
Belle Epoque ! Pas la nôtre et son amer cortège d’impuissance politique, d’inconséquence budgétaire et d’infamies en tous genres, la finance sans frontières ni éthique tenant le pompon. Certains journaux, ces derniers jours, ont pleuré « l’âge d’or » des années 1980, soit l’abondance de l’argent public en matière culturelle, l’oubli des déficits, la priorité à la « création », tout en flattant (pardi) les fondations du/de luxe qui, réponse au reflux, se seraient substituées à l’action de l’Etat et, pierre dans le jardin que l’on sait, de nos musées. Comme tout cela eût amusé Marc Fumaroli ! Non, la Belle Epoque qui va nous retenir, c’est celle de l’inépuisable, de l’irrésistible Jacques-Emile Blanche (1861-1942). Ce fils et petit-fils d’aliéniste trouva plus fou du côté de la République des lettres… Jacques-Emile avait déjà inscrit le Londres décadent, Barrès et Gide à l’actif de sa peinture quand Jean Cocteau, en 1912, se présenta à lui, sourire désarmant, bagout électrique et tenues interlopes. Les familles se connaissaient, la mère du jeune poète brûla les étapes. Elle était veuve, Jean à moitié orphelin : Blanche, de 27 ans son aîné, deviendrait un père de substitution, assez investi de ses devoirs envers l’enfant prodige. Leur correspondance, qui reparaît et qu’il faut avoir lue, nous apprend à les mieux connaître et les mieux situer au confluent magnétique de forces contraires. Blanche, lié de souvenir et d’admiration à Manet et Degas, s’offrit un bain de jouvence en adoptant Cocteau jusqu’à l’Occupation. Avant que Breton, Soupault, Aragon et Crevel ne le dadaïsent un peu, le portraitiste de Proust s’enticha du feu follet qui préférait Anna de Noailles à Rimbaud, et s’attardait dans la préciosité fin-de-siècle, si bien qu’une des premières lettres du mentor, qui avait croisé tant de Des Esseintes pâlichons, encourage l’auteur du Prince frivole à pratiquer un sport s’il ne veut devenir un autre Marcel. En 1912-13, Cocteau se laisse peindre justement en adepte de l’action, teintée ici de chic balnéaire ou de snobisme « arsouille ». Les premières lettres sentent la vie mondaine 1900 à plein nez, celle qui gravite autour des ballets russes, de Misia Sert ou de la géniale Edith Wharton. Cocteau, à travers Blanche, cherche à gagner la confiance de Gide et de la première NRF. A force d’insister, Henri Ghéon se dévoue et recense La Danse de Sophocle en septembre 1912, qu’il dit de « style parnassien » mais crédite, plus charitablement, d’un usage « audacieux » des mots, comparable à la poésie du crépitant André Salmon. Viennent la guerre et son moment de vérité. Cocteau, qui n’a pas le physique de l’emploi (« faiblesse de constitution », dit le livret militaire), refuse d’en tirer parti et affronte l’enfer sur divers modes, à rebours de la légende de « l’imposteur ». Evidemment, son patriotisme donnera des boutons aux universitaires. Et pourtant il faut l’entendre écrire à Blanche, le 27 août 1914, alors qu’il se trouve aux armées et que Joffre temporise : « Mais on aime la France mieux encore qu’on s’en doutait. » Très ému à l’idée que ces jeunes garçons puissent connaître le sort d’Alain-Fournier, Blanche le nomme son « cher enfant » et se rêve à ses côtés. La guerre des taupes débute. Le Blanche des Cahiers d’un artiste peut dérouler le film des événements, comme seuls les vrais écrivains en sont capables. Cocteau, que le feu a fait soudain mûrir, digère le cubisme, oublie Montesquiou et tente, quand Parade s’annonce, de convertir Blanche à Satie et Picasso. Car, désormais, « le bazar russe [l]’embête. » Le Coq et l’Arlequin, cri de guerre précisément contre le brouillard en musique et les biscuits secs de l’avant-gardisme nombriliste, jette un léger froid entre nos deux épistoliers. Mais il en fallait plus pour briser leur indéfectible affection. A la mort de Rose, l’épouse de Jacques-Emile en juin 1939, Jean déploiera son art du baume au cœur : « Cher Jacques-Emile ne suis-je pas un peu votre fils et n’ai-je pas perdu un peu ma mère ? »

