Drieu que c’est beau!

drieu-14-18-2-R7Ys6JuTLa guerre de 14, humus poétique, voilà une terrible vérité, comme notre époque n’aime pas les entendre. Deux parutions remarquables et quelques inédits de Drieu, regroupés par l’excellente Revue des deux mondes, nous confrontent à cette lyre couleur de boue, de sang et d’extase. Maintenant qu’il n’y a plus le moindre poilu qui vaille ou braille, écoutons avec respect leurs chants de vie et de mort. Ils vérifient l’avertissement des Fleurs du mal: la gratuité de la poésie est l’envers de sa nécessité existentielle. À travers les deux florilèges qu’ils ont dirigés, Antoine Compagnon et Guillaume Picon, un même vertige nous bouleverse, celui des hommes face à l’horreur et l’incertain, l’incertitude de soi dans l’épreuve suprême. Le plus étonnant est que la poésie des tranchées, autre déluge de feu, ne se cantonne pas au pathétique ou au tragique prévisibles. Nous n’avons peut-être plus le cœur assez large pour tendre l’oreille aux accents charnels de Péguy et Déroulède, ou pour supporter Barrès en «rossignol des carnages», c’est bien dommage. Mais sommes-nous plus disposés, hommes et femmes du 11 septembre, à accepter le sublime inversé? Les surréalistes, on le sait, ne pardonnèrent jamais à Apollinaire son «Ah Dieu! Que la guerre est jolie / Avec ses chants et ses longs loisirs». Pourtant, comme le rappelle Compagnon, qu’eussent été Aragon, Breton et Eluard s’ils s’étaient privés de ce que la guerre eut de rimbaldien? La licence, la frénésie, le dédoublement de soi, l’éthique paradoxale de la haine, le fonds de cantine du surréalisme, en somme, a fleuri dans les tranchées… Le meilleur du roman français de l’entre-deux-guerres aussi: Giono, Céline et le Drieu de La Comédie de Charleroi, si proche de Remarque et Hemingway. Thibaudet, dans la NRF d’avril 1920, réclamait des «romans de la volonté», et non «des romans de la destinée», ces trois-là les signeraient bientôt. Auparavant, Drieu va mettre la guerre en vers.

Parmi les inédits déjà mentionnés, on lira un sonnet d’octobre 14, dont le titre résume à la fois l’esthétique et le paradoxe dont il tire sa beauté. Fusée fait du Heredia sur un thème Dada. Drieu se souviendra sous l’Occupation combien il avait peiné à broder «artistement» sur le merveilleux involontaire des orages d’acier. On en sauvera surtout ce trait net, «la cruelle beauté de ta claire menace» et cette rime latente entre Arras et «harasse». Mais la distance est encore grande qui sépare Drieu de son premier chef-d’œuvre, le volume d’Interrogation. «J’emploie les courts moments que me laisse mon poste ennuyeux à préparer un livre que va publier La Nouvelle revue française», écrit-il en juillet 1917 à son ami Jean Boyer, autre héros de la guerre, familier d’Emmanuel Berl et fidèle de Drieu, par-delà les déchirements idéologiques à venir. De leur émouvante et précieuse correspondance, la Revue des deux mondes nous livre de quoi nous mettre en sérieux appétit: «Pour moi la guerre m’a profondément labouré. […] J’intitulerai “Cris” ce recueil de chants en prose, car aucune musique ne les enveloppe.»

Daté du 30 août 1917, l’achevé d’imprimer d’Interrogation de Drieu la Rochelle ne dit rien des difficultés qu’ont rencontrées ces poèmes de guerre. La censure, grâce à l’appui de Marcel Sembat, en aura seulement fait fondre le tirage. Des cinq cents exemplaires que l’auteur attendait de Gaston Gallimard, seuls 150 circulent à partir du début septembre. Apparemment, on s’est ému des pièces considérées comme germanophiles… Après plusieurs campagnes, de la frontière belge aux détroits ottomans, Drieu n’écartait pas ses ennemis du salut viril qu’il adressait à tous ceux qui s’étaient portés au feu, la peur au ventre, sans fléchir pourtant, quel que soit leur uniforme. «Ma joie a germé dans votre sang.» Mais l’essentiel du livre ne saurait être accusé de trahison. Le chant de Drieu, sans gloriole inutile, exalte ses frères d’armes, brisés, cassés par une guerre trop mécanique, mais qui épargne les officiers incompétents et les planqués. Dire la beauté de l’action, où se rachète l’absurdité de cette «comédie» sanglante, lui paraît urgent. Car ce bain de sang possède sa nécessité imprévue. Elle précipite le destin des peuples, vainqueurs et perdants, et jette les fondations d’un avenir révolutionné, voire révolutionnaire. Sous le miraculé de Verdun pointe déjà le fasciste de 1934. Parce que la guerre lui permit de se connaître tout entier, courage et lâcheté, elle devait marquer à jamais les livres et les choix politiques de Drieu. Né en 1893, il appartient à cette génération formée ou déformée par le ressac de l’humiliation de 1870, l’affaire Dreyfus, la montée des masses, les faillites de la IIIe République mais aussi la militarisation croissante du régime face aux provocations marocaines et autres de l’Allemagne. Au vu de l’évolution de Péguy, on imagine comment l’époque a pu aiguiser l’appétit révolutionnaire des jeunes nationalistes, qui aspirent à bousculer à travers la politique les limites étroites de la vie bourgeoise.

En novembre 1913, la classe de Drieu est appelée pour un service militaire de trois ans. Le jeune incorporé est aussi un humilié précoce. L’échec aux examens de Sciences Po a été plus que cuisant et la blessure d’amour-propre s’aggrave de l’amère déception des siens. Il s’en ouvre dans ses lettres à sa fiancée, Colette Jéramec, une jeune fille intelligente. Sa future épouse se destine à la médecine et incarne l’ambition de la grande bourgeoisie juive, intégrée et convertie. Pour ne pas s’éloigner d’elle, de son frère André et du Paris qu’ils aiment tous les trois, Drieu renonce aux cuirassiers pour l’infanterie. La déclaration de guerre le trouve, en cet été étouffant, à la caserne de la Pépinière. Le 6 août 1914, accompagné d’André Jéramec, il part pour le front avec le grade de caporal. Le 23, c’est «la bataille de Charleroi» où Drieu dit avoir connu l’expérience la plus forte de son existence en sortant de soi. Une sorte d’éjaculation, dira-t-il plus tard avec quelque emphase: «Comme j’avais été brave et lâche ce jour-là, copain et lâcheur, dans et hors le sens commun, le sort commun.» Les pertes avaient été lourdes. André, dont il dira le courage et le patriotisme en 1934, fait partie des disparus. Drieu lui-même, blessé à la tête par un shrapnel, est évacué vers Deauville. Nommé sergent le 16 octobre 1914, il rejoignait son régiment le 20 en Champagne. Blessé au bras le 28 octobre, Drieu rejoint l’hôpital militaire de Toulouse pour trois mois. Au printemps 1915, il est volontaire pour la campagne des Dardanelles. Ce grand ratage le renvoie à ses pires obsessions, la maladie, la déchéance, la syphilis, la mort. Il a senti «l’Homme» mourir en lui, l’appel séduisant de l’abject… Lors de sa longue convalescence à Toulon, une infirmière à bec-de-lièvre, aussi pure qu’il se sent souillé, lui prête les Cinq grandes odes de Claudel. Choc durable… Colette, toujours elle, le fait rentrer à Paris avant la fin de l’année. Ce temps gagné sur la guerre, on l’a vu, il le consacre à l’écriture d’Interrogation. En janvier 1916, il intègre le 146e RI. Quand la bataille de Verdun éclate, son régiment est aux premières lignes. Le 26 février, toujours sergent, Drieu s’élance au milieu des bombes avec le sentiment de n’être plus qu’un petit tas de viande jeté «dans le néant». Sous la mitraille, lui et ses hommes rebroussent chemin. Un obus, en soirée, le terrasse, le blessant au bras gauche et lui crevant un tympan. On le renvoie à l’hôpital, avant les services auxiliaires. Gilles laissera entendre que Drieu décida de tourner la page et d’exploiter l’infirmité légère de son bras. Relations, accommodements, le voilà nommé auprès de l’État major, hôtel des Invalides! Parmi les amis de Colette surgit alors le jeune Aragon. L’ambition littéraire de Drieu peut s’épanouir. Un très étrange poème de lui, anti-futuriste par le style et le propos, a paru dès août 1916 dans SIC. «Usine = Usine» file la métaphore d’une mécanisation du monde, guerre et production capitaliste, et aliénation des hommes, soumis à la loi d’airain.

Un an plus tard, Interrogation reçoit un accueil très favorable. Les comptes rendus s’égrènent au cours de l’année suivante à propos de ce «petit livre, dur, mystique, tout flamboyant, tout fumant encore de la bataille», qui rappelle à la fois Claudel, Whitman et Lamennais à Fernand Vandérem. Le grand Apollinaire lui concède aussi quelques lignes très positives. La recension la plus enflammée revient à Hyacinthe Philouze, sensible à «l’âme tout entière de la génération qui, au sortir de la tranchée, va façonner le monde nouveau!» Quant à la réaction de Paul Adam, c’est la reconnaissance du vieux professeur d’énergie, heureux de saluer en Drieu un émule de Rimbaud. En 1934, date anniversaire s’il en est, La Comédie de Charleroi forcera aussi l’admiration des contemporains. Selon Marcel Arland, Drieu y a moins livré «une peinture de la guerre», tableau naïf, que le «récit des rapports d’un homme avec la guerre». Au lendemain de l’Occupation et du suicide de Drieu, Mauriac dénoncera sa fascination pour la force mais rendra hommage à «ce garçon français qui s’est battu quatre ans pour la France, qui aurait pu mourir aux Dardanelles». Cette guerre que Drieu avait apostrophée en poète anti-mallarméen: «il faut percuter et non suggérer». Stéphane Guégan

*«Jean-François Louette et Gil Tchernia», présentation et annotation de Jean-François Louette et Gil Tchernia, Revue des deux mondes, mars 2014, 15€.

