Oui, cette peinture s’achetait

claude-monet-giverny-salon-atelierHugues Gall est heureux. Le jardin de Monet, sur lequel il veille comme un père, a refleuri à l’heure dite. Et, comme chaque 1er avril, le public s’est précipité pour assister à cette renaissance, y participer même, convaincu que le maître et sa longue barbe en restent les secrets artisans. Richesse désormais partageable, fût-ce l’éclair d’un  selfie, la magie du vieux Pan demeure. Son coup d’œil et son coup de pinceau, l’audace de ses derniers tableaux, qui ne craignaient pas le choc des jaunes, des mauves, des rouges et des bleus, se devine derrière les tulipes, les pâquerettes et autres printanières jacinthes. Monet, dirait Mirbeau, habite toujours « la campagne dans un paysage choisi, en constante compagnie de ses modèles. » Le fil ne s’est jamais rompu, les parterres conservent leur petit air de palette fraîchement chargée, prête à servir, et la maison au crépis rose persiste à dessiner sa silhouette accueillante de gentilhommière bourgeoise, au sommet des pentes qui mènent au pont japonais et aux nymphéas, que juin verra revenir.

241-large_defaultDepuis peu réaménagés, le premier atelier de Monet et son appartement, chambre à coucher et cabinet de toilette, se couvrent d’un tapis d’une autre nature. Tableaux et dessins, sous forme de copies, ont repris place à l’endroit où le maître les avait accrochés. Ses propres œuvres, toutes époques réunies, font de l’atelier un résumé de l’œuvre et une sorte de reliquaire familial. On peut faire confiance à Sylvie Patin, scrupuleuse experte de Monet, les cimaises sont conformes aux rares photographies anciennes du lieu. Cet accrochage fait rêver aux originaux, aujourd’hui dispersés (un tiers, tout de même, se voit au très actif musée Monet-Marmottan). Autant que l’évidence, le frisson saisit devant certaines associations voulues par le peintre, comme la paire que forment Camille sur son lit de mort (Orsay) et La Barque, aux verdâtres profondeurs sous sa chevelure d’eau effrayante. Monet, qui eut ses noirceurs, a donc vécu dans le musée de son œuvre, il n’a pas moins collectionné l’œuvre de ceux qu’il admira ou côtoya. Un livre manquait sur cette volonté d’inscription et presque d’immersion… Sylvie Patin vient de nous le donner, elle s’y intéresse utilement aux petits maîtres, minoritaires, et surtout aux grandes présences, deux marines de Delacroix, un beau Nu de femme de Renoir, 14 Cézanne (on en reparle plus bas) et trois Caillebotte.

chrysanthemes-blancs-jaunes-jardin-petit-gennevilliers-01Le plus somptueux d’entre eux, Chrysanthèmes blancs et jaunes (ci-contre), fut probablement offert à Monet, en juillet 1892, lors de son mariage avec Alice Hoschedé. Comment Caillebotte, le seigneur de l’impressionnisme, quand tant s’y comportèrent en petits bourgeois et en pauvres de théâtre, comment le grand Caillebotte aurait-il pu se conduire en banal témoin d’une noce de campagne ? Dix ans plus tôt, grosso modo, les deux hommes avaient élu la Normandie pour domicile, l’un Giverny, l’autre le Petit-Gennevilliers, et allaient faire fructifier ce voisinage. Caillebotte, à partir de 1881, agrandit sans cesse son domaine, presque à fleur d’eau, afin de cultiver ses trois passions dominantes, la peinture, la voile et le jardinage, avec l’énergie de ceux qui se savent destinés à une mort rapide et brutale. À qui fera-t-on croire que ce guerrier ne la sentait pas arriver ? Ses derniers autoportraits, d’une vigueur unique, nous jettent un regard d’outre-tombe. On ne redira pas, une fois de plus, les raisons qui ont retardé la reconnaissance d’un artiste que notre époque rapproche désormais de Manet et , comme Richard Brettell y insiste justement, du naturalisme de Salon. Sa peinture n’en dialoguait pas moins avec celle des impressionnistes dont il acheta et valorisa la production très tôt. Il aurait pu exposer avec eux dès 1874, à en croire les carnets de Degas. Caillebotte était assez proche de Giuseppe De Nittis et d’Henri Rouart pour avoir été vite perçu comme un complice possible. Son génie propre ne gâchait rien.

caillebotte-2 leon_bonnat_1855On ne lui tenait pas rigueur d’être l’un des élèves les plus doués de Bonnat (ill. de droite, 1855), d’afficher richesse et patriotisme (il avait porté l’uniforme lors du siège), ou d’avoir déjà découvert l’Italie. De quand date sa fameuse Route de Naples, avec sa perspective accélérée et son horreur des chichis ? De 1872, selon les catalogues, ou de l’automne 1875, comme le propose judicieusement Marina Ferretti à l’occasion de la remarquable exposition qui  s’est ouverte, voilà un mois, au musée des impressionnismes de Giverny qu’elle dirige ? Fin 1875, Caillebotte décide d’oublier, au-delà des Alpes, l’échec de ses Raboteurs de parquet, rejeté par le jury du Salon. Il aurait donné un belle leçon de virilisme à Cabanel, Bouguereau et autres confiseurs. Le tableau et le peintre auront leur revanche, dès 1876, quand la seconde exposition impressionniste en fera l’un de ses points de mire. Celle de Giverny s’arrête aux scènes urbaines de Caillebotte, moins aliénantes et minérales qu’on veut le dire, avant d’entrer dans le vif du sujet. Oui, les chemins de la peinture et du jardinage se croisent et se fertilisent. Dès 1879, le peintre expose seize paysages inspirés par la propriété familiale d’Yerres, et notamment les trois panneaux décoratifs qui exaltent les figures du baigneur et du rameur, nouveaux dieux nautiques d’une modernité en quête de mythes, de héros et de feu reconquis. Ce que le sport offre ici, les fleurs l’apportent ailleurs, après son installation au Petit-Gennevilliers. Bombardé en 1944, le domaine a été rayé de la carte ! Caillebotte y avait établi une unité de travail étonnante et l’espace domestique qu’il partageait avec Charlotte Berthier, qu’on voit arpenter les allées fleuries de sa peinture. Vers 1890, ultime explosion, ses pinceaux pratiquent le all-over frémissant, alors que Monet s’achemine plus timidement vers l’espace frontalisé des Nymphéas et l’inconnu bergsonien. Chrysanthèmes et marguerites prennent le pouvoir, royales, et puis s’en vont.

