JOYEUX NOËL !!!!!

7788556316_08ffd64f66_bJe ne peux plus penser au grandiose Fra Angelico sans penser au tout jeune Manet s’enfermant au couvent de San Marco pour dessiner et s’évaluer. La même résolution dans l’évidence les rapproche, la même vérité dans le détachement. Ce sont aussi deux artistes à qui le sang ne fait pas peur. Timothy Verdon, adepte convaincu et convaincant de la «lectio divina», est frappé par cette expression brutale de la permanence eucharistique qu’il glose comme personne. Fra Angelico fait saigner la peinture en multipliant les images du calvaire rédempteur. Peinture et coulure, dirait Guillaume Cassegrain, s’appellent l’une l’autre, à l’instar de la lumière et de l’espace, ces autres vecteurs d’une théologie indissociable de son actualisation sensible. La perspective, invention des hommes, n’est guère moins merveilleuse que «l’altérité du monde céleste», étrangère aux mathématiques. Car Fra Angelico fut peintre, et peintre moderne, avant d’entrer chez les dominicains, au service desquels il montra une fidélité incomparable. Il y avait de l’entrepreneur dans cet homme aussi ouvert au luminisme de Lorenzo Monaco qu’à la virilité de Masaccio. Devenu Fra Giovanni en 1428, il ne renonce en rien à la «carrière» et aux nouveautés du temps, style, technique et iconographie. En s’attardant sur la machinerie du théâtre sacré et la verve dramatique de la prédication dominicaine, Timothy Verdon déniche ailleurs les effets d’une communauté d’intérêts et d’âmes. Il sait aussi sortir des images trop souvent reproduites. L’une des perles de sa superbe étude est la Madone à l’Enfant de Berne, don du peintre Adolf von Stürler, qui fut élève d’Ingres à l’époque de la reconquête primitiviste. Celle où naissait Manet.

caravageOserais-je dire qu’on publie trop sur Caravage et qu’il sert même le plus souvent aux gloses les plus étrangères à sa peinture et son être historique. Deux écueils, en effet, attendent celui qui s’y attelle, la trompeuse transparence du réalisme et, en sens contraire, l’excès interprétatif, grand péché du narcissisme contemporain. Giovanni Careri, conscient de ces dangers mais jouant cartes sur table, se saisit de L’Incrédulité de saint Thomas (Postdam) pour illustrer d’emblée une méthode et, disons-le, une éthique du regard.  Le doute, ici, conduit à n’écarter l’analyse d’aucune piste (et Dieu sait si elles sont nombreuses !), il engage surtout la lecture (et le lecteur) à les examiner en toute rigueur. A l’instar de Thomas, le doigt dans la plaie du Christ par défiance des yeux, Careri y regarde plutôt deux fois qu’une avant de trancher le débat que chaque tableau désormais soulève quant à son bouquet très (trop) ouvert de significations. Au risque d’appauvrir un livre d’une richesse incontestable, et qui fait appel à toutes les approches possibles, on dira qu’il privilégie deux dimensions de cette peinture. Tableau de genre ou scène sacrée, selon un distinguo qu’il remet en question, Caravage n’ignore aucune des attentes inhérentes à leur iconographie et au substrat textuel de l’image savante, mais il cherche surtout à les associer à une expérience existentielle forte, selon des modes d’adresse qui varient avec le temps et le contexte de réception. Le second trait distinctif de cet art «révolutionnaire» (Roberto Longhi), révolutionnaire en ce qu’il semble dire le réel avant d’en fixer le sens et l’histoire avant d’en clore le récit, ce second trait est la «réflexion métapicturale» qui traverse l’œuvre et la conscience qui affleure partout des pouvoirs propres de la peinture à élaborer une pensée nouvelle de l’image et du monde. Cela nous vaut, sous la plume précise et incisive de Giovanni Careri, de très belles pages sur le toucher, les effets de miroir, le jeu érotique du regard partagé et la suspension du temps. Cette peinture fait de son action sur nous sa raison d’être.

product_9782070149599_195x320Yeux noisette et cheveux fournis, fine moustache et bouche gourmande, nez impérial et corps de danseur, le jeune Louis XIV fut une manière d’Apollon, comblant les femmes et honorant les arts avec l’ardeur qu’il mettrait au gouvernement de la France après 1661. Ainsi la symbolique solaire trouvait-elle en lui un sujet favorable à son propre accomplissement. Mais, au vrai, qui se cachait derrière les talons rouges du portrait de Rigaud, qui se dissimulait sous la sublime armure que les Vénitiens lui offrirent pour bouter les Turcs hors d’Europe ? Et comment saisir l’intimité d’un souverain qui prit conscience à vingt ans qu’il ne s’appartenait pas : « Je ne suis point à moi, je suis à l’univers », lui fait dire le génial Isaac de Benserade, en 1653. Il n’y entrait aucune courtisanerie. Louis, selon nos critères bourgeois, eut-il une « vie » ? Oui, répond Hélène Delalex au terme de l’enquête, fine et piquante, qui l’a conduite à interroger l’iconographie du roi, des langes à la fameuse cire d’Antoine Benoist, et à relire pour nous toutes sortes de témoignages écrits, à commencer par ceux de l’intéressé. Elle sait que la saine franchise de Saint-Simon imposait un ton particulier à son petit inventaire des qualités et des défauts du grand homme. D’emblée, le lecteur est pris par cette chronique des marges de l’histoire officielle, et souvent plus éclairante que l’autre. Comment résister, en effet, à la voix du passé quand elle nous parle si bien des passions d’un roi qui ne les sacrifia jamais à l’exercice du pouvoir, ni ne les laissa entraver les devoirs du trône ? Son faible pour la guitare, ses amours de jeunesse et de vieillesse, sa folie des oranges et des petits pois, autant de preuves, dirait Racine, que le monde avait trouvé son maître.

fantastique_couv_bdÉnorme fut la production fantastique du XIXe siècle, énorme et moins confinée qu’on ne le croit. En plein essor de la communication, de la presse et du livre illustrés, rien n’échappe désormais au grand nombre. Et le langage des avant-gardes, un temps controversé, rejoint de plus en plus vite le mainstream. L’exposition du Petit Palais et son catalogue ont su redonner aux images les plus étranges ou loufoques le mouvement qui fut le leur après 1820, quand se combinèrent la révolution lithographique et une certaine libéralisation de l’espace public. Si l’accès à tout un imagier ne cessera plus de s’étendre, malgré les effets de rareté dont jouèrent des artistes comme Bresdin et Redon, les œuvres qui véhiculent le merveilleux se diffusent selon de nombreux canaux, depuis les affiches de librairie jusqu’aux publications populaires, justement introduites par les commissaires. Ils aiment à suivre ainsi le destin et les métamorphoses de ces classiques de l’esprit gothique, le Sommeil de la raison de Goya ou le Cauchemar de Füssli, que l’estampe française adapte dans les années 1830. La vague fantastique, on le sait, atteint un sommet au lendemain de la Révolution de juillet et s’en nourrit, rires et larmes. Car, ainsi que le note Todorov en introduction, le surnaturel romantique est moins l’envers que le complément de son vœu de vérité.

matisse-et-la-gravureUn sacré graveur, Matisse le fut assurément, lui qui singeait vers 1900 les autoportraits de Rembrandt au travail sur le cuivre. Sa carrière, tardive comme on sait, ne faisait que s’ébaucher, mais elle affichait déjà d’immenses ambitions. L’estampe y occupa une place et y joua un rôle qu’on a préféré oublier. Elle n’a plus aujourd’hui le prestige du dessin, jet unique, ou du papier découpé, où s’abolit la frontière entre tracé et couleur. Pourtant Matisse a beaucoup gravé, avec l’aide ou non de sa fille Marguerite, avant de collaborer avec des ateliers réputés. Parmi les 829 pièces que recensait en 1983 le catalogue raisonné des Duthuit, le musée Matisse du Cateau-Cambrésis et son directeur Patrice Deparpe ont retenu près de 180 feuilles, tributaires des techniques et des encrages les plus divers, et nées d’une pensée évolutive de la réserve qui convenait si bien à la psyché mallarméenne du maître. Le dessin est rarement centré et la forme souvent ouverte. C’est que le vide où ils prennent vie n’est jamais un support inerte. Aragon, parlant du « ciel blanc de la feuille », en soulignait la présence insistante. A ce peintre si économe de ses moyens, il importe de conserver au visible la possibilité de sa disparition. Plus qu’à un simple exercice d’équilibriste, qui apprivoise la gravitation à tout moment, Matisse comparait ses estampes aux défis de l’acrobate. Eaux-fortes et lithographies bousculaient sa virtuosité par crainte de l’y enfermer. Les bois de Gauguin avaient hanté ses années fauves, de même que l’émulation de Dufy et Derain. A la veille de la guerre, le trait s’allège et virevolte. Durant les années niçoises, la litho lui rend cette maîtrise du réel qu’il croyait avoir perdue. Ses odalisques aux seins lourds, d’ethnies précises, débouchent parfois sur des paraphrases ingresques ou picassiennes de circonstance. Les linogravures de la fin des années 30, où visages et corps se détachent en blanc sur noir, font écho aux monotypes de 1916 tant il est vrai que rien ne se perd chez Matisse.

picasso-l-exposition-anniversaireX comme XX, évidemment, dès qu’on revient à Picasso ou qu’on aborde la réception critique de ses faits et gestes, comme nous y invite le musée de l’hôtel Salé pour ses trente ans. L’ouvrage qui paraît à cette occasion, un précieux éphéméride où l’on suit l’artiste à travers la presse qu’il aura très tôt suscitée et les documents personnels qu’il a religieusement conservés, répond à l’une des priorités de Laurent Le Bon. A peine était-il nommé que le nouveau directeur annonça vouloir rapprocher les collections des archives et ouvrir ce fonds plus largement aux chercheurs. La mesure est de bon sens. A très peu d’exceptions, Picasso a cessé d’être un domaine où les Français comptent et publient. Ce n’est pas le lieu d’en dresser les raisons, il est plus urgent d’organiser la reprise, comme on dit en économie. Elle ne se fera qu’en collaboration étroite avec le musée Picasso et en connaissance des travaux qui sont menés hors de nos frontières. Tout un réseau est à reconstruire, un défi à relever. Ce livre, étape nécessaire, résonne brillamment des plumes du passé, il faut désormais reprendre la parole.

product_9782070107452_195x320Ne faut-il pas toujours interroger Baudelaire pour saisir à sa naissance les poncifs, fussent-ils féconds, du XXe siècle ? Son éloge de Delacroix, en 1855, est dans toutes les mémoires. La souveraineté sans partage du peintre lui semblait résider dans sa faculté à pénétrer « jusqu’à l’âme par le canal des yeux. […] vu à une distance trop grande pour analyser ou même comprendre le sujet, un tableau de Delacroix a déjà produit sur l’âme une impression riche, heureuse ou mélancolique. On dirait que cette peinture, comme les sorciers et les magnétiseurs, projette sa pensée à distance. » Du symbolisme historique aux différents avatars du shamanisme contemporain (Beuys n’en est que l’un des noms), en passant évidemment par le surréalisme et l’automatisme psychique que Breton théorise dès 1924, une large fraction de notre modernité s’est donnée pour objectif d’instaurer « une nouvelle relation, immédiate, entre l’artiste et le spectateur. » C’est Pascal Rousseau qui parle, preuves en mains. L’attrait du magnétisme animal et du spiritisme, qui passionnèrent Balzac et Gautier, s’est exercé sur les générations suivantes avec un succès qu’on ne mesure plus et que ce livre documente avec un soin remarquable. Nul besoin, du reste, de croire à l’existence des esprits (Gautier et Breton n’y croient pas) pour s’intéresser aux mécanismes psychiques et inter-relationnels. Cosa Mentale ne conte pas l’histoire d’une restauration idéaliste, exposition et catalogue ravivent avec brio le cœur neuronal du XXe siècle et ses rêves de télépathie.

catalogue-d-exposition-georgia-o-keeffe-et-ses-amis-photographes-O comme O’Keeffe, la grande oubliée, en France, des expositions… Coup double, donc, pour le musée de Grenoble puisque la « fée de Santa Fe » s’y voit rejointe par les photographes qui s’emparèrent de son regard et de son corps magnifique. Peintre et modèle, elle ne crut pas déchoir en assumant ce double rôle à égalité. La fusion semble son mode d’existence. Les hommes, la nature, le désert, elle les épousa avec une sorte de tranquille assurance et ses vues de New York détournent à leur profit un inévitable élan phallique. Le photographe et marchand Stieglitz, au départ, profite sans modération de cette jeune pousse du Wisconsin. Entre 1916 et 1937, il fait plus de 350 photographies d’elle. A l’inverse, et à ses côtés, elle étend une utile connaissance du milieu dans le New York de Duchamp. Il semble que la fréquentation du créateur de Fountain, dont la symbolique sexuée n’a pu lui échapper, n’ait pas éteint un goût précoce pour Picasso. Revendiquée à grands cris par les féministes après 1970, Georgia avait facilement suivi le cursus des garçons. Ses débuts, sous l’œil de Stieglitz, son mentor et futur mari, datent de 1917. Les médiums ne se cherchent pas querelle alors. O’Keeffe s’intéresse à Strand, Sheeler ou Weston hors de tout mimétisme, elle procède aussi par gros plans, et pousse ses compositions au bord de l’abstraction pour mieux s’en écarter et faire exploser l’Eros du monde. Cette synesthésie va se nourrir de Kandinsky et de culture amérindienne après que Georgia eut découvert le Nouveau-Mexique. Greenberg, en lui reprochant de ramener la peinture à un culte trop « privé », voyait involontairement juste. Ses erreurs sont d’or.