*La Grande Guerre des grands écrivains, d’Apollinaire à Zweig. Textes choisis et présentés par Antoine Compagnon, Folio Classique, 10,60€.

*Poèmes de poilus. Anthologie de poèmes français, anglais et allemands dans la Grande guerre  1914-1918. Textes choisis par Guillaume Picon, édition bilingue, Points, 7,50€.

– À lire aussi, Jean-Pierre Guéno et Gérard Lhéritier, Entre les lignes et les tranchées, Musée des lettres et manuscrits, Gallimard, 29€. Guerre poétique, 14-18 fut aussi une guerre épistolaire. Plus de quatre millions de lettres circulent chaque jour en France. L’originalité ici est de confronter la plume des inconnus et la voix de ceux que l’histoire a encensés, de Félix Vallotton et Fernand Léger, inventeurs d’un nouveau sublime guerrier, à Apollinaire et Jacques Vaché, écrivains au coup de crayon loufoque ou acéré. «Le tournant de 1917», ultime chapitre, aurait pu faire place à Interrogation et au Parade de Picasso. La vie continuait pour certains. SG

L’Occupation, c’était comment ?

Livre fondamental, et si précieux que ses détenteurs ne s’en dessaisissaient pas, il était devenu introuvable, il revient en librairie dix-sept ans après sa publication, et presque son invention. Car Claire Paulhan en fut, au sens fort, l’éditrice. À l’état de dactylogramme, un peu oublié parmi les archives de son auteur, Sous l’Occupation attendait son heure: il a joué et joue encore un rôle décisif dans notre relecture de la période. Un demi-siècle après les faits et les paroles qu’il rapporte, Jean Grenier, voix d’outre-tombe au charme feutré, toute de retrait et d’exigence, reprenait le cours des conversations que ce livre différé, puis abandonné à un sort incertain, nous restitue avec une vibration tonique. Au départ, le projet de Grenier, photographier l’opinion des Français occupés, et notamment celle des plus grands écrivains, rappelle les enquêtes littéraires du XIXe siècle. Signe de sa récente promotion au rang des instances intellectuelles du pays, le milieu lettré aime à se sonder depuis les années 1890. C’est justement ce magistère dont l’Occupation allemande va redistribuer les cartes, privant les uns de leurs tribunes habituelles, poussant les autres à outrer leur verve, assignant à chacun, jusqu’aux collaborateurs au patriotisme intact, une responsabilité morale accrue. Grenier, qui avait échappé à la guerre de 14, subit l’affront de juin 1940 avec d’autant plus d’amertume que la débâcle militaire accusait la crise d’identité où sa génération s’était débattue dès les années 1930. Elle se confirme dans les contradictions politiques de ce penseur de gauche que le dogmatisme fait fuir et qui aura renouvelé avant Camus, son médiatique disciple, l’hygiène du doute chère à Montaigne.

Ainsi Grenier nous rappelle-t-il qu’il fut à la fois partisan d’une intervention de la France en Espagne, sous le Front populaire, et Munichois, sous Daladier. Ainsi avoue-t-il son incapacité à la résistance active et son admiration «pour l’esprit de sacrifice» de ceux qui allaient s’en montrer aptes. Or, dans la France occupée, où les vociférations d’une presse trompeuse ont remplacé le klaxon des voitures au rencart, il n’est pas le seul à s’interroger sur le sens que peut prendre la chose écrite, et la difficulté à y faire entendre d’autres musiques qu’excessive ou idéologique. Le silence de son ami Guéhenno, option possible, ne sera pas la sienne. À la demande de Drieu et de Marcel Arland, encouragé aussi par Paulhan, autre ennemi de l’emphase, Grenier donnera ainsi quelques articles à la NRF et à Comœdia, en marge de son enseignement, qui le conduit à Montpellier et à Lille. Si l’on y ajoute l’Algérie et quelques peintres, Sous l’Occupation offre un formidable état des lieux de l’époque, et une mosaïque humaine dont chaque avis compte, celle de l’inconnu interrogé dans un train, à égalité avec Gide, Claudel, Léautaud, Giono, Cocteau, Fraigneau, Ramon Fernandez, Marc Bernard, dont Grenier note le renversement des sentiments maréchalistes, et Drieu la Rochelle, figure centrale en raison même des ambiguïtés et des incertitudes du personnage, qui n’ont jamais paru si vives et éclairantes ailleurs.

Stéphane Guégan

*Jean Grenier, Sous l’Occupation, édition établie par Claire Paulhan, annotée par Claire Paulhan et Gisèle Sapiro, Éditions Claire Paulhan, 32€

Nommé à Montpellier après l’armistice, Grenier passe l’été et une partie de l’automne dans le sud de la France. À peine remet-il le pied à Paris, en novembre, qu’il ébauche le grand interrogatoire dont devait naître Sous l’Occupation. Ses dons d’écrivains éclatent dans la saisie hugolienne, déhiérarchisée, des choses vues et senties; il enregistre aussi, en juste, le mensonge colporté par la presse de grande diffusion, sous surveillance étroite, comme on sait. Mais sans doute existait-il des moyens pour dire le sentiment antiallemand que Grenier vérifie parmi tous ces signes qu’émettent une ville et une population réduites aux masques et aux stratégies d’évitement: «Et c’est une des choses les plus surprenantes que de voir à ce sujet la faillite de la presse.» Voilà une réflexion qui devrait combler de joie Pierre Laborie, le meilleur historien de l’opinion des Français durant les années 1940-1944. Le Chagrin et le venin, son maître livre de 2011, qui reparaît enrichi en Folio Histoire (8,90€), devrait être imposé aux lycéens à qui l’on continue à servir la «doxa de la France glauque», une France qui se serait couchée très tôt et se serait réveillée fort tard. Au mépris des comportements réels de la majorité de nos aînés, ou de certains silences qui valaient acte plus que résignation, la mémoire dominante et accablante des années noires semble sans appel. Héritage de l’époque post-1968, largement conditionnée par Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophuls et une appréciation restrictive de la Résistance, elle entrave la nécessaire révision des certitudes qui la construisent. Laborie a raison de dénoncer ceux qui ont intérêt à prétendre que le débat est clos quant à ce qui fait aujourd’hui consensus, l’antisémitisme viscéral des Français, la signification univoque qu’il faudrait attribuer au maréchalisme et à la logique vichyste, l’indifférence du clergé au sort des persécutés, ou encore le refus d’analyser la Résistance dans ses contradictions et ses liens avec le reste de la population. La nouvelle édition du livre se dote notamment d’un avant-propos plus percutant et d’une postface décapante. Le premier souligne combien «les travaux qui détonnent restent marginalisés quand ils ne sont pas délibérément ignorés». Laborie cite les livres de François Azouvi et de Jacques Semelin dont j’ai déjà parlé ici. La postface revient sur les réactions que son livre a soulevées de la part des tenants d’une France servile et binaire dans l’épreuve et l’indignité. Cette tare bien française, qui consiste à ne «vouloir élire que son néant» (Malraux), nous avons pu encore la vérifier lors de la célébration du D-Day… En oubliant ce que Grenier appelait la «loi du vainqueur», et faute de comprendre la «réalité multiforme du non-consentement», on salit à plaisir la mémoire des «occupés». SG

La guerre, en somme !

Magie de la photo qui dit tout en un clic. Le cliché, célèbre, montre l’entrée des «boches» dans cette bonne ville d’Amiens, le 31 août 1914. Ils défilent en rangs serrés, le fusil sur l’épaule, la pointe sur le casque, durs à la fatigue et à la chaleur du premier été de la guerre. La poussière n’a pas eu le temps de s’attacher aux uniformes, ils passent, fendent l’air. En saisie latérale, leur détermination n’en paraît que plus fatalement victorieuse. Au premier plan, des Français, des femmes surtout, la main sur la bouche, observent la percée des vainqueurs comme s’il s’agissait d’un meeting sportif. Cette série de dos muets, un siècle après, nous parle pourtant du choc qu’aura éprouvé un pays en pleine déroute. Quelques jours plus tard, miracle, les Allemands sont stoppés net par les soldats de Joffre, sur une ligne qui allait grosso modo de Meaux à Belfort, de l’aigle au lion… Commence, début septembre, la bataille de la Marne qui fera écrire à Jean Dutourd son meilleur livre. Chargée de tout cela par le recul du temps, la photo d’Amiens serait plus émouvante si elle ne jetait le doute sur ses intentions, et nous rappelait la tromperie du médium. On y devine partout le souci d’édifier, d’envoûter le regard, par le jeu maîtrisé du net et du flou, de l’actif et du passif, du frontal pétrifié et de la diagonale futuriste. Un seul détail, le punctum cher à Barthes, semble avoir échappé à la mise en forme du réel, à son information: les lettres dorées qui désignent le luxe d’un commerçant de la ville. Les Allemands glissent sous la devanture d’une boucherie…

Signe intempestif, l’appel de la viande fait mauvais effet. Il rappelle la saignée de la Belgique et la violence nouvelle qui s’était abattue, là-bas, sur les populations civiles. Face à la barbarie teutonne, un des grands thèmes de la propagande des alliés, notre attitude a nécessairement changé. Il n’est plus suffisant de passer en revue la liste des exactions, bien réelles, qui firent d’emblée du conflit naissant une guerre inédite. L’historiographie actuelle se méfie moins de l’émotif ou du ressenti (mot affreux, hélas en expansion) qu’ils ne cherchent à l’expliquer et à en suivre les effets directs ou insinuants. Incriminer la folie meurtrière des jeunes soldats allemands dans les Flandres, sans se soucier de leur peur, de leur mobilité harassante et de leur erreurs d’évaluation, c’est ignorer la réalité de toute guerre et la difficulté de trouver le ton, l’image ou le récit juste pour en rendre compte. Questionnement inlassable, il aura été celui du grand historien Sir John Keegan (1934-2012) dont Perrin réédite The Face of Battle, coup d’éclat de 1976. Nouvelle traduction, superbe par son équilibre d’humeur et d’humour, mais titre inférieur à l’original, qui annonçait aux lecteurs combien cette histoire-là se voulait à hauteur d’homme, s’intéressait moins à la stratégie militaire qu’à ceux qui la transforment en actes, et font face à l’expérience extrême de combats qui hésitent toujours entre l’incertitude et la mort. Anatomie de la bataille analyse trois des plus fameuses campagnes de l’armée britannique: Azincourt, Waterloo, la Somme. Deux victoires, une défaite, des centaines de milliers de cadavres et de blessés. Et, au bout, peut-être, le deuil du patriotisme.

