LES RONCHONS ONT DU BON

Ils appartiennent tous deux à la classe 69, et virent donc la lumière en 1949, sous Vincent Auriol, l’année du procès Kravchenko, du transfert des cendres de Victor Schœlcher au Panthéon, de la rétrospective Matisse du musée d’art moderne (époque Chaillot et Jean Cassou), du Silence de la mer de Jean-Pierre Melville et du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Le festival de Cannes connaît lui sa troisième édition alors, et le plan Marshall n’en finit pas d’étendre sur l’Europe de l’après-guerre sa domination réparatrice. Millésime intéressant que 49, à songer aux parcours d’Alain Finkielkraut et Franz-Olivier Giesbert. Dans le sillage de ses livres d’entretien, que Robert Kopp a eu la bonne idée de réunir (Bouquins, 2024), le premier s’est confié à Vincent Trémolet de Villers. Quand on a le cœur lourd ou le cœur gros, disaient les anciens et les curés d’antan, la parole est libératrice. A cette maïeutique, le lecteur trouve son compte si l’état du monde et, soyons clair, le destin de la France sont de ses soucis. Quitte à parler, autant ne pas se payer de mots, autant aller au but, formule ad hoc, puisque Finkielkraut est amateur du ballon rond. Il y eut Notre jeunesse de Péguy, un des livres qui ne le quittent jamais longtemps, il y eut Jeunesse de Pierre Nora, voilà la sienne, regardée d’aujourd’hui. Le retour en arrière conditionne l’état des lieux, le personnel le général. Différent de l’intimisme du diariste, le recul de l’inventaire confère au livre sa note juste, tendre et émue ici, nostalgique là, jamais passéiste. Le jeu préféré des journalistes, on le sait, est d’accuser Finkie du contraire. Chacun son sport. Le « monde d’hier » et sa barbarie inaperçue le couperaient du présent et de ses vertueux combats. Il est vrai que les raisons de se réjouir sont indéniables, du déclin des humanités à la défiguration de la langue, de la situation des arts à la faillite du champ politique, de la décomposition sociale aux poussées communautaristes, du paysage souillé au patrimoine désacralisé. Juif polonais, né en plein Paris populaire, dans une famille meurtrie par la Shoah et éloignée de la religion (en dehors de certaines fêtes), mais fidèle à ses origines (doublement enracinée, dirait Simone Weil), Finkielkraut, naturalisé français à un an, n’est pas un vrai penseur de « l’appartenance » pour rien. Cette notion controversée, il l’a dit et redit, ne doit pas être confondue avec le droit du sol, elle se définit plutôt par l’attachement sentimental et culturel au territoire où l’on décide de vivre, et à la société dont on se fait devoir de respecter les valeurs. Français, on le devient, en somme. L’exil volontaire de Levinas, de Cioran et de Kundera, fiers de rejoindre la patrie de la littérature et d’épouser sa langue, a trouvé sa véritable résonance lorsque Finkielkraut a vu « la France se dépouiller rageusement d’elle-même ». Faut-il consentir à voir se défaire ce qui prit deux mille ans à se construire au rythme effréné d’un processus d’autodestruction devenu incontrôlable ? Faut-il accepter que l’orthodoxie de la bienpensance, en plus de l’exercer, revendique publiquement les bienfaits de la censure ? 

Chaque samedi matin, à l’écoute de Répliques, on se demande comment cette émission vieille de quarante ans résiste au « rappel à l’ordre », pour citer un livre de 2002, qui n’avait pas trouvé mieux que de détourner Jean Cocteau à des fins inquisitoires. La France des années 1920 a souffert du régime de violence hérité des tranchées, celle des années 2020 subit une forme de haine à plusieurs fronts, alimentée par l’impérialisme d’un autre âge, le renouveau du pogromisme et le retour du manichéisme. Le Cœur lourd tient courageusement tête à cette hydre d’un genre nouveau, qui fait d’un mal un bien, et préfère le déni à l’évidence. Que Franz-Olivier Giesbert ait aussi « le courage de ses opinions », comme on disait au XXe siècle, la chose est notoire. Tout Américain qu’il soit par son lieu de naissance et son GI de père – un des rescapés de l’enfer d’Omaha Beach, respect ! – il a du viking la flamberge facile et l’humour dévastateur. Au ton aigre-doux de son livre se devinent l’orphelin d’une « certaine idée de la France », la disparition d’une classe politique qu’il a connue mieux que personne et la perte plus douloureuse d’une culture encore capable de concilier les Français, de toutes origines, de haut en bas, autour de son amour des mots et du désir qu’ils inspiraient de les protéger. Joe Dassin pouvait faire rimer « été indien » et « Marie Laurencin » – transformée en Marie-Laurence par l’Internet de la déculturation – la rumeur publique ne l’envoyait pas au pilori pour élitisme et mépris de classe. Innocents, nous nous régalions de Sardou, de Nino Ferrer et de ce génie d’Aznavourian (c’est ainsi que ma grand-mère l’appelait) sans imaginer ce que leur coûtait le perfectionnisme des maisons de disques. FOG lui les a vus à l’œuvre, penchés sur la feuille blanche, épris de cet absolu qu’ils avaient la délicatesse de ne pas afficher. Ce Voyage dans la France d’avant se laisse porter par les chansons, la cuisine régionale, le souvenir des villes que la grande distribution n’avait pas encore vidées de la boulangerie, des cafés et du vendeur de journaux. Le désert culturel, que les hommes à calculettes n’associent qu’au nombre des musées et des salles de théâtre par habitant, commence là, la déliaison sociale et politique aussi. Une fois lancée, ce fléau grossira de plus en plus vite au sortir des Trente glorieuses, condamnant à plus ou moins brève échéance le monde des campagnes et le tissu industriel à son sort actuel. « Le pessimisme, cause de découragement pour les uns, est un principe d’action pour les autres », écrivait le Jacques Bainville d’Heur et malheur des Français en 1924. L’historien proche de l’AF, qui savait son peuple « composé », a nourri, semble-t-il, les idées que Giesbert défend en matière d’immigration et d’intégration. Avant de le crucifier au nom de la lutte contre « la réacosphère » ou, pire, « la faschosphère », on lira les pages informées qu’il consacre à Zidane, père et fils, comme à tous ces « enfants de la diversité » qui ont choisi d’être français sans renier leurs origines, ni céder aux sirènes et pièges de la racisation. Le droit n’est pas une politique, ici comme ailleurs, écrivait Guillaume Larrivé en 2024. La fatalité de l’échec, non plus, clame un FOG, échaudé par l’histoire de France, mais rétif aux capitulards. Stéphane Guégan