Le gratin révolté qu’était le monde de l’art des beaux quartiers autour de 1900 rendit possibles maintes rencontres imprévisibles. On avalait allégrement les distances entre Paris, Londres et New York, on parlait toutes les langues. Qui du bilingue Blanche ou de Cocteau connut le premier Natalie Barney, l’Ariel aux semelles légères et aux amours intrépides que, livre après livre, les éditions Bartillat et Francesco Rapazzini nous rendent ? Parmi les tableaux de Blanche qu’on ne montre guère en exposition, il en est un, aujourd’hui perdu de vue, qui dresse Romaine Brooks en pied vers 1900, sorte de Dorian Gray au féminin. Mais Barney ne se glissa dans la vie de l’autre Américaine que bien plus tard, alors que la revue Schéhérazade, cornaquée par Cocteau et Maurice Rostand, publiaient un sonnet d’elle dès novembre 1911. Son tercet final, qui se souvient du Recueillement de Baudelaire, fait vibrer l’amoureuse impénitente : « Près de toi mon désir se consomme illusoire. / Ô mes regrets ! Combien j’éprouve encore ce mal / De rêver au bonheur auquel on ne peut croire. » En cherchant bien, on doit pouvoir trouver le nom de Cocteau parmi ceux que l’hôtesse du temple de l’Amitié a réunis dans un dessin fameux, digne de la ruche qui se recomposait à dates régulières, 20 rue Jacob, véritable académie ouverte aux diverses muses et originalités qui s’y pressaient. Barney n’a pas laissé une chronique précise des soixante ans que dura cette transhumance sans équivalent. On se consolera en se jetant sur ses Aventures de l’esprit, qu’elle publie en 1929, comme si elle avait pressenti que le krach serait plus spirituel qu’économique. Pour avoir usurpé une prééminence dont il était indigne, le dollar, nouvel étalon de l’argent roi, inaugurait le cycle infernal de ces « crises ». Certes, le sentiment d’enterrer un monde, en décrivant celui qui avait été le sien, relève des réflexes ordinaires. Mais l’état actuel de notre vieille Europe injecte à la lecture de Barney une dose de nostalgie que ses meilleurs chapitres, dès leur époque, ne se dissimulaient pas. Je veux parler des pages nées de son amitié pour Remy de Gourmont ou de sa fascination pour Proust, alimentée par la très proche Elisabeth de Gramont. Le « grand désir de rencontrer » in the flesh le père de la Recherche, qui lui expliquait à longueur de lettres qu’il « mourrait » chaque jour deux ou trois fois, appelait une astucieuse stratégie d’approche. Elle s’élabore à partir de 1920-21, quand Barney adresse à Proust ses Pensées d’une amazone et qu’elle reconnaît « une amie » au détour du Tendres Stocks de Paul Morand. Soutzo ou quelque patronne de Brooks, on ne sait pas… Peu importe, du reste. L’essentiel, c’est Marcel. La rencontre se fit à la température requise, 22 degrés. « L’apprêt de son plastron, son habit lui donnaient l’attitude officielle d’un mort dressé dans son cercueil. » Vivante s’il en fut, l’Américaine gardait aux disparus une place dans son cœur atlantiste. Personne ne lui en sut gré mieux que Pierre Louÿs, auquel elle resta attachée de la façon la plus touchante. Etrangement, elle rajeunit de deux ans la décision prise enfin des Etats-Unis à rejoindre les forces de l’Entente. Quand Louÿs lui parlait de « nos morts de France », elle savait qu’ils étaient aussi les siens.

