Louis-Antoine Prat a toutes les audaces, même celle de les cacher sous une parfaite urbanité… On dit le milieu de l’art assez prude et prudent, il prouve le contraire. On dit l’érudition fâchée avec les bonheurs de l’écriture, rien de tel avec celui qui signa des romans à l’âge où d’autres peinent à accoucher d’une simple notice. On dit les spécialistes d’art graphique passablement myopes quant au sens de la beauté et de l’histoire où elle prend corps. Prat redresse leur mauvaise réputation avec ses livres aussi volumineux qu’informés et écrits, au sens fort du terme. Après sa somme sur le dessin français du XIXe siècle, voici son bilan de ce qui fut l’«âge d’or» de la pratique. Cette formule convenue voudrait surtout suggérer que le XVIIe siècle assigne au dessin une dimension conceptuelle qui, tout ensemble, le valorise et l’expose aux emplois les plus variés. Comme si l’immense corpus à dominer n’était pas une tâche suffisante, en plus des problèmes d’identification, de datation et de réattribution multiples, l’ouvrage tient compte des catégories et des attentes de l’époque qu’il étudie de près. Aussi la présentation monographique, qui à ses avantages et sa légitimité, est ici constamment contrebalancée par des perspectives thématiques, géographiques ou simplement techniques.
En 1953, Jean Vallery-Radot avait tenté une première synthèse sur le sujet. Cinquante-quatre noms d’artistes y figuraient. Le présent ouvrage a au moins multiplié par quatre leur nombre. Il s’est, en outre, départi de l’image trop homogène que l’histoire de l’art a cherché à donner de notre XVIIe siècle. Car, – et c’est là l’un des acquis les plus sûrs et les plus durables du présent ouvrage, cette unité de style n’a pas plus de valeur que les autres poncifs qui accablent encore la vision de l’époque. En émule de Chennevières, ce proche de Baudelaire, assez amoureux des anciennes provinces du royaume de France pour y situer ses fictions et y jeter les filets de sa collection, Prat s’aventure bien au-delà des chemins connus. Son œil et son ironie balaient au passage un grand nombre de fausses évidences et d’idées préconçues. Des derniers feux du maniérisme aux premières lueurs du rococo, l’analyse refuse la ligne droite des panoramas simplistes. Poussin, toutefois, ouvre la marche et occupe les 80 premières pages. Devrait-on accuser l’auteur de sacrifier à l’une des habitudes les plus ancrées de notre tradition nationale? Prat, au contraire, s’attache à fouiller les aspects les moins attendus du «maître des maîtres», ceux qui n’ont pas d’équivalent dans sa peinture et celle de ses suiveurs. À cet égard, il fait un sort particulier à Charles Errard, pas si poussinien qu’on le dit, et annonce le livre «à paraître» d’Emmanuel Coquery. Ce livre existe maintenant et il confirme le correctif de Prat. Mais ce que ce dernier ne pouvait qu’entrevoir, c’est l’étonnante alternance de brutalité et de raffinement dont Errard fit la marque d’une fabrique collective. Ce Breton aux idées nettes nous fascine par la solidité primitive de ses tableaux d’histoire et la grâce impondérable de ses décors. Antoine Schnapper le pensait sans œuvre en 1974. Quarante ans plus tard, Coquery, avec panache, réinvente ce peintre naufragé. Stéphane Guégan
*Louis-Antoine Prat, Le Dessin français au XVIIe siècle, Louvre éditions / Somogy, 175€.
*Emmanuel Coquery, Charles Errard. La noblesse du décor, Arthena, 116€.