warhol-unlimited---catalogue-de-l-expositionEt Andy, père du Pop, passa au disco. C’est, en cet hiver 1978-1979, un choix qu’il partage avec maintes stars vieillissantes, souvent ses amis, de la scène rock. Le punk l’a déjà rectifiée… Qu’importe, Iggy, Bowie et Lou Reed se refont une beauté et une jeunesse à Berlin, au son des boîtes à rythme et du beat sombre des clubs pas très clairs. Celui qu’affectionnait Warhol à New York, le Studio 54, plus flamboyant, convenait mieux à notre quinqua richissime que le succès des somptueux Mao de 1973 acculait à un nouveau coup de force. Ce sera Shadows, 102 panneaux presque identiques (tout est dans le presque) qu’il montre presque ensemble (tout est dans le presque) dans la galerie de Heiner Friedrich, au cœur de Soho, en janvier 1979. Une immense frise d’ombres y capture l’espace et le coupe du monde des gris. La couleur, à l’intérieur, explose, des rouges, des oranges et des turquoises sur lesquels l’impression sérigraphique alterne un motif unique, répété en positif et en négatif une centaine de fois, de façon à tourner le cauchemar du même en rêve édénique. Ce théâtre d’ombres, écrit Victor Stoichita, est moins superficiel qu’il n’en a l’air et que Warhol n’affecta de le dire : « Quelqu’un m’a demandé si je pensais qu’ils [les panneaux] étaient de l’art et j’ai dit non. Vous voyez, il y avait de la musique disco durant la fête du vernissage. Je suppose que cela en fait un décor disco. » Stoichita agite d’autres fantômes au-dessus de la guirlande festive, surtout celle de De Chirico, que Warhol a croisé peu avant la mort du vieux maître. Signifierait-elle, cette mort, celle de la peinture elle-même ? Shadows désigne, par défaut, une lumière, un geste, une culture à protéger des nouveaux iconoclastes. La postmodernité a commencé. Autant qu’une exposition atypique, Warhol Unlimited est un de ces catalogues qu’on n’a pas fini d’exploiter.

1540-1Le 13 novembre dernier, nous avons compris ce que signifiait la «nuit parisienne» pour les ennemis de l’Occident «hédoniste». Un bain de sang contre un bain de jouvence… Car Paris, at night, vous soulage de vos années de trop. Dancing ou simple déambulation, ça bouge. Les gens, disait Eustache, y sont plus beaux, la ville plus romanesque. Et Michel Déon, en 1958: «La nuit est vouée aux rencontres brèves, au plaisir, aux dialogues fous, montagne accouchant d’une souris quand le jour se lève.» Mais chacun a sa recette pour prolonger «l’ivresse», un mot qu’affectionne Antoine de Baecque et qui guide son exploration très entraînante des nocturnes parisiens. Aussi féru d’histoire que de cinéma et de littérature, le biographe de Truffaut et Godard n’étudie pas seulement son sujet à la lumière des salles obscures, par films interposés… Tableaux et photographies lui parlent aussi des temps évanouis. Boulevards, bars, cafés, restaurants et boîtes en tout genre sont décrits, sous Louis XIV ou sous Giscard, comme si Guitry lui avait refilé son don d’ubiquité. Notre grand marcheur topographie les espaces du plaisir et leur géographie mouvante, Montmartre, Montparnasse, le Palace de l’ami Pacadis et aujourd’hui le quartier Oberkampf, celui des cafés sonores, celui des bars à vins gagnés sur la fringomnaie de la capitale, celui du Bataclan… Nos nuits, oui, sont bien plus belles que vos jours. Stéphane Guégan

9782330055899*Timothy Verdon, Fra Angelico, Actes Sud, 140€

*Giovanni Careri, Caravage. La peinture en ses miroirs, Citadelles et Mazenod, 189€

*Hélène Delalex, Louis XIV intime, Gallimard, 29€

Valérie Sueur-Hermel, Gaëlle Rio, Fantastique ! L’estampe visionnaire. De Goya à Redon, Editions Bibliothèque Nationale de France, 39€.

*Patrice Deparpe (dir.), Matisse et la gravure, l’autre instrument, Silvana, 35€. L’exposition du Musée Matisse (Le Cateau-Cambrésis) reste visible jusqu’au 6 mars 2016.

*Laurent Le Bon (dir.), ¡ Picasso !, Editions de la RMN, 45€

*Pascal Rousseau, Cosa mentale. Art et télépathie au XXe siècle, Gallimard, 49€. L’exposition du Centre Pompidou Metz reste visible jusqu’au 28 mars 2016.

*Guy Tosatto et Sophie Bernard (dir.), Georgia O’Keeffe et ses amis photographes, Somogy, 28€. L’exposition du Musée de Grenoble reste visible jusqu’au 7 février 2016.

*Sébastien Gokalp et Hervé Vanel (dir.), Warhol Unlimited, Paris-Musées,  44,90€. L’exposition du Musée d’art moderne de la Ville de Paris reste visible jusqu’au 7 février 2016.

*Antoine de Baecque, Les Nuits parisiennes XVIIIe-XXIe siècle, Le Seuil, 39€

BONS BAISERS DE RUSSIE

malewitsch-raum_940La date, l’instant, le moment, ce sont là choses déterminantes en histoire de l’art (celle qui ne se borne pas à épingler les papillons de sa candeur ou de son amnésie). Une date, le 19 décembre 1915, a bousculé les sabliers, c’est celle de l’exposition 0,10, dominée par le Carré noir de Malevitch et son petit scandale pétersbourgeois, que la Fondation Beyeler fait plus qu’évoquer. Elle la ressuscite, une première.

katalog-010_eng_340Dans le sillage du regretté Anatoly Strigalev, qui identifia une partie du contenu de 0,10, Matthew Drutt nous invite à la reparcourir comme si, en ce second hiver de la guerre, nous avions poussé la porte du Bureau d’art de Nadejda Dobytchina et gravi les escaliers de ce beau bâtiment jaune, toujours debout et pimpant à deux pas du Palais impérial. Saint-Pétersbourg, guerre oblige, était devenue Petrograd (cela sonnait moins allemand) et l’ardeur des Russes à faire de la peinture russe flambait de plus belle… Se présentant comme la dernière exposition de peinture « futuriste », 0,10 fixait un seuil, marquait et appelait la naissance d’un art sans objet, hors l’absolu d’énergie cosmique ou anarchique dont les hommes du Carré noir célébraient l’épiphanie en rompant avec l’ancien régime de l’image. Des icônes sans saints ni auréoles… La vulgate a accrédité cette idée et souligné la surreprésentation de Malevitch et, dans une moindre mesure, du constructivisme de Tatline, les deux oriflammes derrière lesquels toute l’avant-garde soviétique se serait rangée après le coup militaire des Bolcheviks en octobre 17. Or, la Suisse aimant les pendules exactes, l’exposition de Bâle détruit joyeusement ce mythe en prêtant une attention égale aux autres artistes présents, et notamment aux femmes. Y sont visibles près de la moitié des 154 œuvres que le catalogue de 1915 enregistre sommairement. Un exploit ! Une surprise, aussi, qu’on doit d’abord au beau sexe : Marie Vassilieff (souvent réduite à la cantine où les Montparnos et Picasso lui-même allaient se nourrir), Vera Pestel (frottée elle aussi au cubisme parisien autour de 1912) et surtout la grande Lioubov Popova, Parisienne en 1912-1913, et semant lettres et mots, certains français, d’autres italiens, sur le tourbillon roboratif de ses toiles, les plus belles de l’exposition 0,10 et de l’accrochage exemplaire de la Fondation Beyeler. Aucune réticence puriste ou puritaine n’éloigne encore Popova de la figure humaine, de la vie moderne, et le musée d’art contemporain de Thessalonique, dépositaire du trésor Costakis, conserve une de ses académies de femme. Oui, des nus, l’impudente, alors que Malevitch, la tête dans les étoiles et les aérolites, ne voulait plus entendre parler de « morceaux de nature » et de « Vénus impudiques ».

9782754108447-001-TL’instant, je le disais plus haut, est source d’intérêt et donc de doute pour l’historien conséquent. Jean-Claude Marcadé, l’un des meilleurs connaisseurs de la peinture russe du premier XXe siècle, a souvent interrogé sa périodisation et ce qui a dicté le choix de telle ou telle date dans la légende dorée des avant-gardes. On lira donc l’excellent article qu’il a signé récemment sur le sujet. Cet été, en effet, clôturant son « Année de la Russie », la principauté de Monaco, allez savoir pourquoi, a organisé une fort belle exposition de peinture « russe », De Chagall à Malevitch, et rassemblé une centaine de petits bijoux sur le rocher. Comme Henry-Claude Cousseau en 1993, Jean-Louis Prat a su solliciter d’autres maisons que le musée d’Etat russe de Saint-Pétersbourg et la galerie Tretiakov de Moscou, et étendre ainsi son spectre. Sous Staline, et à partir de 1932 de façon plus nette, une bonne part de la modernité indigène, verrue bourgeoise sur le visage du paradis socialiste, fut disqualifiée, reléguée, dispersée et même sabrée. L’histoire de ce nettoyage culturel, allez savoir pourquoi, reste beaucoup moins connue que l’éradication nazie de « l’art dégénéré ». De sorte que le livre inaugural de l’anglaise Camilla Gray, The Great Experiment Russian Art 1863-1922, éclata comme un coup de tonnerre en 1962. L’épouse du fils de Prokofiev, nous rappelle Marcadé, confrontait la Russie de Brejnev à ses mauvais souvenirs et le réalisme socialiste à ses rivaux effacés. Il faudra le dégel progressif des années 1980-1990 pour que Malevitch, Chagall et Filonov retrouvent la lumière des cimaises officielles. Entretemps, l’Europe occidentale n’avait pas chômé et les expositions s’étaient multipliées malgré les blocages politiques que l’on a dits. La conviction demeurait pourtant que l’avant-garde russe avait été une avant-garde politique. C’était lester le cubofuturisme, le suprématisme ou l’expressionnisme d’un Larionov et d’une Gontcharova d’un poids idéologique et d’une finalité trop commodes. Le Stedelijk d’Amsterdam, en 1992, confirma cette tendance avec The Great Utopia, ample panoramique ouvert sur l’avant-garde russe des années 1915-1932. Où l’on retrouve 0,10, d’un côté, et le coup d’arrêt stalinien, de l’autre… Quant au mythe des années 1920, « où tout aurait été réalisé par l’élan révolutionnaire bolchevique », on lira donc Marcadé plutôt qu’Aragon et ses séides.

product_9782070149858_195x320Des moments, Chagall en eut trois. Trois et une muse… Le premier coïncide avec le début des années 1910 quand Apollinaire le prit sous son aile. Le second débuta en 1914. Revenu à Vitebsk, sa ville natale, pour un séjour qui aurait dû être bref, il ne pourra rentrer en France avant 1922. La guerre et la révolution le fixent en Russie. Il sera amené à affronter Malevitch au sein de l’Académie de peinture de Vitebsk… Si la jeunesse des ateliers le fuit, et lui préfère le père du suprématisme, Chagall se laisse lui-même séduire par le vocabulaire épuré de l’adversaire. Mais, en 1920, il préfère quitter l’Académie révolutionnée et ses conflits pour Moscou et son Théâtre juif, occasion rêvée pour lui de renouer avec une autre part de la culture hassidique. Les décors qu’il se fait confier réinventent sa féerie coutumière en puisant à Bakst et Malevitch… Certes, depuis leur réapparition en 1991, à la faveur d’une exposition mémorable de la Fondation Gianadda, les panneaux du Théâtre juif ont été beaucoup vus. Ils étaient à Monaco cet été, ils sont à la Philharmonie de Paris cet automne, pièce maîtresse d’une exposition qui évoque avec brio le moment américain de l’artiste, troisième temps d’une carrière qui allait ensuite trop s’étirer. Dans le New York des surréalistes exilés, en revanche, il aura joué la carte du ballet en héritier du grand Diaghilev. Car la vraie muse de Chagall, ce ne fut pas Bella, comme un poncif sentimental persiste à le clamer, ce fut la musique, comme Ambre Gauthier en fait la démonstration. L’exil et la scène croisant leur électricité, Chagall redevient un créateur de formes à New York. Réussite d’Aleko en 1942, et ses allusions patriotiques à peine cryptées ; réussite de L’Oiseau de feu en 1945, et ses emprunts aux Hopi d’Arizona (ah ! Breton) ; apothéose colorée enfin, au Lincoln Center, sa réponse à L’Atelier rouge de Matisse, perle du MoMA. Stéphane Guégan

*In Search of 0,10. The Last Futurist Exhibition of Painting, Fondation Beyeler, jusqu’au 10 janvier 2016. Catalogue sous la direction de Matthew Drutt, 80€. A exposition exemplaire, publication historique, une mine…

*Jean-Louis Prat (sous la dir.), De Chagall à Malevitch, Hazan/Grimaldi Forum, 35€

*Ambre Gauthier et Meret Meyer (sous la dir.), Chagall et la musique, Philharmonie de Paris, jusqu’au 31 janvier 2016. Catalogue Gallimard, 45€.