9783777425627En 1875, Caillebotte achetait son premier Monet, et Victor Chocquet (1821-1891) son premier Renoir. On connaît bien la collection du premier, quand celle du second, aussi décisive, a trop longtemps attendu qu’on renouvelât les recherches de John Rewald, vieilles d’un demi-siècle. Une fois de plus, les Français ne sont pas à l’origine de la publication capitale dont il importe maintenant de souligner la richesse. Au musée Oskar Reinhart et à sa directrice, de fait, en revient tout le mérite… Certes, Mariantonia Reinhard-Felice a fait appel, hormis la cézanienne Jayne Warman, à des plumes et des compétences françaises. Quant à savoir qui pourrait faire aboutir la nouvelle enquête, tout désignait Anne Distel, sa connaissance unique de Renoir et des collectionneurs de l’impressionnisme. Elle signe, à la fois, l’étude liminaire du volume et le bilan documentaire essentiel qui le clôt. De l’un à l’autre, la personnalité de Chocquet, la réalité précise de sa collection, et les différentes logiques financières sur lesquelles elle s’appuya ou trancha, se voient magistralement cerner. Comme Oskar Reinhart, note Mariantonia Reinhard-Felice, son aîné a privilégié Renoir et Cézanne. En 1924, le musée de Winterthur parvint à acquérir l’un des portraits géniaux que le premier fit de son protecteur. C’est le « portrait d’un fou par un fou », avait dit Degas, lors de la vente de 1899, devant Julie Manet, dont le journal enregistre le mot.

Pierre-Auguste_Renoir_116Ce n’est pas qu’un mot, du reste. Chineur acharné lui-même, Degas sentait d’instinct la douce folie qui brûlait à travers les yeux et la chevelure en flamme du modèle. J’y ai toujours vu un pendant possible au portrait aussi pénétrant que Delacroix fit d’Alfred Bruyas en 1853. Ces hommes étaient des possédés, des chasseurs obsessionnels et n’eurent pas besoin de moyens considérables pour alimenter leur interminable traque. Sans doute Delacroix, dont il sollicita les pinceaux, mena-t-il Chocquet à Renoir et à Cézanne, deux émules déclarés du dieu de Baudelaire. Il y a là un phénomène d’héritage passionnant que ce livre permet de comprendre en sa complexité. Étanche aux marchands, à rebours de ce que laissent entendre les Mémoires contestables de Durand-Ruel, Chocquet, peu argenté à ses débuts, se méfia des spécialistes de la culbute, mais écuma les salles de vente et nourrit des relations directes avec les artistes. En 1878, Théodore Duret écorchait encore son nom lorsqu’il citait les principaux mentors de l’impressionnisme, « cette peinture [qui] s’achète ». Le même critique, vingt ans plus tard, ayant à présenter le collectionneur dans le catalogue de sa vente posthume, insistera d’abord sur son fanatisme cézannien. On ajoutera, avec Anne Distel, que la vente de 1899 confirma la spéculation qui s’était emparé des œuvres du peintre d’Aix depuis deux ans, voire 1895 et l’exposition Vollard, flambée à laquelle n’étaient  pas étrangers la présentation du legs Caillebotte au Luxembourg, le jeu des marchands et l’appui intéressé des artistes (achat de Monet à la vente Doria). En plus de tout un mobilier XVIIIe rocaille et Louis XVI qui enchantait ses portraitistes, Chocquet réunit jusqu’à 35 Cézanne, 8 Courbet, 24 Delacroix (dont quelques œuvres douteuses), 15 Renoir, 11 Monet et 5 Manet (dont un chef-d’œuvre tardif). En 1899, les marchands se déchaînèrent, écartant les amateurs de leurs spéculations à multiples zéros. Ultime paradoxe de l’attachant Chocquet, mort écartelé entre le souvenir d’une fille unique, fauchée dans sa fleur, et le sublime confidentiel de la peinture moderne. Stéphane Guégan

*Sylvie Patin, Le Musée intime de Monet à Giverny, préface de Hugues R. Gall, membre de l’Académie des Beaux-Arts et directeur de la Fondation Claude Monet, éditions Claude Monet Giverny / Gourcuff Gradenigo, 25€

9782754108683-001-G***Caillebotte, peintre et jardinier, Giverny, Musée des impressionnismes, jusqu’au 3 juillet. Catalogue sous la direction de Marina Ferretti , Hazan, 29€.

***Mariantonia Reinhard-Felice (dir.), Victor Chocquet. Ami et collectionneur des impressionnistes  / Renoir, Cézanne, Monet, Manet, Hirmer Verlag, versions allemande et française, 39,90€

****Au sujet de Caillebotte, on peut réécouter l’excellente émission d’Amaury Chardeau :

http://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/gustave-caillebotte-1848-1894-un-heros-tres-discret

Coda romaine
caillbotte-gustave-04 img_edit22_nuoto1En mars dernier, ce guide merveilleux qu’est le hasard me poussa dans les salles de L’Istituto Centrale per la Grafica, dont l’exposition sur le Grand Tour vivait ses derniers jours. Elle rappelait de belle et érudite façon ce qu’avait été l’activité de la Stamperia Reale de Naples, après 1748, sous l’impulsion du futur Charles III d’Espagne. Marié à Elisabeth Farnese, il en avait hérité les fabuleuses collections. Les presses royales, accordant munificence et Lumières, firent alors circuler les chefs-d’œuvre de la peinture autant que le produit des fouilles campaniennes. Parmi ces trésors adressés au monde savant et artiste d’Europe, une publication intriguait. Il s’agissait des deux volumes de L’Uomo galleggiante, le premier traité de natation, œuvre d’Oronzio De Bernardi qu’accompagnaient, en 1794, 18 planches d’après Francesco Lapegna. Ces nageurs, piquant du nez ou faisant la planche, entendaient démontrer les lois de la physique et les vertus du sport. Ce classique italien fut aussitôt traduit en français, espagnol et allemand. Rien ne nous interdit de penser que ces images singulières soient tombées sous le regard du singulier Caillebotte. SG (Immagini per il Grand Tour. La Stamperia Reale Borbonica, Istituto Centrale per la Grafica, catalogue sous la direction de Maria Rosaria Nappi, Edizioni Scientifiche Italiane, 26€)

BONS BAISERS DE RUSSIE

malewitsch-raum_940La date, l’instant, le moment, ce sont là choses déterminantes en histoire de l’art (celle qui ne se borne pas à épingler les papillons de sa candeur ou de son amnésie). Une date, le 19 décembre 1915, a bousculé les sabliers, c’est celle de l’exposition 0,10, dominée par le Carré noir de Malevitch et son petit scandale pétersbourgeois, que la Fondation Beyeler fait plus qu’évoquer. Elle la ressuscite, une première.