Concernant l’offensive d’août 1916, Keegan se met à la place des soldats, croise les documents et varie les focales. On sent se prolonger chez lui la fraternité des fameux bataillons de Kitchener, ces volontaires issus de l’Angleterre des prolos et des campagnes, arrachés à la terre mère par un mélange de patriotisme victorien et de désespoir social. Ces Pals’Battalions, forts de leur sentiment d’appartenance communautaire, allaient subir les plus lourdes pertes de l’histoire anglaise. Car c’est l’été des Orages d’acier de Jünger. L’été de «la bataille du matériel […] avec son déploiement de moyens titanesques». Cette offensive, Joffre en rêve depuis décembre 1915. Relever l’honneur flétri l’obsède, relancer la guerre enkystée. Et les 200 000 premiers morts de Verdun, entre février et juin 1916, ajoutent à son impatience. Regonflés à bloc, suréquipés, prêts à arroser les Boches de millions d’obus, Français et Anglais reprennent l’initiative le 1er juillet. L’artillerie conquiert, l’infanterie occupe. À l’abri, en somme, du feu roulant des canons, les vagues successives de fantassins s’élanceront sur le no man’s land qui sépare les belligérants. Voilà pour la théorie, la réalité sera tristement différente. Fin septembre, au terme de plusieurs attaques, 400 000 jeunes Anglais auront touché la poussière. Après le premier échec, il faudra plus que du rhum pour enjamber le parapet et affronter les mitrailleuses allemandes… Keegan, sans naïveté, rend hommage à ces soldats de l’impossible, pris au piège de la double mâchoire des tranchées.

A-t-il jamais lu le grand Maurice Genevoix, chez qui continuent à vivre les hommes exposés au «cruel devoir» de tuer ou d’être tué? Lui s’était battu dans l’Est, à 24 ans, brillant normalien, féru de Maupassant et bien décidé, dès août, de ne perdre aucune miette des violences à venir. Trois balles allemandes l’obligent à quitter l’active en avril 1915. Il en a assez vu, il en a assez perdu de copains, ceux du 106e régiment d’infanterie, notre sous-lieutenant, pour coucher sur le papier cette année terrible sous l’uniforme. Il fallut toutefois l’insistance d’un professeur de la rue d’Ulm, un ami de Péguy, pour décider Genevoix à donner une perfection de diamant à ses impressions de campagne. Sous Verdun sort dès 1916, caviardé par la censure, que son vérisme sans esbroufe agace. Quatre autres fins volumes, dans tous les sens du terme, verront le jour jusqu’en 1923. De leur réunion, après la Seconde Guerre mondiale, est née une puissante saga que Flammarion réédite avec un dossier de Florent Deludet, fruit de recherches inédites sur le 106e. On y trouvera la lettre d’un «ancien», faisant part à Genevoix de ses émotions de lecteur: «Vos combattants ne jouent aucun drame patriotique […] Ni bravaches, ni révoltés, mais braves gens pacifiques dont la profonde résignation à l’inévitable se hausse par instants jusqu’au sacrifice volontaire le plus pur.» Parmi les textes oubliés de Genevoix que vient de réunir Laurence Campa pour La Table Ronde, il en est un où il se situe entre l’historien de l’après-coup et «l’impressionnisme stendhalien aventurant Fabrice del Dongo à la frange de Waterloo». Mais sa Chartreuse de Parme a les pieds dans la boue, le visage creusé et le cœur à vif. Stéphane Guégan

*John Keegan, Anatomie de la bataille, Perrin, 23€

*Maurice Genevoix, Ceux de 14, préface de Michel Bernard, dossier établi par Florent Deludet, Flammarion, 25€

*Maurice Genevoix, La Ferveur du souvenir, édition établie et présentée par Laurence Campa, La Table Ronde, 21€

À lire aussi :

– Raphaël Confiant, Le Bataillon créole, Mercure de France, 19,80€
Le verbe truculent de Raphaël Confiant se met au service des Martiniquais partis se battre loin des plantations de cannes à sucre. Un roman contre l’oubli. Ou la guerre comme moyen d’intégration : «“Là-bas” la guerre avait commencé à faire rage et “Ici-bas” tout un concours de jeunes Nègres frétillaient d’aise à l’idée de défendre la mère patrie». Le sang des bataillons noirs a bien abreuvé nos sillons plus que nos mémoires. Raphaël Confiant leur fait une meilleure place au sein de notre nation. SG

– George Desvallières, Correspondance 1914-1918. Une famille d’artistes pendant la guerre, édition établie par Catherine Ambroselli de Bayser, Somogy, 49€

Nous avions dit le bien qu’il fallait penser de la précédente publication de Catherine Ambroselli de Bayser, chez le même éditeur. Elle documentait déjà avec précision les années de guerre de George Desvallières, son grand-père, retrouvant un commandement chez les chasseurs-alpins à 53 ans, comme si l’énergie de ses deux fils l’avait ragaillardi (l’un devait mourir, au front, à 18 ans !). Ce livre s’appuyait sur l’ample correspondance qu’il nous est donné de lire aujourd’hui. Elle confirme la verdeur d’esprit du vieux soldat, sa spiritualité exigeante et son souci de rester présent auprès des siens ou, à un moindre degré, du monde de l’art parisien. Hormis quelques proches, Lucien Simon et Maurice Denis principalement, et les anciens de l’atelier Moreau, la peinture contemporaine, des planqués aux cubisteries de salon, lui semble d’un intérêt assez secondaire au regard de la situation. La carrière de sa fille l’occupe davantage, de même que l’iconophilie des soldats en manque d’élévation. Sa lettre à l’éditeur Eugène Druet, en mars 1915, réclame Botticelli, Rembrandt, Ingres et Manet pour les cagnas des poilus. Ce monde à la dérive exige aussi le réconfort des dieux de l’art. SG

Nous consacrons une entrée au Triptyque de la guerre d’Otto Dix et à Paths of Glory de Nevinson dans nos Cent tableaux qui font débat (Hazan, 2013).

Je suis une Rose dans les ténèbres

Gustav Klimt,
Portrait posthume de Ria Munk III,
1917-1918
© Property of The Lewis Collection

La manie d’associer la Vienne 1900 au mal être et au mal vivre est proprement agaçante. Dans ce qui reste la meilleure exposition sur le sujet, celle que Jean Clair organisa en 1986, l’apocalypse du titre n’oubliait pas d’être joyeuse. Avant que l’ordre nazi n’y répande sa peste, la capitale autrichienne vécut au rythme d’une sorte de Babel ouverte aux quatre vents. Cet immense empire, bordé par l’Allemagne, l’Italie, la Russie et les confins du monde ottoman, parvint à faire vivre ensemble des cultures et des ethnies peu préparées à s’entendre. De la middle class aux nouvelles aristocraties de l’argent, catholiques, juifs et Slaves se côtoient, s’unissent parfois, se hissent dans la société, s’affrontent aussi sous la protection et le contrôle de l’aigle à deux têtes. La politique fédératrice de l’empereur François-Joseph n’est pas un mythe. En raison des libéralités du royaume, et du boom économique, les minorités et les «étrangers» ont plus de chance d’y prospérer qu’en Pologne et en Russie. Comment imaginer que cette identité nationale en perpétuelle redéfinition n’ait pas marqué profondément l’art du temps et l’art du portrait en particulier? Facing the Modern, à Londres, recompose ce monde perdu à partir des images qu’il a laissées de lui-même. Une exposition, fût-ce sur un sujet labouré, peut combiner intelligence et beauté, cela se voit encore. Les héros de la fameuse « modernité » viennoise auront donc été des portraitistes inspirés, et des portraitistes de société.