*Alain Finkielkraut, de l’Académie française, Le Cœur lourd. Conversation avec Vincent Trémolet de Villers, Gallimard, 18,50€ / Frantz-Olivier Giesbert, Voyage dans la France d’avant, 23€ / Le surréalisme, auquel Joe Bousquet avait adhéré à sa façon, puis l’Occupation, où Jean Cassou s’exposa aux pires dangers, aurait pu mettre fin à la relation que les deux hommes, pour des raisons éditoriales et une admiration réciproque, nouèrent au printemps 1930. Quoique classe 17 l’un et l’autre, seul le premier a connu le feu et, le corps déchiré à maintes reprises, s’est couvert de gloire. Cassou, qui a bénéficié de plusieurs reports d’incorporation, fera une carrière littéraire plus rapide que le « poète alité » de Carcassonne. En 1929, alors que l’administration des arts l’appelle déjà, il égratigne L’Amour la Poésie (N.R.F.) de Paul Eluard et lui reproche avec tact son afféterie et même sa coquetterie.  L’intéressé n’apprécia qu’à moitié cette recension à double entente. Mais Bousquet refusa de brûler Cassou sur l’autel insatiable de ses « amis » surréalistes. D’où cette centaine de lettres, la plupart inédites, qui ruissellent de leur amitié intense, des échos multiples de la République des lettres et des rumeurs de l’époque, de la guerre d’Espagne (Cassou, membre du cabinet de Jean Zay en 36, se désespère de la non-intervention) aux réseaux de la résistance. Relisons cette lettre de Bousquet à Cassou, nous sommes en 1938, et les circonstances inquiètent l’ancien combattant : « Hier soir, j’écoutais à la T.S.F. les hurlements d’Hitler. Ces hommes-là, s’ils se battent, sont perdus, parce que l’enthousiasme n’est pas un état d’âme de guerrier et que leur exaspération les marque pour la mort. Mais à quel prix ? Tu sens moins que moi, sans doute, l’horreur où nous entrons, parce que tu viens de mettre ton courage à l’épreuve, tu as vécu en Espagne de ces instants qui attendent nos amis. Et moi j’ai honte de vivre. J’ai l’impression bizarre et barbare qu’il aurait fallu achever tous les mutilés pour empêcher la guerre de revenir. Ne m’en veux pas trop de me montrer si défait. Je me sens au-dessous de tout. Je m’efforce en vain de travailler. Ah ! mais si la guerre n’éclate pas : quel engagement je contracte d’aimer enfin ma vie et de l’aimer pour elle, moi qui suis sûr de ne pouvoir l’aimer pour moi. » La guerre éclata, Bousquet cloué à son lit en fut le témoin doublement humilié. Quant à Cassou, démis des fonctions qu’il occupait au musée d’Art moderne en septembre 1940, il se jeta dans la résistance, d’abord à Paris. Le réseau du musée de l’Homme, une centaine de membres, comptait parmi eux Jean Paulhan, le patron de la NRF auquel Cassou avait donné maintes chroniques et dont Bousquet deviendrait très proche en dépit de l’hypothèque surréaliste. Leur correspondance, confiée à Paul Giro, se prépare aux éditions Claire Paulhan. Cassou porta très vite le combat dans le Sud-Ouest, où il fut emprisonné. Qui n’a pas lu ses Trente-trois sonnets composés au secret ? La Libération le rétablit au musée d’Art moderne, qu’il dirigea de main de maître. Il aura entretemps croisé le fer avec Paulhan au sujet des comités d’épuration, Paulhan opposa à leurs excès « le droit à l’erreur », qu’il distinguait du « droit à l’innocence ». Mais certains communistes, comme l’a rappelé Franz-Olivier Giesbert, avaient tant de choses à faire oublier. Pardonner ? On lava dans le sang le pacte germano-soviétique. SG /Joe Bousquet, Lettres à Jean Cassou 1930-1950, édition établie par Dominique Bara et Hubert Chiffoleau, Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 25€. Au sujet de la remarquable (et primée) biographie que Paul Giro consacre, en trois temps, à Joe Bousquet, voir ma recension, « La mort dans la vie », Revue des deux mondes, juillet-août 2025.