katalog-010_eng_340Dans le sillage du regretté Anatoly Strigalev, qui identifia une partie du contenu de 0,10, Matthew Drutt nous invite à la reparcourir comme si, en ce second hiver de la guerre, nous avions poussé la porte du Bureau d’art de Nadejda Dobytchina et gravi les escaliers de ce beau bâtiment jaune, toujours debout et pimpant à deux pas du Palais impérial. Saint-Pétersbourg, guerre oblige, était devenue Petrograd (cela sonnait moins allemand) et l’ardeur des Russes à faire de la peinture russe flambait de plus belle… Se présentant comme la dernière exposition de peinture « futuriste », 0,10 fixait un seuil, marquait et appelait la naissance d’un art sans objet, hors l’absolu d’énergie cosmique ou anarchique dont les hommes du Carré noir célébraient l’épiphanie en rompant avec l’ancien régime de l’image. Des icônes sans saints ni auréoles… La vulgate a accrédité cette idée et souligné la surreprésentation de Malevitch et, dans une moindre mesure, du constructivisme de Tatline, les deux oriflammes derrière lesquels toute l’avant-garde soviétique se serait rangée après le coup militaire des Bolcheviks en octobre 17. Or, la Suisse aimant les pendules exactes, l’exposition de Bâle détruit joyeusement ce mythe en prêtant une attention égale aux autres artistes présents, et notamment aux femmes. Y sont visibles près de la moitié des 154 œuvres que le catalogue de 1915 enregistre sommairement. Un exploit ! Une surprise, aussi, qu’on doit d’abord au beau sexe : Marie Vassilieff (souvent réduite à la cantine où les Montparnos et Picasso lui-même allaient se nourrir), Vera Pestel (frottée elle aussi au cubisme parisien autour de 1912) et surtout la grande Lioubov Popova, Parisienne en 1912-1913, et semant lettres et mots, certains français, d’autres italiens, sur le tourbillon roboratif de ses toiles, les plus belles de l’exposition 0,10 et de l’accrochage exemplaire de la Fondation Beyeler. Aucune réticence puriste ou puritaine n’éloigne encore Popova de la figure humaine, de la vie moderne, et le musée d’art contemporain de Thessalonique, dépositaire du trésor Costakis, conserve une de ses académies de femme. Oui, des nus, l’impudente, alors que Malevitch, la tête dans les étoiles et les aérolites, ne voulait plus entendre parler de « morceaux de nature » et de « Vénus impudiques ».

9782754108447-001-TL’instant, je le disais plus haut, est source d’intérêt et donc de doute pour l’historien conséquent. Jean-Claude Marcadé, l’un des meilleurs connaisseurs de la peinture russe du premier XXe siècle, a souvent interrogé sa périodisation et ce qui a dicté le choix de telle ou telle date dans la légende dorée des avant-gardes. On lira donc l’excellent article qu’il a signé récemment sur le sujet. Cet été, en effet, clôturant son « Année de la Russie », la principauté de Monaco, allez savoir pourquoi, a organisé une fort belle exposition de peinture « russe », De Chagall à Malevitch, et rassemblé une centaine de petits bijoux sur le rocher. Comme Henry-Claude Cousseau en 1993, Jean-Louis Prat a su solliciter d’autres maisons que le musée d’Etat russe de Saint-Pétersbourg et la galerie Tretiakov de Moscou, et étendre ainsi son spectre. Sous Staline, et à partir de 1932 de façon plus nette, une bonne part de la modernité indigène, verrue bourgeoise sur le visage du paradis socialiste, fut disqualifiée, reléguée, dispersée et même sabrée. L’histoire de ce nettoyage culturel, allez savoir pourquoi, reste beaucoup moins connue que l’éradication nazie de « l’art dégénéré ». De sorte que le livre inaugural de l’anglaise Camilla Gray, The Great Experiment Russian Art 1863-1922, éclata comme un coup de tonnerre en 1962. L’épouse du fils de Prokofiev, nous rappelle Marcadé, confrontait la Russie de Brejnev à ses mauvais souvenirs et le réalisme socialiste à ses rivaux effacés. Il faudra le dégel progressif des années 1980-1990 pour que Malevitch, Chagall et Filonov retrouvent la lumière des cimaises officielles. Entretemps, l’Europe occidentale n’avait pas chômé et les expositions s’étaient multipliées malgré les blocages politiques que l’on a dits. La conviction demeurait pourtant que l’avant-garde russe avait été une avant-garde politique. C’était lester le cubofuturisme, le suprématisme ou l’expressionnisme d’un Larionov et d’une Gontcharova d’un poids idéologique et d’une finalité trop commodes. Le Stedelijk d’Amsterdam, en 1992, confirma cette tendance avec The Great Utopia, ample panoramique ouvert sur l’avant-garde russe des années 1915-1932. Où l’on retrouve 0,10, d’un côté, et le coup d’arrêt stalinien, de l’autre… Quant au mythe des années 1920, « où tout aurait été réalisé par l’élan révolutionnaire bolchevique », on lira donc Marcadé plutôt qu’Aragon et ses séides.

product_9782070149858_195x320Des moments, Chagall en eut trois. Trois et une muse… Le premier coïncide avec le début des années 1910 quand Apollinaire le prit sous son aile. Le second débuta en 1914. Revenu à Vitebsk, sa ville natale, pour un séjour qui aurait dû être bref, il ne pourra rentrer en France avant 1922. La guerre et la révolution le fixent en Russie. Il sera amené à affronter Malevitch au sein de l’Académie de peinture de Vitebsk… Si la jeunesse des ateliers le fuit, et lui préfère le père du suprématisme, Chagall se laisse lui-même séduire par le vocabulaire épuré de l’adversaire. Mais, en 1920, il préfère quitter l’Académie révolutionnée et ses conflits pour Moscou et son Théâtre juif, occasion rêvée pour lui de renouer avec une autre part de la culture hassidique. Les décors qu’il se fait confier réinventent sa féerie coutumière en puisant à Bakst et Malevitch… Certes, depuis leur réapparition en 1991, à la faveur d’une exposition mémorable de la Fondation Gianadda, les panneaux du Théâtre juif ont été beaucoup vus. Ils étaient à Monaco cet été, ils sont à la Philharmonie de Paris cet automne, pièce maîtresse d’une exposition qui évoque avec brio le moment américain de l’artiste, troisième temps d’une carrière qui allait ensuite trop s’étirer. Dans le New York des surréalistes exilés, en revanche, il aura joué la carte du ballet en héritier du grand Diaghilev. Car la vraie muse de Chagall, ce ne fut pas Bella, comme un poncif sentimental persiste à le clamer, ce fut la musique, comme Ambre Gauthier en fait la démonstration. L’exil et la scène croisant leur électricité, Chagall redevient un créateur de formes à New York. Réussite d’Aleko en 1942, et ses allusions patriotiques à peine cryptées ; réussite de L’Oiseau de feu en 1945, et ses emprunts aux Hopi d’Arizona (ah ! Breton) ; apothéose colorée enfin, au Lincoln Center, sa réponse à L’Atelier rouge de Matisse, perle du MoMA. Stéphane Guégan

*In Search of 0,10. The Last Futurist Exhibition of Painting, Fondation Beyeler, jusqu’au 10 janvier 2016. Catalogue sous la direction de Matthew Drutt, 80€. A exposition exemplaire, publication historique, une mine…

*Jean-Louis Prat (sous la dir.), De Chagall à Malevitch, Hazan/Grimaldi Forum, 35€

*Ambre Gauthier et Meret Meyer (sous la dir.), Chagall et la musique, Philharmonie de Paris, jusqu’au 31 janvier 2016. Catalogue Gallimard, 45€.