Compte tenu de la longue histoire du genre, il convenait de remettre sous nos yeux les artistes qui précédèrent Klimt, Egon Schiele, Richard Gerstel et Kokoschka sur la scène autrichienne. C’est chose faite dès la première salle, elle rappelle qu’en 1905 la Sécession viennoise organisa, de son propre chef, une exposition de portraits du premier XIXe siècle. Le nouveau et l’ancien mondes se regardaient dans les yeux, se sondaient l’un l’autre. Après 1860, tout était allé si vite ! Et la ville elle-même, autour de la Ringstrasse, était devenue le symbole de sa propre énergie. Le bon docteur Freud logeait à proximité des lieux de plaisir dont il allait faire l’un de ses terrains d’analyse. Le monde de l’image en constituait un autre, plus riche encore de révélations latentes et d’aperçus inédits sur le miracle et les tensions de la Mitteleuropa. Klimt lui avait donné raison par avance. S’il domine Facing the Modern, il le doit autant à son génie qu’à la plasticité psychologique de portraits pourtant mondains par essence. Ne cherchons pas ailleurs une des clés de leur variété sidérante. Ses meilleurs tableaux, loin des paysagistes répétitifs, sont nés de rencontres et presque de liaisons féminines. Klimt avait de qui tenir. Sa copie de l’Isabelle d’Este du Titien est d’un maître. On lui attribue la volonté d’avoir traqué partout le sens du «ravissement» que les vieux peintres produisaient sans effort. Face aux portraits de Marie Breunig, de Serena Lederer, d’Hermine Gallia et de Ria Munk, qui défient James Tissot, Sargent et Whistler par leur sensuelle approche de la conversation qu’ils engagent avec nous, il est clair que Klimt fut plus que le Makart des élites, celles-là mêmes que la guerre de 14-18 et l’antisémitisme des années 1930 devaient réduire en cendres. Le non finito et la stricte frontalité du portrait d’Amalie Zuckerkandl en annoncent la tragédie. Stéphane Guégan

*Facing the Modern : The Portrait in Vienna 1900, The National Gallery, Londres, jusqu’au 12 janvier 2014.  Catalogue sous la direction de Gemma Blackshaw et Christopher Riopelle, 35£

Les lecteurs de la Recherche le savent bien, la guerre de 14 se mêle très vite à l’écriture du roman que Proust va modifier jusqu’à sa mort. La guerre, c’est-à-dire la mort de ses jeunes amis avant celle de Saint-Loup, la capitale sous les tirs croisés des Zeppelins et de l’artillerie lourde, la nuit étoilée d’éclairs mortels, les promenades nocturnes de Marcel alors que tous se terrent, le courage minimum dont est capable «l’arrière», la vie qui continue évidemment, les bordels pour hommes où Charlus déchaîné brillera d’audace, les dîners fins avec Cocteau et Morand, les destructions de la France du Nord et de l’Est, voire l’esthétique qui allait sortir de la boucherie et du désir de refaire le monde après… Proust, qui affectait de détester Sainte-Beuve, avait le chic de tout tricoter, la grande histoire, la grande littérature et les plus menus faits de son existence, moins calfeutrée qu’on ne le dit. Il faut donc lire ses inédites Lettres à sa voisine comme un prolongement de sa vie quotidienne et l’un des brouillons de la Recherche. «C’est un vrai petit roman, écrit Jean-Yves Tadié, fondé sur une surprise : la découverte de ces vingt-trois lettres à une dame (et trois à son mari) dont nous ne savions rien, et qui se trouve avoir été la voisine de Marcel Proust, au troisième étage du 102 boulevard Haussmann, Mme Williams, épouse d’un dentiste américain, […] qui exerçait, lui, au dessus-de la tête du pauvre Marcel : d’où bien des drames vécus par ce phobique du bruit.»

Entre 1908 et 1916, entre les chroniques du Figaro et le rapprochement avec Gaston Gallimard, Proust aura conversé avec cette inconnue (l’a-t-il rencontrée au moins une fois? on en discute). Conversation de bon ton, vite chaleureuse, et charmeuse des deux côtés. Autant qu’elle le peut, Mme Williams trompe sa solitude en pinçant sa harpe et en lisant, Proust parmi d’autres consolations. Ce dernier, non sans singer parfois sa chère Anna de Noailles, la comble de fleurs, de papier le plus souvent, lui parle de «l’orgueilleux trésor des cœurs blessés», de ses morts au combat, du sourire de la cathédrale de Reims mutilé par les bombardements allemands, de ces pierres qui crient vengeance. Les aléas de la Recherche les rapprochent aussi. On touche là aux missives les plus croustillantes de leur relation particulière. Si heureux d’avoir une telle lectrice, Proust abuse des confidences, lui offre la primeur des coups de théâtre de son récit en cours. Durant l’été 14, la révélation de l’homosexualité de Charlus retentit. Comment, chère Madame, ce tombeur de Swann aurait-il pu confier Odette à un homme qui aimerait les femmes? Mais une ultime pirouette attend Mme Williams et nous autres, futurs lecteurs. Et bien, oui, Charlus finira par coucher avec Odette. Proust ou le roman à suspens, certainement. Proust ou la littérature à son pic d’intensité. Une rose dans les ténèbres. SG

– Marcel Proust, Lettres à sa voisine, texte établi et annoté par Estelle Gaudry et Jean-Yves Tadié, avant-propos de Jean-Yves Tadié, Gallimard, 14,50€.

Remember

Les meilleurs livres de Paul Morand démarrent au quart de tour. Dès les premières lignes de L’Homme pressé, roman clef des années d’Occupation, le héros saute d’un taxi en marche. Chez Morand, l’avenir ne sourit qu’à ceux qui le prennent de vitesse. Champions du monde, en 1930, ne perdait pas de temps non plus, qui débute par une course de relais effrénée… Baudelaire se battait contre l’ennui, Morand lutte contre la montre. Le XXe siècle a changé le tempo des mélancolies modernes. Il a aussi rhabillé le héros des romans qui empoignent l’époque. Ils sont quatre ici, quatre étudiants de Columbia, quatre à vouloir courir toujours plus vite. Double métaphore, évidemment, la vitesse galopante et le groupe soudé dans l’effort… L’Amérique, c’est cela, semble nous dire Morand, qui savait oublier sa fameuse méfiance envers les romans «à idées». Sans doute détestait-il plus encore les romans à thèse. Champions du monde, malgré sa fausse désinvolture, ne caricature jamais son but avoué, regarder la société américaine dans le fond des yeux. Quatrième et dernier volume de sa Chronique du XXe siècle, ébauchée avec L’Europe galante, poursuivie avec Bouddha vivant et Magie noire, le livre reparaît sous couverture rouge, qui lui va bien. Écrit entre l’été 1929 et février 1930, à cheval donc sur le krach, il se mêle à l’histoire contemporaine par toutes ses fibres. Morand y traverse vingt ans de son propre chemin, des écoles anglaises aux antichambres de la haute diplomatie.

Inévitablement, il a fait de l’un de ses mousquetaires l’artisan des accords qui devaient assurer, à la fin des années 1920, la position dominante des États-Unis en Europe. Ce diplomate pragmatique, et d’un puritanisme inoxydable apparemment, c’est Ogden Webb Jr. En 1909, au seuil du récit, il n’est encore qu’une volonté, une énergie vierge, en quête d’une mission sur terre, conforme à son idéal. Autour de lui, poussés par la même soif, il y a Clarence Van Norden, aussi beau que riche, Jack W. Ram, futur roi du ring, et Max Brodsky, le fils de juifs polonais. S’il ralentit le groupe sur la piste, il va l’entraîner derrière lui, jusqu’en Russie bolchevique, dans le roman. Sacré Max, la lecture précoce des socialistes français a laissé en lui des désirs de monde meilleur, une certaine répugnance pour le confort matériel et une inquiétante attirance pour cette sensualité dont le nouveau monde voudrait se laver. Ah les femmes ! Dès que surgit Nadine Salomon, la tentatrice au charme opaque, le lecteur a compris que la fiancée de Brodsky annonce les orages et les excès de la «génération perdue». Le roman peut dès lors enjamber la guerre de 14, avant de faire un nouveau bond de dix ans. De cette époque assassine, Paul Morand aurait pu ricaner sombrement. Il préfère croquer avec nuances le destin inattendu de ses héros,  leur rapport à l’argent ou au sexe. La brillante communauté des juifs new-yorkais, objet d’une fascination ambiguë, forme l’autre grand thème de Champions du monde, qui cède peu aux simplifications raciales qu’on prête habituellement  à son auteur. Stéphane Guégan

*Paul Morand, Champions du monde, Les Cahiers rouges, Grasset, 7,90€ // On lira aussi la brillante et courageuse présentation du livre que Jacques Lecarme a rédigée pour le volume de La Pléiade des Romans de Paul Morand  (2005).

Guillaume le conquérant

Les anniversaires en ce début d’année nous bousculent. Après Le Sacre et ses tempi affolés, Alcools et son ivresse indémodable. Stravinsky, Apollinaire, 1913… Il ne manque que la réouverture du musée Picasso à notre bonheur… En cent ans, Alcools n’a ni déchu, ni déçu. Entre Rimbaud et le premier surréalisme, qui en fit sa sainte patronne, on ne voit guère poésie «si orgueilleusement jeune», pour le dire comme Max Jacob. Depuis Céret, où il villégiature avec Picasso et Eva Gouel, le poète accable son ami et confrère d’éloges : «Voilà du sublime !» Max, dédicataire de Palais («Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée»), le compare à Shakespeare pour la bigarrure de style, le mélange incessant de tons, du sérieux au scabreux, et lui fait gloire d’échapper à «l’intelligence commune». Paru en avril 1913, Alcools s’ouvre sur un frontispice cubiste, le portrait de l’auteur par Picasso, qui a suivi de près le tirage de sa gravure. Picasso veut du noir, pas du bleu, qui siérait mieux au Mercure de France, l’éditeur du livre, vieille maison marquée de vieux symbolisme… Mais le temps n’est plus au bleu. Et Picasso le sait mieux que quiconque. Ce portrait et sa figuration diffractée, ironique, Apollinaire en a reconnu la ressemblance et l’utilité. Derrière ses facettes factieuses se devine une poétique partagée. L’absence de toute ponctuation dans Alcools, qui donne un air de fête au moindre signe, les effets de collage, les sensations et les idées télescopées, l’espace et le temps redéfinis, et cette façon primitive de révéler la vérité humaine des anciens mythes, médiévaux ou tropicaux, établissent un lien direct avec le monde de Picasso et ses modes de penser en image.