Beauté blessée, beauté pressée…

product_9782070450800_195x320En (bon) élève des Jésuites (français) du Caire, le flamboyant Marinetti (décembre 1876 – décembre 1944) cultiva très tôt trois penchants promis au cocktail le plus explosif, le moderne, la violence et l’irrédentisme. Le programme futuriste, cet art enfin adapté à la technologie moderne, à l’homme régénéré et à la renaissance culturelle de l’Italie, fit l’objet d’un lancement international. La une du Figaro, le 20 février 1909, a recouvert de son éclat la diffusion parallèle du texte en Roumanie (ah ! Tzara) et au Mexique. La Russie s’embrase à sa lecture après les émeutes et les répressions tsaristes de 1905. Sept ans plus tard, une poignée de poètes locaux estiment le temps venu d’administrer, pour les citer, Une gifle au goût du public. Et, à la veille de la guerre de 14, Boccioni est traduit en russe, tandis que Marinetti se rend à Saint-Pétersbourg. Le monde n’appartient plus qu’à ceux qui avalent les kilomètres à bord de leur voiture (Marinetti a failli mourir au volant de la sienne en 1908) et des trains qui sillonnent la vieille Europe. La vitesse, le dépassement de soi et de l’inertie des formes périmées n’épuisent pas le nouvel activisme, l’art ne forme que l’avant-garde d’une transformation sociale et politique en équilibre sur de dangereux ferments. Marinetti,  a écrit Maurizio Serra, « n’est décidément pas facile à cerner ». L’extrême-droite comme l’extrême-gauche peuvent se réclamer de lui, l’une pour son apologie de la force et de la guerre, l’autre pour sa haine de l’Eglise et du capitalisme à l’ancienne. La somme que Giovanni Lista fait paraître aujourd’hui sur le futurisme, fruit de plus de quarante ans de recherches et publications, n’enregistre pas les ambiguïtés de Marinetti et de son mouvement pour le simple plaisir d’en condamner certaines conséquences (encore que le poète guerrier ne trouva qu’une place inconfortable au sein du fascisme mussolinien). Lista fait précéder son vaste bilan du mouvement paramilitaire d’un examen précis des conditions de son surgissement. Cent pages passionnantes font revivre l’Italie à peine unifiée du Risorgimento, saisie (entre fascination et trauma) par une industrie aux performances uniques, enivrée d’électricité, de courses automobiles, d’avions et de téléphonie précoce, et acculée, en somme, à dynamiser l’art et son impact social sur « les ruines » d’un libéralisme trop égoïste ou d’un socialisme trop étroit. SG

Giovanni Lista, Qu’est-ce que le futurisme ? suivi de Dictionnaire des futuristes, Gallimard, Folio Essais, 14,90€

9782754108508-001-GLe 15 février 1914, le poète allemand Theodor Däubler écrivait au peintre Boccioni et donc à Marinetti : « Kandinsky est l’unique peintre d’actualité qui se rapproche véritablement du futurisme. » Il l’opposait, ce disant, aux expressionnistes Kokoshka et Pechstein. Voilà, tout de même, qui étonne. Kandinsky n’est-il pas le peintre qui, des rêveries médiévales de ses débuts aux ballets cosmiques de la fin, aura opiniâtrement tourné le dos et les pinceaux à la civilisation industrielle et son froid vocabulaire ? C’est oublier les rapports historiques entre les futuristes et le Blaue Reiter, c’est oublier surtout l’ésotérisme et, à tout le moins, la rationalité inquiète où baignent les avant-gardes italiennes, allemandes et russes dès avant la guerre. Si « la résonance intérieure » sert de socle subjectif et spiritualiste à l’esthétique de Kandinsky, et le destinait à croiser aussi bien Klee, Duchamp que Breton, on ne saurait négliger non plus la composante dynamogène de sa peinture et, plus généralement, le messianisme à partir duquel Philippe Sers a toujours évalué l’œuvre. Sa monographie, bien que destinée au plus grand nombre, n’exclut pas les idées du peintre de l’analyse de son évolution, trop souvent résumée à une autre téléologie légendaire, celle de l’abstraction. SG // Philippe Sers, Kandinsky, Hazan, 65 €.

Rappel

L’association Regards sur André Derain a le plaisir de vous convier au Palais du Luxembourg, salle Monnerville, pour une soirée-débat :

Un nouveau regard sur la peinture française du XXe siècle

Derain et son temps : la fin des tabous ?

MERCREDI 16 DÉCEMBRE 2015 DE 17H30 À 20H

Avec la participation de Jean Clair, de l’Académie française

Michel Charzat, historien d’art, membre honoraire du Parlement

Cécile Debray, conservateur au musée national d’Art moderne (Centre Pompidou)

Stéphane Guégan, historien et critique d’art

Fabrice Hergott, directeur du musée d’art moderne de la ville de Paris

Accueil par Madame Bariza Khiari, Sénatrice de Paris

Entrée 26, rue de Vaugirard 75006 Paris

Merci de confirmer impérativement votre présence avant vendredi 11 décembre par mail à regardssurandrederain@outlook.fr et de vous munir d’une pièce d’identité lors de la soirée-débat.

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THE LONDON TOUCH

9782213631776-XMonocle pour monocle, j’ai toujours préféré Henri de Régnier à Tristan Tzara. Nulle provocation dans cette préférence, bien que le long oubli dont sort péniblement le poète français stimule à bon droit des réflexes chevaleresques. A ceux qui resteraient froids à la lecture de cet émule de Stéphane Mallarmé, friand d’indicible et de Grèce faunesque, la formidable biographie de Patrick Besnier donne d’autres raisons de ne plus le négliger. Un spécialiste de Jarry se penchant sur le cas d’un symboliste tout en demi-teintes et brouillards whistlériens, cela surprend d’abord. Mais le résultat prouve la valeur des contre-emplois, ou ce qui passe pour tels, dès lors qu’ils sont servis par une connaissance impeccable du domaine littéraire, le goût du document inédit et la haine des explications routinières. Du reste, Besnier s’était déjà attaché à la réédition de certains textes vénitiens de Régnier, dont la précoce passion pour la sérénissime avait eu Musset pour déclic et les masques d’Eros  pour levier. On rappellera enfin que Jarry tenait Régnier en haute estime. A l’inverse, ce dernier n’a jamais oublié la première d’Ubu roi ni ignoré Rimbaud, Lautréamont, Laforgue et Apollinaire. Du reste, Jean Lorrain, prince de la décadence, avait compris ce qui se cachait derrière l’apparence feutrée de Régnier. Comme lui, Besnier s’est laissé séduire par les ombres clandestines de l’écrivain, grand coureur de femmes, et de son écriture, libertine sotto voce… Les secrets sentimentaux et les intrigues littéraires font le bonheur de l’historien quand il lâche ses fiches et creuse la chair de son sujet. Entre autres singularités, sans parler de son mariage blanc avec Marie de Heredia que ce livre analyse à neuf, Henri de Régnier cultivait une anglomanie, nourrie de Swinburne, Tennyson, Wilde et Beardsley, qui allait bien à ses allures d’aristocrate décavé et à son esthétique de la douce perversion. Si Gide s’en offusque, Proust s’en régale. Car la soigneuse et vivante enquête de Besnier nous conduit des petites revues symbolistes de 1885 aux années folles. Les Dadaïstes, noblesse oblige, ont fulminé contre l’Académicien du Figaro. Mais Morand, son dernier avocat de poids, dira qu’il fut «le plus grand gentleman des lettres françaises».

Couverture montageAussi étrange que cela puisse paraître, Jehan-Rictus (1867-1933) aurait pu arborer un tel blason sans déchoir, lui le François Villon des cabarets de Montmartre, le proche de Bruant, l’employé de Salis (le Bibi-la-purée de Picasso),  la voix des gueux et l’amant des gueuses, mais lui dont Péladan admirait « la ligne aristocratique ». De son vrai nom Gabriel Randon de Saint-Amand, aussi désargenté que ceux dont il exalte vertement le verbe et partage la mouise, il n’aura hérité que d’un rêve nobiliaire, chimère maternelle peu dotée. Mais l’illusion fait vivre et survivre, elle explique aussi la haute tenue de son journal intime, vraie révélation de l’année : Jehan-Rictus, face au pacte de probité inhérent à l’autobiographie, opte pour la transparence absolue, jusqu’à dire son scepticisme quant aux attentats anarchistes et au dreyfusisme, et nous gratifier du moindre de ses désirs érectiles. Quelle est sa recette pour manger si peu et rester si ardent? Il est vrai qu’un homme qui parle si bien des femmes dut savoir s’en faire aimer. Il s’avoue sans cesse incapable de résister aux petits corps ronds, roses, propres, de vrais Clodion in flesh. Car Rictus se sent aussi anglais que Régnier. Sa mère, une folle qui s’amusait à lui montrer ses seins, deux poires parfaites, semble-t-il, était à moitié britannique. Autre point commun avec Régnier, il eut Jean Lorrain pour bonne fée. Certes, le «père de ma gloire» le lança en fustigeant sa poésie de caniveau. Publicité par défaut… Par ailleurs, le journal ne fait pas mystère du suffrage des Parnassiens, qui perçurent en lui une exigence poétique supérieure à l’argot faubourien et à l’esprit du music-hall qu’il magnifiait. Ainsi Heredia, Coppée et Samain soulagèrent-ils un peu sa peine et sa bourse en pleurs. Mais les marques d’admiration les plus tonitruantes lui vinrent de deux imprécateurs très inspirés, Léon Bloy et Léon Daudet. Pourtant Rictus ne fut ni l’homme de la réaction catholique, ni celui de l’intransigeance monarchiste. Jésus et la poésie lui suffisent, le premier pour dire la misère des temps, l’autre pour la faire chanter quand même… « Merd’ ! V’là l’Hiver et ses dur’tés / V’là l’moment de n’pus s’mett’à poils : / V’là qu’ceuss’ qui tienn’t la queu’ d’la poëlle / Dans l’Midi vont s’caparater ! » L’Hiver, le must de 1896, greffe par avance Céline sur Charles d’Orléans.