Beauté blessée, beauté pressée…

product_9782070450800_195x320En (bon) élève des Jésuites (français) du Caire, le flamboyant Marinetti (décembre 1876 – décembre 1944) cultiva très tôt trois penchants promis au cocktail le plus explosif, le moderne, la violence et l’irrédentisme. Le programme futuriste, cet art enfin adapté à la technologie moderne, à l’homme régénéré et à la renaissance culturelle de l’Italie, fit l’objet d’un lancement international. La une du Figaro, le 20 février 1909, a recouvert de son éclat la diffusion parallèle du texte en Roumanie (ah ! Tzara) et au Mexique. La Russie s’embrase à sa lecture après les émeutes et les répressions tsaristes de 1905. Sept ans plus tard, une poignée de poètes locaux estiment le temps venu d’administrer, pour les citer, Une gifle au goût du public. Et, à la veille de la guerre de 14, Boccioni est traduit en russe, tandis que Marinetti se rend à Saint-Pétersbourg. Le monde n’appartient plus qu’à ceux qui avalent les kilomètres à bord de leur voiture (Marinetti a failli mourir au volant de la sienne en 1908) et des trains qui sillonnent la vieille Europe. La vitesse, le dépassement de soi et de l’inertie des formes périmées n’épuisent pas le nouvel activisme, l’art ne forme que l’avant-garde d’une transformation sociale et politique en équilibre sur de dangereux ferments. Marinetti,  a écrit Maurizio Serra, « n’est décidément pas facile à cerner ». L’extrême-droite comme l’extrême-gauche peuvent se réclamer de lui, l’une pour son apologie de la force et de la guerre, l’autre pour sa haine de l’Eglise et du capitalisme à l’ancienne. La somme que Giovanni Lista fait paraître aujourd’hui sur le futurisme, fruit de plus de quarante ans de recherches et publications, n’enregistre pas les ambiguïtés de Marinetti et de son mouvement pour le simple plaisir d’en condamner certaines conséquences (encore que le poète guerrier ne trouva qu’une place inconfortable au sein du fascisme mussolinien). Lista fait précéder son vaste bilan du mouvement paramilitaire d’un examen précis des conditions de son surgissement. Cent pages passionnantes font revivre l’Italie à peine unifiée du Risorgimento, saisie (entre fascination et trauma) par une industrie aux performances uniques, enivrée d’électricité, de courses automobiles, d’avions et de téléphonie précoce, et acculée, en somme, à dynamiser l’art et son impact social sur « les ruines » d’un libéralisme trop égoïste ou d’un socialisme trop étroit. SG

Giovanni Lista, Qu’est-ce que le futurisme ? suivi de Dictionnaire des futuristes, Gallimard, Folio Essais, 14,90€

9782754108508-001-GLe 15 février 1914, le poète allemand Theodor Däubler écrivait au peintre Boccioni et donc à Marinetti : « Kandinsky est l’unique peintre d’actualité qui se rapproche véritablement du futurisme. » Il l’opposait, ce disant, aux expressionnistes Kokoshka et Pechstein. Voilà, tout de même, qui étonne. Kandinsky n’est-il pas le peintre qui, des rêveries médiévales de ses débuts aux ballets cosmiques de la fin, aura opiniâtrement tourné le dos et les pinceaux à la civilisation industrielle et son froid vocabulaire ? C’est oublier les rapports historiques entre les futuristes et le Blaue Reiter, c’est oublier surtout l’ésotérisme et, à tout le moins, la rationalité inquiète où baignent les avant-gardes italiennes, allemandes et russes dès avant la guerre. Si « la résonance intérieure » sert de socle subjectif et spiritualiste à l’esthétique de Kandinsky, et le destinait à croiser aussi bien Klee, Duchamp que Breton, on ne saurait négliger non plus la composante dynamogène de sa peinture et, plus généralement, le messianisme à partir duquel Philippe Sers a toujours évalué l’œuvre. Sa monographie, bien que destinée au plus grand nombre, n’exclut pas les idées du peintre de l’analyse de son évolution, trop souvent résumée à une autre téléologie légendaire, celle de l’abstraction. SG // Philippe Sers, Kandinsky, Hazan, 65 €.

Rappel

L’association Regards sur André Derain a le plaisir de vous convier au Palais du Luxembourg, salle Monnerville, pour une soirée-débat :

Un nouveau regard sur la peinture française du XXe siècle

Derain et son temps : la fin des tabous ?

MERCREDI 16 DÉCEMBRE 2015 DE 17H30 À 20H

Avec la participation de Jean Clair, de l’Académie française

Michel Charzat, historien d’art, membre honoraire du Parlement

Cécile Debray, conservateur au musée national d’Art moderne (Centre Pompidou)

Stéphane Guégan, historien et critique d’art

Fabrice Hergott, directeur du musée d’art moderne de la ville de Paris

Accueil par Madame Bariza Khiari, Sénatrice de Paris

Entrée 26, rue de Vaugirard 75006 Paris

Merci de confirmer impérativement votre présence avant vendredi 11 décembre par mail à regardssurandrederain@outlook.fr et de vous munir d’une pièce d’identité lors de la soirée-débat.

Aucune inscription au-delà de cette date, en raison du plan vigipirate.

9782754108270-001-G9782754107457-001-G

LE CRÉPUSCULE DES VIEUX?

Jeunes, en haine des tièdes déjà, ils avaient été foudroyés par la lecture de Nietzsche, Barrès ou D’Annunzio, géniaux, mais dangereux professeurs d’énergie. Autour d’eux, pensaient-ils, la fièvre conquérante du XIXe siècle n’en finissait pas de mourir, les démocraties de se discréditer, le capitalisme de s’avilir. Décadent, faux, bourgeois, pour le dire d’un mot lui-même usé, le monde était à refaire, la vie à refonder. La guerre de 14, un bref instant, avait porté certains au-delà d’eux-mêmes. L’unité entre la poésie et l’action était donc possible.