On se félicite donc de retrouver le dit portrait au seuil de l’édition Folio du centenaire, qui comporte d’autres surprises et un lexique bien utile à qui veut se donner quelques armes contre «l’obscurité» voulue de certaines tournures. Les poèmes les plus célèbres, du futuriste Zone aux plaintes verlainiennes, ont acquis une telle autorité dans le monde scolaire qu’on glisse sur le reste. Or la richesse d’Alcools, loin de se réduire à l’insolite de quelque «boutique de brocanteur» (Duhamel), découle d’un imaginaire aux ramifications multiples, et d’une mythologie personnelle frottée aux surprises de la vie moderne. Les premiers détracteurs du volume, inaptes à en gouter le mélange, s’acharnèrent sur son «manque d’unité» et sa «cohésion» défaillante. La jeune NRF, via Ghéon, exigeait plus d’un livre si attendu que son «charme composite», cubisme dont elle ne percevait pas la raison. La revue pensait encore que Maurice Denis était un peintre considérable et que la vogue de Picasso passerait ! Gide, qui venait de rater Proust, prit plaisir à l’éreintement d’Apollinaire, où il voyait un épigone farfelu de François Villon. Sa vue courte, en poésie, se vérifiait une fois de plus. Peu de critiques firent mieux. Du moins certains eurent-ils l’esprit de citer d’autres noms à l’appui de la nouveauté d’Alcools, Nerval, Rimbaud, Laforgue, Mallarmé, Jarry ou Nietzsche.

Quitte à simplifier un livre pareil, Emile Sicard eut au moins le courage de prendre son titre au sérieux. Les vers d’Apollinaire arrachaient ! Ça ressemblait aux boissons «américaines», ça sentait l’éther et l’opium, toutes substances chères à la bande à Picasso. Par le faux débraillé des poèmes et l’aveu des frasques de la nouvelle bohème, la presse était fatalement ramenée au portrait liminaire. Dans sa biographie du poète, Laurence Campa vient d’en donner la plus juste analyse : «Investi d’un très haut degré de plasticité grâce aux rapports nouveaux entre les lignes, les plans, les couleurs et les détails réalistes, il libérait l’énergie vibratoire de la vie et livrait une image parfaitement exacte de la poésie d’Alcools : ombre et lumière, discipline et fantaisie, singularité, exemplarité, distillation du réel, prolifération du sens, jeux du cœur, de l’esprit et du langage, alliance d’héritages et d’inventions.» Et moi aussi je suis peintre ! Ce devait le titre d’un recueil de cinq calligrammes dont la guerre de 14 repoussa la publication… Si la vie d’Apollinaire est digne d’être peinte, c’est qu’elle est à la hauteur de ses passions héroïques et du besoin de «se donner une identité par l’écriture» (Michel Décaudin). Brève, mais intense et active, plus volontaire que brouillonne, elle offre son compte de séductions et d’énigmes à ceux qui cherchent à prendre l’exacte mesure et le sens d’un destin pleinement romanesque, où l’échec littéraire et amoureux, moins cruel que ne le veut le mythe du mal-aimé, reste une des sources premières de l’action.

Le livre de Campa, énorme et léger, érudit et vif, maîtrise une information confondante sans y noyer son lecteur. Nombreux et périlleux étaient pourtant les obstacles à surmonter. La Belle époque ne bute-t-elle pas sur la méconnaissance, de plus en en plus répandue, de notre histoire politique? La poésie, elle, n’attire guère les foules, encore moins celle d’une période que l’on présente habituellement comme intermédiaire entre le symbolisme et le surréalisme. Et que dire du milieu pictural, si ouvert et cosmopolite, dont Apollinaire fut l’un des acteurs et des témoins essentiels ! Comment aborder enfin le nationalisme particulier de ce «Russe», né en Italie de père inconnu, et fier de défendre l’art français avant de se jeter dans la guerre de 14 par anti-germanisme ? Or la biographie de Campa ne se laisse jamais déborder par l’ampleur qu’elle s’assigne et la qualité d’écriture qu’elle s’impose. On ne saurait oublier la difficulté majeure de l’entreprise, Apollinaire lui-même et sa méfiance instinctive, nietzschéenne, des catégories auxquelles la librairie française obéissait servilement. Ce n’était pas son moindre charme aux yeux de Picasso. Pour avoir refusé la pensée unique et la tyrannie de l’éphémère, ces dieux du XXe siècle, l’écrivain et le critique d’art restent donc difficiles à saisir. Nos codes s’affolent à sa lecture. Il faut pourtant l’accepter en bloc. On aimerait tant qu’il ait prêché le modernisme sans retenue, au mépris de ce que l’art du jour mettait justement en péril, dans une adhésion totale à chacune des nouveautés dont se réclamaient ses contemporains. Entre 1898 et 1918, de la mort de Mallarmé à la sienne, il fut pourtant tout autre chose que le chantre abusé des avant-gardes européennes.

Fils d’une aventurière, une de ces Polonaises en perpétuel exil qui vivaient de leur charme et de leur intelligence sur la Riviera, Wilhelm de Kostrowitzky a fait de brillantes études avant de convertir son goût des livres en puissance littéraire. D’un lycée à l’autre, au gré des finances aléatoires de sa jolie maman, il s’acoquine à quelques adolescents grandis aussi vite que lui. Certains devaient croiser ses pas plus tard, et se faire un nom à Paris. Sur le moment, on partage déjà tout, les livres interdits, Sade ou Baudelaire, les histoires de fille et les rêves d’écriture. L’ambition est le meilleur des ciments, de même que l’envie de rejoindre, tôt ou tard, la modernité parisienne, symboliste ou décadente. Les cahiers du jeune homme, laboratoire du rare, fourmillent de mots et de citations pris aux ouvrages les plus actuels comme les plus oubliés. Henri de Régnier et les fabliaux du Moyen Âge y cohabitent avec la simplicité, si naturelle en comparaison, d’un Francis Jammes. La famille gagnant Paris en 1899, Wilhelm se cogne aux nécessités de l’existence, accepte mal désormais l’autorité de sa mère et ses habitudes de contrebandière. Si son frère opte pour la banque, lui choisira la littérature après avoir renoncé à la cuisine boursière. Les bibliothèques d’emblée lui ouvrent leurs richesses. Familier de la Mazarine, il se fait vite remarquer du conservateur, Léon Cahun, qui lui présente Marcel Schwob, proche de Jarry et superbe représentant d’un merveilleux fin-de-siècle qu’Apollinaire va rajeunir.

La Revue blanche publie en juin 1902 Le Passant de Prague, précédé de son baptême poétique, trois courtes pièces, d’un ton voilé très verlainien, parues dans La Grande France en septembre 1901. L’innombrable bataillon des débutants parisiens compte un nouveau nom, plus facile à prononcer lorsqu’il se met à signer de son patronyme de plume, autrement solaire et séduisant. Le changement s’est produit en mars 1902 – ce siècle avait deux ans ! – avec la publication de L’Hérésiarque, tout un programme, qu’accueille la moribonde Revue blanche. Mais un nom n’existe que s’il sonne et résonne lors des soirées littéraires qu’affectionne une époque de parole libre et de revues éphémères. Plus encore que la poésie, trop lente à se défaire d’un symbolisme exténué, c’est la peinture qui lui fait alors entrevoir d’autres possibles. En quelques mois, le douanier Rousseau, Vlaminck, Derain, Picasso et Marie Laurencin, dont il s’amourache, entrent dans la vie et les mots du poète. Jusqu’en 1910, et le virage professionnel que constitue l’entrée à L’Intransigeant et la rédaction de chroniques d’art régulières, Apollinaire polit son œil à la plus exigeante des écoles, celle des ateliers ou des Salons de la capitale, et des polémiques que suscite le cubisme et futurisme italien. Les flambées fauves de 1905, au fond, l’ont moins transporté et convaincu que les chimères du douanier Rousseau et la gravité de Picasso, celle des saltimbanques tombés du ciel comme celle du cubisme, sauvage, physique et ludique.

«Ordonner le chaos, voilà la création, écrit-il en décembre 1907 à l’intention de Matisse. Et si le but de l’artiste est de créer, il faut un ordre dont l’instinct sera la mesure.» Mais l’ordre qu’il encourage à suivre, et à réinventer, ne concerne que les artistes tentés par un formalisme hasardeux ou vide de sens. Si «l’expression plastique» en peinture équivaut à «l’expression lyrique» en poésie, c’est bien que ces deux langages ont vocation à converger plus qu’à s’exclure. A oublier cette vérité ou à restaurer l’allégorie, comme il le reprochera aux futuristes trop durement, on assèche ou on gèle le langage des formes. Du reste, Apollinaire ne rabat jamais le cubisme qu’il aime, celui de Braque et Picasso, sur la rationalité austère et affichée de leurs supposés coreligionnaires. Cette peinture est moins affaire d’esprit pur que d’énergie vitale, déployée à la pointe de ses arrêtes et de ses volumes tendus vers le spectateur. Quoi de mieux qu’un livre illustré pour redire l’accord repensé de la peinture et de la poésie ? Ce livre, publié par Kahnweiler en novembre 1909, ce sera L’Enchanteur pourrissant, où les bois gravés de Derain accompagnent de leur sensuelle âpreté les délires métamorphiques dont la figure de Merlin est à la fois l’objet et l’enjeu. Boudé par les uns, le livre pose définitivement son auteur aux yeux des autres. Lors du Salon des Indépendants de 1910, Metzinger expose un portrait cubiste de ce champion des modernes.

Avec son ami André Salmon, Apollinaire a gagné ses galons d’arbitre du goût. La publication des Onze Mille Verges, anonyme mais vite démasquée, l’avait précédemment auréolé d’une légende sulfureuse, qu’il s’emploie à entretenir par ses multiples aventures, ses écrits licencieux et sa fréquentation de Picasso, que la vie sexuelle de ses amis a toujours passionné… La presse à gros tirages lui permet d’accéder à une notoriété plus sure! L’Intransigeant, de tendance nationaliste, tire à 50 000 exemplaires. Sa ligne politique ne déplaît pas à l’écrivain, qui n’a jamais caché son agacement devant les rodomontades du Reich allemand et ses provocations depuis 1905. L’Intransigeant, c’est la tribune idéale pour évaluer l’art du présent hors de toute allégeance aux avant-gardes. De cette servitude, Guillaume fait une chance, et une tribune. N’en déplaise à Marinetti, Picabia et Duchamp, l’art du XXe siècle  ne peut s’enfermer dans le culte d’une nouveauté exaltée pour elle-même. Quand bien même il faut donner voix et forme à «l’air du temps», la liberté du créateur lui semble préférable aux coteries et aux chapelles, qu’il fuit avec constance et dont il dénonce l’étroitesse de vue. «J’émerveille», telle est sa devise. Surprendre, son viatique. Et, en 1911, il l’épouse jusqu’à se laisser embarquer dans l’une des affaires qui auront le plus défrayé la presse, les vols du Louvre.