Scrupule envers ses victimes, ou conscience d’une contradiction criante (« Chanter encore, quel ridicule ! », écrit le stendhalien Henri Martineau alors), la guerre de 14 aurait pu museler ou faire chuter la production poétique des Français, envoyés au front ou restés à l’arrière. Il n’en fut rien et Julia Ribeiro S. C. Thomaz en apporte de nouvelles preuves par la publication d’une thèse soutenue sous la double direction de Judith Lyon-Caen, l’auteur de La Griffe du temps, et de Laurence Campa, l’experte d’Apollinaire et Cendrars. Comme elles, leur disciple s’intéresse au choc réciproque de l’Histoire et de la Littérature, en quoi celle-ci se redéfinit « sous le feu », mais plus dans ses fonctions et ses effets que dans ses sujets et ses formes. De là un corpus élargi de façon spectaculaire à la voix des sans-voix, des sans-grade, soit les oubliés de l’histoire littéraire, poètes déclarés ou poètes enfantés par l’événement (ils étaient fort jeunes et imberbes nos poilus !). Eux aussi, et mieux peut-être que les ténors, à suivre l’argumentation du livre, ont travaillé à l’avènement d’une nouvelle conscience collective, sur les ruines de l’autre, et à forcer les limites de l’irreprésentable. S’inventer, lier, ancrer, transmettre et connaître sont les titres que Julia Ribeiro S. C. Thomaz a donnés aux principaux chapitres de son étude appuyée sur près de 700 individus. Se disant elle-même animée d’un regard d’anthropologue, elle avoue craindre le reproche de n’avoir porté qu’une attention insuffisante à la valeur des textes. C’est le danger de l’intersectionnalité, très en vogue, où finalement l’hégémonie des liens sociaux désavoue le génie individuel. Il est certes loin d’être inutile d’exhumer le tout-venant des versificateurs en uniforme ou en retrait. Les effets positifs de la scolarité propre à la IIIe République font que nos poètes inconnus se prennent en toute modestie, qui pour Lamartine, qui pour Totor. Ainsi Gabriel Bargeil : « Quel Hugo chantera les soldats de l’an seize, / Ces miracles vivants de la race française ; / Hommes aux cœurs ardents ? » Cela dit, un Abel Bonnard ne brille pas toujours par sa verve : « La guerre autour de vous est comme une folie. » Rien n’empêchait l’auteur de ne pas tant « silencier » les vrais poètes en dehors d’Apollinaire, tel Cocteau à côté d’André Salmon, ou le Drieu d’Interrogation et Fond de cantine, qui a enchanté Aragon. Drieu est absent de l’index, comme les travaux de Julien Hervier de la bibliographie. Quelles qu’en soient les raisons, elles nous privent de l’exemple d’un écrivain atypique, baudelairien et rimbaldien lui, capable de cocktails explosifs, tel l’alliage de Claudel et d’un certain futurisme, et soucieux de ne pas confondre patriotisme et nationalisme, rejet et animalisation des casques à pointe, dégoût du vieux monde et lubies utopistes. Julia Ribeiro S. C. Thomaz promeut une conception de la poésie qui ne serait pas « luxe », et ne connaîtrait pas de « hiérarchie ». Prophétie dangereuse, et qui peut conduire à la tiédeur ou à la mort du Verbe. Stéphane Guégan

*Jacques-Emile Blanche / Jean Cocteau, Correspondance, La Table Ronde, 22€ / / Le 2 avril 2026, 12h30, Auditorium du Petit Palais, conférence de Stéphane Guégan : De l’atelier de Manet à l’amitié de Proust : le cas Blanche, dans le cadre de l’exposition Visages d’artistes // Natalie Clifford Barney, Aventures de l’esprit, Bartillat, 20€ / Julia Ribeiro S. C. Thomaz, Poésie sous le feu. Fonctions et usages poétiques dans la Grande Guerre, Honoré Champion, 48€. En 2014, la poésie en / de guerre a fait l’objet d’excellentes anthologies, glosées ici, celle d’Antoine Compagnon et de Guillaume Picon. Saluons enfin la parution d’une autre anthologie remarquable : dix-sept volumes, dûment annotés, ont été nécessaires à Charles F. Dupêchez pour éditer la correspondance d’une figure essentielle du romantisme et de l’histoire politique qu’il irrigua. Décédée il y a 150 ans comme George Sand (leur correspondance reparaît chez Bartillat), soignée par Emile Blanche à partir de 1869, Marie d’Agoult (1805-1876), qui eut le bon goût d’aimer la bonne peinture, l’audace de s’amouracher de Franz Liszt, la largesse d’esprit de fréquenter aussi Chopin, de croiser en Italie Manet, et de concentrer les aspirations du XIXe siècle avec l’aisance des salonnières du XVIIIe, est indispensable à toute bibliothèque qui se respecte. Même réduite au présent florilège, fort bien fait, elle nous éblouit de son style. Or le style, c’est la femme. SG / Marie d’Agoult, Lettres d’une femme libre, Champion classiques, Honoré Champion, 19€.