9782877068956_1_75Le cross-over, Rachel Johnson y brille aussi. Ses romans jonglent avec les flux textuels qui tissent désormais nos vies et les enveloppent d’un nuage de fictions accessibles. What if ? La littérature d’aujourd’hui, sauf à se mirer le nombril, ne peut se fermer à ce bruissement, elle doit l’utiliser à ses fins. Drame ou comédie, qu’importe. À Notting Hill, là où Rachel Johnson bouscule sa drôle de ménagerie humaine, on pleure et rit, comme partout ailleurs. Mais ce village de rêve, isolé en plein Londres, a d’autres malheurs que les petites misères de l’existence. Sous les rois, l’aristocratie pouvait se targuer de maux particuliers, ils confirmaient les quartiers de noblesse. Le règne de l’argent, du jeunisme et de la frime leur a substitué ses propres enjeux. Plus vains que ceux de l’ancienne gentry, ils n’en sont pas moins tyranniques. Les personnages de Johnson, si riches soient-ils, n’ont pas le temps de se laisser aller. Sur l’île de la tentation, mettre en sommeil ses désirs serait un crime. L’action de Fresh Hell, titre anglais du troisième épisode de ce qui pourrait ne pas rester une trilogie, a pour amorce une étrange dépêche du London Evening Standard, en date du 16 février 2015… Elle signale une trouvaille macabre : le jour de la Saint-Valentin, deux ouvriers bulgares ont buté sur un cadavre dans les entrailles d’une de ces maisons iceberg qui poussent en ce moment à Notting Hill ou plutôt s’y enfoncent. À défaut de rehausser leurs maisons, comme les juifs du ghetto de Venise ou les protestants de Montauban autrefois, les nouveau bobos troglodytisent. Transformés en gruyère, les sous-sols accueillent salles de gym et autres fantaisies évidemment indispensables sur 3, 4, 5, 6 niveaux, voire plus. Quant à l’identité et au sexe du défunt, vite étouffés, une seconde dépêche les révèle, 250 pages plus loin. Ainsi va la vie à Notting Hill, trendy, sexy, catchy et dangereuse. La mort ne saurait y être banale. Reste à découvrir donc qui l’a introduite en Arcadie ? Clare, bientôt quinqua et saisie de l’obsession d’être à nouveau maman, coûte que coûte? Ralph, qui a troqué son sperme dans une juteuse opération immobilière et ne dirait pas non à un autre don de sa personne? Ou Mimmi, l’épouse flottante du précédent, prête à étendre le domaine de sa libido morose à de nouvelles expériences ? Ou encore l’artiste conceptuelle Farouche, belle et belge, qui ne violente pas uniquement Le Bain turc d’Ingres et oublie parfois de couvrir son intimité avant d’allumer le sérail des fêtes et des vernissages? Il y avait là tous les pièges d’une satire bienpensante, Rachel Johnson les écarte et se délecte du cocasse des situations qu’elle sait enfiévrer. Récemment invitée à Paris par son éditeur,  le grand Bernard de Fallois himself, elle a profité de son passage pour voir quelques expos (Picasso.mania) et revoir L’Origine du monde et sa caressante franchise. L’une des scènes clefs de Fresh Hell ne l’est pas moins. Stéphane Guégan

*Patrick Besnier, Henri de Régnier, Fayard, 32€

*Jehan-Rictus, Journal quotidien 1898-1899, édition établie et annotée par Véronique Hoffmann-Martinot, éditions Claire Paulhan, 40€

*Rachel Johnson, Le Diable met le feu à Notting Hill, De Fallois, 20€

Décadence, j’écris ton nomproduct_9782070149407_195x320J’avais tort, et Pierre Lachasse raison… La redécouverte qu’il orchestre en maître de l’œuvre de Francis Jammes (1868-1938) est tout sauf une coquetterie d’érudition inutile. Sa poésie directe, sensuelle, chrétienne et chère au grand Charles Péguy, demande à être lue et et relue. Sa prose et ses lettres, de même. Depuis la parution du premier volume de la correspondance que James échangea avec André Gide, Lachasse a réexaminé ses liens épistolaires avec Henri de Régnier (Classiques Garnier, 2014). Au moment où débute le présent ouvrage, le torchon brûle entre le bel Henri et les cadets, dont le nouveau siècle agite l’impatience. Après avoir flatté son aîné, Jammes se gausse de ses douceurs «académiques» et Gide de sa Double maîtresse. À cet égard, il est assez piquant de voir Régnier accusé de perversion par le faune de Biskra. Ce reproche, en effet, allait siffler aux oreilles de Gide quand Jammes stigmatiserait L’Immoraliste et, à l’instar de son ami Claudel, Les Caves du Vatican (qui marque, selon André Breton, «l’apogée du malentendu» entre les générations à la veille de la guerre de 14). Les différends d’ordre sexuel et moral, on le voit, jouèrent un rôle alors que l’histoire compassée ne dit pas toujours. Ce second volume nous en apprend aussi sur la place qu’occupèrent la peinture (Gauguin, Maurice Denis), le nationalisme (naissance de la revue L’Occident) et la religion (Jammes renoue avec la pratique en 1905) dans le tournant littéraire qui accoucha de la NRF. Notons au passage que Jammes doit d’être sorti de l’ombre des cénacles symbolistes grâce à Jean Lorrain, qui parlait du poète, comme Hugo de Baudelaire. Le frisson nouveau, en 1901, c’était lui. SG

– André Gide/Francis Jammes, Correspondance tome 2, 1900-1938, Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 29€

livre_affiche_2341Puisque Lorrain est partout, dès qu’on fouille un peu sérieusement les années 1885-1905, autant revenir à la source avec Antoine de Baecque. Nous parlerons bientôt de ses passionnantes et vénéneuses Nuits parisiennes (Le Seuil), qu’il accompagne de la réédition de textes du saint patron des noctambules sans airbag. Oubliant très vite ses tâtonnements parnassiens, Lorrain (1855-1906) érigea en culte le dandysme de ses pères spirituels, Barbey d’Aurevilly et Edmond de Goncourt. Du Paris 1900, il brouille les strates. On s’encanaillait rien qu’à le lire. Et Dieu sait s’il a écrit, décrit et décrié. Lorrain adore et pratique le faisandé capricant, il mélange la dépravation la plus sujette au pire et la beauté la moins soumise aux codes. Redon, le plus noir, Poe, Baudelaire, Sade, Huysmans et Wilde agissent en secret sur ces pages et, à l’occasion, s’y montrent. Dans les années 1970, Lattès remit Lorrain en librairie au titre des classiques interdits. Interdit car inverti, infréquentable (il parle du «péril juif» au sujet de la Bourse et ne néglige pas Maurice Barrès) ou insaisissable. Vices errants et nuages d’éther, toute une époque. SG

*Jean Lorrain, Souvenirs d’un buveur d’éther, édition présentée et annotée par Antoine de Baecque, Le Temps retrouvé, Mercure de France, 7,50€

Rappel

L’association Regards sur André Derain a le plaisir de vous convier au Palais du Luxembourg, salle Monnerville, pour une soirée-débat :

Un nouveau regard sur la peinture française du XXe siècle

Derain et son temps : la fin des tabous ?

MERCREDI 16 DÉCEMBRE 2015 DE 17H30 À 20H

Avec la participation de Jean Clair, de l’Académie française

Michel Charzat, historien d’art, membre honoraire du Parlement

Cécile Debray, conservateur au musée national d’Art moderne (Centre Pompidou)

Stéphane Guégan, historien et critique d’art

Fabrice Hergott, directeur du musée d’art moderne de la ville de Paris

Accueil par Madame Bariza Khiari, Sénatrice de Paris

Entrée 26, rue de Vaugirard 75006 Paris

Merci de confirmer impérativement votre présence avant vendredi 11 décembre par mail à regardssurandrederain@outlook.fr et de vous munir d’une pièce d’identité lors de la soirée-débat.

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LE PARI(S) DE CAILLEBOTTE

9780226263557Depuis le 8 novembre, le peintre des Raboteurs a pris ses quartiers au Kimbell Art Museum, après avoir triomphé à la National Gallery de Washington. Juste triomphe. La rétrospective parisienne de 1994 avait mis l’accent sur le dynamisme de ses perspectives et la conquête du plein air. Changement d’optique avec Mary Morton et George Shackelford, vingt ans plus tard : c’est la masculinité de Caillebotte, tantôt conquérante, tantôt secrète, souvent sportive, toujours sociable, que les deux commissaires privilégient avec une audace et une rigueur qui ne se combinent plus chez nous.

280px-Gustave_Caillebotte_-Man_at_His_BathHendrick Goltszius - Mars and Venus Surprised by VulcanCe faisant, le curseur s’est déplacé, et la modernité du peintre ne s’évalue plus seulement à l’aune du magistère de Degas, indéniable dans les extérieurs à personnages amorcés, ou à la lumière de la photographie des années 1850-1860 (malgré son impact certain, comme l’a rappelé Nancy Locke lors de la journée d’étude du CASVA). Formé par Léon Bonnat au sortir de la guerre de 1870 et de la Commune, double trauma pour ce Républicain né en 1848, Caillebotte ne tarde pas à entrer en compétition ouverte avec Manet dont, par ailleurs, il possédera trois tableaux insignes. Sa tentative de ramener le peintre d’Olympia dans le giron impressionniste, début 1877, se solde par un échec. Mais le symbole demeure. Il nous indique que l’élève de Bonnat, dont l’enseignement est réévalué par le catalogue, n’a qu’une obsession dans le Paris meurtri du maréchal de Mac Mahon, y réinscrire la grande peinture, celle qu’on disait d’histoire et qui entendait alors coller à l’époque et la galvaniser. Delacroix, Courbet et Manet avaient ouvert la voie à cette nouvelle énergie prosaïque où traîne, à des degrés variables, l’ancienne rhétorique profane et sacrée du grand genre. Tel homme penché à sa fenêtre se cambre à la façon d’une figure de Raphaël, tel fessier jeté impudiquement au regard réactive un poncif des maniéristes les plus outrés, tel autre prend possession de l’espace avec une virilité digne du baroque rubénien. Caillebotte n’est pas de ces peintres qui oublient d’où ils viennent et bâclent le travail par soumission à l’instant. Huysmans, qui l’a mieux compris et défendu que Zola, disait qu’il possédait l’intensité et l’imprévu de Manet, la méthode en plus.

9782754107938-001-TIl est vrai que cette peinture se maintient dans une tension permanente, et souvent désarmante, par peur du banal et crainte de déchoir. L’ombre de Manet, celle de Chemin de fer (Juliet Wilson-Bareau l’a montré en 1998), du Portrait de Zola et du Balcon, n’en diminue jamais la valeur. L’inertie, ils l’ignorent tous deux, même quand ils peignent l’attente, l’absence ou le néant. Aucune zone morte ne dépare leurs tableaux. Ils ont enfin cette façon commune de faire circuler le désir et le regard en invitant le spectateur à en chercher l’objet et le sens. Cette part voilée du tableau, et de son récit discontinu, a manifestement toujours intrigué Victor Stoichita, dont le dernier livre rapproche de l’investigation policière la démarche de l’historien et celle du regardeur, en ce qui concerne précisément l’esthétique qu’inaugurent Manet et Caillebotte. Faisant le constat de leur recours aux « regards entravés », aux figures de dos ou à peine entrevues, notre Sherlock Holmes explore le drame de la vision, ou sa thématisation picturale, qui fait le lien entre les acteurs si différents de la nouvelle peinture. Monet et Degas interviennent aussi dans l’analyse que fait Stoichita des modes par lesquels cette génération engage les figures du tableau et son public à partager l’expérience d’une réalité qui reste en partie inaccessible. Duranty, champion inspiré de Caillebotte en 1876, parlait de « l’impromptu » comme d’une des « grandes saveurs » du monde qui nous appelle. On en dira autant de ce livre à surprises. Stéphane Guégan

*Gustave Caillebotte. The Painter’s Eye, catalogue sous la direction de Mary Morton et George Shackelford, The University of Chicago Press, 60$. Voir aussi Stéphane Guégan, Caillebotte. Peintre des extrêmes, Hazan, 2021 (couverture plus bas).

*Victor Stoichita, L’Effet Sherlock Holmes. Variations du regard de Manet à Hitchcock, Hazan, 25€.

Salle époque (suite)

product_9782070115211_195x320Le 14 octobre 1940, depuis Cannes, Gaston Gallimard adresse un télégramme amical à Giono, l’un des phares de la maison, pour l’encourager à rejoindre le comité éditorial de la NRF et contribuer à son (nouveau) premier numéro. L’heure est grave… Quelques jours plus tôt, Drieu, son nouveau directeur, a écrit lui-même au Virgile de Manosque. Avec lui, Paul Éluard et Céline, l’auteur de Gilles se sent capable de relancer la machine sous un pavillon qui serait celui, tant bien que mal, de la liberté de penser et de créer, hors de tout contrôle direct des boches. Il est de bon ton d’en sourire aujourd’hui. On a tort, évidemment, comme le regretté Pascal Mercier eut le courage de l’écrire. Giono, sans rejoindre le comité, confiera quelques textes à la revue jusqu’au début 1943. Ce que nous apprend le formidable volume des Lettres à la NRF, c’est que les Gallimard, Gaston autant que son neveu Michel, se sont souvent faits les médiateurs de Drieu auprès de Giono. Autant dire qu’ils étaient persuadés de l’importance de maintenir en vie leur revue et qu’ils estimaient l’éclectisme idéologique des contributeurs, ligne de Drieu, préférable au choix de la stricte Collaboration. Giono, de même, leur semblait une caution respectable. Venu de la gauche et surtout du pacifisme, Munichois en 38 mais aussi hostile aux communistes qu’à Hitler, membre à ce titre de la F.I.A.R., comme André Breton et André Masson, continuant à chanter la terre et sa Provence sous le maréchal (il y en a que ça gêne), il crut possible de conserver sa neutralité en confiant, de temps à autre, sa production littéraire à des revues ultra (La Gerbe et La Révolution nationale) et en faisant jouer son théâtre avec succès dans les deux zones. Mauvais calcul, il sera épuré à la Libération… Qu’il ait eu conscience de la façon tendancieuse dont on utilisait sa plume ou interprétait ses positions d’avant-guerre, le volume le montre aussi. Il confirme aussi son étanchéité à toute forme d’antisémitisme, son besoin d’argent constant, sa duplicité en matière éditoriale (mettant les nerfs de Gaston à rude épreuve), son nez en matière de littérature étrangère et sa verve sudiste. Remontant la pente assez vite après 1945, il préfère la nouvelle vague (Nimier, Pierre Bergé, Bernard Buffet, l’équipe de la Table Ronde) aux existentialistes et à cette aimable fripouille d’Aragon. Les combinaisons et pressions liées au Prix Goncourt, dont Giono devint membre en 1954, colorent quelques lettres échangées avec les Gallimard parmi les plus drôles. SG // Jean Giono, Lettres à la NRF (1928-1970), édition établie, présentée et annotée par Jacques Mény, Gallimard, 26,50€.