PERLES

Dans ses Cahiers inédits, qui le restèrent longtemps, Henri de Régnier rapporte en février 1896 : « Je rencontre Bonnières chez Judith Gautier et je lui dis : Si j’ai le plaisir de vous survivre, j’écrirai votre vie. » Trop occupé de lui-même, l’homme au monocle avala sa promesse, il a pourtant survécu plus de trente ans à celui qui contribua à le lancer. Les poètes à rimes fatiguées sont des ingrats. Mort en avril 1905, à 55 ans, Robert de Bonnières disparut assez vite des chroniques et anthologies littéraires de la Belle Epoque. Cet effacement absurde chagrinait Pierre Louÿs, autre cadet qui gagna à son commerce : le singulier érotomane avait bien connu notre « mondain » à la plume nette, aux névroses incurables, il avait aussi partagé son goût des « filles », de la poésie parnassienne, en son versant le moins guindé, et de la bonne peinture, la plus fraîche. Riche d’autres vertus encore, comme l’attachement au Christ et à la patrie, Bonnières appartenait à ces figures dont on prie chaque jour qu’un biographe alerte se saisisse, avec compétence et, selon le mot en vogue, empathie. Patrick de Bonnières, bon sang ne saurait mentir, a magnifiquement remis en selle cet ancêtre au blason terni par un siècle de négligence routinière. De onze ans l’aîné de Marcel Proust, qui jalousa un peu l’accueil que fit le grand monde à ce confrère du Gaulois et du Figaro, Bonnières précéda aussi Marcel dans la peinture acide du gratin. La lecture de Jeanne Avril et du Petit Margemont, deux de ses romans à succès, vous en convaincra en vous amusant. Car Bonnières ne laissait pas sa mélancolie maladive envahir manuscrits et correspondance. La présente biographie, forte des archives familiales, d’un goût sûr pour les arts et d’un vrai sens de l’Histoire, le suit depuis ses brillantes études (Stanislas !), le romantisme forcené de la fin du Second Empire (à vingt ans, il idolâtre Barbey d’Aurevilly !) et la sale guerre de 1870, expérience décisive qui le plonge parmi les pauvres diables de l’armée de la Loire. D’autres que lui, sous la IIIe République si hésitante et bientôt si anticléricale, auraient rejoint de mauvais combats en conservateur déçu, l’antiwagnérisme, l’agitation brouillonne à la Déroulède, l’antisémitisme… Patrick de Bonnières fait preuve de courage et de clairvoyance en dédouanant Robert de cette lèpre. Son analyse des Monach, roman qui observe les alliances multipliées entre la vieille aristocratie et les élites juives, confirme celle des Archives israélites, elle prélude aux pages très fines consacrées à l’Affaire Dreyfus, qui met le patriotisme de Bonnières et son respect de l’armée au supplice. Il était de ces hommes qui ne craignent pas de croiser le fer avec leur entourage, de Maurice Barrès à l’anti-baudelairien Brunetière. Au côté de son épouse Henriette, « beauté botticellienne » que James Tissot, Jacques-Emile Blanche et Albert Besnard ont mieux servie que Renoir, Robert fut aussi le Sainte-Beuve (parent éloigné) ou l’oncle de la vague de 1890, se frottant au monde de La Revue blanche, à Gide et Valéry, à Jean de Tinan, plus qu’au très haineux Jean Lorrain.

Vrai viveur 1900, se gardant bien de sacrifier à sa noblesse d’âme ce que lui dictaient ses désirs, Bonnières scandalisa, à l’occasion, la très effrontée Rachilde. Faste millésime que 1884 ! Ce fut l’année des Monach, d’A rebours et de Monsieur Vénus, peut-être ce que la future Madame Valette a écrit de plus cru, de plus drôle, de plus beau, de plus parfait. Les bonheurs allant par deux, ce bref roman des contorsions hermaphrodites de la libido reparaît en Folio classique flanqué de Madame Adonis. Née en 1860, précoce de plume et du reste, Marguerite Eymery sort de l’adolescence et de l’obscurité des débutantes à coup de petites audaces, un poème envoyé à Hugo en 1875, des publications de contes ici et là, avant de plus certaines témérités. Rachilde, contraction de Rachel et Mathilde, propose Martine Reid, sent l’Orient rococo. Ce sera le surnom, étiré jusqu’en 1953, d’une des grandes dames des lettres françaises, qui n’a pas défendu le beau sexe, semblable en cela à Colette, en pratiquant un féminisme qui l’eût coupée des hommes et de la porosité des genres. Monsieur Vénus, on l’a deviné, joue du transfert et du travestissement, et surtout du fantasme assumé jusqu’aux limites de la vraie cruauté. Rachilde n’a pas écrit pour rien un remarquable Marquise de Sade. Revenons à Monsieur Vénus où l’autre Sade a un petit rôle… Raoule de Vénérande, orpheline moins janséniste que son chaperon de tante, tisse d’imprévisibles liens avec un jeune homme désargenté sur lequel son dévolu prendra toutes les formes, sauf celles dont la nature la ou le prive. Car la chère enfant ne sait plus très bien, et le lecteur avec elle, si elle n’a pas changé d’instrument intime en changeant de masque ou de veston. Bref, c’est délicieusement décadent, déroutant, « abominable », ainsi que l’écrivit le malicieux Barrès, au lendemain d’une brève aventure avec Rachilde. Se succédèrent deux éditions bruxelloises en 1884 et 1885 (le roman sent le soufre), la seconde assortie d’une préface du vieil Arsène Houssaye, que donne le présent volume et que son incipit honore : « Le cœur est une cage où l’on tient enfermé l’Amour avec défense de chanter trop haut. » Il savait sa jeune amie de la race des oiseaux furieux. Du reste, Barrès, préfacier de la 3e édition en 1889, salue « Mademoiselle Baudelaire » en lui faisant gloire, sous l’apparent grief de lui reprocher son insolente impudeur, d’être une « fleur du Mal ». Les échos de Mademoiselle de Maupin ne pouvaient échapper à l’auteur de Sous l’œil des barbares. Mais je m’étonne que ni Barrès, ni Martine Reid, n’aient senti la parenté ironique qui fait de l’intrépide Raoule l’âme sœur ou damnée de certaines héroïnes de George Sand et d’Edmond de Goncourt. Rachilde s’offre même un autre larcin puisque sa Raoule possède un portrait d’elle par Bonnat. Ce dernier n’a pas toujours peint de sages petites filles. Mais le Bonnat de Monsieur Vénus est déjà un Balthus, l’amazone « portait un costume de chasse du temps de Louis XV et un lévrier roux léchait le manche du fouet que tenait sa main magnifiquement reproduite. » Roux comme sa victime à deux sexes, peintre médiocre, lui. « Soyons Régence » : Raoule et Rachilde s’y entendaient. Stéphane Guégan

*Patrick de Bonnières, Vie et tourments d’un homme de lettres fin de siècle, Honoré Champion, 48€ // Rachilde, Monsieur Vénus suivi de Madame Adonis, Gallimard, Folio classique, 9,90€. Signalons aussi la parution de La Tour d’amour (1899), un autre huis clos de Rachilde, moins érotique, mais plus nautique, qui ne retiendra pas que nos frères et fiers bretons (Gallimard, L’Imaginaire, préfaces de Camille Islert et de Julien Mignot, 8,90€). Un peu moins de vingt ans après Henriette de Bonnières de Wierre, Camille Barrère pose en 1906, à Rome, au palais Farnèse dont il est le maître depuis la fin des années 1890, devant Albert Besnard. Au sujet d’Enrico Serra, De la discorde à l’entente : Camille Barrère et l’Italie (1897-1924), Direction des Archives (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) / Ecole nationale des chartes (CTHS), 2023, postface de Maurizio Serra, voir mon compte-rendu dans Commentaire, hiver 2023, p. 919-920.

