nul ne voulait y croire. Il occupait la scène, de sa présence écrasante, depuis si longtemps. C’était comme voir mourir le XXe siècle trop tôt. Sa disparition surprit d’autant plus que Pablo mourait debout, en lion, après avoir secoué la vieille crinière gothique de la chapelle du palais des Papes. Les plus jeunes ont sans doute oublié le vacarme provoqué par ses dernières œuvres en mai 1970, explosion incontrôlable de toreros outrageusement enfantins, d’Arlequins farcesques et de nus sexués ad libitum. On aurait dit que l’Eros picassien déchirait son lit éternel, débordait, emportait tout, le sujet et les formes dans sa folie. Sénile, dira la vieille garde. Juvénile, répondront les aficionados. L’Humanité, le 8 mai 1970, titre «Pablo Picasso, cet indomptable». Jeannine Warnod, côté Figaro, parle d’«action-painting» sans confondre frénésie et hasard. Picasso voulait-il en découdre avec les Américains et l’idée que la modernité était devenue leur domaine réservé en trente ans ? Sans doute. À quoi, du reste, comparer cette lave que la chapelle d’Avignon ne pouvait contenir ? De Kooning, version Woman, répondait Werner Spies récemment. Juste. À qui d’autre ? Au seuil des années 1970, seuls quelques Allemands, Baselitz en tête, ont pris la mesure du dernier Picasso, l’ont pris au sérieux, et rêvent de hisser la peinture menacée à ce point d’incandescence batailleuse.

Un an plus tard, et afin de tromper la mort une fois de plus, Picasso fait don de 57 dessins au musée Réattu ; ils sont encore visibles pour quelques jours au Graphik Museum de Münster. À cette occasion, les éditions Actes Sud remettent en circulation, revu et augmenté, le bel ouvrage que leur a consacré Michèle Moutashar, directrice du musée arlésien. Derrière son élégante couverture noire, ce qui vous attend étouffe la moindre note funèbre. Picasso, au contraire, laisse s’ébattre sa pléiade favorite d’Arlequins lubriques, de Mousquetaires Louis XIII – il venait de relire le roman de Dumas –, et de femmes fortes à la pilosité débordante. Si l’inspiration ne reconnaît aucune limite et aucune pudeur, l’économie des moyens reste admirable sous la truculence du trait et la manière de coloriage du sale gamin. Van Gogh, l’Arlésien, et Rembrandt, le grand frère du Nord, y traînent, l’un sa barbe bohème et son regard triste, l’autre sa bonhomie baroque. Mais l’inventaire intime serait incomplet si le bleu des années 1901-1904 ne venait frapper à la porte de ce château du souvenir. Un château dont chaque portrait de famille se voit « en plan serré », dans l’intense dialogue des regards que Picasso aime entre tout. Souvent millésimés avec une extrême précision, ferraillant avec le temps qui court, ces dessins s’échelonnent entre le 31 décembre 1970 – calendrier éloquent – et le 4 février 1971. Leur apparente vitesse ou facilité d’exécution rappelle les illusions du dessin automatique, que Picasso a moins pratiqué qu’un Masson, son voisin dans le Sud.

D’un bilan l’autre. Passons à l’intrigante exposition du Kunstmuseum de Bâle, dont le titre prometteur ne réserve aucune désillusion. Il est donc vrai que les collections bâloises peuvent raisonnablement s’enorgueillir de chefs-d’œuvre du peintre. Ce n’est que justice. Les musées suisses au cours des années 1930 se sont montrés d’une rare audace à son endroit. L’événement le plus symbolique reste la rétrospective organisée par le Kunsthaus de Zurich fin 1932, alors que la crise affecte lourdement les valeurs sûres du marché de l’art. Et Picasso en est une. Bâle va très vite occuper un rôle de premier plan dans ce processus, qui se double de l’intérêt que lui témoignaient les meilleurs collectionneurs depuis les années 1920. Raoul La Roche, dont le nom est indissociable du Kunstmuseum de Bâle, accumula les toiles cubistes entre 1921 et 1928 ; en pleine guerre de 14, l’entrepreneur Rudolf Staechelin étoffa ses murs des Deux frères, sommet de la période rose, avant d’acquérir, auprès de Paul Rosenberg, une autre perle, l’Arlequin assis de 1923. La même année, son ami Im Obersteg, achetait au marchand parisien son propre Arlequin. Dans le catalogue de l’exposition, Anita Haldemann et Nina Zimmer ont mille autres anecdotes et informations à nous raconter. À l’évidence, à partir du milieu des années 1950, alors que l’œuvre de Picasso prenait à nouveau un tour déconcertant, Ernst Beyeler donna un second souffle à cette passion bâloise. Deux des tableaux essentiels de l’exposition viennent de la fondation qui porte son nom, Chat et homard, variation hallucinée sur La Raie de Chardin, et Le Nu couché jouant avec un chat, clin d’œil décomplexé à Olympia. Oui, The Picassos are here, comme le dit l’affiche de Bâle !