9782081366350_cmThéoricien de l’antisémitisme nazi et même « père de l’Église du national-socialisme » (Hitler), Alfred Rosenberg a laissé le souvenir d’un idéologue inflexible. Sa froideur impressionnait ses proches qui, comme lui, ont accrédité la vision d’un homme extérieur à la mise en œuvre concrète de la « solution finale ». Rien de moins faux. Et la parution de son Journal, retrouvé en 2013 et désormais déposé au musée Mémorial de l’Holocauste (Washington), en apporte maintes preuves sinistres. Le traumatisme de la défaite de 1918 lui avait fait rejoindre le nationalisme de tendance « völkisch ». Populiste et raciste, il transforme ses convictions en livres (La Trace du Juif à travers les époques, 1920) et militantisme actif. L’inspirateur de certains passages de Mein Kampf gravit les échelons au sein du parti nazi à partir de 1923. Son domaine reconnu sera celui de l’éducation des masses. Rosenberg, architecte de formation, a des vues sur l’esthétique, inséparable du redressement pangermanique en cours… Sa chance, si l’on ose dire, ce sera la guerre, qui lui vaudra presque rang de ministre. D’un côté, à la tête de l’E.R.R., il est un des principaux responsables de la spoliation des biens juifs, œuvres d’art comme documents historiques, à Paris comme partout où flotte la croix gammée. De l’autre, l’invasion de la Russie, qui efface le pacte germano-soviétique qu’il n’a jamais digéré, lui ouvre un vaste champ d’action. Il prend sa revanche sur Goebbels et Himmler dont chaque faux-pas le met en joie. C’est là et alors, comme l’expliquent les éditeurs du Journal, que Rosenberg va radicaliser sa vision de la question juive. Face aux tueries de masse, dont il a vite connaissance, face aux civils et aux prisonniers qu’on affame par millions pour nourrir la Wehrmacht, Rosenberg va petit à petit accepter l’idée de l’éradication totale de la « non-race ». SG // Alfred Rosenberg, Journal 1934-1944, édition présentée par Jürgen Matthäus et Frank Bajohr, Flammarion, 32€

9782081365407_cmAux psychiatres américains venus l’interroger sur son collectionnisme boulimique, lors du procès de Nuremberg, Goering déclara sa flamme pour « l’art et le grandiose ». Grandiose, il le fut par le faste tapageur dont il s’entoura à partir du milieu des années 1930 ; il le fut surtout par l’étendue et l’organisation de ses rapines. Le catalogue de ses tableaux se confond, à peu de choses près, avec le catalogue de ses forfaitures. Nous aurions pu attendre longtemps l’accès aux inventaires et aux photographies qui le reconstituent. Le nouveau cadre législatif et la volonté de Laurent Fabius, patron du quai d’Orsay depuis 2012, ont donc rendu possible la publication de ce document exceptionnel. Destiné à jeter une lumière définitive sur la provenance des œuvres et le rôle des intermédiaires, voué aussi à faciliter le travail en cours des localisations et restitutions, le Catalogue Goering oblige aussi à interroger le sens des milliers d’œuvres que le Reichsmarschall amassa en ces demeures seigneuriales. Certes, comme le note Jean-Marc Dreyfus, il en allait du standing de celui qui fut longtemps le numéro 2 du régime et auquel étaient imparties, en plus d’une politique économique à grande échelle, les obligations de représentations auxquelles Hitler renâclait. Les deux hommes, liés depuis 1921, et animés d’une passion dévorante pour les maîtres anciens, croient pareillement à l’esthétisation du pouvoir. L’art, sous toutes ses formes, agit sur le réel et déculpabilise le pire. Goering et Hitler vont se disputer le fruit des spoliations. Leur rapacité s’exerce essentiellement aux dépens des collections juives, sur le territoire allemand (confiscations et ventes forcées contre droit au départ) et en terres conquises. Une moitié des cimaises de Goering avaient été tapissées de tableaux d’origine française… À Paris, les services de Rosenberg (E.R.R.) rabattent tableaux, sculptures, tapisseries, objets d’art et bijoux pour le grand carnassier de Carinhall. Celui-ci favorise, nulle surprise, les écoles du Nord, mais il affiche aussi, en nouveau Frédéric le Grand, un faible pour le rocaille français, sans crainte d’être comparé aux collectionneurs juifs dont il avala les Lemoyne, Watteau, Boucher, et Fragonard. Les rares « modernes » qui ornent ses murs montrent souvent une petite touche de sensualité flatteuse pour le maître de maison. Ainsi en est-il d’Europe et le taureau qui, bien sûr, trône dans la chambre à coucher. La toile risible est due au pinceau repenti de Werner Peiner (1897-1964), ex-représentant de la Nouvelle objectivité et de l’art dégénéré. Moins avant-gardiste que Goebbels, Goering s’aligne sur les positions de son ami Rosenberg et n’avait guère plus d’œil que lui, si l’on en juge par le nombre d’œuvres secondaires et de faux qu’abritait aussi la collection. La palme d’or, en fait de croûtes, c’est le Jésus et la femme adultère, un supposé Vermeer miraculeusement exhumé ! Il s’avéra être l’œuvre, on le sait, du faussaire Han Van Meegeren. La grande peinture s’était vengée du maréchal. SG // Les Archives diplomatiques et Jean-Marc Dreyfus, Le Catalogue Goering, préface de Laurent Fabius, Flammarion, 29€

 

NOUS SOMMES TOUS CHARLES

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Aucun des grands poètes modernes n’a échappé à la « malédiction » d’être traité en mauvais élève, langue barbare, expression pauvre et mots vulgaires, par des publicistes qui jouaient les pions pour mieux venger leur haine du neuf ou leur impuissance à le comprendre… A en juger par l’accueil des Fleurs du Mal, si bien étudié par André Guyaux en 2007, Baudelaire avait brutalement manqué à la morale et à la grammaire les plus élémentaires. Insortable ! L’excellent élève du lycée Louis-le-Grand et ses prix de latin étaient renvoyés en 1857 aux oubliettes de l’histoire. Il fallut autant de temps à les en sortir qu’à se représenter combien « le prince des Charognes » maîtrisait l’entière palette du vers français, quitte à la violenter dès que la poésie, cette beauté du vrai, l’exigeait. Théophile Gautier fut assurément l’un des premiers à s’interroger sur l’iconoclasme paradoxal de son ami défunt et à y situer sa métaphysique duelle comme sa religion travestie. Un tel verbe, en somme, ne s’évalue pas à l’aune amidonnée de Théodore de Banville. Bien qu’il eût écrit quelques-uns des plus beaux sonnets de notre littérature depuis Ronsard, Baudelaire en avait desserré l’étau, s’autorisant ruptures strophiques, accélérations métriques et rimes libertines. Le seul poème des Fleurs qui affiche son appartenance au genre, Sonnet d’automne, la trahit joyeusement. Ainsi était le grand Charles, indomptable, indompté.

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Nous disposions d’ouvrages savants sur le sujet, Albert Cassagne ayant ouvert le feu en 1906 sans toujours surmonter ses difficultés à expliquer l’amour conjugué des contraintes et des licences que Baudelaire a toujours montré en matière versificatrice. Optant pour un parti inverse, sympathisant d’instinct avec le baroquisme du poète des Fleurs, Dominique Billy déploie toute sa science de la poésie française, sans limites, à justifier ces écarts de langage et nous rappeler que la tradition ne s’était pas toujours comportée autrement que son supposé fossoyeur. D’une technicité qui pourrait décourager les lecteurs expéditifs, l’ouvrage récompensera ceux qui prennent le temps d’aller au fond des choses. La profondeur justement est un concept baudelairien, et la profondeur dans la concision son idéal. Le respect des vieilles formes tient d’abord au prix qu’il accorde, dans l’invention, aux propriétés structurantes des grands genres poétiques : avant Paul Valéry, Baudelaire affirme que l’inspiration vient aussi du maniement des mots et de leurs règles. D’un autre côté, avant Céline, il lui importe de préserver le lyrisme avec lequel se dira le double but déclaré de sa poésie, exprimer la passion « vécue » et le monde « moderne ». Croisant ces deux obsessions dans ses meilleures pièces, Baudelaire sait aussi l’art d’emprunter aux autres, poètes d’avant Malherbe et rimeurs du temps. Ne fut-il pas l’homme des dettes en tout ? Plus la recherche progresse, dans le sillage de Graham Robb, plus se dégage ce que Charles doit à ses contemporains, d’Auguste de Châtillon, un familier du cénacle de Gautier, à la délicieuse Marceline Desbordes-Valmore. Dominique Billy fait grand cas d’elle et il a raison. Imprévisible s’avère donc la « matière poétique » de Baudelaire, dieu des incipit foudroyants et des rimes sonores, capable de respecter la trame métrique pour solenniser l’idée ou l’impression, mais capable aussi des irrégularités les moins légitimes en apparence. Elles sont d’un orfèvre, guidé par la perfection. Celle qui lui permet de passer, par exemple, de la version A du Vin du chiffonnier à la version C, comme on passerait d’un spectacle extérieur aux illuminations intérieures d’un clochard céleste. Stéphane Guégan

*Dominique Billy, Les Formes poétiques selon Baudelaire, Honoré Champion, 95€

LE CRÉPUSCULE DES VIEUX?

Jeunes, en haine des tièdes déjà, ils avaient été foudroyés par la lecture de Nietzsche, Barrès ou D’Annunzio, géniaux, mais dangereux professeurs d’énergie. Autour d’eux, pensaient-ils, la fièvre conquérante du XIXe siècle n’en finissait pas de mourir, les démocraties de se discréditer, le capitalisme de s’avilir. Décadent, faux, bourgeois, pour le dire d’un mot lui-même usé, le monde était à refaire, la vie à refonder. La guerre de 14, un bref instant, avait porté certains au-delà d’eux-mêmes. L’unité entre la poésie et l’action était donc possible.

Electre_978-2-02-117011-5_9782021170115Puis vinrent les volcaniques années folles et le dégrisement des années 30… En un livre magnifique de finesse, de courage et d’humour, Maurizio Serra se saisit du « romantisme de l’entre-deux-guerres » afin de lui rendre son vrai visage et sa dimension européenne. Une suite de portraits ciselés nous fait passer des émules du colonel Lawrence, tels Auden et Mosley, aux disciples de Marinetti ou du vénéneux Stefan George. Le cercle s’étend enfin à quelques Français, Drieu, Malraux et Brasillach furtivement, Montherlant et ses démons plus précisément. Aussi polyglotte que ses modèles, Serra ne peut se dissimuler sa propre tendresse pour la culture cosmopolite des étranges guerriers dont il scrute le destin, funeste ou pas, fidèle ou non à l’authenticité lyrique de leurs premiers éclats. Contrairement à un raccourci facile, ces « esthètes armés » ne plièrent pas tous devant les dictatures reconnaissantes et leur numéro de charme… Du reste, le propos du livre n’est pas de condamner en bloc les errances de la «génération perdue», ses poussées plus ou moins radicales de purisme ou de révolte, et de les juger du haut de la bonne conscience de «nos sociétés ludiques et antihéroïques» Ces dynamiteurs demandent à être compris à l’intérieur de l’histoire qu’ils récusent, au plus près du «besoin frénétique et confus de changement» qui mène des attentats de l’anarchisme fin-de-siècle aux lendemains désenchantés de la guerre de 14.