BONNARD BONNES ONDES

Au sujet de Bonnard (Hazan, 2023), la chronique de Laurent Delmas :

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-edito-culture/l-edito-culture-du-mardi-09-janvier-2024-2912563

Stéphane Bern, Historiquement vôtre, Europe 1, 10 janvier 2024, La véritable histoire de Marthe et Pierre Bonnard, une histoire d’amour et de secrets :

https://www.europe1.fr/emissions/historiquement-votre/la-veritable-histoire-de-marthe-et-pierre-bonnard-une-histoire-damour-et-de-secrets-4224380

A venir : Alain Finkielkraut, La Postérité de Bonnard, Répliques, France Culture, 3 février 2024, 9h00, avec Stéphane Guégan et Benjamin Olivennes. J’emprunte le titre de ce blog au dernier livre d’Alain Finkielkraut. Pas plus qu’une apologie de l’opéra de Bizet, malgré ses références à Nietzsche qui faisait grand cas du musicien solaire, Pêcheur de perles (Gallimard, 19,50€) ne défend le fatalisme de l’huître, forgeant son or loin de la boue du réel. Alain Finkielkraut n’a pas déserté la cité et ses maux, le monde et ses fractures, à commencer par l’Europe de son cher Kundera, peut-être le premier à avoir pensé la survie d’une certaine « occidentalité » (verbatim) en dehors de toute intolérance identitaire. Ce n’est pas parce que le peuplement du vieux continent évolue à grande vitesse qu’il faudrait montrer moins d’ardeur à préserver notre culture que les nouveaux arrivants la leur. Il est vrai qu’à la théorie des seuils de coexistence, chère à Lévi-Strauss, l’intelligentsia dominante substitue désormais le miracle diversitaire.  La dégradation de plus en plus rapide de la planète ne laisse pas d’autre place, sans doute, à l’eschatologie de l’avenir radieux. De ce dernier avatar du rousseauisme moderne, Alain Finkielkraut a de bonnes raisons de se méfier, soucieux qu’il est davantage du présent et de ses faillites, le fléchissement des humanités, le naufrage scolaire, la criminalisation de l’art, l’abaissement continu de la civilité, l’atomisation sociale, les progrès de la peur et le recul du courage politique. En quinze citations, qui ouvrent chaque chapitre et guident de très actuelles divagations, au sens de Mallarmé, ce livre tire sa morale de la règle qu’il se donne : nos mots et nos idées ont des racines, nous sommes fondamentalement des héritiers, comme Mona Ozouf le disait de Jules Ferry, père d’une école qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, et d’une Nation qui ne croit plus en elle. Au même moment, L’Après littérature (Stock, 2021) entre en Folio (Gallimard, 8,90€), cet essai ferme sur une autre forme de déliaison, et bientôt de double divorce : celui des lecteurs avec la littérature d’avant, et de l’écrivain avec son magistère ou sa tendre aura. SG

RETOUR DE FLAMME

9782754811514Le pape François sera donc sorti du silence douze jours avant que le centenaire du génocide arménien ne soit célébré à travers le monde libre, France comprise. Ces massacres, a-t-il souligné, eurent le sinistre privilège de jeter sur le XXe siècle une précoce tache de sang. Étrange baptême, on en conviendra. Rappelons toutefois que le carnage débuta dès les années 1894-1896 et n’émut guère la classe intellectuelle française en dehors de Jaurès, Clemenceau et du grand Péguy, celui qu’Alain Finkielkraut nommait le fier «mécontemporain» dans son beau livre de 1991. D’emblée, ce génocide encore balbutiant confrontait la vieille Europe aux apories d’une politique étrangère longtemps favorable aux Ottomans. La guerre de 14 allait changer la donne! Mais le mal était fait. Animée par le refus d’un mutisme qui n’a que trop duré, la déclaration solennelle du pape dit peut-être autre chose des victimes de ce premier nettoyage ethnique, à grande échelle, du siècle de fer. Déportations et exécutions sommaires n’ont pas seulement frappé des chrétiens, elles ont tué des catholiques parmi cette masse de femmes, d’hommes et d’enfants ballottés entre les promesses des uns et la haine des autres. Sous prétexte d’en finir avec l’ennemi intérieur et l’allié potentiel des Russes, le djihad fut donc décrété contre eux fin 1914, à la faveur du rapprochement «objectif» entre les Jeunes-Turcs et l’autorité musulmane.

ob_789e6e_armenie-650pxLa suite, on la connaît, ou plutôt on devrait la connaître. Le pape François en douterait-il avec raison? S’il convient de se prémunir de toute comptabilité, en matière de mémoire génocidaire, il n’est peut-être pas déplacé de souligner combien la presse, ces derniers mois, se sera montrée peu diserte sur le sujet. Qu’eût-ce été sans la sortie de la somme de Raymond Kévorkian? Pour le dire comme Laure Marchand et Guillaume Perrier, dont nous avons glosé le livre précédent, le drame arménien occupe le débat contemporain de manière fantomatique. Sa présence y est faite d’étranges absences et de tenaces omissions. Mais à quelque chose malheur est bon, disait Voltaire, très relu en ce moment. L’évanescence mémorielle qui s’attache aux Arméniens a des vertus romanesques puisqu’elle pousse certains créateurs à retrouver le chemin d’un passé criblé de silences. Le cinéma et la littérature actuels nous l’ont prouvé maintes fois. La bande dessinée, sauf preuve du contraire, s’y était peu aventurée jusqu’au présent album, où s’inverse l’exode qui conduisit des milliers d’exilés à Marseille après 1920, «sans retour possible», disaient leurs passeports. Indésirables en Turquie, ils allaient devoir se faire accepter des Français. La démographie actuelle signe leur insertion réussie: 10% des Marseillais descendent de ces parias! Et les plus jeunes ne craignent plus de briser l’interdit, ils reviennent au «pays», à la rencontre de leur histoire et des Arméniens turquifiés, sur lesquels la vérité se fait petit à petit. On croirait que Thomas Azuélos a voulu traduire cette complexité graphiquement, il mêle les styles, emprunte au Karagöz cher au Théophile Gautier de Constantinople et creuse son image de multiples profondeurs. Celle du temps n’est pas la moins belle. Stéphane Guégan

– Laure Marchand et Guillaume Perrier et Thomas Azuélos (dessins et mise en couleur), Le Fantôme arménien, Futuropolis, 19€.