On aurait tort de sourire des résistances que suscita le dernier Picasso. Elles furent aussi le fait des plus éminents esprits du siècle passé, comme le rappelle l’ambitieuse synthèse de Serge Linarès sur les écrivains qui contribuèrent largement à façonner la statue du commandeur. Il est heureux qu’un éditeur, Citadelles en l’occurrence, ait confié à un spécialiste de Cocteau, éditeur de La Pléiade, la tâche de documenter et d’éclairer pareil sujet. Pour le dire d’un mot, Picasso fut aux écrivains de son temps ce que seul Manet, au XIXe siècle, fut aux siens. Linarès, dès son introduction, extrait cette phrase du livre que Gertrude Stein, consacrait en 1938 au peintre qu’elle avait commencé à collectionner trente ans plus tôt : «Ses amis, il les choisit bien plus parmi les écrivains que parmi les peintres.» Les écrivains français, aurait-elle pu préciser si ses origines américaines n’avaient pas vaincu ici sa passion pour leur pays d’adoption. Car Picasso, Cocteau avait raison d’y insister, fût-ce dans le contexte de la guerre de 14, s’est voulu français dès l’opération de séduction qu’il mit en place en arrivant à Paris. À cette époque, son poète, c’est Max Jacob. Pouvait-on faire meilleur choix ? Devant les toiles bleues les plus dépressives, lire du Vigny, qu’ils aimaient tous eux, a du sens. Dès 1904, Apollinaire et Charles Morice entrent en scène, forment une scène.

Linarès y reconnaît «un fait de société» récurrent depuis le romantisme, «la constitution d’une collectivité artistique mêlant les artisans du verbe et de l’image». D’où le ballet incessant des écrivains et poètes autour de Picasso, au moins jusqu’à la fin des années 1960. À tous ce livre fait une place en dissociant, non sans mal, les purs créateurs des plumes gagnées à la critique d’art professionnelle, de Salmon et Reverdy à Aragon et Cocteau, en passant par Breton, Prévert, Michel Leiris, René Char, Ponge et Malraux, qui n’aura pas été «l’ami magnifique», bien que tout l’y destinait. Quand on feuillette la monographie de Raynal, publiée en 1922 avec un luxe d’images qui en fait le premier livre d’importance, on regrette que les autres témoins privilégiés de la vie de Picasso n’aient pas aussi bien décrit sa bibliothèque. Maurice Raynal s’amuse indéniablement à informer son lecteur que l’inventeur du cubisme lit aussi bien Rimbaud et Mallarmé que Diderot, Rétif de la Bretonne et les classiques du libertinage, qu’il faut savoir sentir derrière Les Demoiselles d’Avignon. Après avoir rappelé l’impact des lettres sur la production du peintre, mais sans insister assez sur la poétique des papiers collés si bien décortiquée par Rosalind Krauss,  l’ouvrage de Linarès s’intéresse au corpus littéraire de Picasso, qu’il a raison de tenir en plus haute estime, au mépris des préventions idiotes de Beauvoir. Les livres illustrés bouclent la boucle. L’Histoire naturelle de Buffon, publiée en 1942 chez Fabiani, tisse mille liens entre l’animal et l’humain jusqu’à faire de l’araignée une croix gammée velue. Picasso, peintre parce que poète, assurément. Stéphane Guégan

*Michele Moutashar, Les Picasso d’Arles, édition revue et augmentée, Actes Sud, version bilingue, 33€.