En 25 ans, la situation a empiré, du côté des remèdes plus que des causes. N’a-t-on pas l’impression qu’un décalage de plus en plus grand sépare la vieille Europe libérale, Autriche-Hongrie comprise, des aspirations de l’avant-garde artistique? La première, si consciente soit-elle des dangers qu’elle court, comme en témoigne la lucidité d’un Croce, d’un Curtius ou d’un Stefan Zweig, ne semble plus en mesure d’agréger à elle les énergies qui la combattent. Dès la naissance officielle du futurisme, en 1909, on assiste à une esthétisation irrésistible de la «table-rase politique», conforme à la composante militaire, voire militariste, de toute avant-garde qui se respecte. Mesure de l’individu, la violence effrénée devient la morale de tous. D’autres, ailleurs qu’en Italie, mais marqués par l’ascendant de D’Annunzio, poussent l’utopie salvatrice jusqu’à l’érotiser à outrance, et en redoubler la séduction fatale. Le choix de mêler l’Eros, voire l’homophilie, à l’exaltation des «vraies racines» crée ainsi une singulière communauté entre les prédications de Stefan George et certains des premiers représentants de l’idéologie nazie, bien que le poète, courtisé par Goebbels, se soit tenu à l’écart du Reich. Peu de ces «esthètes armés», sinon les plus médiocres, se seront ralliés pleinement au fascisme et au communisme, qui s’étaient nourris de leurs rêves régénérateurs avant de les trahir. À cet égard, la guerre d’Espagne, pivot du livre de Serra et épreuve de vérité des intellectuels en uniforme, fournit aux uns et aux autres de quoi se perdre ou se sauver de leurs illusions. Stéphane Guégan

*Maurizio Serra, Une génération perdue. Les poètes guerriers dans l’Europe des années 1930, Seuil, 25€

L’architecture, c’est émouvoir

La dernière exposition Le Corbusier du Centre Pompidou, occasion de vérifier quel exécrable peintre il fut, aura relancé la polémique qui entoure son évolution politique à partir de la fin des années 1920. C’est qu’à sa manière, virile, hygiénique, élitiste et néo-grecque, ce lecteur précoce de Nietzsche mérite de compter parmi les «esthètes armés» de Maurizio Serra, en sa variante la plus volontaire, et donc la plus volontiers sensible aux sirènes du machinisme et du fascisme. Entre les intellectuels d’extrême-droite du Faisceau et le théoricien de L’Esprit nouveau, le courant passe vite après 1925. Philippe Lamour, notamment, se dit séduit par les projets urbanistiques du Suisse (Corbu ne devient français qu’en 1930) et l’idée que l’architecture travaille à faire advenir la société saine et organique dont tous rêvent à voix haute. Brillant polémiste, Lamour est un émule autoproclamé de Marinetti. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Le Corbusier et son cercle (le Parti fasciste révolutionnaire après 1928) préfèrent d’abord Mussolini (son anticapitalisme, ses autoroutes, etc.) à Hitler (trop incohérent et trop aveuglé par son racisme). Quelle que soit l’attirance de l’architecte pour certaines idéologies, c’est la mystique de l’ordre qui l’anime, et son ambition dévorante, plus que la recherche d’une stricte obédience. Après avoir travaillé à Moscou, en 1928, on le verra proposer ses services à l’Italie qu’il admire, puis à Speer, le tout vainement. Grisé par les émeutes de février 1934, il croit venue l’heure de la victoire; la grande «réorganisation générale» est en marche. À Prélude, que publient ses amis, s’annoncent certains thèmes de Vichy, comme l’association de la «finance aveugle» et des Juifs. Mais aucune unanimité ne se dégage parmi les collaborateurs de la revue à ce sujet, l’antisémitisme y est minoritaire, discuté, laissant place à une judéophobie qu’il ne faut pas juger, bien sûr, à l’aune de la Shoah, mais au diapason d’une époque qui distingue encore sociologie et biologie. En 1936, les appétits d’Hitler s’étant clarifiés, la méfiance de Prélude croît avec eux. Deux ans plus tard, du reste, Le Corbusier s’en remet à Léon Blum, Charlotte Perriand l’ayant rapproché du Front populaire qu’il enjoint d’optimiser le logement social et la circulation.

Durant l’hiver 38, Le Corbusier renonce même au «soulagement» des Munichois et écrit à sa mère; «la Tchéco vilipendée, massacrée. Puis les Juifs traités comme jamais on ne l’aurait imaginé. Chamberlain me fait l’effet d’être un noir rétrograde bien dangereux: la City, la galette, l’argent!» La guerre va réveiller son patriotisme, la défaite son maréchalisme (l’emprise de Pétain sur la droite française est ancienne). A partir du 1er janvier 1941, il est nommé conseiller pour l’urbanisme auprès du gouvernement. S’il n’y reste attaché que 18 mois, la période de l’Occupation résonne de son activité tous azimuts, en lien avec les hommes de pouvoir et d’argent qui entendent tayloriser l’économie et la vie sociale. Le 1er octobre 1940, deux jours avant la parution officielle du statut que l’on sait, il avait avoué à sa mère: «les Juifs passent un sale moment. J’en suis parfois contrit. Mais il apparaît que leur soif aveugle de l’argent avait pourri le pays.» Formule aussi détestable qu’ambiguë, bien dans la manière d’un homme qui n’eut pas besoin d’être raciste pour muscler le programme de Vichy et sut faire taire sa conscience quand sa carrière était en jeu. «Le Corbusier était antisémite», écrit sans nuance Xavier de Jarcy. Synthèse des travaux récents, américains pour l’essentiel, Le Corbusier. Un fascisme français (Albin Michel, 19€) se veut un réquisitoire alerte et l’est assurément. Bien emmené, documenté, il cède ici et là, pas toujours fort heureusement, aux généralités hâtives et à la condamnation rétroactive. Les références à Sternhell et Bernard Henri-Lévy laissent penser qu’il partage leur approche de la France «rance» des années 1930 et leur conviction que nous avons inventé le fascisme, et jusqu’au délire hitlérien. Raymond Aron et Michel Winock ont déconstruit ce mythe historiographique venu des États-Unis. SG

9782754107457-001-GSignalons la parution du Derain de Michel Charzat (Hazan, 39€) , le meilleur jamais écrit sur le sujet! Voir ma recension dans le numéro courant de la Revue des deux mondes.

DES POCHES SOUS LES YEUX

product_9782072577369_195x320La crise a du bon, elle a même parfois bon goût. Je ne parle pas, bien sûr, de nos indignés professionnels. Je parle du roman français, du jeune roman français, celui qui a rompu avec l’autofiction souffreteuse, le compassionnel de commande et le papier glacé des journaleux. Barthélemy Théobald-Brosseau n’est guère plus âgé que les héros du Regard de Gordon Brown, mais assez pour avoir examiné d’un œil goguenard le grand guignol du blairisme en déconfiture.

A chaque page de son premier roman, belle réussite, on rit et on se dit : le Londres des années 2000 aura donc connu d’autres secousses que la fonte des actifs, les mensonges d’Etat et le retour des guerres de religion. Les Londoniens de souche ou de passage ont-ils compris avant tout le monde que la crise, loin d’être provisoire, allait installer dans nos vies l’aléatoire et le danger à jamais? Un écrivain ordinaire, et donc bienpensant, la larme au bout du clavier, s’épancherait sur nos destins précarisés ; une vraie plume se saisit, elle, de l’incertitude et de l’imprévisible pour en charger son récit et galvaniser ses personnages. Ils sont cinq ici à se partager l’affiche. Cinq, si l’on compte le narrateur, comme dans Le Déjeuner sur l’herbe, si l’on compte Manet. Le lecteur comprendra que le plus célèbre picnic de l’histoire de la (grande) peinture est l’un des multiples points de fuite du Regard de Gordon Brown. Il était dit qu’André Milcar, à travers qui notre histoire se raconte, se laisserait presque tenter par les turpitudes du nouveau marché de l’art… Les images, il les aime tant qu’à l’occasion il les vole. Elles le font rêver, c’est là son excuse. Elles font aussi rêver le livre qui s’écrit sous ses pas et au gré de ses visions. Il est amusant de penser qu’une tapisserie de l’église Saint-Spyridon (un des must-see de tout guide de Corfou), brutalement arrachée à l’adoration de nos braves touristes, est la lucarne magique par quoi tout va basculer. Adepte du brouillage de la réalité et de la fiction, Barthélemy Théobald-Brosseau réveille l’ancienne veine fantaisiste. Pense-t-il à Sterne (comme Jonathan Coe) ? Pense-t-il à Gautier (dont il retourne avec esprit l’adage qui veut que l’utile soit laid) ? A Musset ? Son roman, c’est un peu sa Confession d’un enfant du siècle : « Par un curieux concours de circonstances, nous avions raté la chute de Troie, les Grandes découvertes, les guerres napoléoniennes ; au rythme des effondrements boursiers, nous retrouvions le frisson, la crainte des récits de notre enfance. » Heureuse crise qui rejette le club des cinq sur les routes de l’aventure, avec l’appui de tout ce que Londres compte alors de jeunesse décadrée (comme la tapisserie, justement). Si la ruche des hipsters et des expats commence à manquer de miel, nos clochards célestes emballent le monde à la dérive, dansent ou trinquent entre les gouttes. Quant à leurs nuits, nul doute, elles sont plus longues que nos jours. Ne vous fiez pas à leur mine de papier mâché, à leurs poches sous les yeux, ils finiront par devenir les peintres et les écrivains de demain. De vrais francs-tireurs, au regard… droit. Avec eux, c’est sûr, le temps ne s’ennuie pas. Stéphane Guégan // Barthélemy Théobald-Brosseau, Le Regard de Gordon Brown, Editions Joëlle Losfeld, 19,50€

D’autres poches sous les yeux

product_9782070464180_195x320On ne badine pas avec l’amour… N’étaient le fatalisme russe et l’ambiance fin-de-siècle, le Platonov de Tchékhov se rapprocherait assez du Musset le plus feu follet, Fantasio, par exemple. Léger et piquant, ce théâtre-là, au fond, touche à l’essentiel avec les gants de la plus fine ironie mais le courage de ses sentiments. C’est la première pièce de son auteur, à peine 20 ans, et c’est un chef-d’œuvre de psychologie et de construction. L’absence d’intrigue, qui fait se pâmer les adeptes du vide tchékhovien, ne fait pas encore loi. Roger Grenier, dans sa belle préface, va jusqu’à dire qu’il s’y passe trop de choses. Et il est vrai que la chute dans son écriture chorale frise la virtuosité et presque le mélodrame. Mais ces excès de jeunesse sont largement absous par la terrible vérité que porte en lui ce fou de Platonov : jouer avec les cœurs (et non seulement les corps), c’est jouer avec la vie. Autrement dit, le romantisme que la génération post-Tourgueniev affecte de liquider finit par se venger… Un grand premier livre donc, redécouvert dans les années 20 et traduit par Elsa Triolet en 1956 pour Jean Vilar. Belle traduction malgré un ton années 50 avec ses « salauds » obligés et autres tournures « d’époque ». SG // Anton Tchékov, Platonov, Gallimard, Folio Théâtre, 5,80€

9782253088660-TStefan Zweig est à la mode, les jeunes gens le lisent, les plus âgés y reviennent. Lui qui aspirait à la paix universelle, comme son mentor Romain Rolland, aura au moins obtenu l’unité des générations autour de son génie. Ses biographies, qu’on aurait tort de délaisser au profit des seules nouvelles, ne se détachent pas du grand dessein qui l’anima très tôt. Huit d’entre elles sont réunies par le Livre de Poche, dont le Balzac final, qui aurait dû être son chef-d’œuvre et que son suicide condamna à rester inachevé. La difficulté d’écriture à surmonter, difficulté qui doit s’évaluer aussi en termes freudiens, n’est sans doute pas pour rien dans le suicide de l’écrivain en 1942, mort qu’il ne faudrait pas seulement attribuer, nous dit Olivier Philipponat, au nazisme qu’il avait fui jusqu’au Brésil. L’arrivée d’Hitler au pouvoir l’avait aussi obligé à réviser les principes de l’écriture biographique de façon à moins céder à l’héroïsation du « grand homme », source involontaire d’un fanatisme dangereux, et au pacifisme abstrait de l’humaniste de grande culture, d’une culture qu’il croyait pouvoir maintenir au-dessus des frontières. Parti de Taine (son maître) pour arriver à Freud (son ami), Zweig aura su épouser le moi de Verhaeren (le choc nietzschéen de ses vingt ans) et celui de Fouché (le politique douteux, mais increvable) avec la même empathie et le même besoin de vampiriser « l’autre ». SG // Stefan Zweig, Les Grandes biographies, introduction, notice et bibliographie par Olivier Philipponat, La Pochothèque, Le Livre de Poche, 29,90€

product_9782070455102_195x320En 1958, le général revient. Cris d’orfraies, mauvaise colère, bien inutiles. La crise de Suez vient d’apprendre au monde que son sort se joue désormais entre les Russes et les Américains… La guerre froide complique tout. Les intellectuels de gauche n’ont jamais autant joué à cache-cache avec leur conscience. Et Staline ne couvre plus de son inaltérable bonhomie la veulerie d’un fan-club endeuillé. Des deux côtés du rideau de fer, les services d’espionnage sont sur les dents. En 58, James Bond n’est encore qu’un héros de papier, il a pourtant déjà enflammé l’imaginaire des Anglais par son cocktail de realpolitik, d’humour, de filles superbes et d’actions téméraires. En 58, Jonathan Coe n’avait pas encore eu le bonheur de naître. Un demi-siècle plus tard, l’un des meilleurs romanciers britanniques de sa génération s’offre un flash-back d’une rare drôlerie. Expo 58, plus qu’une parodie d’Ian Fleming, fait surgir le cocasse de la psychose générale dans laquelle baignait l’époque. Acculées à l’impossible, les expositions universelles dispensaient désespérément l’optimisme des grandes messes du XIXe siècle. En 58, dédiée aux bienfaits de l’atome et de la paix revenue, celle de Bruxelles ouvre ses portes alors que l’opposition aux armes nucléaires donne de la voix, notamment en Angleterre. La mission de Thomas Foley, beau gosse un peu timoré du ministère de l’Information, n’est donc pas évidente. D’autant plus qu’en cherchant à déjouer toutes sortes de pièges, russes ou pas, rousses ou pas, il va tomber dans les bras d’Anneke, jeune et jolie hôtesse dont l’affabilité pourrait être trompeuse. Sans renoncer à son souci documentaire, en solide fantaisiste sternien, Jonathan Coe prend plaisir à naviguer en eaux troubles, à stimuler les libidos et à libérer les autres fantasmes d’une situation, à tous égards, explosive. SG // Jonathan Coe, Expo 58, Gallimard, folio, 8.80€