Electre_978-2-02-117011-5_9782021170115Puis vinrent les volcaniques années folles et le dégrisement des années 30… En un livre magnifique de finesse, de courage et d’humour, Maurizio Serra se saisit du « romantisme de l’entre-deux-guerres » afin de lui rendre son vrai visage et sa dimension européenne. Une suite de portraits ciselés nous fait passer des émules du colonel Lawrence, tels Auden et Mosley, aux disciples de Marinetti ou du vénéneux Stefan George. Le cercle s’étend enfin à quelques Français, Drieu, Malraux et Brasillach furtivement, Montherlant et ses démons plus précisément. Aussi polyglotte que ses modèles, Serra ne peut se dissimuler sa propre tendresse pour la culture cosmopolite des étranges guerriers dont il scrute le destin, funeste ou pas, fidèle ou non à l’authenticité lyrique de leurs premiers éclats. Contrairement à un raccourci facile, ces « esthètes armés » ne plièrent pas tous devant les dictatures reconnaissantes et leur numéro de charme… Du reste, le propos du livre n’est pas de condamner en bloc les errances de la «génération perdue», ses poussées plus ou moins radicales de purisme ou de révolte, et de les juger du haut de la bonne conscience de «nos sociétés ludiques et antihéroïques» Ces dynamiteurs demandent à être compris à l’intérieur de l’histoire qu’ils récusent, au plus près du «besoin frénétique et confus de changement» qui mène des attentats de l’anarchisme fin-de-siècle aux lendemains désenchantés de la guerre de 14.

En 25 ans, la situation a empiré, du côté des remèdes plus que des causes. N’a-t-on pas l’impression qu’un décalage de plus en plus grand sépare la vieille Europe libérale, Autriche-Hongrie comprise, des aspirations de l’avant-garde artistique? La première, si consciente soit-elle des dangers qu’elle court, comme en témoigne la lucidité d’un Croce, d’un Curtius ou d’un Stefan Zweig, ne semble plus en mesure d’agréger à elle les énergies qui la combattent. Dès la naissance officielle du futurisme, en 1909, on assiste à une esthétisation irrésistible de la «table-rase politique», conforme à la composante militaire, voire militariste, de toute avant-garde qui se respecte. Mesure de l’individu, la violence effrénée devient la morale de tous. D’autres, ailleurs qu’en Italie, mais marqués par l’ascendant de D’Annunzio, poussent l’utopie salvatrice jusqu’à l’érotiser à outrance, et en redoubler la séduction fatale. Le choix de mêler l’Eros, voire l’homophilie, à l’exaltation des «vraies racines» crée ainsi une singulière communauté entre les prédications de Stefan George et certains des premiers représentants de l’idéologie nazie, bien que le poète, courtisé par Goebbels, se soit tenu à l’écart du Reich. Peu de ces «esthètes armés», sinon les plus médiocres, se seront ralliés pleinement au fascisme et au communisme, qui s’étaient nourris de leurs rêves régénérateurs avant de les trahir. À cet égard, la guerre d’Espagne, pivot du livre de Serra et épreuve de vérité des intellectuels en uniforme, fournit aux uns et aux autres de quoi se perdre ou se sauver de leurs illusions. Stéphane Guégan

*Maurizio Serra, Une génération perdue. Les poètes guerriers dans l’Europe des années 1930, Seuil, 25€

L’architecture, c’est émouvoir

La dernière exposition Le Corbusier du Centre Pompidou, occasion de vérifier quel exécrable peintre il fut, aura relancé la polémique qui entoure son évolution politique à partir de la fin des années 1920. C’est qu’à sa manière, virile, hygiénique, élitiste et néo-grecque, ce lecteur précoce de Nietzsche mérite de compter parmi les «esthètes armés» de Maurizio Serra, en sa variante la plus volontaire, et donc la plus volontiers sensible aux sirènes du machinisme et du fascisme. Entre les intellectuels d’extrême-droite du Faisceau et le théoricien de L’Esprit nouveau, le courant passe vite après 1925. Philippe Lamour, notamment, se dit séduit par les projets urbanistiques du Suisse (Corbu ne devient français qu’en 1930) et l’idée que l’architecture travaille à faire advenir la société saine et organique dont tous rêvent à voix haute. Brillant polémiste, Lamour est un émule autoproclamé de Marinetti. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Le Corbusier et son cercle (le Parti fasciste révolutionnaire après 1928) préfèrent d’abord Mussolini (son anticapitalisme, ses autoroutes, etc.) à Hitler (trop incohérent et trop aveuglé par son racisme). Quelle que soit l’attirance de l’architecte pour certaines idéologies, c’est la mystique de l’ordre qui l’anime, et son ambition dévorante, plus que la recherche d’une stricte obédience. Après avoir travaillé à Moscou, en 1928, on le verra proposer ses services à l’Italie qu’il admire, puis à Speer, le tout vainement. Grisé par les émeutes de février 1934, il croit venue l’heure de la victoire; la grande «réorganisation générale» est en marche. À Prélude, que publient ses amis, s’annoncent certains thèmes de Vichy, comme l’association de la «finance aveugle» et des Juifs. Mais aucune unanimité ne se dégage parmi les collaborateurs de la revue à ce sujet, l’antisémitisme y est minoritaire, discuté, laissant place à une judéophobie qu’il ne faut pas juger, bien sûr, à l’aune de la Shoah, mais au diapason d’une époque qui distingue encore sociologie et biologie. En 1936, les appétits d’Hitler s’étant clarifiés, la méfiance de Prélude croît avec eux. Deux ans plus tard, du reste, Le Corbusier s’en remet à Léon Blum, Charlotte Perriand l’ayant rapproché du Front populaire qu’il enjoint d’optimiser le logement social et la circulation.

Durant l’hiver 38, Le Corbusier renonce même au «soulagement» des Munichois et écrit à sa mère; «la Tchéco vilipendée, massacrée. Puis les Juifs traités comme jamais on ne l’aurait imaginé. Chamberlain me fait l’effet d’être un noir rétrograde bien dangereux: la City, la galette, l’argent!» La guerre va réveiller son patriotisme, la défaite son maréchalisme (l’emprise de Pétain sur la droite française est ancienne). A partir du 1er janvier 1941, il est nommé conseiller pour l’urbanisme auprès du gouvernement. S’il n’y reste attaché que 18 mois, la période de l’Occupation résonne de son activité tous azimuts, en lien avec les hommes de pouvoir et d’argent qui entendent tayloriser l’économie et la vie sociale. Le 1er octobre 1940, deux jours avant la parution officielle du statut que l’on sait, il avait avoué à sa mère: «les Juifs passent un sale moment. J’en suis parfois contrit. Mais il apparaît que leur soif aveugle de l’argent avait pourri le pays.» Formule aussi détestable qu’ambiguë, bien dans la manière d’un homme qui n’eut pas besoin d’être raciste pour muscler le programme de Vichy et sut faire taire sa conscience quand sa carrière était en jeu. «Le Corbusier était antisémite», écrit sans nuance Xavier de Jarcy. Synthèse des travaux récents, américains pour l’essentiel, Le Corbusier. Un fascisme français (Albin Michel, 19€) se veut un réquisitoire alerte et l’est assurément. Bien emmené, documenté, il cède ici et là, pas toujours fort heureusement, aux généralités hâtives et à la condamnation rétroactive. Les références à Sternhell et Bernard Henri-Lévy laissent penser qu’il partage leur approche de la France «rance» des années 1930 et leur conviction que nous avons inventé le fascisme, et jusqu’au délire hitlérien. Raymond Aron et Michel Winock ont déconstruit ce mythe historiographique venu des États-Unis. SG

9782754107457-001-GSignalons la parution du Derain de Michel Charzat (Hazan, 39€) , le meilleur jamais écrit sur le sujet! Voir ma recension dans le numéro courant de la Revue des deux mondes.