Si Pline n’avait achevé son Histoire universelle avant l’éruption du Vésuve qui l’emporta en 79 apr. J.-C., nous ne saurions pas grand-chose de la pratique du dessin et de la peinture chez les Grecs et les Romains. Ce monument de savoir et de style avait sa place marquée parmi les textes immortels de La Pléiade. Stéphane Schmitt en propose une nouvelle traduction, qu’il a également annotée avec un soin et un sens critique infaillibles. L’usage veut que Pline ait été l’ancêtre de nos encyclopédistes semant autour d’eux, pour le bien de l’humanité, leur connaissance de l’homme et des secrets de la nature. On avait trouvé un père fondateur à bon prix. Sans ignorer combien le XVIIe siècle avait écorné la réputation de Pline, en lui opposant une approche plus mécaniste du réel, Diderot et Buffon ont rendu un hommage appuyé à l’homme qui avait compilé, enrichi, organisé et transmis l’érudition des Anciens. Bien que soumise aux critiques rationalistes, L’Histoire universelle avait échappé au déclassement. Sa valeur persistante, de fait, tenait à l’empirisme toujours actif de ses données. Martyr des saintes sciences, exemplum virtutis de tableaux volcaniques, Pline profite aussi alors d’un changement de lecture. Après 1750, phénomène à mettre en regard avec ce que nous appelons bêtement l’émergence du néoclassicisme dans les Beaux-Arts, la curiosité se porte massivement sur les descriptions textuelles et traces matérielles de l’antiquité, érigée en modèle d’un présent à réformer, voire à révolutionner. Or Pline, à maints égards, et de la façon la plus vivante, nous rend un monde disparu, le sien, restitue à la fois «l’esprit et l’imaginaire» de son époque, telle qu’un fonctionnaire impérial, du moins, pouvait la peindre. Sa glorification des mœurs romaines, de leur supposée simplicité première, participe en effet d’un dessein politique que Stéphane Schmitt signale dans son excellente introduction. Ces valeurs perdues ou menacées, ce sont celles que «les Flaviens se proposent de restaurer après les dévoiements de l’ère néronienne et les désordres de la guerre civile de 68-69». L’Histoire naturelle ne serait-elle dès lors qu’un bréviaire d’austérité et de rigueur morale? Non, évidemment. Et Stéphane Schmitt a raison de souligner les déviances du texte au regard de son éthique affichée, Pline ne confondant jamais, comme Diderot plus tard, mœurs publiques et mœurs privées. Le livre XXXV, dédié aux peintres et riche en anecdotes précieuses au sujet de Zeuxis, Timanthe ou Apelle, montre bien que l’antiquité se préoccupe autant de la magie des images que de leur destination, de leur aptitude à exprimer les sentiments que de leurs composantes matérielles, qui les relient à la géologie et à la botanique si présentes dans l’immense enquête de Pline. La peinture, pour lui, est fragment de l’univers et monde en soi. SG // Pline l’Ancien, Histoire naturelle, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 79€.

L’esthétique du quotidien ne concerne pas seulement le soin attendrissant, au dire d’Henri de Régnier, avec lequel Mallarmé, dès sa jeunesse, a meublé et orné son intérieur malgré de faibles moyens. «Décorer, écrit Barbara Bohac, est pour le poète une manière d’habiter le monde, de le rendre perméable au rêve.» Les mardis de la rue de Rome auraient perdu une part de leur attrait si les murs du petit appartement n’avaient exhibé quelques Manet, peintures et estampes, autour du fameux poêle. Un certain éclectisme régnait à Paris et Valvins, où l’avant-garde picturale et le kitch de la porcelaine de Saxe faisaient cause commune. De même qu’il n’assigne pas aux beautés visibles un espace réservé, louant aussi bien l’estampe japonaise que les meubles néo-Renaissance de Fourdinois, poussant à égalité la mode vestimentaire sous la IIIe République et la peinture la plus décriée, Mallarmé ne conçoit pas sa poésie comme étrangère à cet univers matériel. À rebours de
– Michel Décaudin, La Crise des valeurs symbolistes. Vingt ans de poésie française 1895-1914, préface de Jean-Yves Debreuille, Champion classiques essais, 18€.