Qui croire ?

Le nazisme fut une manière de religion et l’identité raciale son dogme premier. Dès les années 1920, au lendemain du traité de Versailles, «origine de tous nos maux», Hitler savait que la baguette et la carotte ne suffiraient pas à mener tout un peuple vers sa «renaissance». Aux Allemands, lui et les idéologues du régime ont donc donné une foi galvanisante, un mélange de vieux germanisme, d’antichristianisme et de biologisme assez explosif pour en finir avec les Lumières françaises, la morale chrétienne et la «juiverie dissolvante». Au-delà du formidable rebond industriel et de la modernisation que le pays a connus après 1933, on y reviendra, le credo hitlérien s’est donc pensé comme un retour aux sources ou, pour le dire à la façon des philosophes alignés, comme un «retour à soi de l’être allemand». La trinité de la race, du sang et du sol n’était pas chose inédite au-delà du Rhin. La simple lecture de certains penseurs de l’Aufklärung ou certains romantiques allemands met en évidence un terreau à partir duquel la nation meurtrie de 1919, puis appauvrie de 1929, pouvait se redresser. Mais on ne saurait faire des racines du mal son explication et son expiation. Ce serait précisément procéder comme les nazis eux-mêmes et tenir leur politique de l’absolu pour une simple restauration des lois naturelles et des droits idoines de la race nordique, humiliée depuis des siècles et même menacée d’extinction. Non, le nazisme fut bien un concept neuf en Europe en cela qu’il légitimait, avant de la mettre en œuvre, la négation imprescriptible de deux mille ans de libéralisme politique et religieux. Les conséquences de cette nouvelle forme d’absolutisme sont connues, des camps de concentration aux camps d’extermination, de l’eugénisme aux trois millions et demi de prisonniers russes liquidés durant la première année de la campagne de 1941. Mais aussi monstrueux et impensables, au sens strict, que nous apparaissent de tels actes aujourd’hui, les discours corollaires continuent à défier davantage l’entendement. Et pourtant, comme y exhorte Johann Chapoutot, «il faut prendre les textes, images et paroles nazis au sérieux». La puissance de la propagande, cruciale, n’est pas tout.

Avant que meetings, films, livres et tableaux n’exercent leur veille des consciences et ne fassent consentir à l’horreur, il aura fallu toucher le cœur de tout un peuple, le convaincre de son pouvoir à se régénérer, à redevenir une «entité organique-raciale», à recouvrer son ancestrale fièvre guerrière et à retrouver  sa «zone d’expansion naturelle». Procréer, combattre, régner, tels sont les trois temps de l’impressionnante démonstration de Chapoutot. Le lire, c’est comprendre comment on passe d’une élémentaire «morale de la nature» à une ontologie criminelle du retour à soi, ou comment la condamnation de l’égalitarisme, et de l’ennemi de race, accouche d’une violence salvatrice et eschatologique. «Fermez vos cœurs à la pitié», enjoignait Hitler à ses généraux prêts à envahir la Pologne. Il allait en faire la feuille de route, entre foi retrouvée et contrainte pointilleuse, de tout un peuple, moins ceux qu’il élimina ou réduisit au silence. Le phénomène du nazisme et les premiers effets de l’épuration ont totalement échappé à Sartre. Mauvaise vue, dira-t-on. Lors de son séjour berlinois de 1933-1934, très occupé par une thèse en cours et fier d’un apolitisme dont il n’a pas encore fait le procès, le philosophe husserlien ne s’émeut guère du sort réservé à Hannah Arendt, Max Horkeimer et à d’autres intellectuels devenus «étrangers» à «la communauté du sang». La liste de ses troublantes cécités allait encore s’allonger. En 1936, anti-bourgeois comme tout jeune bourgeois plumitif, il s’abstiendra de voter et admettra son soulagement, deux ans plus tard, à l’annonce des accords de Munich. Ses passionnants Carnets de guerre, qui témoignent au passage de sa dévoration de Drieu, commencent à corriger la figure du wanderer dégagé, malgré une tendance à mettre dans le même sac, Hitler, élu démocratiquement, et les inconséquences des vieilles démocraties vis-à-vis de l’Allemagne et surtout de Staline, autre dépeceur de la Pologne. La victoire allemande, claque historique, va achever de le secouer et le ramener, de façon complexe, à l’action. Sur le véritable comportement de Sartre sous l’Occupation, objet de désopilants flingages entre experts, mieux vaut lire Ingrid Galster que ses «contradicteurs» (euphémisme au regard de la virulence des attaques dont elle fait l’objet et s’amuse avec un humour délectable).

Directes à souhait, ces «nouvelles mises au point» sont remarquables à plusieurs titres, bien qu’elles portent maintenant sur des «révélations» connues des spécialistes : preuve est ainsi faite de la composante subversive, moitié politique, moitié morale, des Mouches et de Huis Clos, un rapport des Renseignements généraux du 14 janvier 1943 corroborant le témoignage de Sartre et celui d’autres membres du Comité national des écrivains, un des foyers de la résistance intellectuelle; confirmation est donnée au fait que Sartre, malgré ses dénégations, a bien déclaré en mai 1941, sous la foi du serment, qu’il n’était ni franc-maçon, ni juif; déclaration qui lui permit, quelques mois plus tard, d’occuper au lycée Condorcet le poste de philosophie laissé «vacant» par Henri Dreyfus; de manière plus générale, la «question juive» est loin encore de le préoccuper; on note enfin qu’après avoir publié un article sur Melville dans Comœdia, feuille éclectique face à la presse ultra, Sartre aurait accepté un dîner compromettant à l’été 1941. Fut-il le seul? Début 1943, les communistes le tenaient toujours pour un disciple d’Heidegger et donc un homme à abattre. On comprend qu’il n’ait pas eu trop des mois suivants pour faire savoir où le situer, sans nuire à sa carrière théâtrale. On comprend aussi qu’Ingrid Galster en appelle à «un minimum de distance critique afin que l’œuvre de Sartre soit insérée à la place historique qui lui convient.»