ON EN PARLE

« […] Avec l’insolence et le sens du paradoxe qui font son style et son charme, Stéphane Guégan se propose de reconsidérer la francité de Matisse en construisant son ouvrage à partir de la chronologie des pérégrinations matissiennes. On en comprend vite le but : les pas de côté extra-européens de l’artiste sont compris d’abord comme des voyages intérieurs, qui se rattachent toujours, d’une façon ou d’une autre, aux modèle du passé […]. » // Christine Gouzi, Matisse iconique, L’Objet d’art, janvier 2026
« […] Dans cet ouvrage d’une même eau distinguée, clair, érudit et pédagogique, Guégan s’attache cette fois à Henri Matisse et aux créations du maître de Cimiez envisagées au regard des migrations […]. » // Paul Ardenne, Art Press, janvier 2026
Stéphane Guégan, Matisse sans frontières, Gallimard, 45€.
A PARAÎTRE EN AVRIL 2026

Caniches, épagneuls, setters anglais, bassets et même teckels : la liste des chiens qui habitent et animent l’œuvre de Pierre Bonnard semble inépuisable.
Ils furent les compagnons de sa vie jusqu’au tout dernier jour, et le nerf de sa peinture. Ménagerie intime et invention plastique, poétique, n’ont jamais été aussi soudées.
St. Guégan, Bonnard et ses chiens, Norma, 24 €, collection Amigos Forever, dirigée par Martin Bethenod.

A RÉÉCOUTER // Mortes et enjouées, les asperges d’Édouard Manet // Paul Audi et Stéphane Guégan dans Allons-y voir !, l’émission de Patrick Boucheron.
Le Manet génial de Georges Bataille (Skira, 1955), livre qui n’est pas sans défauts, mais qu’on tient pour parole d’évangile, a servi de caution à un certain aveuglement philosophique (Michel Foucault) ou sociologique (Pierre Bourdieu). Dans son dernier essai, Le Vrai du Beau (Flammarion, 2026, 23€), entièrement tourné vers les motifs de la présence et du sujet tels que la peinture les constitue avec ses moyens propres, Paul Audi engage une conversation autrement féconde avec le précédent de Bataille, lequel se voulait une réponse non dite aux Voix du silence de Malraux (Gallimard, 1951) et à la mythologie de la peinture pure. De très belles pages y sont consacrées à Manet et Matisse, aussi éclairantes que le surgissement de l’Agnus Dei de Francisco de Zurbarán, petit rappel de ce que le peintre du chemin de croix de Vence entendait par la « vraie » vocation de la peinture moderne : traduire « le sentiment pour ainsi dire religieux » de la vie. SG

Signe intempestif, l’appel de la viande fait mauvais effet. Il rappelle la saignée de la Belgique et la
Concernant l’offensive d’août 1916, Keegan se met à la place des soldats, croise les documents et varie les focales. On sent se prolonger chez lui la fraternité des fameux bataillons de Kitchener, ces volontaires issus de l’Angleterre des prolos et des campagnes, arrachés à la terre mère par un mélange de patriotisme victorien et de désespoir social. Ces Pals’Battalions, forts de leur sentiment d’appartenance communautaire, allaient subir les plus lourdes pertes de l’histoire anglaise. Car c’est l’été des Orages d’acier de Jünger. L’été de «la bataille du matériel […] avec son déploiement de moyens titanesques». Cette offensive, Joffre en rêve depuis décembre 1915. Relever l’honneur flétri l’obsède, relancer la guerre enkystée. Et les 200 000 premiers morts de Verdun, entre février et juin 1916, ajoutent à son impatience. Regonflés à bloc, suréquipés, prêts à arroser les Boches de millions d’obus, Français et Anglais reprennent l’initiative le 1er juillet. L’artillerie conquiert, l’infanterie occupe. À l’abri, en somme, du feu roulant des canons, les vagues successives de fantassins s’élanceront sur le no man’s land qui sépare les belligérants. Voilà pour la théorie, la réalité sera tristement différente. Fin septembre, au terme de plusieurs attaques, 400 000 jeunes Anglais auront touché la poussière. Après le premier échec, il faudra plus que du rhum pour enjamber le parapet et affronter les mitrailleuses allemandes… Keegan, sans naïveté, rend hommage à ces soldats de l’impossible, pris au piège de la double mâchoire des tranchées.