Il y a regardeur et regardeur, comme il y a stupéfiant et stupéfiant. Régis Debray appartient au clan des «idolâtres heureux». Mais, à rebours de Baudelaire, cherche-t-il à «glorifier le culte des images»? Qu’il les aime passionnément, il l’a déjà maintes fois prouvé avec superbe et humeur. Chacun de ses livres récents questionne leur nature, leurs fonctions multiples, leur hémorragie planétaire et leur savoureuse ou dangereuse victoire sur l’écrit. De la vidéosphère qui nous enveloppe, il a forgé le concept et fixé les attentes. «Nous vivons, écrit-il, le temps des images, et c’est accroître ses plaisirs que de s’en donner l’intelligence.» On est donc loin de la dévotion béate, voire même du simple hédonisme, à quoi l’époque et sa tyrannie de l’éphémère nous poussent. Le flux médiatique, au contraire, n’a pas d’observateur plus vigilant et souvent plus caustique. La globalisation fait peur, lui reste confiant, charmé que les machines jettent aux quatre coins du monde autant d’occasions de se parler sans mot dire. Le rêve fou d’une totalité enfin accessible, caressé et défendu par Malraux, auquel
Plongez… Parce qu’Ono-dit-Biot signe un vrai roman d’amour dans un monde menacé de ne plus savoir aimer et se perdre. Plongez… Parce que ses héros acceptent de l’être et refusent de laisser passer le train. Plongez… Parce que vous verrez du pays, des Asturies à Venise, dans leur vagabondage érotique et leur faux pas. Plongez… Parce que ce roman de 400 pages, qu’on lit comme s’il n’en comptait que 100, nous parle du monde d’aujourd’hui, circule des bobos de la Mecque artistique aux babas de la Terreur écologique, des musées ivres d’eux-mêmes aux journaux dociles d’échine. Plongez… Parce que les Espagnoles ont toujours fait vibrer la littérature française, récit vif, images acérées, émotions directes, situations loufoques, humour complice. Plongez… Parce que notre corps ne s’arrête pas à notre corps, notre vie à notre vie, notre mort à notre mort. Plongez… Parce que les djinns des Orientales soufflent sur ce roman une manière d’apesanteur heureuse. Plongez… Parce que les immortels du quai Conti viennent de saluer en lui une des rares réussites de la rentrée. Plongez… Parce que l’azote des mots vaut tous les euphorisants. Plongez. SG // Christophe Ono-dit-Biot, Plonger, Gallimard, 21€.
Voilà une inauguration peu relayée en France. Depuis avril dernier, la Lettonie accueille un centre d’Art Mark-Rothko, dont le budget est en grande partie assumé par la Communauté européenne. Mais il n’aurait pas vu le jour sans la volonté tenace des enfants du peintre, très soucieux de reprendre pied sur la terre natale de leur père. Elle eût pu lui être fatale. Dvinsk, où Marcus Rotkovitch naît en septembre 1903, relève de l’Empire russe et plus exactement de la zone de résidence des citoyens juifs créée en 1791. Or, au tournant du XXe siècle, ce territoire aussi dynamique que surveillé s’enflamme à la suite de pogroms de plus en plus sanglants. Le père du futur Rothko, un notable progressiste et antireligieux, ne cède guère à la panique. Dans un premier temps, sa judéité en est même comme fouettée. Raison pour laquelle le petit Marcus est envoyé dans une école talmudique, qui va laisser de profondes traces sur la culture et donc la peinture de Rothko.
*Nous commentons No 3, 1949, dans Cent peintures qui font débat, Hazan, 39€.