L’EXOTISME N’EST PLUS CE QU’IL ETAIT

Le XIXe siècle va mal, il s’éloigne à grands pas, et nous devient étranger. Parenthèse inutile des manuels scolaires, quasi absent des grandes expositions, il laisse un grand vide derrière lui, entre la Révolution de 1789, sésame de tout, et la guerre de 14-18, qui le refermerait. Mais la rupture n’était pas encore consommée au temps de Verdun, quoi qu’en disent les chronologies routinières…

widgetJusqu’aux années 1950, dans une France à moitié rurale et riche d’une classe ouvrière aussi active que nos campagnes, le siècle de Napoléon, de Guizot, de Renan, de Ferry et de Jaurès formait encore un foyer de références vivantes, aussi débattues que fédératrices. De cet horizon commun, porteur d’espoirs et d’unité nationale, il ne reste presque rien chez les plus jeunes… Mais l’éloignement du XIXe siècle ne découle pas seulement de l’érosion des mémoires et la paresse des cerveaux, liées l’une et l’autre à la tyrannie actuelle de l’éphémère. Le divorce s’explique davantage par une crise d’identité plus profonde, une inquiétude grandissante et une fragmentation, communautariste ou pas, de la société civile. À partir des années 1970, comme l’établissent avec force Emmanuel Fureix et François Jarrige, tout conspire à rejeter le XIXe siècle du côté des utopies fatiguées ou des impostures dangereuses. Sous les feux croisés des nouveaux gourous, contempteurs du monde aliéné et de la morale bourgeoise, chantres de la nature «retrouvée», des femmes «libérées» et de la repentance «postcoloniale», le «siècle du progrès», celui de l’émancipation individuelle et de la République intégratrice, n’a plus qu’à se se rhabiller. Il avait trahi ses magnifiques promesses de paix, d’harmonie et de bonheur collectif! Un certain XIXe siècle étant désormais périmé, ou sommé de se justifier à nouveau, la tâche s’imposait d’en découvrir les aspects oubliés ou d’en «relire l’histoire». Le présent ouvrage, bilan de trente ans de recherches, s’y essaie avec un mérite d’autant plus appréciable que ses auteurs restent attachés, fidélité plus sentimentale que doctrinale, aux analyses très datées de Foucault, Bourdieu et autres suffragettes américaines. S’ils passent vite sur la réévaluation de la pensée libérale (idéologiquement parlant) qu’entreprit alors un groupe d’intellectuels influents (Nora, Gauchet, Rosanvallon, Jaume), ils n’oublient pas ce que cet aggiornamento aura apporté à la connaissance de régimes honnis et de leur tribut à la «transition démocratique» (Restauration, monarchie de Juillet, Second Empire). Dès lors que les critères d’évaluation du siècle s’émancipaient d’un marxisme ou d’une sociologie plus théoriques et binaires que soucieuses des réalités «d’en bas», la richesse de la période pouvait retrouver sens, et le grand élan de la modernité politique, économique, sociale et culturelle sa réelle physionomie, moins souverainiste que discordante, moins destructrice qu’accommodante, moins univoque que plurielle.

51kJknEj0SL._SX200_Toute relecture du passé procède des attentes du présent. Aussi s’avère-t-elle très exposée désormais à la frénésie réparatrice que nous savons. La «culpabilité coloniale», je l’ai rappelé, en constitue l’une des causes majeures, si bien qu’elle a longtemps enfermé l’étude de l’orientalisme littéraire et pictural dans une grille sotte et manichéenne, fondée sur une méconnaissance totale de la réalité historique qu’elle était supposée éclairer. Essentialiser dispense de penser la complexité de tout objet historique. Et en est-il de plus délicat aujourd’hui que la colonisation au XIXe siècle?  L’histoire de l’art récente a pris toutefois conscience qu’elle fut «moins l’asservissement d’un peuple par un autre qu’un rapport de domination multiple entre groupes européens et colonisés divers» (Fureix et Jarrige). Remarquable, à cet égard, est le long chapitre sur lequel s’ouvre la synthèse de Sidonie Lemeux-Fraitot, qui refuse d’isoler l’orientalisme français du XIXe siècle des perspectives élargies qu’une bonne compréhension du phénomène appelle aujourd’hui. Avant qu’Ingres, Delacroix, Chassériau, Fromentin, Guillaumet ou Dinet n’exaltent l’altérité selon des modes moins réducteurs ou racistes que se plaisaient à la dire les émules d’Edward Saïd, d’autres artistes ont ébauché cette culture du «contact» et de l’expérience partagée, fruit de plusieurs siècles de relations diplomatiques, commerciales, scientifiques et même guerrières. Faut-il rappeler que les Arabes et les Turcs ont déployé un impérialisme comparable à celui dont on accuse l’Occident? Que l’Algérie était passée sous contrôle ottoman et pratiquait l’esclavage quand les Français y débarquèrent en 1830? Les peuples et les civilisations se rapprochent aussi en s’opposant. Plutôt que l’exemple de la Venise des Bellini et de Carpaccio, évoqué rapidement, Sidonie Lemeux-Fraitot étudie d’abord les flux migratoires, hommes, textes, images et objets, dont la France de Louis XIV et de Louis XV fut le théâtre privilégié. Les turqueries qui envahissent le théâtre, l’opéra et la peinture relèvent des plaisirs de société et des secrets de l’intime. Leur apparente futilité dit la découverte, étonnée, critique ou heureuse, d’un ailleurs qu’il n’y a pas lieu d’idéaliser ou de noircir. L’orientalisme du XIXe siècle devait agir autant en héritier d’une vision «éclairée» de l’autre monde qu’en explorateur de ce qui choquait, en le fascinant, ses propres us et coutumes. Sous prétexte que l’art des années 1830-1870 eut tendance à nourrir sa vision de l’Orient d’images outrageusement cruelles ou sexuelles, tout un courant historiographique a versé dans la condamnation ouverte d’une imagerie qu’il jugeait dégradante et soupçonnait de n’avoir été que le levier des appétits coloniaux. C’est confondre la banalité navrante des «confiseurs», pour parler comme Horace Vernet, avec la justesse des vrais artistes, fussent-ils aussi curieux de dire un autre rapport au désir ou à la violence en s’en faisant les complices. Le panorama ambitieux de Sidonie Lemeux-Fraitot, et son iconographie souvent inédite ou surprenante, aurait eu avantage à mieux intégrer le contexte géo-politique et les ambivalences de l’anthropologie, trop souvent vue comme fatalement raciste, du moins libère-t-elle cette peinture du simplisme qui la persécute encore et en dévoile-t-elle toutes les harmoniques, même les moins avouables. Stéphane Guégan

*Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchantée. Relire l’histoire du XIXe siècle français, Editions La Découverte, 25€. Étrangement, l’ouvrage ne mentionne pas Les Antimodernes d’Antoine Compagnon (Gallimard, 2005), si proche pourtant de son propos.

*Sidonie Lemeux-Fraitot, L’Orientalisme, Citadelles et Mazenod, 189€

TOUR D’HORIZON

Les expositions capables de dire un moment de l’histoire ou du goût ne courent pas les rues. Elles exigent travail, recherche et pensée, autant de soins devenus incompatibles avec l’industrie du divertissement. Francis Haskell et Jean Clair avaient prédit l’arrivée du spectacle muséal et des produits frelatés, affiches ronflantes et réalité décevante. Nous y sommes. Avec le public, désormais, les œuvres souffrent inutilement, dans trop de cas. Restent les exceptions, en voici.

catalogue-d-exposition-d-or-et-d-ivoire-paris-pise-florence-sienne-1250-1320La sculpture, dit-on, ne déplace pas les foules. Elles auraient bien tort de bouder l’exposition de Lens et le pont subtil qu’elle jette entre le Paris des derniers capétiens (directs) et la Toscane des cités fleuries. En l’espace de 70 ans (1250-1320), le parcours fait advenir ce qu’on appelait jadis la proto-Renaissance. Par chance, cette façon de compter le temps, et d’anticiper un avenir préconçu, déplaît aux commissaires, plus attentifs aux effets de tuilage, aux évolutions multiples, à la modernité égale du gothique parisien et du giottisme florentin. L’erreur, ils le savent, serait de faire croire à une transformation obligée du langage des formes, enfin arraché à la nuit de l’occident que serait l’obscur Moyen Âge. D’or et d’ivoire se veut et se fait lumineuse dès son départ, qui coïncide avec les nouveaux chantiers de Notre-Dame de Paris et de la Sainte Chapelle. L’admirable Tête de roi mage de Jean de Chelles se rit des mutilations de 1793, elle a traversé les siècles avec la même puissance que l’œuvre des sculpteurs toscans contemporains, et leur bagage antique plus affirmé. L’Ange de Berlin, chef-d’œuvre de Nicola Pisano, annonce la souveraineté de son clan sur la statuaire siennoise. Les plis qui s’agitent dans le manteau de Gabriel mêlent l’accent de Paris à la leçon des vieux sarcophages. On a compris que le propos est tout sauf d’opposer le Nord au Sud. Au contraire, sculptures, peintures, vitraux et manuscrits enluminés invitent à suivre, en tous sens, l’ancienne Via Francigena, qui menait de Rome à Calais. Les migrations y étaient incessantes et touchaient aux flux bancaires comme à la mode. Il suffit d’ouvrir l’œil pour saisir comment des façons de se vêtir, de se coiffer et de séduire enjambèrent aussi les Alpes vers 1300.

expo_francois_ier_gdFrançois 1er a gagné par sa vie exemplaire le privilège d’être solidement ancré dans nos mémoires et nos références. Il n’était pas encore roi que Castiglione pensait lui dédier le livre du Courtisan. La combinaison accomplie du chevalier et de l’humaniste, c’était lui, plus que tout autre prince d’Europe… L’Arétin, un peu plus tard, lui fit présent du portrait de Titien, perle du Louvre. Le Vénitien avait su injecter la vie et l’ironie gauloise au profil de médaille qu’il avait utilisée pour brosser le roi de France. Sur la question des images d’apparat – les « state portraits », disent les Américains aux oreilles longues – on lira l’excellent essai d’Henri Zerner dans le catalogue de la passionnante exposition de la Bibliothèque nationale qui vient de se refermer. Il y réévalue le chef-d’œuvre de Clouet (ci-dessus), ornement des livres d’histoire, et se sépare nettement de ceux qui n’y voient qu’archaïsme français, au regard du portrait de Titien. Zerner retourne leur argument et rappelle que François Ier, tout amateur d’art italien qu’il fût, n’adhérait pas à notre culte du neuf. En outre, devenu roi faute d’héritier mâle dans la descendance de Louis XII, il lui fallait user de l’image pour asseoir un trône de circonstances. Or, en matière de portrait royal, un précédent existait, au prestige immense alors. C’est le Charles VII de Fouquet, auteur aussi d’un portrait perdu du pape Eugène, que Vasari n’omet pas de citer… Clouet n’avait plus qu’à se rattacher au modèle du vainqueur des Anglais pour faire sens. Chantant ses vertus guerrières (Marignan !) et sa piété chrétienne, tout une « stratégie de communication », au dire des commissaires, eut à cœur de légitimer ce grand Français de François. Leur exposition, il est vrai, ne le démentait pas.

catalogue-d-exposition-de-giotto-a-caravage-les-passions-de-roberto-longhi-au-musee-jacquemart-andre-paris-Roberto Longhi est mort sans avoir pu organiser une exposition sur son bilan d’historien de l’art, il l’eût fait avec précision et flamme, comme tout ce qu’il touchait. Ses états de service, tels que le musée Jacquemart-André les évoque de façon stimulante, font plus que rêver. Si le regard est une aventure infinie, il fut le plus grand explorateur du premier XXe siècle, à l’image d’un Sterling et de quelques autres. Ces fous de peinture n’aimaient rien tant que remuer les réserves, fouiller les sacristies, scruter la moindre collection à la recherche de la rareté qui leur permettrait de mettre un nom ou une date sur un tableau sans collier. Longhi, pour sa part, ne dissociait pas le travail d’attribution du travail d’analyse. Et, suprême don, il écrivait comme un dieu. On ne saurait trop en recommander la lecture aux historiens de l’art qui nous accablent de leur jargon souvent mal dominé, double crime. La géographie de ses trouvailles et de ses marottes devrait aussi les faire réfléchir. Nullement coupé de l’art de son temps, familier des futuristes et de la peinture métaphysique, très actif sous Mussolini (ce qui lui vaudra de pouvoir voyager en Espagne sous Franco), il s’est rendu vite célèbre par ses travaux sur les primitifs (son Piero della Francesca est un must), les oubliés de la Renaissance (Cosmè Tura) et le XVIIe siècle le moins bolonais possible. Il aurait donné tout Guido Reni pour un morceau de Caravage ! A ce dernier est consacrée sa thèse de 1911. Il avait à peine 20 ans. Caravage devait l’accompagner jusqu’au bout de la nuit.