Assigner celle qui revient à Maurice Blanchot bute encore sur des difficultés autrement intimidantes. Avant d’y revenir en détail, puisque Gallimard annonce la parution d’un essai de Michel Surya, et que ce dernier vient de dédier tout un numéro de la revue Lignes aux «politiques» d’un écrivain qu’on jugea longtemps infréquentable en raison de ses «passions» de jeunesse, on se contentera de rappeler ici qu’elles nourrirent une lucidité exemplaire envers la poussée hitlérienne de 1933-1934. Après une tentative inaboutie en 1984, échec lié sans doute à la parution de l’article à charge de Jeffrey Mehlman dans Tel Quel deux ans plus tôt, la collection des Cahiers de L’Herne s’ouvre donc à Blanchot. De cette livraison je ne retiendrai, momentanément, que la reprise de certains articles politiques d’avant-guerre et les précisions qu’apporte David Uhrig au tournant que Blanchot voulut faire prendre à la famille maurassienne, la sienne alors… À toutes fins utiles, rappelons que Le Rempart où s’exprima l’antinazisme de Blanchot appartenait à Paul Lévy, dont le patriotisme nationaliste et volontaire était peu suspect du moindre antisémitisme. Dès mai 1933, Hitler est percé à jour: d’un côté, la mystique de la race; de l’autre, l’apothéose du travailleur. Et Blanchot, grand style, d’écrire: «Le peuple allemand est convié à prendre conscience de tout ce qui peut renforcer sa puissance et assurer son destin.» Plus loin, il déconstruit la démagogie insinuante qui tend à masquer les concessions d’Hitler, anticapitaliste théorique, à la grande industrie. Quelques semaines plus tard, débusquant sous les excès rhétoriques les vraies menaces que fait peser la croix gammée sur «la civilisation occidentale», il préconise «une révolution plus profonde et telle que la France la veut. Et c’est de même par une diplomatie forte, sans défaillances et sans défis inutiles que se rétablira entre les deux pays un équilibre depuis longtemps rompu.» Sur l’embrigadement militaire des populations hérité de 1870, sur le réarmement fatal du pays en violation du traité de Versailles, sur la faillite prochaine du Centre catholique, la plume du Rempart assène vérité après vérité. Ses prophéties ne sont pas moins cinglantes: abdiquer aujourd’hui devant Hitler, c’est signer notre ruine. Blanchot avait 25 ans. Stéphane Guégan

*Johann Chapoutot, La Loi du sang. Penser et agir en nazi, Bibliothèque des histoires, Gallimard, 25€

*Ingrid Galster, Sartre sous l’Occupation et après. Nouvelles mises au point, L’Harmattan, 20€. En avril et mai 1943, dans Les Cahiers du Sud, tout en rappelant qu’il avait été maurassien et entendait «penser français», Sartre fit l’éloge de Blanchot et de Kafka à travers lui (voir Situations, I, nouvelle édition, Gallimard, 2010).

*Éric Hoppenot et Dominique Rabaté (dir.), L’Herne Blanchot, 39€

*Samedi 6 décembre, 9h, France-Culture, Picasso face au visage, dans l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut, avec Jean Clair et Stéphane Guégan pour invités.

https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/picasso-face-au-visage

 

Ce nègre de Dumas !

Fils d’un mulâtre de Saint-Domingue qui avait fini général d’Empire – le fameux «diable noir» craint des Autrichiens et même de Bonaparte – , le bel Alexandre était fier de sa crinière crépue et sûr de son ascendant sur les dames. L’une d’entre elles, la célèbre Mélanie Waldor, ne lésinait pas sur les épithètes, dans ses tendres missives, pour rallumer une flamme déjà éteinte en 1831. «Sang africain», «âme de feu», le ton était celui de la passion ardente, ardente et meurtrie. Le premier volume de la correspondance de Dumas, éditée par le très savant Claude Schopp, croque sur le vif le grand écrivain et le premier romantisme, le plus frénétique, derrière le bourreau des cœurs et le forçat des lettres. Seuls les idiots et les incultes, ce sont souvent les mêmes, le relèguent encore parmi la littérature de distraction, dont la valeur s’épuiserait à trousser des récits haletants et camper des personnages typés. Si les romans de Dumas ne traînent pas en chemin, si ses héros des deux sexes aiment à forcer le destin, c’est que la littérature, avec le romantisme, eut soudain l’âge de ses auteurs. Mais ne confondons pas jeunesse et jeunisme. Le très combustible Dumas, celui que ce premier volume suit jusqu’à l’âge de 30 ans, ne se laisse pas vivre, et n’imagine pas qu’il lui suffit de remplir pièces et nouvelles historiques d’insolence Jeune-France ou d’indolence créole…

Ses lettres, qu’on découvre plus nombreuses et riches que prévu, le saisissent en action, à l’affût des comédiennes autant qu’acharné au travail. Avant de recourir à ses fameux nègres, le cher Maquet entre autres, Dumas n’a que son ambition de poète frustré et de saute-ruisseau fauché pour satisfaire aux exigences de la scène, sa première et durable maîtresse. Le théâtre est roi alors, et qui veut régner doit s’y faire un nom et s’y maintenir en prenant le public à revers. La guerre a changé d’armes, pas de stratégie. D’autres se sont polis au journalisme, Alexandre prend d’assaut les salles obscures, et très vite la Comédie-Française après l’ambigu-comique et avant la Porte Saint-Martin. Cette folle passion théâtrale donne son souffle roboratif à la biographie que Sylvain Ledda, expert inspiré de la scène romantique, vient de signer sur Dumas. Gravir et brûler les planches au milieu des années 1820 devient l’idée fixe de toute une génération, impatiente de redonner des couleurs à la tragédie et de parler au présent. Comme nous le vérifierons plus loin, le moment est propice, la Restauration, stupidement calomniée aujourd’hui, favorise les premiers succès de Dumas, malgré son affiliation libérale très affirmée, et Louis-Philippe, dont il a été proche très tôt, les parachève dès avant la Révolution de Juillet. En croisant la correspondance de Schopp et la biographie de Ledda, il faut donc saisir cette chance de revivre l’un des plus hauts moments du génie français, celui qu’aura ouvert la percée des romantiques au Salon et au théâtre.