«Pas de grandes phrases», lui intimait Roberts. Un conseil d’ami, bien sûr. Parisis, l’autre Jean-Marc, en a pris bonne note. Il vise juste, écrit droit, ménage peu. On pense à Manet: «Pas de pensums». Pas de phrases, en somme. La Mort de Jean-Marc Roberts n’enterre pas son sujet sous les mots. Il y avait trop de vie en lui, trop d’insolente indifférence aux cadavres en sursis, trop de jeunesse inentamée, les mouchoirs seraient aussi de trop. Cette superbe lettre d’outre-tombe ne pleurniche pas, s’épanche à peine, juste ce qu’il faut, retient la douleur plus qu’il ne la tient à distance. Pudeur et précision, Parisis conjugue les vertus cardinales de tout portrait réussi. Roberts, éternel feu follet, prince de la litote enjouée, exigeait le coup d’œil rapide de Parisis et sa connaissance du terrain. En saluant celui qui fut son éditeur, un complice plus qu’un intime, il balaye du regard un demi-siècle de vie littéraire. Et le bilan ne sent pas toujours très bon. C’est qu’il est lesté par la nostalgie des années 1970, époque où débute Roberts, à 17 ans, avec Samedi, dimanche et fêtes. Un prix Fénéon ad hoc pour ce lycéen de Chaptal, anar des lettres, comme on l’est à cet âge. Peut-on grandir sans se trahir? Dans le paysage déchu du milieu, Roberts aurait-il incarné l’une des rares exceptions qui permettent d’y croire encore? Parisis nous donne des raisons de le penser sans jamais confondre le personnage et la personne, la figure qu’était devenue Roberts et l’homme qui gardait ses secrets au chaud. Sa légende de contrebandier ne reposait pas sur le vent des fausses rumeurs : « Personne n’est exactement à sa place. Cela vaut mieux. Une stricte justice serait intolérable », aimait à dire Roberts, en citant
Qu’on se rassure, Jean Clair se porte bien. Les derniers jours qu’annonce son dernier livre ne sont pas les siens. Mais ils sont ceux du monde, très ancien, qu’il a vu disparaître et de la société, très actuelle, dont il scrute la décomposition avancée. D’un côté, la paysannerie dont il vient ; de l’autre, le cloaque où nous versons. À bien y réfléchir, cela n’a rien de rassurant. Dissipons d’emblée le contresens auquel l’ouvrage pourrait conduire de trop rapides lecteurs : s’il s’émeut, avec le recul de l’homme qui sillonne son enfance, de la fin des terroirs, s’il dénonce l’ersatz de ruralité qu’une Europe exsangue tente de maintenir en vie, 
Lors de l’exposition qu’organisa la Galerie Pierre en 1934, sa célèbre Leçon de guitare confrontait le public au spectacle équivoque d’une initiation violente aux plaisirs de la chair. Ce grand tableau, comme quatre-vingt dix-neuf autres, est commenté dans notre Cent peintures qui font débat (Hazan, 39,90€, en collaboration avec Delphine Storelli).
Il domine son temps, comme Picasso le sien. Et les récents efforts de l’histoire de l’art, qui a réévalué tant de sculpteurs du XIXe siècle, auront grandi Rodin en pensant le ramener sur terre. Nous savons désormais qu’il n’a pas créé dans ce vide qu’exagérait encore Élie Faure autour de 1920. La supériorité de
De L’Âge d’airain à L’Appel aux armes, en passant pas le viril Saint Jean-Baptiste, tout signale la volonté d’effacer l’humiliation de la défaite et les profondes blessures de la Commune. Antoinette Le Normand-Romain rappelle justement ce que la commande de La Porte de l’Enfer, l’un des laboratoires durables de l’œuvre, doit au tournant républicain de 1879. On pourrait s’étonner que des responsables politiques aussi progressistes que Turquet et Antonin Proust, ce proche de Manet, aient rêvé d’un tel pandémonium dantesque. Il est vrai que rien encore ne laissait prévoir les excès auxquels Rodin allait se livrer en vue de l’Exposition Universelle de 1889, celle du centenaire de la Révolution… Cette remarque en entraîne une autre, plus générale, au sujet de la dualité qui traverserait la production de l’artiste, alternant le solaire et l’ombre. L’historiographie courante aime à lui tailler la carrure et la psyché noire d’un Michel-Ange moderne, en retrait du monde et de ses attentes. L’approche d’Antoinette Le Normand-Romain préfère dégager l’unité d’inspiration, les échos profonds au moins, qui relient ses projets monumentaux, visant l’espace public, et ses recherches les plus intimes, de sa pratique du discontinu, de l’inachèvement et de l’assemblage jusqu’à l’érotisme radical de ses dessins les plus lestes. Si son Iris, l’acéphale messagère aux cuisses béantes, mène à Duchamp et