*The Picassos are here! A retrospective from Basel Collections, commissaires : Anita Haldemann et Nina Zimmer, Kunstmuseum Basel, catalogue publié par Hatje Kantz, 39,80€.

*Serge Linarès, Picasso et les écrivains, Citadelles & Mazenod, 199€. On soulignera la perfection éditoriale du livre, qui comprend un corpus de textes intercalés à maints endroits sur un papier différent. Signalons le volume d’Œuvres de Max Jacob, remarquablement édité par Antonio Rodriguez (Gallimard, Quarto, 29,50€). Sa chronologie et le volume lui-même rassemblent une iconographie picassienne très intéressante, en plus des planches que Kahnweiler demanda à Picasso pour le Saint Matorel de Max Jacob en 1911.

Soigne ta gauche

Il faut se méfier des évidences en peinture. Plus ça cogne, plus elle trompe. George Bellows, le peintre des rings enflammés, a longtemps souffert des classifications hâtives. À peine sa mort précoce survint-elle qu’on l’enterra sous l’agitation bruyante de ses scènes de boxe et de rue. Funérailles viriles, du reste. L’Amérique, en somme, avait perdu un de ses « boys », un grand gaillard très sportif, au regard droit et montrant « la vie comme elle est », un réaliste progressiste, l’illustrateur d’une certaine presse de gauche, pour qui les combats se gagnaient aussi hors des salles de spectacles enfumées. Peu après sa mort, en 1925, c’est le Met de New York qui organisa l’hommage posthume. La canonisation avait déjà débuté, elle ne devait pas nécessairement profiter à l’artiste au cours des décennies suivantes. À l’heure du MoMA et du modernisme exclusif, le pauvre Bellows sera au mieux perçu comme un disciple américain de Manet. Il rejoindra vite le clan modeste des chroniqueurs urbains à courte visée. Le plus grand flou allait s’emparer de sa production, de sa carrière et de ses choix politiques. On finit par l’oublier un peu, contrairement à Hopper, qu’il avait croisé dans l’atelier de Robert Henri… Aujourd’hui encore, malgré un léger mieux, Bellows est presque inconnu du public européen. Aussi la rétrospective de la Royal Academy fait-elle l’effet d’une soudaine révélation. Il apparaît assez vite que les boxeurs enragés, aux corps élastiques, cachaient toute une forêt de paysages, de portraits et même de tableaux d’histoire aussi solidement construits…

Les plus mordus seront bien inspirés de lire le catalogue de cette exposition réparatrice et roborative. Car il apporte maintes informations et réflexions neuves sur la personnalité de Bellows, ses coups de tête et ses libertés de pinceau. L’enseignement de Robert Henri, au début du XXe siècle, ne se résumait pas à vanter la grandeur de Manet et de Degas. Titien, Rubens et Hals ont aussi nourri le baroquisme de Bellows, matière et manière. De Robert Henri, son élève tira la conviction que «tout était sujet» pour les peintres à tripes. «A work of art can be any imaginable thing, and this is the beginning of modern painting», aimait-il à dire. On retiendra la part que Bellows attribuait à l’imagination dans son esthétique du réel. Part qui explique aussi ses préventions à l’égard des artistes inféodés à quelque parti, fût-il de gauche. Le contributeur de Masses peignait en «démocrate», précision qu’il donnait pour éviter toute méprise, quand on le poussait au catéchisme socialiste. Et il ne craignait pas d’exalter les vertus de l’activité physique et de l’individualisme à travers ses multiples nus, puissants ou cocasses, et la saine brutalité du sport. Le puritanisme et le mépris du corps étaient ses bêtes noires. Cette animalité bien comprise ne valait-elle pas mieux que la barbarie de la guerre, boîte de Pandore des passions comprimées, réprimées ? L’une des grandes surprises de l’exposition nous ramène justement aux horreurs de 14-18. Durant la dernière année du conflit, Bellows a peint une série d’immenses toiles à la gloire des femmes, des hommes et des enfants de Belgique, où le conflit avait immédiatement tourné à la boucherie. Goya et Manet reprenaient du service. Le rejeton de l’Ashcan school précédait Grosz et Otto Dix. Stéphane Guégan