Les meilleures pièces de Dumas, ce sont ses Trois glorieuses. Henri III et sa cour précède d’un an le triomphe d’Hernani. Dès mai 1829, Stendhal en signale aussitôt la nouveauté à ses lecteurs anglais, non sans souligner ce que Dumas a pris au Richard II de Shakespeare. Mais Dumas surtout parle au public contemporain, qui sympathise moins aux malheurs d’Agamemnon qu’aux turpitudes des Valois. À rebours d’Hugo, il n’allonge pas ses tirades, étire moins ses effets, et brise le verbe ou mêle les genres avec plus de flamme. Suivront Anthony, drame en habits noirs, Christine, où passe le souvenir d’une sculpture de Félicie de Fauveau exposée en 1827 et admirée de Stendhal, et La Tour de Nesle, dont Claude Schopp nous donne une nouvelle édition. Ce drame de 1832 se délecte des amours sanglantes de Marguerite de Bourgogne, dont la Seine reçoit chaque matin le cadavre de ses amants. Il s’imprègne aussi des récentes victimes du choléra, qui aboutirent aux barricades des Misérables. Si différentes soient-elles, ces pièces sont parentes par la langue rude et riante de Dumas, et les ponts qu’il jette entre le passé des rois et la France révolutionnée. À cet égard, la correspondance fourmille d’informations inédites sur les années 1822-1832, à l’heure où Shakespeare, Rossini et Byron dictaient à tous une urgence utile. Frappante est aussi le réseau de peintres que Dumas entretient autour de lui. Autant que Vigny et Hugo, auprès de qui il prend conseil mais qu’il tient à l’œil, Dumas croit aux vertus du contact entre l’écrivain et le rapin. Peu importe qu’ils chérissent la couleur ou la ligne, Dumas les aime et les invite tous à la première de Christine en mars 1830, Delacroix, Roqueplan ou les frères Johannot, d’un côté, Ingres (eh oui!), Amaury-Duval et Ziegler, de l’autre. Une claque, en tous sens!

N’allons pas croire pourtant que ce dialogue des muses soit une invention de fiers chevelus et de sangs mêlés! À s’en tenir seulement au théâtre moderne, c’est-à-dire postrévolutionnaire, auquel Patrick Berthier vient de consacrer une somme définitive, les preuves abondent de cette contiguïté entre les arts du spectacle et les arts du dessin. Autant que Julie Candeille (l’amie de Girodet) ou Mlle Mars (future duchesse de Guise et Dona Sol pour Dumas et Hugo, dont Fragonard fils a saisi les charmes piquants en 1800), le grand Talma, si bien remis en lumière par Madeleine et Francis Ambrière (Fallois, 2007), incarne cette émulation mutuelle sur fond de davidisme radical, et fait le lien entre l’âge de la Terreur et le triomphe du «terrible». N’a-t-il pas été dès 1792 un Othello électrisant? Un Oreste, un Néron ou un Sylla très peu marmoréen? Convaincu qu’il faut revenir au terrain, aux suffrages du public et donc au principe de «plaisir», triple postulat qui fait de lui l’héritier du Stendhal de Racine et Shakespeare, Patrick Berthier brosse en près de 1000 pages le plus précis des paysages jamais tentés de la scène théâtrale des années 1791-1828. Quand l’information la plus large et la mieux vérifiée se conjugue à l’art du récit et de la synthèse, cela donne ce que l’histoire littéraire française peut produire de plus ferme. Berthier excelle aussi à débusquer les poncifs de sa discipline. On croyait la production révolutionnaire écrasée de politique, faux! On pensait la période impériale étouffée d’idéologisme césarien, faux! On se moquait des premières traductions/trahisons de Shakespeare, Berthier les a relues, notamment celles de Ducis, d’un œil frais et son bilan surprend.

Sa traque fertile aux idées fausses nous rappelle, salutaire secousse, que l’histoire du théâtre moderne s’est longtemps écrite depuis les hauteurs d’un romantisme triomphant, altitude et attitude qui ne laissèrent pas de jeter un discrédit souvent injuste sur la production des années antérieures, qu’il s’agisse des mélodrames qui faisaient le bonheur de Nodier sous le Directoire et l’Empire, du vaudeville si méprisé des cuistres, des précurseurs du drame moderne (de L’Auberge des Adrets à Trente ans ou la Vie d’un joueur), et même de ces tragédiens libéraux qu’on dit un peu vite néoclassiques, alors qu’ils puisaient déjà au verbe turbulent de Shakespeare pour rajeunir l’héritage de Racine et Voltaire. Au plus actif de ces faux tièdes, Antoine-Vincent Arnault, réhabilité par Raymond Trousson de belle manière (Honoré Champion, 2004), il faut faire une place à part. Car le jeune Dumas, dès son installation parisienne de 1823, fréquente ce milieu qui aime à prendre le romantisme naissant pour un produit d’exportation contraire au génie national. Le fils du «diable noir» a longtemps partagé cette méfiance envers les chantres de l’obscur et les ennemis des trois unités. La comparaison s’impose avec les débuts de Nerval, très bonapartiste sous la Restauration, et que Gautier et Maquet allaient bousculer dès avant 1830. Pour comprendre la conversion de Dumas lui-même, la lecture de Berthier est indispensable, car il plante le vrai décor de ce moment pivotal, qu’on a eu tendance à résumer aux pamphlets géniaux de Stendhal, à la nomination de Taylor à la tête du Théâtre-Français et au débarquement des Anglais hamlétiques. Dumas aurait puisé à tout pour s’inventer et s’imposer. Comme le notait Alain Finkielkraut, dans L’Identité malheureuse, l’auteur des Trois mousquetaires ne méritait pas d’entrer au Panthéon parce qu’il avait une «goutte de sang noir» dans les veines. C’est son génie seul qui aurait dû lui en ouvrir les portes. Mais telle est notre époque qui croit plus à «l’hérédité» qu’à «la personnalité», quitte à réactiver le primitivisme le plus dépassé.