*Isabelle Leroy-Jay Lemaistre et Véronique Boidard (sous la direction), David d’Angers. Dessins des musées d’Angers, Somogy / Louvre éditions, 28€ / Cette modeste mais passionnante publication nous avait échappé. À différents titres, David d’Angers peut passer pour l’une des figures annonciatrices de Rodin, comme Jacques de Caso l’a suggéré dans ses cours du Collège de France, voilà quelques années déjà. Ils ont tous deux des convictions politiques bien trempées et une pente commune au lyrisme le plus tranchant. Les dessins de David d’Angers, d’une encre virulente, haletante si nécessaire, jettent un pont entre Michel-Ange, pour la force, et Géricault, pour la rage. Mais ces barbares, réalistes par refus des bienséances, sont des raffinés, proches de la littérature de leur temps comme de ses autres combats. Ils partagent enfin le culte des grands hommes, un patriotisme exemplaire et les difficultés qu’impose le monde moderne, sujets et costumes, aux statuaires de la rue. SG
La littérature abonde sur l’érotisme de Bataille. Bien que le sujet ait perdu l’attrait de l’interdit, il continue à susciter réflexions et contorsions plus ou moins inspirées. Le thème n’est-il pas consubstantiel à son auteur, à sa pensée, être et esthétique, des premiers contes licencieux au livre final sur
Ce tournant structure le bel essai de Juliette Feyel, qui ne craint pas de s’aventurer sur un terrain surinvesti. Elle le fait avec un grand calme et une érudition maîtrisée, sans héroïser Bataille, ni le dédouaner de ses concepts les plus faibles, les plus éculés aujourd’hui, la sortie du rationnel, la dépense gratuite et l’animalité retrouvée. Feyel prend même plaisir à explorer ces failles afin d’étayer la thèse du livre : les récits les plus lubriques de Bataille, ceux qu’il ne put faire paraître sous son nom, constituent encore la «part maudite» de l’œuvre. Mais ce serait celle où l’auteur de L’Histoire de l’œil se serait «approché au plus près» de son objet et de sa subversion agissante. Si l’ethnologie a souvent coloré ses textes théoriques d’un primitivisme douteux, arqué sur l’opposition convenue entre le civilisé et le sauvage, les grands mystiques ont révélé Bataille à lui-même autant que
Ce fut d’abord une rumeur, alimentée par le premier intéressé : Yann Moix allait accoucher d’un livre de poids. En d’autres temps, on aurait parlé d’un livre de prix… C’est que le bébé avait eu le temps de s’arrondir in utero. Maintenant qu’il respire et fait ses premières nuits, le dernier né de Moix embarrasse autant la gent littéraire que le héros de Naissance consterne papa et maman. S’agit-il, en effet, d’un gros livre ou d’un grand livre ? Difficile à dire tant il alterne le meilleur et de sacrés tunnels, retient et refroidit, fait rire et fait peur. On n’est peut-être pas forcé de le lire en entier, ou d’une traite, comme me le souffle une amie à qui rien ne fait peur. Moix, éternel moderne, aurait-il ajusté au papier les nouvelles pratiques du net, où l’on butine au hasard en ajoutant benoitement au panier ses glanes aléatoires ? Il y a fort à parier pourtant que ce flot ininterrompu de mots, et de bons mots très souvent, et même de vraie littérature, affronte secrètement de plus grandes ombres que la lobotomie mémorielle de la toile. Moix ne répète-t-il ici et là que le roman du siècle dernier s’est joué entre Proust et