A-t-il jamais lu le grand
– Raphaël Confiant, Le Bataillon créole, Mercure de France, 19,80€
– George Desvallières, Correspondance 1914-1918. Une famille d’artistes pendant la guerre, édition établie par Catherine Ambroselli de Bayser, Somogy, 49€
Nous consacrons une entrée au Triptyque de la guerre d’Otto Dix et à Paths of Glory de Nevinson dans nos Cent tableaux qui font débat (Hazan, 2013).
Les anniversaires en ce début d’année nous bousculent. Après Le Sacre et ses tempi affolés, Alcools et son ivresse indémodable. Stravinsky, Apollinaire, 1913… Il ne manque que la réouverture du
Le livre de Campa, énorme et léger, érudit et vif, maîtrise une information confondante sans y noyer son lecteur. Nombreux et périlleux étaient pourtant les obstacles à surmonter. La Belle époque ne bute-t-elle pas sur la méconnaissance, de plus en en plus répandue, de notre histoire politique? La poésie, elle, n’attire guère les foules, encore moins celle d’une période que l’on présente habituellement comme intermédiaire entre le symbolisme et le surréalisme. Et que dire du milieu pictural, si ouvert et cosmopolite, dont Apollinaire fut l’un des acteurs et des témoins essentiels ! Comment aborder enfin le nationalisme particulier de ce «Russe», né en Italie de père inconnu, et fier de défendre l’art français avant de se jeter dans la guerre de 14 par anti-germanisme ? Or la biographie de Campa ne se laisse jamais déborder par l’ampleur qu’elle s’assigne et la qualité d’écriture qu’elle s’impose. On ne saurait oublier la difficulté majeure de l’entreprise, Apollinaire lui-même et sa méfiance instinctive, nietzschéenne, des catégories auxquelles la librairie française obéissait servilement. Ce n’était pas son moindre charme aux yeux de Picasso. Pour avoir refusé la pensée unique et la tyrannie de l’éphémère, ces dieux du XXe siècle, l’écrivain et le critique d’art restent donc difficiles à saisir. Nos codes s’affolent à sa lecture. Il faut pourtant l’accepter en bloc. On aimerait tant qu’il ait prêché le modernisme sans retenue, au mépris de ce que l’art du jour mettait justement en péril, dans une adhésion totale à chacune des nouveautés dont se réclamaient ses contemporains. Entre 1898 et 1918, de la mort de Mallarmé à la sienne, il fut pourtant tout autre chose que le chantre abusé des avant-gardes européennes.
Fils d’une aventurière, une de ces Polonaises en perpétuel exil qui vivaient de leur charme et de leur intelligence sur la Riviera, Wilhelm de Kostrowitzky a fait de brillantes études avant de convertir son goût des livres en puissance littéraire. D’un lycée à l’autre, au gré des finances aléatoires de sa jolie maman, il s’acoquine à quelques adolescents grandis aussi vite que lui. Certains devaient croiser ses pas plus tard, et se faire un nom à Paris. Sur le moment, on partage déjà tout, les livres interdits,
Mais le piège des Italiens ne se refermera pas sur Apollinaire, qui reconnaît les vertus roboratives du futurisme. Ainsi son enthousiasme pour Delaunay et la peinture simultanée doit-il s’évaluer à l’aune des tensions du milieu de l’art parisien, gagné par la surchauffe patriotique de l’avant-guerre. En mars 1913, lors du Salon des Indépendants,
De cette guerre, tellement moderne par son alliance de haute technologie et de bas instincts, de mélancolie et d’énergie, de peur et de surpassement de soi, Apollinaire va traduire les tristesses et les beautés. Il en fut l’Ovide et l’Homère. Aux poèmes de l’absence et de l’attente répond l’éclat paradoxal, explosif, de certains calligrammes, qui ont tant fait pour rejeter leur auteur parmi les suppôts d’un «patriotisme niais» ou d’une virilité risible. Il faut croire que notre génération, celle de Laurence Campa, n’a plus de telles préventions à l’égard du poète en uniforme ! Lequel, comme Campa le montre aussi, n’oublie pas le front des arts jusqu’en 1918 (il meurt un jour avant l’armistice !). Ajournés pour cause de conflit, Les Trois Don Juan paraissent en 1915. Là où Apollinaire voyait ou affectait de voir un expédient alimentaire, le lecteur d’aujourd’hui découvre avec bonheur une des plus heureuses divagations, drôles et érotiques à la fois, sur ce grand d’Espagne, obsédé de femmes et repoussant la mort et l’impossible à travers elles. Cette fantaisie admirable, qui absorbe Molière comme Byron sans le moindre scrupule, respire, au plus fort du conflit, l’immoralisme des Onze mille verges… Après son retour du front, le trépané va accumuler les aventures les plus audacieuses, signer des préfaces, seconder les galeries qui se lancent ou se réveillent. Adulé par la nouvelle génération, du Nord/Sud de Reverdy à