DES POCHES SOUS LES YEUX

product_9782072577369_195x320La crise a du bon, elle a même parfois bon goût. Je ne parle pas, bien sûr, de nos indignés professionnels. Je parle du roman français, du jeune roman français, celui qui a rompu avec l’autofiction souffreteuse, le compassionnel de commande et le papier glacé des journaleux. Barthélemy Théobald-Brosseau n’est guère plus âgé que les héros du Regard de Gordon Brown, mais assez pour avoir examiné d’un œil goguenard le grand guignol du blairisme en déconfiture.

A chaque page de son premier roman, belle réussite, on rit et on se dit : le Londres des années 2000 aura donc connu d’autres secousses que la fonte des actifs, les mensonges d’Etat et le retour des guerres de religion. Les Londoniens de souche ou de passage ont-ils compris avant tout le monde que la crise, loin d’être provisoire, allait installer dans nos vies l’aléatoire et le danger à jamais? Un écrivain ordinaire, et donc bienpensant, la larme au bout du clavier, s’épancherait sur nos destins précarisés ; une vraie plume se saisit, elle, de l’incertitude et de l’imprévisible pour en charger son récit et galvaniser ses personnages. Ils sont cinq ici à se partager l’affiche. Cinq, si l’on compte le narrateur, comme dans Le Déjeuner sur l’herbe, si l’on compte Manet. Le lecteur comprendra que le plus célèbre picnic de l’histoire de la (grande) peinture est l’un des multiples points de fuite du Regard de Gordon Brown. Il était dit qu’André Milcar, à travers qui notre histoire se raconte, se laisserait presque tenter par les turpitudes du nouveau marché de l’art… Les images, il les aime tant qu’à l’occasion il les vole. Elles le font rêver, c’est là son excuse. Elles font aussi rêver le livre qui s’écrit sous ses pas et au gré de ses visions. Il est amusant de penser qu’une tapisserie de l’église Saint-Spyridon (un des must-see de tout guide de Corfou), brutalement arrachée à l’adoration de nos braves touristes, est la lucarne magique par quoi tout va basculer. Adepte du brouillage de la réalité et de la fiction, Barthélemy Théobald-Brosseau réveille l’ancienne veine fantaisiste. Pense-t-il à Sterne (comme Jonathan Coe) ? Pense-t-il à Gautier (dont il retourne avec esprit l’adage qui veut que l’utile soit laid) ? A Musset ? Son roman, c’est un peu sa Confession d’un enfant du siècle : « Par un curieux concours de circonstances, nous avions raté la chute de Troie, les Grandes découvertes, les guerres napoléoniennes ; au rythme des effondrements boursiers, nous retrouvions le frisson, la crainte des récits de notre enfance. » Heureuse crise qui rejette le club des cinq sur les routes de l’aventure, avec l’appui de tout ce que Londres compte alors de jeunesse décadrée (comme la tapisserie, justement). Si la ruche des hipsters et des expats commence à manquer de miel, nos clochards célestes emballent le monde à la dérive, dansent ou trinquent entre les gouttes. Quant à leurs nuits, nul doute, elles sont plus longues que nos jours. Ne vous fiez pas à leur mine de papier mâché, à leurs poches sous les yeux, ils finiront par devenir les peintres et les écrivains de demain. De vrais francs-tireurs, au regard… droit. Avec eux, c’est sûr, le temps ne s’ennuie pas. Stéphane Guégan // Barthélemy Théobald-Brosseau, Le Regard de Gordon Brown, Editions Joëlle Losfeld, 19,50€

D’autres poches sous les yeux

product_9782070464180_195x320On ne badine pas avec l’amour… N’étaient le fatalisme russe et l’ambiance fin-de-siècle, le Platonov de Tchékhov se rapprocherait assez du Musset le plus feu follet, Fantasio, par exemple. Léger et piquant, ce théâtre-là, au fond, touche à l’essentiel avec les gants de la plus fine ironie mais le courage de ses sentiments. C’est la première pièce de son auteur, à peine 20 ans, et c’est un chef-d’œuvre de psychologie et de construction. L’absence d’intrigue, qui fait se pâmer les adeptes du vide tchékhovien, ne fait pas encore loi. Roger Grenier, dans sa belle préface, va jusqu’à dire qu’il s’y passe trop de choses. Et il est vrai que la chute dans son écriture chorale frise la virtuosité et presque le mélodrame. Mais ces excès de jeunesse sont largement absous par la terrible vérité que porte en lui ce fou de Platonov : jouer avec les cœurs (et non seulement les corps), c’est jouer avec la vie. Autrement dit, le romantisme que la génération post-Tourgueniev affecte de liquider finit par se venger… Un grand premier livre donc, redécouvert dans les années 20 et traduit par Elsa Triolet en 1956 pour Jean Vilar. Belle traduction malgré un ton années 50 avec ses « salauds » obligés et autres tournures « d’époque ». SG // Anton Tchékov, Platonov, Gallimard, Folio Théâtre, 5,80€

9782253088660-TStefan Zweig est à la mode, les jeunes gens le lisent, les plus âgés y reviennent. Lui qui aspirait à la paix universelle, comme son mentor Romain Rolland, aura au moins obtenu l’unité des générations autour de son génie. Ses biographies, qu’on aurait tort de délaisser au profit des seules nouvelles, ne se détachent pas du grand dessein qui l’anima très tôt. Huit d’entre elles sont réunies par le Livre de Poche, dont le Balzac final, qui aurait dû être son chef-d’œuvre et que son suicide condamna à rester inachevé. La difficulté d’écriture à surmonter, difficulté qui doit s’évaluer aussi en termes freudiens, n’est sans doute pas pour rien dans le suicide de l’écrivain en 1942, mort qu’il ne faudrait pas seulement attribuer, nous dit Olivier Philipponat, au nazisme qu’il avait fui jusqu’au Brésil. L’arrivée d’Hitler au pouvoir l’avait aussi obligé à réviser les principes de l’écriture biographique de façon à moins céder à l’héroïsation du « grand homme », source involontaire d’un fanatisme dangereux, et au pacifisme abstrait de l’humaniste de grande culture, d’une culture qu’il croyait pouvoir maintenir au-dessus des frontières. Parti de Taine (son maître) pour arriver à Freud (son ami), Zweig aura su épouser le moi de Verhaeren (le choc nietzschéen de ses vingt ans) et celui de Fouché (le politique douteux, mais increvable) avec la même empathie et le même besoin de vampiriser « l’autre ». SG // Stefan Zweig, Les Grandes biographies, introduction, notice et bibliographie par Olivier Philipponat, La Pochothèque, Le Livre de Poche, 29,90€