Guillaume Apollinaire et André Rouveyre,
le 1er août 1914

S’il n’a rien à voir avec la disparition de la Joconde, le poète est très lié au trouble Géry Pieret, qui a subtilisé des têtes ibériques de pierre dont l’archaïsme a ravi le Picasso des Demoiselles d’Avignon Les trois larrons décident de les restituer quand le vol du Vinci, auquel ils sont étrangers, plonge le Louvre et la police en un juste émoi. Seul Apollinaire, emprisonné du 7 au 12 septembre, s’acquittera de sa petite dette envers la société. Picasso n’a pas brillé par son courage lors de la confrontation voulue par le juge. Ce ne sera pas la dernière dérobade du peintre, à qui les faux-fuyants du cubisme dit analytique et des papiers collés vont si bien. Du reste, en ouverture des Soirées de Paris, la revue qu’il fonde avec Salmon et André Billy, le critique assène quelques vérités aux thuriféraires de «la peinture pure» : «Du sujet dans la peinture moderne», en février 1912, claironne moins un affranchissement salutaire qu’il n’enregistre ses limites : «Les nouveaux peintres […] n’ont pas encore abandonné la nature qu’ils interrogent patiemment. Un Picasso étudie un objet comme un chirurgien dissèque un cadavre.» Un mois plus tard, Apollinaire enfonce le clou, à l’occasion de l’exposition des futuristes chez Bernheim-Jeune. Sa recension est d’une violence égale aux vociférations ultranationalistes de Marinetti, le mentor du groupe. Apollinaire lui répond vertement et souligne leur dépendance à l’égard de l’art français, autant que leur conception viciée du sujet, trop dépendante encore de la vielle narration ou lyrisme sentimental que Picasso a répudiés.

Mais le piège des Italiens ne se refermera pas sur Apollinaire, qui reconnaît les vertus roboratives du futurisme. Ainsi son enthousiasme pour Delaunay et la peinture simultanée doit-il s’évaluer à l’aune des tensions du milieu de l’art parisien, gagné par la surchauffe patriotique de l’avant-guerre. En mars 1913, lors du Salon des Indépendants, L’Equipe de Cardiff de Robert Delaunay, tableau à sujet, lui arrache des cris de victoire guerrière, d’autant plus que son  article se lit dans Montjoie ! La revue de Rocciotto Canudo, un Italien de Paris très hostile à Marinetti s’affiche comme l’« Organe de l’impérialisme artistique français », accueille aussi bien Cendrars et Salmon que Léger, Delaunay, Satie et Duchamp-Villon. Plus qu’une officine réactionnaire, tarte à la crème d’une certaine histoire de l’art, Montjoie ! contribue à la recomposition nationaliste de l’Europe artistique dont Apollinaire est partie prenante sans xénophobie. Ses deux livres majeurs de l’année, les Méditations esthétiques et Alcools en portent trace. Mais on peut avoir l’esprit large et le cœur français. Comme Canudo et Cendrars, le poète de Vendémiaire est de ces « étrangers qui s’engagent ». Il fait une première demande dès le 5 août 1914, elle sera repoussée. Rebelote fin novembre. Plus appuyée, la requête aboutit. Sous l’uniforme de 2e canonnier-conducteur, Apollinaire fait ses classes à Nîmes, où il file le parfait amour avec la Lou de ses futurs poèmes de guerre.

De cette guerre, tellement moderne par son alliance de haute technologie et de bas instincts, de mélancolie et d’énergie, de peur et de surpassement de soi, Apollinaire va traduire les tristesses et les beautés. Il en fut l’Ovide et l’Homère. Aux poèmes de l’absence et de l’attente répond l’éclat paradoxal, explosif, de certains calligrammes, qui ont tant fait pour rejeter leur auteur parmi les suppôts d’un «patriotisme niais» ou d’une virilité risible. Il faut croire que notre génération, celle de Laurence Campa, n’a plus de telles préventions à l’égard du poète en uniforme ! Lequel, comme Campa le montre aussi, n’oublie pas le front des arts jusqu’en 1918 (il meurt un jour avant l’armistice !). Ajournés pour cause de conflit, Les Trois Don Juan paraissent en 1915. Là où Apollinaire voyait ou affectait de voir un expédient alimentaire, le lecteur d’aujourd’hui découvre avec bonheur une des plus heureuses divagations, drôles et érotiques à la fois, sur ce grand d’Espagne, obsédé de femmes et repoussant la mort et l’impossible à travers elles. Cette fantaisie admirable, qui absorbe Molière comme Byron sans le moindre scrupule, respire, au plus fort du conflit, l’immoralisme des Onze mille verges… Après son retour du front, le trépané va accumuler les aventures les plus audacieuses, signer des préfaces, seconder les galeries qui se lancent ou se réveillent. Adulé par la nouvelle génération, du Nord/Sud de Reverdy à Breton, Soupault et Aragon, il s’associe à deux des événements cruciaux de 1917, Parade et Les Mamelles de Tirésias. L’argument de ce drame archi-loufoque situe à Zanzibar une étrange permutation des sexes et la relance d’une natalité en souffrance. Les Mamelles remportent un tel succès qu’une poignée de peintres, se sentant outragés, dénoncent publiquement cette supposée charge du cubisme. Gris, Metzinger et Severini signent cette protestation ridicule. Oui, il y a bien cubisme et cubisme en 1917. Le poète soldat, en dépit de son culte de la «raison», avait choisi son camp. Celui de Picasso et du surréalisme à venir. Il est mort, en somme, les armes à la main. Stéphane Guégan

*Guillaume Apollinaire, Alcools, Folio Gallimard, 4,20€

*Laurence Campa, Guillaume Apollinaire, Biographies, Gallimard, 30€

*Guillaume Apollinaire, Les Trois Don Juan, Gallimard, coll. L’imaginaire, 9,50€

La guerre, c’est cela

«Les soldats tuent parce que tel est leur métier.» La chute du nouveau livre d’Harald Welzer fait le bruit d’un mur qui tombe. Elle en donne le ton et la morale. Celle-ci choquera ceux qui nourrissent encore quelque illusion sur ce qu’est la guerre. La Seconde Guerre mondiale, comme les autres, avant et après. Vous pensiez peut-être que les Allemands, nazis ou pas, s’étaient surpassés dans l’horreur par cécité barbare et que ces monstres avaient repoussé les limites de l’ignoble par simple déficience culturelle et dépravation morale. Rassurante tautologie! Ce que Soldats, coécrit par Sönke Neitzel, nous engage à mieux saisir enfin, c’est un tout autre visage du IIIe Reich et même de l’Allemagne écrasée sous le Traité de Versailles de 1919. Les hommes de la Wehrmacht et de la SS ont tué et tué massivement, 50 millions au bas mot, sans jamais imaginer qu’ils commettaient des «crimes de guerre». Leurs excès, bestiaux à nos yeux, obéissaient, pour l’essentiel, à ce que les auteurs appellent «le cadre de référence» de l’Allemagne hitlérienne. Ce cadre, supérieur et antérieur à la discipline militaire, quel est-il ? Fondateur de la nouvelle communauté de destin qu’Hitler propose au pays en ramenant la prospérité économique et l’ascenseur social, au prix que l’on sait, ce cadre se compose des valeurs qui confortent l’identité ethnique et éthique des individus qu’elle isole et exalte.

Welzer et Neitzel montrent que le tournant biologique et martial qui caractérise le national socialisme s’effectue dans un pays préparé à y adhérer depuis 1870. Ils vérifient la logique qui enchaîne les guerres après le drame de 14-18 et le durcissement qui aboutira à l’éradication progressive des éléments exogènes du «groupe». On s’accorde ou s’adapte aussi au programme d’Hitler par ignorance. Nul ne peut en imaginer d’emblée les conséquences les plus révoltantes : «À l’instant où l’histoire se déroule, les gens vivent dans le temps présent. […] Pour la même raison, beaucoup d’Allemands juifs n’ont pas pris conscience de toute la dimension du processus de discrimination qui les frappait.» Quant aux horreurs à venir, ce sont les soldats qui en parlent le mieux, avec un calme qui rend leurs récits plus éprouvants. Ce livre, en effet, nous les fait entendre pour la première fois, nourri qu’il est de la « révélation » des écoutes pratiquées par les Britanniques durant la guerre. Ames sensibles, s’abstenir. Tueurs en uniforme, les soldats espionnés se laissent rarement entamer par le dégoût ou le remords. La violence aurait-elle éteint toute humanité ? Vrai et faux. Quelques-uns avouent dès 1939-1940 le plaisir qu’ils prennent à nettoyer l’Europe, violer, flinguer… Mais le pire, paradoxe, surgit des réticences qu’avouent bientôt les moins soumis à l’idéologie du moment. Car ces soldats-là dénoncent davantage les excès du système que sa nature. Il faudra du temps, comme le confirme Grand-père n’était pas un nazi, pour que la mauvaise conscience resurgisse à la faveur de la mémoire privée et de ses camouflages. Stéphane Guégan

*Harald Welzer et Sönke Neitzel, Soldats. Combattre, tuer, mourir : Procès-verbaux de récits de soldats allemands, Gallimard, NRF Essais, 28,90€

*Harald Welzer, Sabine Moller et Karoline Tschuggnall, « Grand-père n’était pas un nazi ». National socialisme et Shoah dans la mémoire familiale, Gallimard, NRF Essais, 28,90€.