La guerre de 14, Cendrars l’a faite, corps et âme, sans bluff, la peur au ventre, le cœur aux lèvres, dans la boue, la merde, le sang, la barbarie apache et l’humour canaille des tranchées, au contact des «copains» de la Légion étrangère, de vrais durs, tous à la merci des incompétents, des balles perdues et d’un destin plus que jamais indéchiffrable. Mais l’inverse n’est pas moins vrai. La guerre, cette plasticienne vorace, a remodelé le poète vertical de New York et le voyageur horizontal du
On oublierait facilement tout Sartre pour L’Homme foudroyé et La Main coupée, où la liberté, le courage et le souci du prochain ne se donnent pas sans arrêt bonne conscience et belle figure. Et puis le style est au rendez-vous, simultanément direct et imagé. Pas de mots inutiles, pas de temps à perdre. Force qui va, la vie de Cendrars fut une suite de fugues, de voyages, de coups de têtes, de femmes aimées à la folie. Quand tout explose, dès le 29 juillet 1914, on le trouve en première ligne, évidemment. Cendrars, la clope au bec, signe L’Appel aux étrangers lancé par un Italien de Paris, le poète d’annunzien Canudo : «L’heure est grave. Tout homme digne de ce nom doit aujourd’hui agir […]. Toute hésitation serait un crime. Point de paroles, donc des actes. Des étrangers amis de la France, qui pendant leur séjour en France ont appris à l’aimer et à la chérir comme une seconde patrie, sentent le besoin impérieux de lui offrir leurs bras.» Terrible augure que ce bras offert au pays qui ne naturalisera Cendrars qu’après ce sacrifice… L’usage est désormais de nier le patriotisme du poète, au prétexte que la guerre est une belle «saloperie» et qu’il est plus héroïque d’y échapper… Les dégonflés ont la cote. Personne, et Cendrars le premier, n’a envie de se faire tuer pour quelque idéal illusoire. Mais la guerre est là qui impose à chacun de choisir son camp. Le choix de la France pour ces «étrangers», Cendrars, Canudo, Lipschitz ou
La Main coupée, le plus beau livre né de cette guerre, tranche à vif sur le banal héroïsme de la littérature cocardière. Aux disparus de la légion qu’il a côtoyés, écoutés et aimés pour certains, Cendrars rend un hommage qui s’ajuste à la vérité brouillardeuse de chacun. «La mémoire, quel cimetière!» De la légion il a adoré la culture du secret, les hommes sans passé précis, exhibant seulement les stigmates d’un parcours cabossé : «Je m’étais engagé, et comme plusieurs fois déjà dans ma vie, j’étais prêt à aller jusqu’au bout de mon acte. Mais je ne savais pas que la Légion me ferait boire ce calice et que cette lie me soûlerait, et que prenant une joie cynique à me déconsidérer et à m’avilir […] je finirais par m’affranchir de tout pour conquérir ma liberté d’homme. Être. Être un homme. Et découvrir la solitude. Voilà ce que je dois à la Légion et aux vieux lascars d’Afrique […]. Pourtant ils étaient durs et leur discipline était de fer. C’étaient des hommes de métier. Et le métier d’homme de guerre est une chose abominable et pleine de cicatrices, comme la poésie.» Cette guerre fut donc un moment d’horreur et de grâce définitif. La violence la plus bestiale et la beauté la plus paradoxale ont alors fusionné dans l’éclat métallique des canons étourdissants… Dès 1918, J’ai tué, texte du poète et illustrations de
Le peintre a la cinquantaine quand il renfile l’uniforme des chasseurs, où il avait pris du galon dans les années 1890. Ces périodes de formation militaire correspondent aux années où le jeune homme se rapproche de