Il faut plus que du talent pour réussir le portrait de Diderot. Beaucoup, de son vivant, s’y sont essayés. Très peu ont atteint leur but et comblé le modèle qui connaissait bien la peinture et la sculpture, si bien qu’il s’en méfiait. N’étaient-elles pas trop promptes à embellir et donc affadir la réalité ? Du tableau de Louis Michel Van Loo, où
Il vero Polichinello, selon la formule que Diderot s’appliquait, a autant fait souffrir les pinceaux de l’Académie royale, cible captive de ses fameux Salons, que les spécialistes de la
Elle aura été, en fin de compte, bien moins énervée que la rentrée scolaire ! À croire que la littérature n’intéresse plus grand monde. Il faut dire qu’elle fait un peu la gueule, notre littérature. Quand par miracle elle renonce à l’invertébré et au nombrilisme, elle distille trop souvent une misanthropie de bon aloi. Cette tradition a ses classiques, du Rolla de Musset à La Nausée de qui vous savez. Le filon du cafardeux aboutit logiquement à 
Pas d’Anglais, au musée de la vie romantique, mais un grand nombre de peintres qui passèrent pour tels, vers 1820. Cette remarquable exposition nous ramène en effet à l’heureux temps où la jeunesse opposait vaillamment Lawrence et Bonington au sec davidien. L’esquisse peinte n’a pas attendu les romantiques pour se voir reconnaitre un statut à part, esthétiquement et économiquement valorisé. Tout au long du XVIIIe siècle, on assiste à cette montée en puissance. Critiques et marchands n’ont pas de mots assez colorés pour dire le feu de l’esquisse, sa capacité à garder et communiquer la pensée plastique et poétique de l’artiste en son jaillissement premier. S’il y a changement progressif après 1800, il résulte à la fois d’une évolution marquante des finalités comme des conduites de la pratique picturale. Que ce mouvement n’ait jamais été homogène, l’exposition le souligne très bien. Forte d’une centaine de numéros, elle intègre largement le cursus académique à son panorama. Car l’esquisse romantique ne s’est pas toujours affranchie des conventions. Cela se vérifie, par exemple, en comparant l’approche qu’eurent les différents disciples de l’atelier
Claude Arnaud a fait d’un livre deux coups. Ça tombe bien, on fête cette année le centenaire du Swann de Proust et le cinquantenaire de la mort de Cocteau, qu’il connaît mieux que personne. Entre ces deux immortels, qui furent si proches jusqu’à la rupture sanglante, son cœur ne balance pas. Il est tout acquis à Cocteau, aux éclairs brefs de son écriture, à son choix de vivre par tous les bouts, à ses allures de caméléon essoufflé, voire à l’incomplétude de son génie, si préférable, nous dit
«Cocteau manœuvre durant toute l’année 1913 pour trouver à Proust un éditeur acceptant de publier intégralement l’ouvrage», rappelle Claude Arnaud. Au terme de multiples démarches infructueuses, Bernard Grasset publie, mais à compte d’auteur, Du côté de chez Swann. Le terrible manuscrit avait été notamment repoussé par Gide. Ne pouvant encore adhérer au long processus de dévoilement qu’inaugurait le premier volume de La Recherche, éditeurs et
Pour Robert Kopp, auteur d’une synthèse récente sur le Prix, l’année 1919 marque un tournant : «la fin de la littérature de guerre et le passage de la littérature engagée à la littérature dégagée, telle que la définissait Rivière dans La NRF qui venait de reparaître en juin.» Proust était bien du bâtiment… Depuis leur heureuse réunion, la maison Gallimard n’a cessé de travailler au monument national qu’est devenu Proust. Elle le prouve à nouveau en cette année de centenaire : deux éditions de poche de Swann en Folio, l’une pédagogique, l’autre luxueuse, remarquables l’une et l’autre, ont paru depuis l’été. Elles posent différemment la question de l’illustration possible de La Recherche. De tous ceux qui s’y sont essayés, Pierre Alechinsky, le dernier en date, est sans doute le plus convaincu et assurément le plus convaincant. La matière narrative d’Un amour de Swann, partie centrale du volume de 1913, concentre les affres de l’envie, de l’amour jaloux aux assassinats mondains. Sachant être allusive sans être élusive, l’intervention d’