product_9782070455102_195x320En 1958, le général revient. Cris d’orfraies, mauvaise colère, bien inutiles. La crise de Suez vient d’apprendre au monde que son sort se joue désormais entre les Russes et les Américains… La guerre froide complique tout. Les intellectuels de gauche n’ont jamais autant joué à cache-cache avec leur conscience. Et Staline ne couvre plus de son inaltérable bonhomie la veulerie d’un fan-club endeuillé. Des deux côtés du rideau de fer, les services d’espionnage sont sur les dents. En 58, James Bond n’est encore qu’un héros de papier, il a pourtant déjà enflammé l’imaginaire des Anglais par son cocktail de realpolitik, d’humour, de filles superbes et d’actions téméraires. En 58, Jonathan Coe n’avait pas encore eu le bonheur de naître. Un demi-siècle plus tard, l’un des meilleurs romanciers britanniques de sa génération s’offre un flash-back d’une rare drôlerie. Expo 58, plus qu’une parodie d’Ian Fleming, fait surgir le cocasse de la psychose générale dans laquelle baignait l’époque. Acculées à l’impossible, les expositions universelles dispensaient désespérément l’optimisme des grandes messes du XIXe siècle. En 58, dédiée aux bienfaits de l’atome et de la paix revenue, celle de Bruxelles ouvre ses portes alors que l’opposition aux armes nucléaires donne de la voix, notamment en Angleterre. La mission de Thomas Foley, beau gosse un peu timoré du ministère de l’Information, n’est donc pas évidente. D’autant plus qu’en cherchant à déjouer toutes sortes de pièges, russes ou pas, rousses ou pas, il va tomber dans les bras d’Anneke, jeune et jolie hôtesse dont l’affabilité pourrait être trompeuse. Sans renoncer à son souci documentaire, en solide fantaisiste sternien, Jonathan Coe prend plaisir à naviguer en eaux troubles, à stimuler les libidos et à libérer les autres fantasmes d’une situation, à tous égards, explosive. SG // Jonathan Coe, Expo 58, Gallimard, folio, 8.80€

Zidane à voix haute

On l’a découvert pédalant, vrai forcené, parmi les rois de la petite reine. On les a accompagnés au Mali, lui et son Leica, collés à ces boxeurs pouilleux, aux corps de bronze luisant, qui n’ont que leur dèche pour cogner plus fort et vriller plus vite. Philippe Bordas fait sa rentrée les crampons aux pieds, sur les pointes, comme une danseuse de haut vol, comme Zizou le magnifique. Chant furieux a surpris quelques-uns de ses premiers lecteurs, presque choqués qu’on ait osé embrasser, d’un même souffle, le dernier mythe du football moderne, la défense de la langue française et une vision défrisante de nos banlieues à ramage sinistré. La zone, Bordas en vient, il connaît, et il respecte ce qui est encore digne de l’être. Comme tout roman qui interroge le passé de son auteur, et traverse un moment de notre histoire, Chant furieux résonne de mots oubliés, fuse de syntaxes perdues et s’étourdit d’idiomes presque morts. Avec des accents de Joinville,  CélineBlondin ou Schuhl, cette musique de vrai poète tisse, comme chez Nerval ou Aragon, le labyrinthe qui va rendre possible la rencontre des personnages ou leur retrouvailles. Quand l’avis de tempête devient l’ordinaire de la société civile, la langue commune est son ultime bouée de secours. Et ce livre, qui préfère l’humour à l’aigreur, le dit mieux que les chantres de la diversité, enterrant le français sous l’illusion d’en simplifier l’usage et d’en embellir le message.

Mais je ne voudrais pas laisser penser que Chant furieux tire sa force rageuse de la nostalgie du beau parler, qui poussait déjà Proust à dénicher les secrets de Saint-Simon dans le caquet de ses vieilles tantes. Ce roman ne court pas derrière une thèse, il court après Zidane, ce fils de la Kabylie et de Marseille la phocéenne. Autant dire qu’il ne traine pas en chemin… Car Chant furieux, livre dans le livre, livre du livre, est d’abord l’histoire d’une entreprise folle, d’une ambition qui n’aurait d’égale que son projet et son sujet. Photographier Zidane comme nul ne l’a jamais fait, non pas mitrailler à distance, au téléobjectif, le dieu des stades en état de grâce, mais fixer à jamais l’enfant des quartiers, l’orfèvre «aux pieds rapides», le héros d’Homère derrière la star aux yeux de fauve. On en connaît qui auraient calé et rangé leur engin. Le narrateur, pas footeux pour un sou, se jette sur l’occasion, sûr que la bonne image, l’image absolue, doit surgir de ces instants arrachés à l’impossible. Les routes, les stades, les fêtes pour VIP, le film permanent des immortels du ballon rond et de l’Olympe cathodique, il lui faudra les avaler avec patience, constance, et toujours prêt à saisir d’autres moments, d’autres regards, une noblesse sans frime, une teinte d’antiquité venue d’Algérie sous le maillot rutilant d’une mystérieuse providence. «Serviteur du beau jeu. Serviteur de la France», dit Bordas, qui enroule les mots, comme Zizou les ballons, en cachant son jeu, en faisant de chaque but une énigme et un signe du destin. «Une ballerine assassine dont l’argument passe dans les yeux. Ce goût de la distance, ce dédain de l’empoigne, il ne touche personne ni ne se laisse toucher.» Le football n’est que sens du phrasé, l’écriture aussi. Il y a la rentrée littéraire, et il y a Bordas. À vous de choisir votre camp. J’ai choisi le mien. Stéphane Guégan

*Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 22,90€.

La vieillesse a sa jeunesse

Vous cherchiez en vain un moyen de tester vos amis ou vos collègues de bureau, de démasquer les tièdes… Ce moyen idoine, imparable, c’est la correspondance Morand-Chardonne. À la vue de ces mille pages dûment annotées, certains frissonneront d’horreur. Les gros livres, vous plaisantez ou quoi? Une petite injection de littérature, pour meubler les temps morts, cela suffit amplement. Et encore de la prose utile, responsable, partageable. Pas dérangeante. D’abord, qui c’est Chardonne? Les plus savants ou les plus âgés, si vous avez un peu chance, se souviendront vaguement que le très esthète François Mitterrand, dilection et provocation, raffolait du Bonheur de Barbezieux, sereine autobiographie de 1938… Pour les moins sensibles à son style, fait de concision altière et de légère ironie devant les intermittences du cœur et de la vie, Chardonne et ses douceurs charentaises ne suffisent pas à faire oublier le choix de l’Allemagne après la débâcle. Apparemment, la cote de Morand, pléiadisé, se porte mieux. C’est vite parler. Ne suscite-t-il pas aussi haine et détestation depuis que l’on juge les écrivains (surtout ceux de droite) à l’aune de leurs erreurs politiques? Ils sont encore nombreux ceux qui voient moins en lui l’homme pressé que l’homme occupé, la fulgurance née que le viveur trouble, et le réduisent à l’épisode maréchaliste et à ces éternelles poussées d’antisémitisme que Chardonne lui reprochait. Aux âmes pures, qui se boucheront le nez par crainte de se frotter à la réalité des textes et des hommes, on conseillera la lecture de ce que Bernard Frank, le critique littéraire le plus brillant de sa génération, a écrit de nos compères au cours des années 1950. Comment se fait-il que Frank, incarnation du sartrisme vertueux à ses débuts, ait pu se salir les doigts en tendant la main aux deux épurés de 1944?