Cicatrices

La guerre de 14, Cendrars l’a faite, corps et âme, sans bluff, la peur au ventre, le cœur aux lèvres, dans la boue, la merde, le sang, la barbarie apache et l’humour canaille des tranchées, au contact des «copains» de la Légion étrangère, de vrais durs, tous à la merci des incompétents, des balles perdues et d’un destin plus que jamais indéchiffrable. Mais l’inverse n’est pas moins vrai. La guerre, cette plasticienne vorace, a remodelé le poète vertical de New York et le voyageur horizontal du Transsibérien, en lui mangeant le bras droit et en accomplissant sa propre légende. Les Œuvres autobiographiques, qu’a réunies Claude Leroy et son équipe, sont à la fois pleines de feu, de violence archaïque et d’idéalisation, mot par lequel Cendrars, loin de tricher sur ce qu’il avait vécu, en désignait la perspective mythique et la finalité littéraire. «Réaliser sa vie», pour un écrivain de son calibre, ne peut se concevoir sans les livres qui en portent trace. La littérature n’est pas camouflage, mais passage, passage de l’existence à sa légende. Encore aura-t-il fallu brûler jusqu’à la dernière cartouche avant de se raconter à la première personne. Ses grands livres de «souvenirs» paraissent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, involontaires tributs à l’existentialisme en vogue, mais dont Roger Nimier sentira combien leur langue brûlante lance de fraternels échos à son éthique et son esthétique de l’urgence.

On oublierait facilement tout Sartre pour L’Homme foudroyé et La Main coupée, où la liberté, le courage et le souci du prochain ne se donnent pas sans arrêt bonne conscience et belle figure. Et puis le style est au rendez-vous, simultanément direct et imagé. Pas de mots inutiles, pas de temps à perdre. Force qui va, la vie de Cendrars fut une suite de fugues, de voyages, de coups de têtes, de femmes aimées à la folie. Quand tout explose, dès le 29 juillet 1914, on le trouve en première ligne, évidemment. Cendrars, la clope au bec, signe L’Appel aux étrangers lancé par un Italien de Paris, le poète d’annunzien Canudo : «L’heure est grave. Tout homme digne de ce nom doit aujourd’hui agir […]. Toute hésitation serait un crime. Point de paroles, donc des actes. Des étrangers amis de la France, qui pendant leur séjour en France ont appris à l’aimer et à la chérir comme une seconde patrie, sentent le besoin impérieux de lui offrir leurs bras.» Terrible augure que ce bras offert au pays qui ne naturalisera Cendrars qu’après ce sacrifice… L’usage est désormais de nier le patriotisme du poète, au prétexte que la guerre est une belle «saloperie» et qu’il est plus héroïque d’y échapper… Les dégonflés ont la cote. Personne, et Cendrars le premier, n’a envie de se faire tuer pour quelque idéal illusoire. Mais la guerre est là qui impose à chacun de choisir son camp. Le choix de la France pour ces «étrangers», Cendrars, Canudo, Lipschitz ou Kupka, signifiait l’existence d’un tout charnellement ancré, le pays élu, comme l’a souvent rappelé Péguy, l’une des premières victimes des combats.

La Main coupée, le plus beau livre né de cette guerre, tranche à vif sur le banal héroïsme de la littérature cocardière. Aux disparus de la légion qu’il a côtoyés, écoutés et aimés pour certains, Cendrars rend un hommage qui s’ajuste à la vérité brouillardeuse de chacun. «La mémoire, quel cimetière!» De la légion il a adoré la culture du secret, les hommes sans passé précis, exhibant seulement les stigmates d’un parcours cabossé : «Je m’étais engagé, et comme plusieurs fois déjà dans ma vie, j’étais prêt à aller jusqu’au bout de mon acte. Mais je ne savais pas que la Légion me ferait boire ce calice et que cette lie me soûlerait, et que prenant une joie cynique à me déconsidérer et à m’avilir […] je finirais par m’affranchir de tout pour conquérir ma liberté d’homme. Être. Être un homme. Et découvrir la solitude. Voilà ce que je dois à la Légion et aux vieux lascars d’Afrique […]. Pourtant ils étaient durs et leur discipline était de fer. C’étaient des hommes de métier. Et le métier d’homme de guerre est une chose abominable et pleine de cicatrices, comme la poésie.» Cette guerre fut donc un moment d’horreur et de grâce définitif. La violence la plus bestiale et la beauté la plus paradoxale ont alors fusionné dans l’éclat métallique des canons étourdissants… Dès 1918, J’ai tué, texte du poète et illustrations de Fernand Léger, en recueille la modernité… Syntaxe heurtée, impressions simultanées, griserie cubiste, morale du danger. Texte et images sont suspendus à l’action pure. La guerre a arraché un bras à Cendrars et pris un fils à George Desvallières.

Le peintre a la cinquantaine quand il renfile l’uniforme des chasseurs, où il avait pris du galon dans les années 1890. Ces périodes de formation militaire correspondent aux années où le jeune homme se rapproche de Gustave Moreau et signe ses premières œuvres. Une dualité féconde s’y dessine, qui annonce à la fois le rude expressionniste, proche de Léon Bloy, et le peintre suave au chromatisme ardent. La force et l’animation du Salon d’Automne dès 1903 doivent beaucoup à ce fauve atypique; il a l’âme d’un chef, la piété d’un chrétien récemment converti et l’esprit ouvert. Au moment où la guerre le renvoie sous les drapeaux, à la tête de ses hommes dans la Somme et en Alsace, Desvallières et ses deux fils sont familiers du milieu cubiste. Le vice-président du Salon d’Automne n’a pas reculé devant le danger et la terreur de voir mourir ses deux garçons. Le plus jeune, 18 ans, disparaît dès 1915. Le livre de Catherine Ambroselli de Bayser, conjuguant le journal du soldat et la chronique d’une famille emportée par l’attente et la mort des siens, confronte avec justesse l’expérience collective et sa perception privée. On sera sensible au réconfort que Desvallières, et ses pinceaux en sommeil, demande à la peinture des autres, Chardin ou Manet, et aux lectures roboratives, Claudel ou Péguy. Sa foi ne transforme pas la guerre en épreuve réparatrice, mais trouve dans la violence et la fraternité des combattants une vérité inconnue de lui. Jésus, l’homme de douleurs, il l’aura croisé au milieu des poilus sacrifiés, avant de le(s) faire revivre sur la toile. Stéphane Guégan

*Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes, tomes I et II, édition de Claude Leroy, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 52,50€ chacun

*Laurence Campa, Album Cendrars, Gallimard

*Catherine Ambroselli de Bayser, George Desvallières et la Grande Guerre, préface d’Annette Becker, Somogy, 38€

Svevo entre masque et manque

Raconter la vie d’Italo Svevo, qui fuit le sensationnel et ne se livra guère, n’était pas une mince affaire. Plus d’un biographe, assez téméraire pour tenter sa chance, aurait vite abandonné en cours de route. Maurizio Serra, à qui les sphinx littéraires ne font pas peur, s’est accroché au néant romanesque que constitue l’existence du bourgeois de Trieste. Il s’y est même cramponné comme à la seule réalité de ce destin désinvesti, à la clef de cet homme qui goûta, vaille que vaille, le bonheur des époux sages et même des gendres humiliés. Aux satisfactions du confort matériel que lui apportèrent un beau mariage et un emploi stable dans l’usine de sa belle-famille, à la soupape des voyages d’affaire et de rares aventures mal éclaircies, Svevo greffa donc le refuge de ses beaux livres sans lecteurs, publiés à compte d’auteur, et qu’il signa d’un pseudonyme. Il ne semble pas qu’il ait beaucoup souffert de cette apparente dichotomie. Sa correspondance nous épargne les faux déchirements de celle de Flaubert, vomissant à toute occasion les petitesses de la vie normale afin de mieux héroïser la pureté d’une écriture arrachée au vide. L’attitude courante des romanciers en dit long sur la philosophie de leurs livres. Serra insiste, à différentes reprises, sur ce qui distingue Svevo, morale et style, des deux options entre lesquelles se rangent alors ses confrères italiens, le surhomme d’annunzien et le névrotique freudien.

L’alternative du dominant et du dominé est trop simple pour ce lecteur précoce de Schopenhauer, qui a choisi de ne pas céder à un pessimisme de salon. À l’instar du protagoniste de La Conscience de Zeno, roman unique qui enchanta ses amis Valery Larbaud et Joyce, Svevo préfère les postures duelles, l’indéterminé et les questions sans réponses. L’hésitation, le doute et l’inconnu(e) plutôt que les situations figées. Au cœur de son flou psychologique, il ne loge pas la mauvaise conscience des antihéros flaubertiens, ni la nostalgie entêtante des figures proustiennes. Le peu qu’on sache de sa vie, et que Serra nous fait partager avec l’humour de son modèle, le distingue des manchots accomplis, incapables d’opinions et de coups de tête. La lecture de ce livre riche en digressions et notes subtiles nous en apprend beaucoup sur la culture familiale et l’évolution sociale de l’écrivain, nourries à la fois par l’héritage juif d’Europe centrale et l’humanisme laïc dans lequel il se forma jeune. Autant se faire une raison quant à son indifférence identitaire. Svevo se convertit au catholicisme pour épouser sa cousine mais fit savoir qu’il ne souhaitait «ni rabbins ni prêtres» à ses obsèques. Face aux inquisiteurs soupçonneux, Serra ne cherche pas à accréditer les thèses d’un antisémitisme dont Svevo aurait craint le durcissement ou adoubé les thèses. Il n’entend pas plus en faire un champion de l’irrédentisme triestin et de la cause italienne pendant la guerre de 14. Sans doute le cosmopolitisme de sa ville lui convenait-il mieux que les divisions qui naîtraient fatalement de la chute de l’Empire des Habsbourg.