Stéphane Guégan

*Alexandre Dumas, Correspondance générale, tome I, 1820-1832, édition de Claude Schopp, Classiques Garnier, 59€

*Sylvain Ledda, Alexandre Dumas, Folio Biographies, Gallimard, 8,90€

*Alexandre Dumas, La Tour de Nesle, Folio Théâtre, Gallimard, 6,20€

*Patrick Berthier, Le Théâtre en France de 1791 à 1828, Honoré Champion, 140€

Retrouvez Girodet, Amaury-Duval et Ziegler dans nos Caprices…

Parole au roman

Il y a un emportement, une fièvre propre au mitan des seventies, comme on disait à Libé quand j’y travaillais avec Alain Pacadis et quelques autres. Tout faisait vague, tout faisait vogue. Les has-been, comme on disait encore, déploraient pieusement la fin des idéologies, la mort de leurs misérables avant-gardes et le retour d’un dandysme fier de ses désillusions joyeuses. Le rock et la peinture, du rejet commun des vieilles lunes, avaient tiré un fracas de sons et de rythmes neufs. La littérature française aussi, malgré sa lourdeur légendaire! Mais peu surent liquider le passif du «nouveau roman» ou du faux roman, compliqué de mauvaise conscience structuraliste, comme Jean-Jacques Schuhl. Ne lui prêtons pas pour autant de mauvaises pensées ou quelque innocence rétrograde. Ses premiers livres n’aspirent aucunement à redresser les idoles démolies par cinquante ans d’avant-garde. Rose poussière et Télex n°1 réinventent une modernité qui avait fini par oublier que la beauté était fille, et non esclave du temps. Secoué alors par Warhol, Burroughs et le cinéma américain, Schuhl revenait en somme aux principes de Baudelaire, dire le présent sans enflure, mais par le détour des nouveaux modes d’information, auxquels Télex n°1 confronte son style ondoyant et percutant, ses personnages sans identité stable et une temporalité plus que centrifuge. «Je pars de l’idée que nous agissons constamment sur un fonds d’images – que nous les ayons vues ou non.» Images et textes, du reste. Un vrai palimpseste de signes en mouvement qui fait éclater, en premier lieu, le cadre de la fiction. Poussé par son principe générateur, Télex n°1 joue avec les bandelettes de papier dont chaque chapitre serait la momie déroulée, sinon révélée (la référence à Théophile Gautier, p. 44, tient de l’aveu). La vie moderne se déploie donc parmi les spectres d’une mémoire en recomposition incessante, qui nous pénètrent de mille parts, pour le meilleur et pour le pire. Schuhl n’est pourtant pas de ceux qui écrivent pour enlaidir et appauvrir l’existence de ses héros et de ses lecteurs. Au contraire, Télex n°1 se veut une invitation au dépassement de sa condition, à une sorte de dépossession de soi, de renaissance à volonté. Sortir de son propre moi, tel est le jeu suprême. Car la tyrannie des apparences ne se referme que sur ceux qui refusent de le jouer jusqu’au bout. L’accessoire donne ici accès au principal. Vivons comme des téléscripteurs, à jet continu, en imprimant à nos existences, en recyclant à nos fins, le flux des formes contemporain: «peut-être les mythes – fût-ce un certain rire ou un porte-cigarette – ne sont-ils là que pour nous inviter à ne pas être nous-mêmes et à nous diviser à l’infini?» Les mythes de Schuhl avaient un aspect volontairement suranné en 1976, le Ritz, Twiggy, Louise Brooks, Schiaparelli, les Stones, Baudelaire, Champollion (toujours les momies!) ou encore ces bons vieux Lénine et Mao. Autant de noms et de lieux qui sentaient a priori le bréviaire, souvent ironique et corrosif, d’un autre âge. Mais là est la force du roman qu’il jette son petit personnel au cœur d’une fiction volontairement affolée, finement déglinguée, qui galvanise les jolis fantômes dont elle a besoin pour s’épanouir en mythe d’elle-même. Les seventies pulsaient, c’en est la preuve crépitante. Stéphane Guégan

*Jean-Jacques Schuhl, Télex n°1, Gallimard, L’Imaginaire, 8,20€

Au milieu des années 70, Alain Finkielkraut a 25 ans. Formé dans la religion de Blanchot, Barthes et Derrida, il enseigne la littérature comme si elle fonctionnait en circuit fermé, coupée du monde qu’elle n’aurait plus vocation à «représenter»… S’abstraire, s’en tenir au signe en soi, c’était être moderne… Dès qu’il y a de l’absolu, il y a religion. Finkielkraut va rapidement s’en défaire, il le raconte avec humour dans Et si l’amour durait, où se rechargent sa passion du roman comme parole singulière et sa détestation de la modernité comme négation du «désordre amoureux». Depuis le livre qu’il a cosigné en 1977 avec Pascal Bruckner, il n’a jamais cessé de brocarder les nouveaux prêtres de la révolution sexuelle, de la dépense libidinale, et leur refus de penser l’accord du cœur et du corps, pour le dire à la façon des anciens. Est-elle si ancienne, du reste, cette Madame de Lafayette ? Sont-ils si désuets, ridicules, les atermoiements et les choix de Madame de Clèves? Et faut-il toujours juger du passé à partir d’un présent qui nous aurait délivrés de tous les blocages de nos aînés ? Cette vanité rétrospective est la marque même d’une certaine naïveté progressiste, incapable d’entendre une autre vérité que la sienne, et rejetant l’amour, don de soi et non simple désir, parmi les illusions ou les aliénations à proscrire. Outre Madame de Lafayette, remise en selle par une récente et significative polémique, Ingmar Bergman, Philip Roth et Milan Kundera offrent tour à tour à Finkielkraut leurs contre-feux, puisque feu il y a. SG

*Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait, Gallimard, Folio, 5,40€