UnknownLes occasions de voir ou revoir Matisse ne sont pas rares, mais il est rare qu’elles surprennent. S’y perpétue le plus souvent le blabla habituel sur l’explosion fauve, la religion de la surface, la décantation souveraine du signe ou la sensualité chaste des odalisques… On tremble à l’idée que l’indispensable rétrospective à venir ne s’échafaude sur de telles prémisses. Mais on se rassure en visitant, à Martigny, l’exposition que Cécile Debray consacre à cet artiste qu’elle connaît très bien et s’efforce de questionner autrement. De quel poids, par exemple, pesèrent l’héritage de Gustave Moreau (l’un de ses maîtres), le dialogue occulté avec le cubisme de Picasso et surtout de Juan Gris, et les deux guerres qu’il eut à vivre en observateur inquiet (son âge le protégea des uniformes en 1914 et 1939) ? Comme le dit le titre, Matisse est à comprendre « en son temps », dans son rapport au temps, le défi des autres comme la menace du même. Admirablement, en 1919, il confiait à un journaliste vouloir « chercher quelque chose de nouveau », pour échapper au « nouveau » fossilisé d’avant-guerre et d’avant-garde. En cela, il convient de le rapprocher, comme le fait Cécile Debray à plusieurs reprises, de Picasso et Derain, contemporains capitaux, et pareillement indifférents à toute téléologie moderniste. Au sortir de la guerre, ces trois-là abandonnent à la valetaille de l’époque le pauvre privilège de marcher droit et de traverser le siècle dans les clous. Toujours, en 1919, Matisse parle d’hygiène à propos de ce que nous nommons, avec condescendance, sa « période niçoise » (bête noire de Cocteau et des surréalistes) : « Si j’avais continué dans l’autre voie, que je connaissais si bien, j’aurais pu finir en maniériste. […] Du reste, je cherche une nouvelle synthèse. » On croyait Matisse en paix avec lui-même, on le découvre en proie à ses démons de mauvais père de famille (L’Algérienne, Lorette à la tasse de café, La Culotte rouge) et ses désirs de réincarnation. Le Renoir du XXe siècle, qu’il a tant regardé, comme le prouve Augustin de Butler, l’a précédé dans l’affolement des épidermes et des repères. Sous cette lumière, la période de l’Occupation et des années 1946-1947, très présente et prenante à Martigny, offre le spectacle d’un Matisse revenu du pays des morts, et inventant, me souffle Cécile Debray, le « Modern style » des années 1950. Très fort.

9781849762564_1Restons en Suisse, puisque Marlene Dumas semble condamnée à ne jamais devoir faire l’affiche en France. Trente ans après ses premiers éclats, et le renouveau figuratif dont elle fut une actrice remarquée, elle suspend une manière de journal intime aux murs de la Fondation Beyeler. A quelques salles de là, Gauguin poursuit sa route. Dumas, qui jeune s’imaginait descendre du père des Trois mousquetaires, a trouvé à Bâle la compagnie qu’elle mérite. N’est-elle pas une artiste des frontières ? Frontière des médiums (la photographie conditionne maints tableaux), frontière des sexes (peu de femmes peintres fixent aussi bien l’Eros moderne), frontière des âges (il serait facile de montrer en quoi la prégnance des souvenirs débouche sur une forme d’autofiction picturale), frontière des cultures (une bande-son, entre punk et new wave, se mêle silencieusement à la fibre de ces images délestées du « fardeau » qu’elles sont supposées porter). Sa jeunesse, dans le Cape Town des années 1960, et la confrontation avec l’apartheid, a laissé quelques cicatrices. Et pourtant sa peinture, si réceptive à la question raciale et sociale, ne sacrifie jamais sa force expansive aux clins d’œil assommants du moralisme humanitaire, elle ne pèse pas. Dumas, du reste, sait donner de l’air à ses sujets les plus mordants ou les plus morbides, et de l’humour aux instantanées de son libertinage pornographique (Miss Pompadour, 1990). Rose et noire, en alternance ou tout ensemble, cette plongée autobiographique fait penser tantôt à Manet (Adrian Searle l’a bien senti derrière Stern, 2004), tantôt à Picasso, l’autre grand Français de son panthéon avec Géricault. Peinture référencée, et non référentielle, peinture centrée, et non nombriliste, toute la différence est là.

Unknown-1Cela se vérifie au musée d’art moderne de la ville de Paris, où Markus Lüpertz a pris ses quartiers avec l’autorité qu’on lui connaît. Une autorité que nul ne contestera à celui qui appartient au club fermé des quatre ou cinq plus grands peintres vivants (la mort précoce d’Immendorff l’a érigé, de fait, en maître de la mal nommée « bad painting » des années 1960-1980). Autorité qui ne se traduit pas seulement par l’aisance que déploient ses grands formats et sa façon de convoquer les grands ainés, de Mycènes à Polyclète, de Poussin et David à Ingres, Courbet et Manet, de Velázquez et Goya à Lovis Corinth (dont le prix éponyme le récompensa en 1990). On peut être un doctus pictor et entasser les rapines au lieu d’interroger le réel à nouveaux frais. Tel n’est pas le cas de Lüpertz, qui n’a jamais fermé les yeux sur la réalité du monde, et d’abord la réalité allemande, d’une après-guerre qui n’en finit pas d’étirer ses fureurs et ses ombres jusqu’à nous. Il y avait pourtant danger à se colleter à l’héritage du nazisme. Et, comme le jeune Kiefer, ou Richter plus récemment, Lüpertz s’est vu taxer de nostalgie alors que son art ne charrie la mémoire du IIIe Reich qu’en dévoilant ses subterfuges, ses mensonges et sa mythologie régressive. Ce faisant, il fait aussi la part du grand rêve d’énergie, et de renouveau arcadien, qui servit de paravent à la basse politique d’Hitler. Ignorer l’un, pour mieux démonétiser l’autre, eût affaibli l’acuité de son regard et la poésie souvent sombre de cet art dantesque, habité de bout en bout par les mannes d’Eschyle, et entraîné par un sens dionysiaque, et donc religieux, du baroquisme contemporain. Un demi-siècle de peinture et de sculpture s’est donc engouffré dans ce qui reste l’un des plus beaux espaces d’exposition de la capitale. L’expérience est à vivre. C’est l’une des plus fortes du moment. Stéphane Guégan

*D’or et d’ivoire. Paris, Pise, Florence, Sienne 1250-1320, Louvre-Lens, jusqu’au 28 septembre. Catalogue (Snoeck, 39€) sous la direction de Marie-Lys Marguerite et Xavier Dectot.

*François Ier. Pouvoir et image, catalogue sous la direction de Bruno Petey-Girard et de Magali Vène, BNF, 39 €

*De Giotto à Caravage, Musée Jacquemart-André, jusqu’au 20 juillet. Catalogue sous la direction de Mina Gegori, Maria Cristina Bandera et Nicolas Sainte Fare Garnot, Cultures Espaces / Fonds Mercator, 39 €.

*Matisse en son temps, Fondation Pierre Gianadda, Martigny, jusqu’au 22 novembre, catalogue sous la direction de Cécile Debray, 42,50 €.

*Marlene Dumas. The Image as Burden, Fondation Beyeler, Bâle, jusqu’au 15 septembre. Catalogue, 48 €

*Markus Lüpertz. Une rétrospective, musée d’art moderne de la ville de Paris. Surprenant catalogue (Paris-Musées, 49,90€), un véritable objet éditorial,  avec des contributions d’Eric Darragon, Pierre Wat et un entretien superbe entre Peter Doig et Lüpertz himself.

MACULA, QUEL CULOT !

Les modes sont faites pour être suivies et l’histoire de l’art, vieille coquette, n’y coupe pas. Pareilles à ces vêtements qui semblent inusables, certaines tendances durent plus que d’autres. Comme la théorie du genre ou la flagellation postcoloniale, le thème du spectateur s’incruste. Il est, du reste, d’une utilité flagrante dès qu’il permet de rétablir le dialogue que tout œuvre, fût-ce à contrecœur, noue avec son public.

Banc_1-1421939579-miniLes deux dernières publications de Macula s’intéressent à des formes d’art où le relationnel et le spectaculaire sont plus décisifs qu’ailleurs, je veux parler des feux d’artifice et, pour commencer, de la scénographie des jardins anglais. Le banc, nous dit Michael Jakob, est plus que l’accessoire de la magie verte, il en est le signe majeur, en ce qu’il indique le point de vue, à tous égards, du propriétaire. À Ermenonville, à la fin des années 1770, le marquis de Girardin, était moins fier de ses fabriques et du temple de la philosophie que de son île des peupliers, au centre de laquelle les restes de Rousseau attiraient le meilleur monde pour un bain élyséen de méditation et de mélancolie. Les gravures du temps hésitent entre le culte de Rousseau et le culte du culte, c’est-à-dire le culte de l’émotion pour elle-même. On le vérifie après que ses restes eurent quitté le parc enchanteur pour les froidures du Panthéon. Or cette translation, votée sous la Terreur, ne mit pas fin au pèlerinage d’Ermenonville, une fois le calme revenu. Précédé par Marie-Antoinette et Robespierre, le premier Consul Bonaparte vint s’y recueillir devant une urne vide, mais pleine du grand absent. C’est, en somme, avec les cimetières 1800, le prototype du jardin romantique, ce désert aux désaltérations intérieures. Michael Jakob s’attarde sur le cas Girardin avant de suivre les avatars du banc solitaire jusqu’à l’imagerie politique du XXe siècle. Ses pages délicieuses sur le vieux Lénine et Dziga Vertov montrent que la propagande stalinienne reposait sur de bonnes ficelles sentimentales. Au passage, la peinture de Manet est sollicitée de façon subtile, le sublime Dans la serre de 1879 et le Jardin de Versailles de 1881, où le peintre se peint absent depuis l’autre monde. La révérence de son chapeau de paille y est d’une netteté toute élégiaque.

Art_inc_1-1421939403-miniÀ l’inverse, le feu d’artifice respire la santé, la vie débordante et la conquête militaire. Avant même que les théoriciens du sublime ne l’adoptent vers 1750, il mobilise les émotions fortes, le désordre des passions et les récits à surprises dont les âges dits classiques ont autant raffolé que l’époque dite moderne. Dans la France de Louis XIV, «l’artificié» symbolisait une profession dangereuse, enviée et suffisamment gratifiante pour être valorisée par l’imagerie du temps, les gravures l’attestent. Le pouvoir pyrotechnique fascine d’autant plus les contemporains qu’il est mal défini et joue des contraires. L’artifice et l’art, sans se confondre, ne s’excluent pas, et l’agrément conserve quelque chose de ses origines guerrières. Marte et Arte, dit une estampe du XVIIe siècle, ne se contredisent pas nécessairement. En somme, comme Kevin Salatino nous y invite, l’étude de cette pratique royale dévoile une autre face des XVIIe et XVIIIe siècles. Napoléon, encore lui, lors des cérémonies du Sacre en 1804, sera peut-être le dernier monarque à autant faire parler l’hubris des uniformes au cœur des canonnades de couleurs. Quel tintamarre, disait déjà le grand La Fontaine à propos des fêtes de son temps. Les documents qu’étudie Salatino lui donnent raison. Les anciens pratiquaient la synesthésie sans le savoir, et l’œuvre d’art total sans en faire des plats. Versailles annonce Bayreuth, la folie française en plus. À quoi d’autre comparer les trois grands divertissements royaux de 1664, 1668 et 1674 ? Le génie des artificiers, poussé aux pires audaces, fait du château réel une composante de la fantasmagorie qui l’enveloppe. Homo ludens, homo pugnans… Louis XIV, mort il y a 300 ans, n’avait pas son pareil aux jeux de la vie et de la guerre. Et le feu d’artifice, signe du pouvoir jupitérien, inscrit l’enchantement dans son apanage. La logique de cour voulait qu’il en fût ainsi, car ce «chaos contrôlé» (Salatino), pour être délectable et martial à la fois, se pare aussi de métaphores érotiques, annonce des Affinités électives de Goethe et de La Main au collet d’Hitchcock. Tel est le bonheur de ce livre qui nous conduit des Bourbons à l’explosive Grace Kelly. Stéphane Guégan

*Michael Jakob, Poétique du banc, Macula, 26€

*Kevin Salatino, Art incendiaire La représentation des feux d’artifice en Europe au début des Temps modernes, Macula, 24€