De cet effondrement, fruit pourri de la Conférence de Paris, Stefan Zweig a fait l’épicentre de son œuvre ultime, laquelle se compose de livres achevés autant que de textes de conférences et de manuscrits abandonnés à leur destin aléatoire. Son suicide, au Brésil, en 1942 mit un terme brutal au nomadisme imposé par Hitler à ce juif viennois, si fier d’avoir illustré le génie de sa ville natale avant de la quitter pour Londres et les Amériques. Sept ans après sa disparition tragique, les éditions Victor Attinger firent paraître un volume de mélanges sous un titre zweiguien. Repris par Bartillat et précédé d’une ferme préface de Jacques Le Rider, Derniers messages nous atteint aujourd’hui comme une voix de l’autre monde, celui dont l’écrivain entretint la flamme chez ses auditeurs et ses lecteurs. Le sort de la grande culture européenne pouvait raisonnablement les inquiéter… Ces pages pleines d’angoisse et de nostalgie sont aussi portées par l’esprit de résistance dont Zweig était devenu le symbole avec son ami Romain Rolland et quelques irréductibles. À l’opposé des dadaïstes, dont il a nécessairement eu vent,  – ces jeunes gens faisaient tellement de bruit! – l’émule de Nietzsche ne tenait pas la haute culture cosmopolite et polyglotte, qu’il incarnait mieux que quiconque, pour responsable des guerres «bourgeoises». Aussi mettra-t-il toute son énergie, dans les années 1930, à défendre l’héritage de Vienne, fondée par les Romains, forte du souvenir des Pensées de Marc-Aurèle, et prête à rayonner de tout l’éclat des soleils momentanément éclipsés. Nul spleen dans ses Derniers messages. Stéphane Guégan

*Maurizio Serra, Italo Svevo ou l’Antivie, Grasset, 22€

*Stefan Zweig, Derniers messages, Bartillat, 21€

Mea culpa

La semaine dernière, coup de fil de Claire Sarti, très mécontente de ma chronique sur son grand-père, Paul Éluard, postée à l’occasion de l’exposition d’Évian. On décide de se voir, de s’expliquer. Je ne le regrette pas. Aucune malveillance ne m’animant à l’endroit du poète, il importait que Claire Sarti et ses frères en fussent convaincus. Je reconnais sans mal que certains passages de mon texte prêtent involontairement à confusion. Il n’y a pas lieu, par exemple, de suspecter l’attitude patriotique d’Éluard en 1914, à rebours de bien des peintres qu’il collectionnera dans l’entre-deux-guerres. Car le commerce d’art, autre point délicat, fut bien l’une des activités constantes de l’écrivain, très vite conscient des profits à tirer de l’emballement de l’époque pour la peinture moderne et les arts primitifs. La liberté d’écrire, et de publier de la poésie pour le petit nombre, réclamait quelque sacrifice à l’économie capitaliste, bête noire, en théorie, du surréalisme. Je n’ai pas voulu accuser Éluard du moindre acharnement mercantile, mais sourire du mépris orgueilleux dans lequel la bande de Breton affectait de tenir l’argent et «le bourgeois». Quelle rigolade, en effet ! Est-ce vraiment diminuer la valeur de l’écrivain que de souligner, après Anne Egger, son souci extrême des droits d’auteur. La modernité des XIXe et XXe siècles, si cachotière soit-elle en l’espèce, n’avait pas les moyens de briser sa dépendance aux lois du marché.

Le besoin d’une nouvelle biographie d’Éluard, et Claire Sarti le concède volontiers, ne se fait pas moins sentir quant à l’épisode de l’Occupation allemande et aux comportements de la République des lettres sous la triple férule de Vichy, Berlin et Moscou. Loin de moi l’intention de jeter le doute sur les choix d’Éluard, la résistance intellectuelle et l’édition clandestine, lorsque je redisais la nécessité de mieux comprendre le dédoublement de son activité scripturaire entre la fin 1940 et l’été 1944, du Livre ouvert aux Armes de la douleur. Puisque notre connaissance du milieu littéraire s’est largement enrichie et complexifiée ces dernières années, pourquoi ne pas y inscrire l’ubiquité courageuse d’Éluard et son ralliement au PCF ? Avant cela, selon ses mots, il y eut bien une période d’incertitude dont Paulhan l’aura aidé à sortir. Ce dernier n’a jamais caché sou goût pour la poésie d’Éluard, qu’il dit préférer en 1939 à la «non-fraîcheur» de Cocteau. C’est ce même Paulhan qui écrit à André Lhote, le 19 novembre 1940, au sujet de la recomposition des équipes de la NRF. Drieu vient d’être bombardé à sa tête par les Allemands : «La NRF garde Gide, Jouhandeau, Audiberti, s’ajoute Boulenger, Fabre-Luce, Bonnard, se prive de Benda, Suarès, Éluard (juifs), de Bernanos, Claudel, Romains (anti-nazis).» Le poète de Capitale de la douleur faisait partie, comme Lhote, des contributeurs d’une revue dont Paulhan était loin de vouloir éloigner ses protégés. Paulhan, le lendemain, en avertit Francis Ponge dans les mêmes termes.

Or Éluard apparaît bien au sommaire de la NRF en février 1941 avec «Blason des fleurs et des fruits», dont seul l’ultime distique, en forçant un peu, était susceptible d’une lecture circonstancielle. Le long poème, d’inspiration verte, était dédié à Paulhan et devait rejoindre en octobre le Choix de poèmes publié par Gallimard. La revue de Drieu, du reste, ne se fait pas prier pour rendre compte très favorablement des publications officielles d’Éluard et sa «poésie en court-circuit». C’est le cas de Livre ouvert, en janvier 1941, et de Livre ouvert II, dédié au «sublime» Picasso, en octobre 1942. Or, depuis quelque temps, Éluard est devenu l’auteur surveillé de «Liberté». Plus encore que Le Crève-cœur d’Aragon, Poésie et vérité 1942 fait entendre un patriotisme indompté et le pays qui souffre. Imprimée au grand jour par les éditions de La Main à plume, la brochure va vite se voir réduite aux circuits confidentiels. Si la fronde se durcit au cours des mois suivants, elle s’aligne toujours plus sur les exigences du «parti». L’époque, rappelons-le, regonfle les adversaires de l’Allemagne et de Vichy. Le débarquement allié en Afrique du Nord, suivi par la «poignée de mains» de Giraud et De Gaule, puis la capitulation du maréchal Paulus devant Stalingrad, a galvanisé la résistance, quelle qu’elle soit. En regard des maquis, que le refus du STO peuple soudain de jeunes recrus, l’insoumission des intellectuels se sent pousser des ailes sous le masque de l’anonymat. Le 14 juillet 1943, les éditions de Minuit mettent en circulation L’Honneur des poètes, dont Benjamin Péret dira plus tard le mal qu’il en pense.

Paulhan, dès l’édition princeps, s’étonnait du «curieux effacement des poètes catholiques devant les c[communistes]», et notait «une absence étonnante […] de patriotisme». L’encensoir stalinien n’est plus très loin… Bien que de faible tirage et de lecture cryptée, ces publications clandestines n’en exposaient pas moins Éluard à toutes sortes de dangers. En octobre, on le sait, il se réfugie avec Nusch à Saint-Alban-sur-Limagnole, derrière les murs de l’hôpital psychiatrique que dirige son ami, le docteur Lucien Bonnafé. De cette époque particulièrement accidentée, qu’on aimerait mieux connaître, retenons que l’écrivain continue son commerce d’art et se montre, de temps à autre, à Paris, bien que son seul nom provoque l’ire de la presse collaborationniste. Le si précieux Journal de Jacques Lemarchand nous apprend qu’en février 1944 il déjeune avec Paulhan et Camus, dont le communisme n’est pas la tasse de thé, après avoir participé, à sa façon, au jury du Prix de la Pléiade, mené tambour battant par Gaston Gallimard. Jusqu’à la Libération, où les intellectuels acquis à Moscou allaient se surpasser, Éluard sut donc rester l’homme de deux espaces littéraires, de deux mondes, qu’on a trop longtemps cru exclusifs. L’effervescence des galeries lui donna aussi l’occasion de se manifester en pleine lumière. En mai 1943, il préfaçait le catalogue de l’exposition des Peintures et dessins de Gérard Vulliamy.

L’ancien élève d’André Lhote avait fait du chemin depuis le début des années 1930. Sa participation au groupe Abstraction-Création ne fut qu’un feu de paille. Mais la courte flambée signale un tempérament incapable de se plier aux disciplines austères. Herbin, Villon et Delaunay ont dû vite réaliser que Vulliamy, trop sensible au primitivisme picassien, leur échapperait vite. En rejoignant les forces du clan surréaliste, à l’époque où Masson rentrait d’Espagne, le transfuge versa dans le frénétique. Ses tableaux, thèmes et véhémence, sont parfaitement au diapason du climat d’avant-guerre. En décembre 1937, Vulliamy compte parmi les exposants de L’Art cruel, manifestation cornaquée par Jean Cassou et révélatrice, dès son titre, d’un besoin d’engagement. L’auteur du Cheval de Troie, fantasmagorie de fin de monde, joue des anamorphoses et d’un tourbillon de références. Bosch, Grünewald, La Tour… Après 1941, au contact du groupe de La Main à la plume, toujours lui, Vulliamy maintient le cap. Sa première exposition personnelle se tiendra chez Jeanne Bucher, en mai 1943, sous le signe d’Éluard, nous l’avons dit. Dans la plaquette qui sert de catalogue, on lit «Seule», un poème où le souvenir d’Apollinaire affleure autant que l’impératif de percer le voile ou le silence. Les deux hommes ont fait connaissance en 1938 et Vulliamy épousera la fille du poète, Cécile, en 1946. Revenu alors à l’abstraction pour participer à l’aventure de l’art informel, le gendre d’Éluard mérite assurément qu’on l’expose en entier, seul, comme y travaille Claire Sarti, avec une belle fidélité familiale. Stéphane Guégan

*Lydia Harambourg, Gérard Vulliamy, RMN/Grand Palais, 2012, 50€.