– Bellows: An All-American Artist, Londres, Royal Academy, jusqu’au 9 juin 2013, catalogue sous la direction de Charles Brock, 24,95£

 

 

Ball trap

Il n’y a pas plus infréquentables que les frères Goncourt, ni plus réjouissant que leur Journal. La transcription littérale de cette bonbonnière de mots cruels a longtemps découragé jusqu’aux plus fervents admirateurs des deux frères. Et Edmond lui-même a fait subir un rude toilettage au manuscrit avant de le publier, à une époque où la IIIe République était pourtant prête à se régaler des bassesses du Second Empire, des mœurs corrompues de la presse, du marchandage des places et des réputations, des coucheries en tout genre, non moins que des considérations au vitriol sur la peinture et la littérature du temps, pour ne pas parler de l’antisémitisme qu’inspirent aux plumes gémellaires les milieux de la banque et de l’édition. D’autres mémorialistes n’avaient pas attendu autant pour accabler la « fête impériale » d’un mépris qu’un Zola n’aurait pas désavoué. Assurément, les Goncourt ont la dent plus dure et le style plus âpre. Leur haine, de surcroît, est œcuménique ; elle poursuit de son ricanement noir les parvenus prétentieux et les collectionneurs sans œil, les ministres sans âme, les actrices sans talent hors du boudoir, l’humanitarisme de gauche ou l’hypocrite hygiénisme de la société, Ingres et Delacroix, Banville et Baudelaire. Il s’en faut que les élus échappent à cette pluie de remarques assassines : Flaubert et Gautier, les plus cités avec Gavarni, sont merveilleusement croqués et discutés (personne n’a égalé leurs pages sur l’apostasie stylistique de Salammbô), les « amis » n’en sont pas moins raillés quand ils cèdent aux pressions de leur entourage ou à leur amour-propre.

De tolérance, nos deux frères n’en montrent que pour eux-mêmes. Et encore ! Les chevaliers du vrai en art se passent quelques faiblesses par nécessité de carrière (« Les journalistes ont remplacé les ordres mendiants »). En ces années 1861-1864, qui les voient passer de la réputation d’érudits pointus à celle de romanciers audacieusement ou atrocement réalistes, les Goncourt travaillent leur service de presse, flattent un Saint-Victor, clone stérile de Gautier, caressent Sainte-Beuve et Michelet, autres figures omniprésentes du Journal, se mêlent aux cénacles de la libre pensée, les dîners Magny ou les réceptions de la princesse Mathilde, qui incarne l’autre cour. Au sein de la République des lettres, les Goncourt dressent les contre-feux d’une résistance esthétique et morale. Leur combat, c’est celui de la modernité, d’un art du présent, qui nous vaut des pages superbes sur les chroniqueurs du XVIIIe siècle et les estampes japonaises. Quant à la morale, elle ne saurait précéder l’exposition des faits et se plier aux bienséances. C’est la morale de l’art, distincte de l’autre, voire contraire à l’autre. On ne conquiert pas facilement les éditeurs avec une passion de la vérité aussi absolue et affranchie. Le Journal, bréviaire du franc-parler et laboratoire de leurs romans, vaut mieux que ces derniers. Point de « style artiste » ici, point de cette recherche un peu voulue du rare, qui explique l’aveuglement pictural dont ils font preuve en fin de compte. L’anticlassicisme des Goncourt a raté Courbet et Manet. Stéphane Guégan

*Edmond et Jules de Goncourt, Journal des Goncourt, tome III : 1861-1864, 2 volumes, édition critique publiée sous la direction de Jean-Louis Cabanès, Honoré Champion, 235€. On ne dira jamais assez la richesse de cette publication, la première littérale, et la richesse de son annotation, véritable manne pour l’histoire culturelle et artistique du Second Empire.