C’est précisément ce que vous apprendra cette correspondance crépitante d’esprit, qui fournit tout ensemble la meilleure illustration du génie épistolaire français et une photographie exacte du Paris littéraire, au sortir des années de plomb. Si ces 800 lettres ne vous donnent pas le regret des époques à verve et des échanges sans filet, passez votre chemin. La plume en main, nos grands-pères ne craignent plus rien, tranchent et rient de tout, aussi goguenards, lucides ou cruels à propos de la guerre froide, de la bourse qu’au sujet de l’édition et de la presse. Les faits et gestes du milieu sont soumis à une surveillance piquante. C’est que leur retour sur le devant de la scène a débuté. Comme Morand l’exilé a du mal à y croire, alors qu’il en est le premier bénéficiaire, Chardonne lui confirme en avril 1957 qu’ils sont devenus les élus de la nouvelle vague, celle qui doit emporter les idoles du moment : «Cette mode, c’est Malraux, Camus, Sartre, un peu de communisme. Pour ces gars nous n’existons plus ; nous sommes des morts […]. Ce qui importe, c’est la génération qui a entre 30 et 40 ans.» Autant dire Bernard Frank, Déon, Hecquet, Blondin ou Nimier, le chéri de ces messieurs, qui le traitent en fils prodige et prodigue, épient sa santé flottante et encouragent même sa croisade pro-Céline. Morand et Chardonne se grisent en somme de leur jeunesse retrouvée, le clairon des Hussards les galvanise, la hargne de l’adversaire les soude. Car l’ennemi est bien là, il sort du bois dès que Morand, regonflé à bloc, se présente aux portes de l’Académie. Il y essuiera deux échecs avant de trouver le siège que Cocteau et Frank lui souhaitent dès 1957. Son élection, en 1968, suit de peu la mort de Chardonne. Sur leur relation, qu’on imaginerait pure des petitesses et méchancetés qu’ils attribuent aux autres, on lira la belle préface de Michel Déon et on méditera sa conclusion : «L’amitié entre homme de lettres cache d’insondables mystères.» Stéphane Guégan

*Paul Morand, Jacques Chardonne, Correspondance (Tome 1-1949-1960), édition établie et annotée par Philippe Delpuech, préface de Michel Déon, de l’Académie française, Gallimard, 2013, 46,50€. Ajoutons que Morand, dès qu’il en a l’occasion, parle peinture avec conviction et intelligence. Bref, sur toute la ligne, 1950, c’est bien 1917 recommencé.

Soigne ta gauche

Il faut se méfier des évidences en peinture. Plus ça cogne, plus elle trompe. George Bellows, le peintre des rings enflammés, a longtemps souffert des classifications hâtives. À peine sa mort précoce survint-elle qu’on l’enterra sous l’agitation bruyante de ses scènes de boxe et de rue. Funérailles viriles, du reste. L’Amérique, en somme, avait perdu un de ses « boys », un grand gaillard très sportif, au regard droit et montrant « la vie comme elle est », un réaliste progressiste, l’illustrateur d’une certaine presse de gauche, pour qui les combats se gagnaient aussi hors des salles de spectacles enfumées. Peu après sa mort, en 1925, c’est le Met de New York qui organisa l’hommage posthume. La canonisation avait déjà débuté, elle ne devait pas nécessairement profiter à l’artiste au cours des décennies suivantes. À l’heure du MoMA et du modernisme exclusif, le pauvre Bellows sera au mieux perçu comme un disciple américain de Manet. Il rejoindra vite le clan modeste des chroniqueurs urbains à courte visée. Le plus grand flou allait s’emparer de sa production, de sa carrière et de ses choix politiques. On finit par l’oublier un peu, contrairement à Hopper, qu’il avait croisé dans l’atelier de Robert Henri… Aujourd’hui encore, malgré un léger mieux, Bellows est presque inconnu du public européen. Aussi la rétrospective de la Royal Academy fait-elle l’effet d’une soudaine révélation. Il apparaît assez vite que les boxeurs enragés, aux corps élastiques, cachaient toute une forêt de paysages, de portraits et même de tableaux d’histoire aussi solidement construits…

Les plus mordus seront bien inspirés de lire le catalogue de cette exposition réparatrice et roborative. Car il apporte maintes informations et réflexions neuves sur la personnalité de Bellows, ses coups de tête et ses libertés de pinceau. L’enseignement de Robert Henri, au début du XXe siècle, ne se résumait pas à vanter la grandeur de Manet et de Degas. Titien, Rubens et Hals ont aussi nourri le baroquisme de Bellows, matière et manière. De Robert Henri, son élève tira la conviction que «tout était sujet» pour les peintres à tripes. «A work of art can be any imaginable thing, and this is the beginning of modern painting», aimait-il à dire. On retiendra la part que Bellows attribuait à l’imagination dans son esthétique du réel. Part qui explique aussi ses préventions à l’égard des artistes inféodés à quelque parti, fût-il de gauche. Le contributeur de Masses peignait en «démocrate», précision qu’il donnait pour éviter toute méprise, quand on le poussait au catéchisme socialiste. Et il ne craignait pas d’exalter les vertus de l’activité physique et de l’individualisme à travers ses multiples nus, puissants ou cocasses, et la saine brutalité du sport. Le puritanisme et le mépris du corps étaient ses bêtes noires. Cette animalité bien comprise ne valait-elle pas mieux que la barbarie de la guerre, boîte de Pandore des passions comprimées, réprimées ? L’une des grandes surprises de l’exposition nous ramène justement aux horreurs de 14-18. Durant la dernière année du conflit, Bellows a peint une série d’immenses toiles à la gloire des femmes, des hommes et des enfants de Belgique, où le conflit avait immédiatement tourné à la boucherie. Goya et Manet reprenaient du service. Le rejeton de l’Ashcan school précédait Grosz et Otto Dix. Stéphane Guégan

– Bellows: An All-American Artist, Londres, Royal Academy, jusqu’au 9 juin 2013, catalogue sous la direction de Charles Brock, 24,95£